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Simone, à Vierville, à Jean Cordelle, à Condé-sur-Noireau,

 

Mercredi 8 août 1945

Mon Jean,

Je t’écris de mon lit ce matin, après avoir passé une bonne nuit, j’attends mon déjeuner que Brigitte m’apporte chaque matin, tandis que la jeunesse se débrouille dans son coin.

Tout va bien ici. La brave Eugénie est fidèle au poste, toujours brave et bavarde, Marthe a le sourire et est très complaisante, les choses s’annoncent donc au mieux pour note été.

 

La journée d’hier a été consacrée en partie à l’installation, chacun s’organisant de son mieux, qui s’appropriant une armoire américaine, qui une caisse comme table de chevet etc… enfin, nous sommes tout à fait confortables maintenant.

Dès hier François, Brigitte et Aline (la jeune sœur de Nicole) ont été prendre un bain, il paraît que c’était magnifique. Il ne fait guère chaud pourtant, pas assez pour me tenter.

François s’est déjà occupé de l’eau. Il a retrouvé le disjoncteur manométrique du moteur. Il paraît qu’il marche et semble en bon état. La vitre du manomètre est cassée, peut-être aussi ce dernier, mais tout l’appareil est intact, il l’a un peu redressé, il s’adapte encore très bien au réservoir. Il a envie de le donner à Brigitte, afin que tu puisses, ou les Chedal, le porter au fabricant, pour révision. Il semble que pour les tuyaux, il y ait peu à faire. Pour l’électricité, il n’a pu voir Grosmelon hier, et doit y aller ce matin. Il attend Yves et ils démonteront à tous les deux, toute l’installation électrique américaine, en classant tout le matériel récupéré, on verra ainsi ce dont on peut se servir.

 

Veux-tu, mon Jean, demander à Suzon s’il n’y a rien à faire dire au déménageur et s’il doit venir sans faute le 18 ? Elle ferait bien quand même de te donner son nom et son adresse (note de Papa : Forissiel à Gandcamp) .

 

Vu hier Pierre Duchemein, il est à Grandcamp jusqu’au 21, et à ta disposition pour établir tous les dossiers que tu voudras, il semble assez au courant de la chose.

Veux-tu, mon Jean, m’apporter quand tu viendras 2kg de sel fin, tu en trouveras dans le sac de toile dans lequel Michel nous en a envoyé (donc le sel devait manquer aussi…), un sac en toile à voile, sous l’escalier. Ce n’est pas la peine d’apporter tout, mets en 2kg dans un petit sac en tissu, tu en trouveras dans l’armoire à linge, un peu à gauche, étagère du milieu. Apporte aussi 2 sacs de gros sel, au cas où la charcutière voudrait (remarquer le vocabulaire, pour signifier qu’il faudra le bon vouloir de la dite charcutière, qui a peut-être du porc, mais pas de sel….) nous faire un jambon, tu en trouveras dans l’armoire à provisions, à gauche, sous les boites de conserves, des petits sacs en tissu à carreaux.

 

Et pour finir encore une chose, mon Jean : ma houpette à poudre que j’ai oubliée, dans le poudrier en cristal de ma coiffeuse.

 

………..As-tu des nouvelles d’Yves et de Michel ? Envoie moi vite les lettres s’il y en a, je vais maintenant me lever, mon Jean, et faire un tour à la cuisine. Je n’ai rien à faire dans la maison, tout marche bien, Aline aide très bien, elle est dans une joie folle. Le bébé (Jean, fils de François et Nicole) est superbe et sage, et supporte très bien l’air de la mer. Il va essayer son nouveau lait aujourd’hui. J’espère avoir un mot de toi, mon Jean, ………….

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Simone, à Vierville, à Jean Cordelle, à Paris,

 

9 h du matin 9 août 1945

Mon Jean

Je t’écris de mon lit après avoir bien dormi, la vie est bien calme ici et je me repose bien. Comme la nourriture est abondante et que j’ai très faim, …….

