La vie sous l'occupation 1940-41-42

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A l'automne 1940, la France était sortie des combats mais elle était en grande partie occupée et durement pillée par les Allemands qui continuaient la guerre contre l'Angleterre. L'ère des restrictions a commencé et n'a fait que s'aggraver jusqu'en 1945 (les derniers tickets, de pain, n'ont disparus qu'en 1949 ! ).
Nany est restée à Vierville, en mauvaise santé, minée moralement par la défaite et la présence d'officiers allemands logés au château. Elle y est morte le 17 février 1941(page 23) . Le partage de la succession (notamment le château) n'a été fait qu'après la guerre avec le retour en France, en 1946, des Hausermann. L'appartement parisien de Nany, à côté de celui des Chedal est resté inoccupé, mais avec tous les meubles. Du reste, Paris était très peu peuplé pendant toute la guerre, je me souviens des pancartes "appartements à louer" sur quasi toutes les portes d'immeubles.
Philippe, soldat, qui a suivi la retraite en mai et juin 40, a attrapé une pleurésie en juin avant d'être démobilisé. Maladie grave, pas bien soignée à l'Armée, il a ensuite été à Vierville pour une longue convalescence, de plusieurs années. Il s'est occupé en particulier à tenter de faire pousser des champignons de couche (champignon de Paris) dans la cave du château. Succès très mitigé, abandon, puis un ou 2 ans après, et une inondation de la cave, les champignons se sont développés de façon inattendue, il y en avait partout dans la cave.
Les Chedal se sont réinstallés dans leur appartement du 4ème, avec Jean-Pierre qui est entré à Centrale, et Brigitte qui a été au lycée Molière.
Mes parents, après quelques mois dans l'appartement de Nany, ont trouvé facilement un appartement à louer dans le même immeuble, mais au 7ème/8ème étage. Très grand, au 7ème, 4 pièces, salle de bain, cuisine, office, chambre de bonne, au 8ème (par escalier intérieur): un très grand séjour en L, 1 grande chambre avec salle de bain, une terrasse à 2 niveaux avec vue extraordinaire sur tout Paris, du Sacré Coeur de Montmartre aux bois de Meudon, en passant par la Tour Eiffel, le Grand Palais, Notre-Dame, Saint Sulpice, les dômes des Invalides et du Panthéon, le rocher de Vincennes, la Seine en premier plan, etc.
Ils y ont installé leur mobilier venu d'Argentine en 1939 et jusque là resté en caisses.
Nos voitures, les Peugeot 402 des Chedal et de mes parents, ont été mises sur cale dans 2 box-garage fermés, sous l'immeuble, et miraculeusement oubliées, elles ont échappé à toutes les réquisitions...Bien sûr rationnement d'essence pour besoin professionnel autorisé seulement.
 

François, reçu à Centrale, n'y est pas entré, mais a refait une taupe à Janson pour essayer Polytechnique.
Michel, qui a vu son concours de Navale annulé en juin 40, a refait aussi une taupe.
Quant à moi - Yves - je suis rentré au Petit Lycée Janson en classe de 5ème B (c'est à dire sans latin), ce qui était assez rare à cette époque, mais plus adapté à mon niveau, je n'avais que 10 ans, et je suivais assez mal les cours de français.

Pour aller au lycée situé à 1,7 km, il fallait marcher environ 18 minutes, à faire 4 fois par jour. Je n'ai pas souvenir que cela m'ait pesé. C'était comme ça... Il y avait possibilité de faire 1 station de métro (de La Muette à La Pompe) qui n'économisait que la moitié du chemin, donc sans intérêt, sans compter le coût, faible, mais qui comptait aussi. Plus tard, vers 1943, j'ai fait ce trajet en vélo, il était garé dans notre cave fermée, sous l'immeuble, avec le bois de chauffage. Pas très commode, il fallait être assez grand pour le descendre et le remonter par un escalier étroit.

