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1/ de Simone Ma petite Maine, C’est à vous que j’écris cette fois,
puisque mon Jean écrit au vôtre, nous avons bien reçu ces jours ci les
lettres de ce dernier, du 17 mai, c’était la première depuis longtemps
et cela nous a fait un bien grand plaisir. Vos télégrammes nous donnent
de vos nouvelles, mais cela ne vaut pas tous les détails d’une bonne
lettre. François a bien reçu le 14 juillet votre affectueux câble de
félicitations, vous veniez de recevoir notre lettre du 29 juin, c’était
donc une réponse très rapide. J’espère que cette lettre, que Gabriel
Dessus emmène demain en Angleterre où il va pour un court voyage, vous
arrivera vite. Les vôtres semblent venir moins bien, et nous n’avons
pas reçu les photos des 15 ans de Jean-Paul, quel dommage ! Avez
vous eu les nôtres confiées à Mr Michelin, violoncelliste parti en tournée
en Argentine ? Nous n’avons rien non plus de tous les précieux
colis que vous nous envoyez, pas un ! C’est navrant car
ce sont toutes choses qui nous seraient si utiles ! Merci de vous
donner tant de mal, mes chéris, et de penser ainsi à nous, je me demande
où peuvent bien passer tous ces paquets ? Peut-être arriveront-ils
encore ! La laine nous serait d’un grand secours pour tous les
bébés, à force de détricoter de vieux tricots pour en faire de neufs,
nous arrivons au bout de notre rouleau. J’ai filé moi-même de la laine
des moutons de Leterrier, mais c’est trop rêche pour les tout-petits.
Notre pauvre France est vraiment à bout de ressources, malgré l’ingéniosité
de tous. Et je compte cet hiver habiller Yves avec les uniformes de
Jean pour aller au lycée, c’est tout ce que mon imagination a trouvé
jusqu’à présent. Mais le moral reste bon, ainsi que la
santé. Yves a été reçu avec la mention « Assez Bien »
à son bac (le 1er bac) . Il a donc de bonnes vacances
tranquilles en perspective. Il vient de partir avec une dizaine de camarades
pour camper dans la Grande Chartreuse, en marge mais à côté de la colonie
de vacances de la paroisse, et surveillé par un des vicaires qui accompagne
tout ce petit monde. Ces choses là sont fort bien organisées maintenant,
le ravitaillement de ces colonies est aidé par l’Entraide Sociale (ex
Entraide d’hiver du Maréchal…) et cela permet à beaucoup d’enfants
des villes d’aller se refaire un peu. A son retour nous irons à Vierville,
les Chedal en seront revenus alors, et nous prendrons la suite des lits
de camp qui sont actuellement tout le confort de la vieille maison (il
s’agit de lits de camp US, quelques uns abandonnés par les GI dans le
château, j’en ai conservé 2, dont un blanc de l’hôpital, au musée de
Vierville actuellement). Nous serons quand même heureux de nous
y retrouver. Nous emmènerons François, Nicole et le bébé, François fait
actuellement un stage à la fin de son école de Télécommunications dont
il est sorti dans un très bon rang. Il a été nommé à Paris sur sa demande
car ils y ont un petit appartement, et cela lui permet d’attendre une
possible mobilisation de sa classe, chose qui est tout à fait dans le
vague. Il voudrait ensuite aller au Maroc. Nicole est bien remise et
le petit Jean est un superbe enfant, qui ressemble à son père comme
deux gouttes d’eau. Michel est toujours à Toulon, mais attend son changement
incessamment et a une vie bien décousue. 8 jours ici, 15 jours là, il
est impossible de faire le moindre projet, même pour 1 mois. Sa jeune
femme est à Paris, car elle n’est plus en état de mener cette vie de
meublé et d’hôtel, dans un coin où il n’y a rien à manger. . si seulement
Michel pouvait être envoyé dans l’Atlantique ou la Manche ! Tous
les Chedal vont bien. Brigitte a échoué à son bac de philo, mais se
console facilement avec son chéri ! Le petit Pierre-Antoine en
fait voir de toutes les couleurs à ses parents, c’est un autre Jean-Pierre,
mais il est bien mignon. Ma belle-mère va toujours bien ainsi que toute
la famille Dupuis, Jean (Dupuis) a été reçu à son 2ème
Bac, et va préparer l’école Coloniale. Antoinette est professeur de
dessin. Gillette attend son N°7, c’est une belle petite famille.
2/ de Jean Cordelle
(brouillon de la lettre)
J’ajoute quelques mots à la lettre de Simone, car j’ai fort peu de temps, et ceci m’amène à te parler du bureau. Jean et Georges (Hersent) sont retirés complètement des affaires depuis 1940 (sais-tu que Mme Jean est morte cet hiver ?). Marcel H. est le grand maître de la SAH. L’imprécision de la hiérarchie subsiste comme avant. Bénézeth est à la retraite depuis 1941, mais il a encore des prétentions à reprendre du service ! Lejeune est mort il y a 2 ou 3 ans, Mr et Mme Hébert sont morts il y a 1 an environ, Drillon aussi et Beaujon est mort cet hiver. Voilà bien des vides. Parlons des vivants. Mr Chalon est ingénieur en chef mais pour le technique seulement, mais certaines questions sont menées directement par Marcel avec Chedal ou moi-même. Quelle organisation ! Maréchal s’occupe du matériel et des commandes. Au bureau de dessin il y a toujours Vallée et Khelstovsky. Côté administratif Beaujon est remplacé par Mlle Rivet, toutes plaisanterie à part, nous avons gagné au change surtout au point de vue droiture. Richard n’est plus là mais Laboria reste. Bénèche est chef comptable, Le Carsmeur ayant quitté la maison depuis 1943. Nous sommes restés en stagnation presque complète pendant l’occupation, aussi le redémarrage est ardu sans matériel ni personnel ; nous faisons des abris souterrains à Toulon, du déblaiement et reconstruction à Condé-sur-Noireau, malheureuse ville hachée à 90% en quelques heures de bombardement aérien, et combien sont ainsi. (A ce propos le maire de Condé-sur-Noireau me demande si une ville argentine s’intéresserait à parrainer son patelin) Nous aurons aussi du travail analogue à St-Nazaire. Enfin un gros chantier à Dakar où se trouve Chaussat. J’ai demandé dès le retour de Gilbert (Hersent) ce qu’il pensait de la relève ou du congé du personnel à l’étranger ; il doit être dans l’incapacité de faire des projets. J’espère que dès que la guerre avec le Japon sera terminée on pourra de nouveau circuler et, avec les avions, cela ira vite. Canonne ne peut-il pas te remplacer quelques semaines tout au moins. Avez-vous le désir de rester encore là-bas, après congé bien entendu.
Nous voudrions bien vous revoir ;
il est toujours difficile de faire comprendre par lettre ce que l’on
veut dire, surtout après plusieurs années de coupure pendant lesquelles
les idées que nous nous formons par les quelques nouvelles reçues sont
forcément différentes de la réalité. La vieille maison n’est pas si
morte que tu parais le croire dans ta lettre du 17 mai ; ma lettre
du 29 janvier devait être trop pessimiste ; les suivantes ont dû
t’éclairer je l’espère. Ce qui est vrai c’est ta phrase : « Comment
garder une maison pareille dans
les temps que nous allons vivre ». C’est une question difficile
à résoudre. ____________________________ |