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Lettre de Jean Hausermann, à Buenos-Aires, à ses soeurs,  à Paris

Buenos-Aires    1er octobre 1945

Mes bien  chères soeurs

Vos lettres nous parviennent et c’est avec un bien grand plaisir que vos nouvelles ont été reçues. Ta lettre du 22 juillet, ma chère Sim, m’est parvenue le 13 août.. un record….
………………………Enfin Mr Michelin m’a envoyé hier l’enveloppe que vous lui aviez confiée.. avec les fameuses photos. J’ai regardé avec bien de la tristesse celles de la vielle maison. Je me rends bien compte que c’est par miracle qu’elle n’ait pas été plus abîmée, mais comprenez que nous n’avons pas   vécu tout cela et qu’il m’a été bien pénible de voir en cet état ce que notre chère maman avait tant soigné… et la chère vieille église. Je ne me rends pas bien compte de ce que vous avez pu sauver intérieurement, peu de choses sans doute. Vos voyages cet été, par famille, m’inclinent à croire que la maison est peu habitable. J’aurais presque préféré la voir par terre, complètement. J’espère que vous aurez reçu ma lettre du 8 juin, confiée au Commandant du « Groix » , répondant à vos questions.  Il m’a été bien difficile de me former une opinion. Je la résume ici : je ne peux envisager de m’en charger ; si l’une de vous le peut, c’est fort bien, sinon il faut en envisager la vente ; je ne crois pas aux dommages de guerre, et quand ? Evidemment il serait bien désirable que j’aille voir tout cela et que nous fassions le partage, mais je n’entrevoie pas encore la possibilité de partir pour la France. Je suis en train de rapatrier tout le personnel français ou venant d’Europe………………………….

 

……………………Mais quelque chose qui m’a fait bien plaisir, à nous tous, ce sont les photographies de vous tous. Vous auriez souri de nous voir – tous les 4 – assis autour de la table de bridge – nous arrachant les papiers ; car j’ignorais mes nièces, et je suis bien honoré de contempler leurs visages ; nous avons une sérieuse connaissance à faire, et si çà marche aussi bien qu’avec mes neveux, il n’y a pas de bile à se faire. Vous auriez souri – dis-je – à nous entendre.. « Thérèse, qui est Thérèse » «  Thérèse c’est à Philippe » « mais non, gros sot, Thérèse, c’est Jean-Pierre – ah bon ». et Jeanine alors. Ah, Jeanine je sais  (dit Jean-Louis) Jeanine c’est la femme de Michel. Quel mélange, grand Dieu, jusqu’à ce que le pater familias ait pris la direction de la reconnaissance………….Je pense à la chère Nany, qui aurait été si heureuse de serrer sur son coeur les enfants de ses petits-enfants.

 

…………………………… Je continue à vous envoyer des colis, vivres, vêtements, etc.. Cela vous arrivera bien un jour ? 9à rentre toujours des choses en France. Me voilà au bout de mon rouleau. Hasta luego, queridas, que le vayan bien à todos………………

2 octobre   22h

 

Jean-Paul me donnant quelques photos supplémentaires dont une à l’usage du « cher ami d’enfance » (Yves) , je reprends un bout de feuille………………..

Entre autres choses, je prends votre mémorandum sur le partage de la succession. Que valent tous ces chiffres ? Un, en tout cas, est erroné, c’est le dépôt Marcel, qui n’est plus chez Marcel d’ailleurs. A quel taux le prends le notaire ? ; car il n’y a ici que 40.000 boites, nous sommes donc loin des 700.000 indiqués.

Avez-vous pu faire une déclaration de  dommages de guerre et comment a pu se faire l’estimation. A voir la photo du champ d’en face, toute la partie empierrée ne verra plus un brin d’herbe d’ici longtemps. Cela m’a bien peiné de voir nos affaires si abîmées.

……………………………..Le maté prospère. Vous me direz si vous voulez que je prenne dessus pour vous envoyer vêtements et vivres.

………………………………nous sommes bien renseignés, croyez bien, nous avons tout vu en fait de photos, de films, terriblement réalistes et mes fils ont suivi cela avec moi, pour savoir et pour se souvenir surtout………….
……………………………….A quand, mes petites soeurs, je vous aime bien ; portez quelques fleurs pour moi sur la chère tombe. Dites à tous mes neveux et nièces que, bien que décati, je fais encore bon effet à l’ombre.

