Yves & Claude · après 1954

Hiver61 Passeports Argentins

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Hiver 1961, établissement de passeports argentins

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Les passeports

Les troubles en Algérie, de plus en plus violents, faisaient penser fin 1960, que l'indépendance était inévitable, peut-être à bref délai et surtout dans de très mauvaises conditions pour les résidents français qui risquaient de se retrouver du jour au lendemain sans la protection de l'armée française. On pouvait craindre la vengeance des populations arabes après les exactions de l'OAS contre les arabes.
C'est d'ailleurs ce qui s'est produit à partir du 1er juillet 1962 et qui a entraîné l'enlèvement et le meurtre d'environ 2000 français d'origine, surtout en Oranie (à Oran et dans tout l'intérieur de l'Oranais).
Devant ce risque, nous avons pensé que des étrangers non français mais argentins pourraient éventuellement être mieux protégés que les français par les futures autorités algériennes.
Comme étant né en Argentine, je disposais de la nationalité argentine, j'ai usé de cette possibilité de faire établir pour moi et ma famille des passeports argentins au consulat argentin de Paris.

L'utilité de cette précaution était discutable, mais l'importance du risque nous a convaincu que cette démarche, par elle même sans risque, était à accomplir.
Claude et les 3 enfants ont quitté l'Algérie définitivement vers la mi-mars 1962, lorsque l'indépendance a été décidée, ce qui ne pouvait qu'entraîner de nouveaux désordres.
Je suis rentré pour ma part en septembre 1962, après que ma mutation à EDF ait été régulièrement prononcée.
Entre ces 2 dates, ma situation a été délicate, d'abord vis à vis de l'OAS qui tuait les français convaincus de soutenir le Gouvernement. Notamment plusieurs ingénieurs d'EGA ont dû être expédiés de toute urgence en France, après avoir reçus des menaces précises de l'OAS. J'aurais fort bien pu être visé, mais j'avais réussi à conserver une discrétion complète sur mes opinions réelles, ce qui a pu me protéger.
Puis à partir du 1er juillet, date de prise du pouvoir des Algériens, c'est vis à vis du FLN qu'il fallait se protéger. Les fellaghas cherchaient en effet à se venger des pieds noirs suspects d'avoir participé à l'O.A.S..Faire la preuve de sa non appartenance à l'O.A.S. était évidemment difficile.
Ainsi un de mes agents technique, spécialiste radio, a été suspecté et enlevé par les nouveaux maîtres au début de juillet. Au bout de 2 jours, nous avons pu dans mon service connaître l'endroit exact où il était "retenu", dans la banlieue Est d'Alger. Avec un de mes ingénieurs, Olivès, nous avons été dans ce poste F.L.N. pour défendre notre agent. Il semble qu'ils lui reprochait la présence de postes radio à son domicile. Il a fallu discuter longuement pour montrer que son métier à EGA expliquait la présence de ces matériels chez lui. Assez miraculeusement, ils ont fini par relâcher notre homme, et nous somme revenu avec lui, soulagés. Mais cette expédition était évidemment pleine de risques et nous savions avant de partir que nous pouvions ne jamais revenir. Après ce 1er juillet, aucune intervention de l'armée, de la police ou de la gendarmerie française n'était plus autorisée. Nous étions donc totalement entre les mains du bon ou mauvais vouloir du F.L.N., pouvoir de fait appartenant à des chefs locaux qu'il fallait savoir amadouer, et apprendre à leur faire confiance.
C'était une situation inquiétante et fort désagréable.
Voir en fin de page 3 lettres de Claude, datant du printemps 61, au moment du putsch des généraux

Ci-dessous, les différents documents qui ont servi à faire établir ces passeports