…………..il a plu sans arrêt depuis le milieu de la nuit, une pluie régulière qui a dû mouiller, mais il semble que le soleil veuille se monter ce matin. François et Aline voulaient aller pêcher la crevette et les moules, je ne sais s’ils pourront. Nicole  doit les accompagner et s’asseoir là-bas en les regardant……

………….. François s’active d’un côté et de l’autre pour réparer mille petites choses. Il a vu Grosmelon et t’écrira dès qu’il aura tous les éléments. Hier matin nous avons installé des planches sur des tréteaux dans le fruitier, pour la récolte des poires, et pendant que je faisait la sieste, les jeunes ont été cueillir un arbre de William, qui sera bon à manger d’ici 3 ou 4 jours. Il y en a d’autres à cueillir, et dès qu’il y en aura assez, j’en enverrai un panier aux Chedal. A ce propos veux-tu ramener les paniers vides, mon Jean, ils sont au 4ème, et il y en a un dans notre chambre à légumes. Suzon peut te préparer ce paquet bien ficelé, qui irait sur le toit de l’auto. N’oublie pas, tu devrai marquer tout ceci sur une liste….

….. ……Hier matin aussi, j’ai mis en état de service 2 lampes à pétrole. Car les soirées diminuent bien et il ne faut pas compter avoir l’électricité avant quelque temps je crois. La ligne principale doit être prête à la fin du mois, on fera ensuite les raccordements aux particuliers, en commençant par les plus pressés, le boulanger par exemple. D’un autre côté Grosmelon n’est pas un excité qui abat beaucoup d’ouvrage ! Tu pourrais peut-être m’apporter aussi une feuille de papier à abat-jour, il doit y en avoir un rouleau dans le studio, dans le coffre (profond) où l’on range le hamac. Apporte aussi quelques petits crampons (dessin) de cuivre, de ceux qui ont permis à Yves de relier les poésies de son anglaise (celle qui me donnait des cours d’anglais, elle habitait en bas de l’avenue de Lamballe et s’est avérée 10 ans plus tard être une cousine de mon beau-père !). Je fabriquerai 2 abat-jour en vitesse, les carcasses sont ici, en bon état.

 

Midi . – Je reprend ma lettre, mon Jean, qui va partir tout à l’heure, j’ai reçu la lettre de Suzon, et de Bonne-Maman, je suis bien contente de savoir Michel à Brest, et que Christiane puisse aller le rejoindre pendant qu’elle peut encore voyager (elle attend son premier enfant pour la fin de l’année) Que Michel me donne leur adresse à Brest. Est ce qu’il pense y être pour longtemps ?

 

Nous avons commencé à rentrer le bois cassé qui est dans le champ et qui diminue tout seul…Vu Mlle Renouf (l’institutrice ???), qui se marie le 20, veux-tu voir avec Jean-Pierre, Poivre lui avait promis des bonbons pour donner aux enfants qui lui feront un cadeau, elle pensait que nous avions apporté le paquet. Vu aussi Callouey, qui va nous remettre le battant de la cloche (celle du toit) aujourd’hui, il reviendra te voir, il voudrait te demander des renseignements je crois, dit-on, que cela ne va pas tout seul avec Leterrier. Il travaille à l’hôtel de la Plage (Merlin) pour la reconstruction Paris (une entreprise de bâtiment ?) Pour celui-ci aussi je crois que l’on déblaye chez Poivre, et cela fait parler les gens que l’on commence par ceux-ci !!
Bons baisers de tous…….

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Simone, à Vierville, à Jean Cordelle, à Paris,

 

(samedi) 11 août 1945

 

Mon Jean,

………………….Je t’écris aujourd’hui par la poste et donnerai un petit mot à Brigitte lundi pour toi, et puis j’espère bien te voir arriver avec Yves. Je n’ai toujours rein de ce dernier, je pense qu’une lettre de lui t’aura attendu à Paris, et qu’il va toujours bien.

