L'année 1944 et la Libération

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       En février 44, les choses ont changé rapidement en Normandie. Les Allemands s'attendaient au débarquement mais ne savaient pas où, ni quand. Rommel, de retour d'Afrique, où il avait commandé l'Afrika Korp, a été nommé à l'Ouest. Il a inspecté la côte et a décidé fin février que l'on se battrait sur les plages et non dans l'intérieur. Il a ordonné le renforcement immédiat des défenses du Mur de l'Atlantique et fait rapprocher les Unités de Réserve (chez nous, la 352ème division Allemande a ainsi quitté en avril ses cantonnements de St Lô pour renforcer les défenses côtières d'Arromanches à Isigny, dédoublant la vieille 716ème division "statique" qui était là depuis 1941 ou 42). 

A Vierville, cela s'est vu de suite, le 29 février 1944, les Allemands ont fait savoir au maire, Mr. Louis Leterrier, qu'ils avaient besoin de tout le château pour loger les hommes de l'organisation Todt qui arrivaient trois jours après. On a eu trois jours (délai le vendredi 3 mars au soir) pour vider le château (occupé jusque là par seulement 1 ou 2 officiers et leurs ordonnances) et laisser la place. C'est par centaines de m3 que se chiffrait le volume à déménager ou à abandonner. 

Avertis par télégramme à Paris, Maman, oncle Georges et  tante Suzon ont sauté dans le premier train pour Bayeux et sont arrivés le 1er mars au soir à Vierville par la voiture postale (ni taxi, ni autobus). (Voir les lettres de Maman à Papa les 1er et 2 mars 44). Ils ont trouvé au château un spectacle extraordinaire. Le maire et la population n'avaient pas attendu, ils étaient tous là en train de déménager les meubles, avec des dizaines de charrettes agricoles, au milieu d'un grand désordre d'ailleurs. 
Le maire avait mis à disposition le presbytère et de son coté à Paris, avec l'aide des Hersent, Jean Cordelle a expédié un camion de déménagement miraculeusement trouvé. On y a placé tous les mobiliers de valeur, qui ont été entreposés au 4ème droite, dans l'appartement de Nany. Les cuivres ont été placés dans la vieille tour de l'Abbé (qui a été détruite le 6 juin, tout y a disparu). Des bibelots divers ont été murés dans une partie du grenier (mais les occupants successifsont trouvé la cache et tout y a disparu aussi). Le reste a été porté au presbytère et y a été plus tard bien endommagé par la pluie car les obus qui visaient le clocher, ont crevé le toit le 6 juin.
 

Le délai de trois jours a été tenu, grâce à l'aide de tous et  la solidarité du village. La cave à vins a été distribuée en bonne partie aux déménageurs. Même les baignoires, les cheminées du grand salon et de la grande salle à manger ont été démontées. Les grands tonneaux de 1800 litres de cidre ont aussi été enlevés.
A Paris, ce printemps, il y avait des alertes tous les jours. De temps en temps, de jour, on apercevait des "box" de bombardiers lourds américains et les flocons noirs de la DCA . Partout des bandes de papiers argentés tombaient du ciel - des leurres antiradar -. On ramassait dans la rue des éclats d'obus de DCA.
Les classes - j'étais en 1ère - étaient perturbée par ces alertes qui nous obligeaient à descendre avec les prof. dans les caves du lycée Janson.
Dans l'appartement, je me souviens de n'être descendu qu'une seule fois à la cave (la nuit du bombardement du triage de La Chapelle, en mars 44, c'était à 5 km, très impressionnant, avec les arbres de Noël de feux de Bengale qui descendaient lentement du ciel, au milieu des lueurs des éclats de bombes, de la fumée rougeoyante et du bruit terrifiant des éclatements et des effondrements des immeubles, j'ai eu vraiment peur ce jour là).
On avait aussi le sentiment que dans ce quartier du 16ème arrondissement, nous ne serions pas visés. C'était vrai, mais était-ce bien prudent ? On avait tout préparé, la petite valise de cuir, marquée YC, cadeau de départ des Tonazzi en Argentine, avec toutes les valeurs importantes à sauver. 


Au milieu de tous ces évènements, la vie continuait : Pierre-Antoine est né en mars, François s'est marié le 1er juillet à Boulogne/sur/Seine.

Le 6 juin 44, a eu lieu le débarquement. A Paris, on a été alors coupé de la Normandie tout l'été. On n'était d'ailleurs pas bien informé, car on a même supposé que le débarquement n'avait eu lieu que le 7 juin sur notre plage, d'après les rares indications des journaux. On a eu cependant les premières nouvelles sûres de Vierville le 1er juillet 1944,  jour du mariage de François.  Monsieur Poivre, beau-père de Jean-Pierre, était présent et il avait reçu une lettre d'un fils du maire Leterrier, réfugié à Caen, qui donnait miraculeusement des nouvelles de Vierville.
Tout début Août 44, mes parents et moi, sommes allés passer quelques jours à la campagne, à Vaux-sous-Chamigny, (à 70 km dans l'Est de Paris, en bord de Marne) chez des amis d'amis. Partis en train, nous sommes revenus en camion-stop, quelques jours avant la libération de Paris.