Un gran abrazo à todos

Jean

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Valise destinée à Madame Chedal et Madame Cordelle

Aux bons soins de Mr Khelstowsky     5 octobre 1945

 

Voilà la liste des affaires contenues dans une valise que j’ai confiée au Russe, et qui je l’espère bien vous arrivera intacte. La valise vient de Gath y Chaves (un grand magasin argentin), vous lui trouverez bien un emploi. Je pense que tout cela vous rendra service et mon but sera atteint si j’ai pu vous faire plaisir.
Cette après-midi est parti le « Groix », avec des quantités de connaissances – le capitaine par exemple – Pour la 1ère fois depuis des années, nous avons vu un bateau en « tenue de paix » , sans canons, sans black-out. Les 5 étoiles rouges, qu’on avait presque oubliées, un magnifique drapeau français battant ferme à la corne d’artimon a ému tous les français, et c’est une bien belle récompense pour ceux d’ici qui n’ont jamais cru que « c’était fini » et qui ont tenu tête, non sans risque moral.

Hier est venu dîner à la maison Michelin. Grand garçon sympathique, un gaulliste de la première heure lui aussi, ……………………..

…………………….Adieu, mes chers, portez vous bien. Télégraphiez moi « valise reçue », si tout s’est bien passé. Je vous embrasse bien affectueusement. Jean        6 octobre 1945  , 20h, Buenos-Aires

Liste :

VIVRES  

1 boite thé net                                    454g

2 boites quaker                  2 X 567    1134g

2 boites dulce de leche       2 x 880    1760g

3 boites huile                     3 x 700     2100g

1 boite caramelos                                500g

6 Choco Risko                    6 x 170    1020g

1 Yerba mate                                    1000g     pour les Rosarinos        

2 boites sardines                2 x 130      260g

4 extraits viande                 4 x 110      440g

1 flacon Nescafé                                 500g

1 Vascolet                                          1000g

2 boites riz                         2 x 1000   2000g

                                                                        kg  12,168 (net)

LAINE – MERCERIE

10 pelotes de laine rose                        500g

15 pelotes de laine blanche                   570g             pour les mômichons à venir

6 pelotes de coton perlé – 3 douzaines épingles de sûreté – 2 boites crochets – 6 bobines fil à machine – 2 douzaines boutons pression – 5 paquets aiguilles – 1 boite d’épingles – 1 pelote de coton à repriser blanc – 6 paquets d’épingles à cheveux – 1 boite coton à repriser – 7 paquets tresses de coton
2 mètres batiste de coton – (enveloppe)

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Jean Cordelle (Paris)  à Jean Hausermann  (Buenos-Aires) , brouillon de lettre, 25 octobre 1945

Mon cher Totoni,

Reçu ta longue lettre du 1er octobre  - avec photos – puis annonce paquet confié à Kh. – puis arrivée 1er paquet…..

Nous avons passé un bon été à Vierville, malgré le peu de confort de notre installation, la literie surtout faisait défaut, car nous avions tout ramené, ou à peu près à Paris en 44. Le peu qui restait a été détruit au presbytère. Nous n’avions donc que quelques lits de camp (américains), et c’est ce qui nous a forcé à aller les uns après les autres dans la vieille maison. Il y a fort peu de linge aussi, le strict nécessaire, tout est à Paris et nous hésitons (apporter) à Vierville tout un fourbi qu’il faudra ensuite partager en 3 et dont les 2/3 devront repartir. Il va pourtant se poser au début de l’année un grave problème, car les propriétaires de l’appartement de Nany au 4ème, reviennent en Mars de l’AOF, et reprendraient leur appartement ! Que faire de tous les meubles si vous n’êtes pas revenus d’ici là, et si les partages n’ont pu être faits ? Renvoyer le tout à Vierville en attendant votre arrivée coûtera un prix fou, à condition même que nous obtenions une autorisation d transport, ce qui n’est pas sûr du tout. Et encore une fois les 2/3 devront repartir de Vierville.  Est-ce que tu n’envisages pas de venir au début de l’année ?  Ce serait bien souhaitable, la vie est difficile et compliquée ici, nous nous donnons beaucoup de mal pour essayer de remettre Vierville en état, et il est bien évident que ce serait plus simple s’il n’appartenait qu’à un seul propriétaire. Je vois bien que tu y renonces pour ta part, mon vieux Touny, c’est évidemment une lourde charge, surtout si tu restes quelques années encore à B.A. et que vous ne puissiez en profiter. Nous espèrons pouvoir le garder, les Ch. ou nous, mais rien ne peut se décider avant qu’une estimation soit faite, et celle ci ne peut se faire qu’au moment du partage général. Tout cela n’est pas simple, hélas. Une solution serait bien sûr de vendre tout de suite, mais cela nous ferait trop de peine de ne pas essayer de garder cette maison où nos parents ont mis tout d’eux mêmes, et près de laquelle ils reposent.

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Télégramme adressé à

NLT PUMARG  Buenos –Aires

Avons reçu valise courrier premier six octobre 18 novembre. Avons écrit vingt cinq octobre vingt cinq trente novembre. Tous bien. Baisers. CordelleMontevideo,  17 mai 1945

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