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Jean Hausermann à Buenos-Aires, à ses sœurs à Paris

 

Buenos-Aires, le 8 juin 1945

 

Mes biens chères sœurs,  j’ai bien reçu votre lettre à chacune du 30 avril, très affectueuses ; ce sont des nouvelles presque récentes puisque reçues le 4 juin, et nous avons été particulièrement heureux d’avoir de vos nouvelles à tous. Voilà ma Bisonnette fiancée, cette chère petite……et sans le consentement de son oncle ! mais je suis tout prêt à serrer la main de ce nouveau neveu, qui m’est déjà très sympathique.

 

Cette lettre vous arrivera par l’obligeante entremise de Mr Louis Duchesne, commandant du vapeur « Groix »  qui repart demain. J’ai eu le plaisir de le recevoir chez moi, ainsi que son second, Mr Raymond Saint. Il prend aussi mon courrier pour Gilbert Hersent et je lui en suis très reconnaissant. Je ne sais s’il ira lui-même jusqu’à vous, mais à l’occasion recevez le bien, il vous parlera de nous et des boys.

 

Mes chères sœurs, je prends de suite car la place m’est comptée, le sujet qui vous préoccupe, je le sens bien, et qui vous fait arriver maintenant en vous tenant par la main devant le frérot. Le « cher Totoni » comme tu m’appelles encore, ma chère Simone, est bien loin, allez. Si vous saviez comme ces années m’ont vieilli, plus du double de leur nombre.. et quand vous me verrez… bien, passons. Vous dire d’abord que je comprends bien votre désir avec tous vos chers enfants et petits enfants de vous fixer quelque part, et par conséquent résoudre ce que va devenir la vieille maison. Bien souvent avec ma chère maman, nous en avons longuement parlé…les souvenirs me reviennent en foule et j’écoute encore avec stupeur – car c’était presque un don de seconde vue – sa voix très chère répondant à mes projets d’avenir – car j’en faisais comme tout le monde – « mon petit..(et j’avais plus de 30 ans !)  je ne sais ce que l’avenir nous réserve… qui sait ce qu’il adviendra de tout cela » voix prophétique. J’ai vu la vieille maison mourir peu à peu. Vos lettres me disent nos souvenirs dispersés, disparus ; tout a été souillé par le Boche. Le rapport de Jean, sa lettre du 29 janvier, ont ravivé au fer rouge ma peine ; car vous avez bien deviné, en effet, combien la vieille maison me tient au cœur, et combien je désirais poursuivre l’œuvre de Père ; mais je la crois morte, maintenant, d’après ce que vous me dites et peut-être aurais-je plutôt désiré qu’elle brûlasse de fond en comble… pour qu’avec ses pierres nous en refassions une autre, toujours nôtre.

 

Vous voulez que je prenne une décision ? Bon Dieu vous en avez de bonnes. Les chiffres que vous me montrez peuvent subir d’importantes fluctuations et même n’être pas complets. Notez par exemple que le dépôt Marcel est de 40.000 boites seulement et je ne sais quel taux prend le notaire, est-ce toujours Pommier ? mais pour nous il est de 10,63…Nous sommes loin des 700.000. comment s’est fait l’administration de la succession ? Quel usage avez vous fait du pouvoir général que je vous ai donné ? Qu’est il resté à Trévières après le passage de l’invasion américaine ? Je ne sais donc rien ici ; il me faut aller en France, vous voir, voir la propriété, voir le notaire, faire un état de la situation. Le partage ne peut se faire qu’avec ma présence et après que j’aie vu personnellement ce qu’il en reste.

 

Tout cela est très vrai, mais il n’est pas moins vrai que vous avez besoin et vos maris aussi, d’être fixés, même à peu près. Et donc je vais vous répondre : avec les chiffres que vous me donnez et si la situation est telle et reste telle que vous me la dépeignez.. je ne prends pas la vieille maison… si vous pouvez le faire, soyez bénis et je vous en félicite. J’avais pensé un moment que nous aurions pu prendre l’affaire indivis…même peut-être faire une société… car il faudrait que la propriété produise et elle le peut au point de vue agricole, au moins pour couvrir ses frais, comme du temps de Maman, car on ne peut admettre 30.000F de déficit par an, suivant le chiffre que vous indiquez. Mais il faut que chacun soit chez soi et la solution n’est pas viable. Si donc la situation reste telle et si vous ne pouvez l’une de vous prendre la propriété, il faut envisager de la vendre et vous avez, dès à présent, mon accord.

 

Tout cela est très pénible ; il faut que j’aille en France, le plus tôt serait le mieux. Mais je nage dans les emmerdements et sens bien que je ne puis bouger pour le moment, à moins que tu ne viennes me relever, mon cher Jean. Et pourtant j’aimerais bien t’avoir avec nous au moment du règlement. Canonne ici ne peut être laissé seul, et dans son superbe égoïsme, l’Entreprise compte peu.

 

Mes chères sœurettes, la place et le temps me sont comptés. Je vous quitte donc ; j’espère que tout les cocotins ne m’oublient pas ; dites beaucoup de bien de moi à mes nièces…leur surprise sera amère.

 

Je vous embrase tous bien affectueusement          Jean

 

Écrivez de ma part à un Monsieur Edmond Morisson – un camarade TP – Dites lui que j’ai bien reçu sa carte du 12 janvier  1945. Il veut que je lui trouve une place en Argentine ? vous vous rendez compte. Racontez lui ce que vous voudrez.
Son adresse :

« Les Violettes » 3 impasse Belvédère Guinot

Saint Victor   -  Marseille

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