Dès le 19 août, l'insurrection parisienne s'est développée, mais rien dans notre quartier. J'avais bien sûr interdiction de sortir, et je n'ai donc rien vu de particulier, sinon la disparition des journaux de la Collaboration, remplacés par ceux de la Résistance. Vers le 20 ou le 21 août, une fenêtre de l'immeuble en face de chez nous s'est ornée d'un grand drapeau français. Mais quelques heures après une voiture Allemande est passée, s'est arrêtée, les Allemands sont montés à l'étage. Le drapeau a disparu et j'ai vu les Allemands repartir les bras chargés de nourriture, probablement pillée dans l'appartement.

Le 25 août, libération de Paris, mais je n'en ai rien vu, depuis déjà huit jours, par prudence, interdiction de sortir.
Dès la veille au soir on a été informé par la radio de l'arrivée de chars français à la Préfecture, et j'ai entendu sonner les cloches des églises.
Le 25, j'ai entendu des tirs, j'ai vu de la terrasse le Grand Palais qui brûlait. C'est tout. Je ne suis pas sorti de la maison avant plusieurs jours après le 25 août. Nous n'avons rien vu des combats ni de la parade de de Gaulle le 26 août. Tonton Georges, lui, a été voir le grand défilé du 28 août sur les Champs-Elysées, lorsque les Américains ont fait défiler pendant plusieurs heures toute la 28ème division de Pensylvanie qui traversait Paris en allant au front vers l'Est. De Gaulle avait, semble-t-il, demandé aux Américains cette démonstration de force, pour décourager les ambitions révolutionnaires des FTP et du parti Communiste.

Je me souviens avoir vu de la terrasse beaucoup d'avions Américains, et même appris à les reconnaître à leur seul bruit : les Dakota de transport, les Piper Cub d'observation, les chasseurs Mustang, Thunderbolt, Lightning (à double queue, qui produisaient un sifflement caractéristique), les bombardiers moyens Marauder, Mitchell, les lourds Flying Fortress et Liberator, les Beechcraft de liaison, etc… 
Nous étions abreuvés de brochures et de revues d'information Américaines qui nous tenaient mieux au courant que la presse contrôlée par les Allemands.

Le premier allié que j'ai vu de la fenêtre, le 25 ou le 26 août, était dans une curieuse auto décapotée qui s'est arrêtée en face rue du Colonel Bonnet, c'était une Jeep, je n'en avait jamais vu encore et son nom m'était inconnu bien sûr. Je ne sais pas si elle était Américaine (la 4ème DI), ou Française (la division Leclerc).

De la terrasse, en août ou septembre, j'ai vu des petits Piper Cub d'observation passer lentement entre les jambes de la Tour Eiffel, mais un jour c'est un chasseur Thunderbolt que j'ai vu faire ce passage à 300km/h ! 
En septembre 44 seulement, Tonton Georges et Brigitte Chedal ont pu aller à Vierville pour la première fois, voir dans quel état était le château. Extérieurement, il était seulement un peu endommagé (2 obus dans la toiture), mais occupé par un hôpital américain. L'intérieur était assez saccagé. L'oncle Georges et Brigitte ont logé dans une ferme voisine (ferme Auvray, où se trouvait aussi Marthe) où ils ont déménagé le mobilier conservé au presbytère qui n'avait plus de toit. Ils nous ont rapporté à Paris des nouvelles et des images étonnantes de nos villages normands vieillots, vivant au contact de la super puissance américaine et de son cortège de moyens mécaniques. Les paysans profitaient du gaspillage incroyable de matériels, d'équipements et de nourriture américain, eux qui depuis de siècles étaient habitués à ne rien jeter, à se servir de tout, et encore plus depuis les restrictions de la guerre. 

Mes parents et moi sommes allés à notre tour en octobre, puis en décembre 44, avec la Peugeot 402 remise sur ses roues (on s'est ravitaillé en essence le long de la route avec les fuites du pipe-line US qui allait de la  Normandie à la Lorraine). Le château était toujours occupé par l'hôpital, mais les débarquements étaient devenus rares, et la plage était toujours interdite aux civils en décembre. Il a fallu attendre mars 45 pour que nous puissions reprendre possession du château et aller prendre des photos à la plage. 


(détails) Paris, début 1944, de g à d: Jean-Pierre et Thérèse (enceinte), Philippe et Janine, Michel et Christiane, François et Nicole

(détails)


(détails)Monique Jenny, à Rueil



Yves


 

 


(détails) Thérèse et Pierre-Antoine à Paris en 1944

 

 

 

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(détails) Michel et Christiane


Michel


Christiane

 

 

 

 


Nicole


(détails) François et Nicole

(détails)


(détails) François et Benjamin Dessus


François


Nicole

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