Rappelons que les relations avec la famille Jean Hausermann étaient rares et rrès irrégulières. Voir à ce sjujets les quelques lettres échangées aux pages 7221, 7222, 7223, 7224, 7225
La vie s'est organisé peu à peu, avec des restrictions de plus en plus serrées sur tout, et pas seulement la nourriture. Du ravitaillement complémentaire est venu souvent, rapporté de Vierville ou expédié par la poste ou les colis chemin de fer. Ainsi on a pu avoir des suppléments, insuffisants mais essentiels : beurre, œufs, pommes de terre, lapins. On a fait venir aussi du bois pour se chauffer et on a tué une fois un cochon clandestinement derrière le château. Des denrées sont venues aussi du Blanc, où les bureaux des Hersent étaient installés en zone "nono", c'est à dire non occupée. Il y a toujours eu du gaz en ville, souvent sous pression réduite. Les coupures d'électricité ont été de plus en plus fréquentes et l'ascenseur bien vite arrêté (il y avait sept étages…). On a toujours été passer les vacances à Vierville (15 jours à Noël et Pâques, 2,5 mois l'été). Mais à partir de mai 43, l'accès à la plage est devenu interdit. A vrai dire, l'accès dans les 10 km de la zone côtière était interdit aux "non-résidents", mais on a toujours pu tourner ce règlement avec des cartes d'identité locales fournies par le Maire, avec des occupants allemands pas dupes mais arrangeants ou indifférents. 

Le train a toujours fonctionné de Paris à Bayeux : lent (5 à 6 h) et rare et bondé (1 par jour à la fin) et la poste aussi (très bien, surtout pour les lettres, délais 24 h). Le téléphone interurbain n'existait pas, mais le télégraphe marchait convenablement (par porteur, c'était plus rapide qu'actuellement si on n'a pas de téléphone). 
A l'automne 1941, Philippe était toujours à Vierville. Jean-Pierre était toujours à l'Ecole Centrale à Paris.
Mais François a été reçu à Polytechnique, donc il est parti à Villeurbanne (banlieue de Lyon) en zone non occupée où l'école était repliée et transformée en école "civile", mais son organisation était resté la même, système quasi militaire, mais sans armes, le grand uniforme était conservé mais sans épée.... (page 24)
Michel
a été reçu à Navale, il est parti à Toulon, où l'école était repliée (de Brest, occupé) (page 25). La Commission d'Armistice franco-allemande tolérait cette institution, car les Allemands ménageaient la marine dans l'espoir fallacieux qu'elle se retournerait contre les Anglais, surtout après les affaires de Mers-el-Kébir et de Dakar.
Brigitte et Yves ont continué leurs classes, moi en 4ème B à Janson, toujours les mêmes trajets, mais sans mes frères.
Les passages interzones étaient rares mais possibles pour motifs professionnels ou familiaux importants. Notamment, mes parents ont pu aller à Lyon et Toulon voir François et Michel fin 41 ou début 42.
Papa est allé plusieurs fois dans les bureaux de Hersent au Blanc, et même en Espagne et aux Canaries (Ténériffe où Hersent avait des travaux). Je me souviens qu'il nous avait rapporté d'Espagne des chaussures de cuir, introuvables en France (sauf qualité nulle et rationnement sévère). Ces objets interdits étaient passés en profitant de "valises diplomatiques" qui échappaient à la douane.

A partir de fin 42
, après l'occupation de la zone "nono" et les premières défaites allemandes dans le monde, la vie est devenue encore plus compliquée.
Tous les grands ont échappés par chance au STO (Service du Travail Obligatoire, en Allemagne).
François était à l'X, Villeurbanne jusqu'en janvier 43, à Paris ensuite, puis en octobre 43 à l'Ecole des Télécom à Paris, et en camps de jeunesse pendant les vacances.
Michel était à Navale jusqu'en novembre 42 (prise de Toulon et sabordage de la flotte), puis prisonnier quelques jours, ensuite libéré et envoyé en décembre 42 par la Marine à l'école Sup Elec à Paris, puis en été 43 dans la "Gendarmerie Maritime Légère", casernée à Gourdon (dans le Lot), où il a pu échapper aux Allemands et aux FTP, pour se retrouver le 25 août 44 à Toulon pour la Libération de la ville. Il a ainsi été immédiatement embarqué sur le "chasseur 106" (ex SC 690 de l'USNavy, cédé à la France). 
Il a fini la guerre à son bord, en chassant des mines au large des côtes françaises.
Philippe n'a échappé au STO en Allemagne qu'en allant travailler au fond dans les mines de charbon à Béthunes.
Jean-Pierre
y a échappé, car il était marié et même chargé de famille depuis mars 44.