Lettre de Claude à sa famille

Alger, lundi 23 avril 61
Cher tous,
Voici le baroud d’honneur terminé (il s’agit du putsch des généraux, qui a duré 4 jours depuis le 21 avril 61 et s’est terminé en déconfiture pour les officiers qui l’avaient organisé avec les troupes de la Légion Etrangère et certaines unités Parachutistes). C’est ainsi du moins qu’il vaut mieux préférer le comprendre. Nous avons suivi une partie de la nuit (celle de la reddition des mutins et de la fuite des généraux Salan, Zeller et Jouhaud), mais dès le rappel des Unités Territoriales et de la Réserve (l’OAS, sentant les officiers mutinés prêt à abandonner et à se rendre, avait ordonné la mobilisation générale en Algérie et la convocation des Unités Territoriales, composées principalement de pieds noirs, cela n’a bien sûr eu aucun effet, la population pied noir n’étant pas prête dans sa majorité à mourir pour l’Algérie Française sans le soutien d’une armée française formée majoritairement du contingent des appelés pour 2 ans 1/2 )- le rendez-vous était tout près de la maison – à 11h du soir (le 22 avril), Yves qui avait été y faire une reconnaissance avait vu la gendarmerie en position de combat, et avait deviné que celle-ci n’étant pas ralliée (au putsch) , l’armée dissidente n’en avait plus pour longtemps (j’avais vu ce soir là une longue colonne de blindés dela gendarmerie - des automitrailleuse type US – arrêtée sur une grande avenue descendant de la banlieue vers le bâtiment du Gouvernement Général – tenu par les 4 généraux du putsch – , ils étaient sûrement en train négocier la reddition sans combat des généraux, ce qui a été fait au petit matin du 23 avril, les blindés de la gendarmerie remplaçant les hommes du 1er régiment de parachutistes de la Légion Etrangère qui sont rentrés dans leur caserne ; ce régiment, qui ne comportait pas d’appelés du contingent, a été dissous et ses officiers arrêtés, pendant que les généraux prenaient la fuite en civil)

…d’autant plus que à Médéa l’armée était restée gouvernementale et que la Flotte le lendemain devait être à Alger. ( ???, je ne vois pas de quoi il s’agit, mais la flotte était gouvernementale dans sa majorité)
Moi qui pourtant suis gaulliste par crainte du pire et amie de l’ordre, j’avoue que de 10h à Minuit, j’étais pleine de sympathie pour cette cause sans espoir. Le tout est bien triste. Je souhaite que cette journée se passe bien et que les civils appelés à la dernière minute sur le Forum (devant le GG, Gouvernement Général) rentrent chez eux sans histoires. J’espère que vous n’avez pas eu trop peur du coup d’état sur l’Elysée ! (le gouvernement craignait une descente des unités mutinées sur Paris, crainte qui s’est avérée tout à fait vaine)
Cette épopée m’a semblé encore plus affreuse que les précédentes. La vie dans l’Armée demande des engagements bien pénibles si on n’a pas l’âme d’un mercenaire….

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Lettre de Claude à ses parents

Alger, 4 mai 61
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Dimanche dernier nous sommes allés dans un petit bois délicieux, et de là nous avons gagné la mer (ce devait être au Club des Pins, un club privé fermé, qui existe toujours pour les riches Algérois de l’Indépendance) . Nous étions avec les Durand et toute une bande de « gouvernementaux » (cad des fonctionnaires du gouvernement et non des pieds noirs). Par contre mardi je suis allée à une réunion d’ACI (action catholique des milieux bourgeois) où tout le monde était bien ultra. Toutes ces dames ont dit du mal de Mgr l’Archevêque qui dans une lettre pastorale avait fait dire en pleine chaire par l’intermédiaire du prédicateur qu'il condamnait « les égarés prêts à n’importe quel moyen ». J’avoue qu’il avait manqué de psychologie dans cette fameuse lettre, mais le fait est que 75% de l’assemblée de l’église a pris la porte au moment de cette lecture – et ces dames étaient prêtes à perdre leur âme en voulant sauver l’Algérie.
Yves est encore en tournée…
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Lettre de Claude à ses parents
Alger, mercredi 7 juin61

…nous sommes tous en bonne santé et l’atmosphère à Alger est bien détendue par rapport à un mois ou deux. J’ai été contente de voir que les généraux n’avaient pas été jugés trop sévèrement. Hier j’ai été avec Yves à un dîner au St Georges, l’hôtel chic d’Alger, par un entrepreneur avec les Durand et un autre entrepreneur. Et puis on a aperçu le directeur du conseil d’administration de l’EGA et un colonel qui a surnagé  à «la Résidence» (celle du Gouverneur Général), à toutes les tempêtes. Ils étaient tous amusants à écouter, et cela m’a intéressée. J’ai mangé du saumon fumé cru et je me suis régalée… et des escalopes au foie gras......
Les Tutenuit s’en vont la semaine prochaine définitivement pour Sens. Leurs opinions politiques sont de plus en lus grotesques (ils étaient ultra Algérie Française…)..

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