…………………..après midi superbe, et les 4 jeunes ont été faire du canoë et se baigner. J’aurai bien été prendre un  bain aussi, mais c’était jour de boucherie, et nous nous sommes relayés, Marthe et moi, à faire la queue, de 3hmoins le quart à 5h1/2, on se croirait presque à Paris ! Sauf que l’on est assis dans l’herbe sur le talus de la route, et que l’on fait la causette avec ses voisins, quelques braves gens du village, Mme Hardelay, Mr de Brunville. Houyvet (le boucher, qui vient de Formigny, je crois) est complaisant et Mlle Renouf une accorte caissière. Nous n’avons pas eu grand chose comme viande, mais j’en ai un morceau pour Paris que Brigitte emportera à sa mère, et il va peut-être tuer de nouveau mardi. Hier à Trévières (le marché du vendredi, on y allait bien sûr en vélo, mais Maman avait horreur de cet engin), les enfants ont fait un beau marché de charcuterie, nous sommes donc parés pour toute la semaine.

Michel Hardelay espère être démobilisé en octobre (classe 33), sa mère a hâte de le voir rentrer à Paris, où l’on veut leur réquisitionner leur appartement, celui que Jean-Pierre avait guigné, et même les bureaux du fils, au rez de chaussée. Quant à elle, elle ne semble pas vouloir rentrer à Paris. François a entrepris divers travaux et en a bien d’autres sur la planche. Il a cueilli un autre poirier hier, tu auras donc des poires quand tu viendras, mon Jean, elles commencent à mûrir, et j’attends ton arrivée avec les paniers pour en expédier au 4ème (chez les Chedal).
François va essayer aussi d’enlever les cloisons du vestibule, je me demande sans cela comment on entrera les gros meubles du presbytère !

Nous avons commencé aussi à épierrer la pelouse de derrière, mais c’est un travail de romain et je me demande si nous en viendrons à bout. Les pierres sont au ¾ enfouies, et il faut les décoller à la pioche. Enfin petit à petit tout cela se fera. Il faudrait une équipe de quelques prisonniers pour venir à bout de tout cela.

……………….le bébé est toujours sage, il s’éveille bien, et manifeste sa joie maintenant quand on s’approche de lui…………..Ce matin nous allons fêter les 19 ans de Brigitte. Un bon déjeuner, Tatou a fait un beau gâteau, et nous essaieront de remplacer les parents et le fiancé.. cela fait beaucoup d’absents.

 

Midi,     Je viens de recevoir ta lettre du 10, mon Jean, bien contente d’avoir de tes nouvelles. J’espère qu’Yves va tout à fait bien.

……………………….Veux-tu m’apporter un tire bouchon et si possible de la graine de colza.

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Simone, à Vierville, à Jean Cordelle, à Paris,

 

Dimanche matin  (12 août 1945)

 

Mon Jean, je t’écris un petit mot encore ce matin, que Brigitte t’apportera, le dernier j’espère avant de te voir arriver. J’espère que votre voyage se fera sans incident et que tu n’auras pas d’ennuis de pneus . Les voitures c’est épatant mais quand on n’a pas de panne !
…………………………bon déjeuner, bien arrosé, pour fêter les 19 ans de Brigitte. Toute la jeunesse était très gaie, Aline assurait qu’elle y voyait triple. L’après midi François a emmené Brigitte, son rêve de tout l’été, en canoë jusqu’à la digue de bateaux………….