 


(détails) La famille au complet en 1942 sur la terrasse du 27 avenue de Lamballe au 8ème étage, vue extraordinaire sur Paris, depuis Montmartre à gauche jusqu'aux collines de Meudon à droite

(détails)


Carte interzone de Mr et Mme Drillon, des amis d'Argentine, ingénieur chez Hersent, retraité à Nice



Yves


Maman, à Vierville, vers 1941


Le portrait que l'on voyait partout. Il s'agit là d'une carte postale vendue au profit de l'"Entraide d'hiver du Maréchal"


(détails) Le salon du 8ème, au 27 av. de Lamballe


(détails) Le fond à droite du salon


(détails) la partie arrière du salon


Yves et Michel, 1942


(détails) La classe de 5ème B, 1940-41
De dr à g et de haut en bas :
- Martinet, Bood, Brun, Bourguignon, Zuzine, Suchy
- Cordelle (en deuil de Nany), Rémi, Ricordi,
Voin, Renaut, Réva, Katz,
- Sarkissian,Renaud,Delmotte,
Llopis,Quéméneur,Charmant, Bergman, Samuel,
- Perraud, Sebrig, Dinh Van, Ryst, Mr Mermet (prof de dessin), Rioque, Fouraud, Frances, Leboucher.-


Le palmarès des prix de la 5ème B.
Je n'ai que des accessits en Physique et Sciences Nat...Les temps sont durs...


(détails)
La classe de 4ème d'Yves au petit lycée Janson,
en 41-42


carte de visite professionnelle de Jean Cordelle


(détails 1, détail 2, détail 3)
Passeport Jean Cordelle
29 sept. 1942, délivré au Blanc,
avec les visas d'autorisation de sortie de France
et d'entrée en Espagne

Passeport du 15 septembre 1942


En-tête de la Puma Madrid

 

 

 

 

 


Lettre de Tante Suzon (de Paris) à Maman qui est à Vierville, afin de maintenir une présence responsable après la mort de Nany et éviter autant que possible des réquisitions plus importantes de chambres dans le château. Suzon et Simon se succèdent semble-t-il à Vierville.

"25 mars 1941 Ma Simon, J'ai bien reçu ce matin ton petit mot du 24, mais il n'y pas de lettres de toi là haut (au 7ème étage, chez Papa) encore.
Nous avons causé avec Georges de mon départ éventuel que tu me conseilles de retarder jusqu'au 6. Ce serait très tentant en effet, mais à notre avis... assez peu prudent. Il est certain que s'il s'agissait de rester dans le statu quo, il n'y aurait pas à hésiter, mais personne ne sachant jamais ce qui germe dans les cervelles des hautes légumes
(les état-majors allemands) il pourrait se faire qu'il y ait subitement un changement et une arrivée plus massive. Il serait tout de même idiot de risquer de se voir souffler une partie importante de nos lits, juste au moment où ils seront des plus nécessaires. (pour les prochaines vacances)
Il sera donc plus prudent que je parte pour Vierville le lundi 1er mars. Je prendrai l'autobus et le Phil sera gentil de m'envoyer chercher à Formigny,
(donc le car suivait la nationale sans passer à Vierville) ou si la chose est impossible, à Coliboeuf de m'apporter à Formigny ma bécane, et je laisserai ma valise chez Bonpain ou L.? (des commerçants de Formigny) . J'espère que vous êtes tous les deux remis et suis très heureuse pour vous de ce revoir qui s'est fait attendre. Tout va bien ici et tes (trois) petits sont en bon état et faciles.
Mille baisers à tous de tous, ta Suzon"


(détails) Première Communion d'Yves, le 8 mai 1941
Diplôme de 1ère Communion


L'adresse des bureaux Hersent à Paris


Des "Ausweiss" avec la "volaille" (c'est à dire le tampon allemand avec l'aigle et la croix gammée), permettant de franchir le ligne de démarcation entre zone occupée et zone non occupée (dite zone "nono")

Jean Cordelle allait régulièrement au Blanc en zone "nono" où se trouvaient des bureaux de Hersent, qui étaient plus facilement en relation avec les chantiers d'Espagne (aux Canaries, à Ténérife).
Jean Cordelle est ainsi allé plusieurs fois en Espagne, et même à Ténérife, en 1941 et 42.
On retrace les divers voyages en examinant les tampons d'entrée et sortie: France, Espagne et Canaries

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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