………………..Hier on a refait le grillage du garde-manger et démonté les grands panneaux de grillage qui nous mettaient en cage dans la cuisine et la petite salle à manger. Nous continuons aussi à épierrer la pelouse…………………
Le déminage approche, la maison est secouée à chaque moment par de grosses explosions du côté de l’ouest, il paraît qu’il seront de notre côté cette semaine, et l’on dit même que la plage sera interdite quelques jours, car on ferait sauter les mines sur la falaise tout au bord. Ce sera une bonne chose quand ce travail sera fini.
Veux-tu, mon Jean, rajouter à la liste de choses à apporter : un triangle de soie  beige-écru à dessins bleus et rouge, qui est dans le tiroir du bas de l’armoire à glace. Que Yves n’oublie pas d’apporter la couverture américaine qu’il avait, mais pas le sac de couchage. Apporte aussi de quoi réparer les bécanes, nous n’avons rien ici – la sacoche de François est dans la chambre du 8ème………..N’oublie pas aussi le sel gros et fin………….. les commissions ne manquent pas ! Mais le principal est encore que vous arriviez tous les 2…………………
Apporte la brosse à ongles.

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Simone, à Vierville, à Jean Cordelle, à Paris,

 

Samedi midi  (1er septembre 1945)

………………………….j’espère que vous avez fait bon voyage, sans panne de pneus, je suis bien impatiente de te lire.

Ici, cela a été le grand calme après votre départ……………….L’après midi a été belle, et nous avons retourné le foin, il aurait été sec aujourd’hui, mais il a replu cette nuit…………. Ce sale foin nous aura donné bien du mal.
Ce matin, j’ai été à St-Laurent en prenant mon courage à 2 mains. La bicyclette n’est décidément pas mon fort et j’en avais plein les jambes en rentrant. Enfin Cardine viendra de lundi en huit, le pompiste demain matin. Quant au menuisier, il est absent et rentre ce soir, Mme Cardine qui est sa voisine, lui fera la commission. Si je ne le vois pas au milieu de la semaine, j’y retournerai.

Nous avons fait hier avec Yves un voyage au presbytère et ramené les 3 casiers à bouteilles. Nous allons en faire un aujourd’hui et ainsi chaque jour jusqu’à ce qu’on n’en parle plus.
Nous allons aussi nous attaquer qui est à l’écurie – à mon avis il est plus pressé à rentrer que celui qui est à l’entrée du bois. Dubois pourrait bien avoir l’idée d’envoyer ses bonshommes (l’équipe des démineurs, prisonniers allemands). Pour l’instant ils vont à la plage chercher du bois d’épaves, mais cet hiver il faudra les chauffer…

Ci-joint un papier pour François, il est arrivé aussi un petit paquet de Gillette pour Nicole.
………………….J’espère que Clémentine va bien arriver lundi…………………..

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Simone, à Vierville, à Jean Cordelle, à Paris

 

Lundi matin 3 septembre (1945)

 

-          lettre commencée samedi, avant de recevoir ta lettre depuis –

…………………………….C’est effrayant ce que nous avons eu de pluie depuis samedi soir……………Heureusement, samedi, en voyant que le noir avançait, nous nous sommes dépêché de rentrer le foin, nous finissions quand les premières gouttes tombaient. Il y en a un bon tas. Nous ne l’avons pas fait botteler, mais Tatou le prendra ainsi pour ses lapins, et ne touchera pas à l’autre que l’on pourra vendre en février ou mars. Si nous pouvons en récolter encore un peu, elle en aura largement pour tout son hiver. Coliboeuf est venu m’en couper, il en reste encore pas mal, je me demande s’il va vouloir revenir, il y en a plus que je ne pensai, et il faudrait du soleil…Naturellement le pompiste n’est pas venu hier, le temps était une bonne excuse. Heureusement que vous n’avez pas eu ce temps là vendredi, aucune valise n’aurait résisté sur le toit de la voiture.

Nous avons fait ce matin un voyage de presbytère, je pense que nous en ferons un aujourd’hui. Mais nous allons commencer ce matin par aller cueillir les duchesses du contre espalier, qui n’ont rien de trop mûr, mais qui disparaissent peu à peu… je pense que le petit valet de Leterrier qui vient mettre les vaches au piquet, doit y être pour quelque chose. Il y a aussi quelques belles Louisebonnes que nous allons récolter par la même occasion………………………

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