7301
Simone Cordelle, à Bayeux à Jean Cordelle à Paris, le 1er mars 1944.


Les Allemands viennent d’ordonner la réquisition du château – ils vont y installer l’Organisation Todt et ses ouvriers qui vont accélérer la construction des blockhaus, ordre de Rommel qui est passé inspecter la côte quelques jours avant – Ils ont laissé 3 jours pour déménager le mobilier ; Maman et les Chedal, prévenus par télégramme, ont pris le 1er train pour Bayeux et voir ce qui peut être fait. Papa reste à Paris et recherche la possibilité d’envoyer un camion de déménagement.
Maman vient d’arriver à la gare de Bayeux avec les parents Chedal, elle écrit une première lettre à Papa, qui arrivera le lendemain 2 mars à Paris :

 

Bayeux 1h1/2  (1er mars 1944)

 

Mon Jean

Le début de notre voyage s’est passé sans histoire, tout le monde dans notre compartiment étant assis en se serrant un peu. Mais la suite s’annonce moins bonne ! Pas d’autobus ce soir, il est en panne pour plusieurs jours. Impossible de téléphoner à Vierville, toutes les lignes sont coupées. Impossible de téléphoner à Trévières, la ligne est en dérangement…nous voici donc en panne ici, espérons que nous en sortirons. Georges et Suzon sont à la recherche d’une bécane pour le premier qui irait alerter Vierville.

Je termine vite, la poste nous emmène, une aubaine, baisers
Simone

__________________________________

Simone,  à Vierville,  à Jean à Paris,    jeudi 2 mars 1944, probablement à l’heure du déjeuner et avant le départ du courrier qui, curieusement, arrivait du jour au lendemain à cette époque

 

Jeudi 2 mars
Mon Jean ,

Je pense que tu as reçu mon petit mot de Bayeux, terminé en vitesse car le camion de la poste nous a emmené jusqu’à St-Laurent. De là nous avons fini le trajet à pied, et nous étions à la maison à 4h1/2, pour y trouver une vrai fourmilière de déménageurs, tous ces braves gens, ne sachant pas si nous viendrions, avaient commencé le travail. Leterrier (le maire) nous a donné le presbytère, les gardes Poivre (s’agit-il de ceux qui logeraient dans la maison des gardes du château ? le manoir de Than, propriété des Poivre,  était semble-t-il entièrement occupé à cette époque par les Allemands avec la Kommandatur) en prennent 2 pièces indépendantes et nous avons le reste. Marthe s’y installera et nous nous y arrangerons une chambre à grand lit afin de pouvoir venir. Il y a beaucoup de place et je pense que nous arriverons à tout mettre. Car on déménage tout. A ce sujet nous voulions aller voir le Capitaine (à la Kommandantur) avec Leterrier, mais cela n’a pas été l’avis de ce dernier qui s’est arrangé seulement pour faire savoir à qui de droit que l’on enlevait tout du château, en demandant une augmentation de temps. Il n’y a pas eu de réaction, donc nous continuons, mais le délai pour le château reste vendredi soir (le lendemain 3 mars). On fera le garde (la maison des gardes) et les communs ensuite. Nous avons un grand réconfort à voir la complaisance de tous, tout le village est là, les Brunville, Guy de Loys, les Leterrier y compris Mme, c’est vraiment touchant.

 

J’ai reçu tout à l’heure tes dépêches, mon Jean, et ta lettre d’hier, je vois qu’il y a bon espoir pour le camion, ce serait parfait qu’il arrive demain, aujourd’hui ce serait trop tôt. C’est cher mais nous tâcherons d’en sauver pour plus de 30.000F ! On dit que l’on doit mettre des Todt à la maison, on en attend des milliers dans le coin pour des travaux monstres. Pour le déchargement du camion, nous pensons que Mr Hersent pourrait nous louer un local, comme tu l’avait dit, il faudrait tout y mettre, nous verrions après. Georges dit que tu demandes à Dauchet, qui est débrouillard. Il faudrait ne mettre cela av. de Lamballe (l’appartement de Nany au 4ème, à côté de  celui des Chedal) qu’en dernier ressort. Nous logerons les hommes (les déménageurs parisiens) au presbytère, et ils mangerons chez Pignolet. C’est là que nous mangeons, et nous couchons chez Leterrier (la maison du village où habitait sa fille Mme Jacquet jusqu’à son décès en 2002 ou 3) car tout est en l’air ici – que de fourbi ! – Le Hardelay (Michel) est là aussi, qui démonte les lustres et milles choses.

Je t’écrirai plus longuement demain, mon Jean, en commençant ce soir dans mon lit, nous pensons repartir peut-être lundi, peut-être les Chedal resteraient un peu plus pour installer le presbytère, et trier un peu. Il y a ce qu’il faut ici pour repartir en auto (?? quelle auto ? le camion ?) Tout cela n’est pas sûr. Si tu viens comme tu en avais parlé, mon Jean, nous pourrions repartir ensemble, je ne sais pas quelles sont tes intentions.

Je finis vite car c’est l’heure du courrier, mille bons baisers de ta Sim

 

(cette lettre est achevée, faute de papier à lettre, au dos d’un récépissé à l’expéditeur, d’un « panier légumes,  poids 15kgs,  tarif ag, transport CN 18f + transport au-delà 16F, », le 11-12-43, de Vierville à Paris-Batignolles, avec livraison à domicile Mr Cordelle, 27 av. de Lamballe, Paris 16ème)

____________________________________________________

Simone, à Vierville, à Jean à Paris, le Jeudi soir 2 / vendredi 3 mars 1944,  la lettre a dû partir le 3 mars pour arriver le samedi 4 mars à Paris

 

Jeudi soir 2 mars
Mon Jean

Il est 9h et je t’écris de mon lit un peu plus tranquillement que ce matin, où j’ai été prise par l’heure, le courrier part à 2h au lieu de 2h1/2 comme avant, et je ne voulais pas le manquer. Je terminerai mas lettres demain à midi après avoir eu de tes nouvelles je l’espère.

 

Nous avons encor bien travaillé aujourd’hui, et je pense que nous aurons fini demain dans les délais voulus, grâce à la bonne volonté de tous. Nous sommes vraiment touché des marques de sympathie agissante que nous avons de tous côtés, à commencer par les Leterrier et les Brunville. Mr de Brunville, lui-même travaille comme un nègre, et aussi Guy de Loÿs qui se met à tout avec vaillance. Les braves gens du village en mettent un coup, et Mr Leterrier  a déclaré que rien ne resterait dans la maison, ni dans les communs. On transporte donc bois et tonneaux (3 ou 4  tonneaux , parfois de 1800 litres), cave, sans compter tout ce qu’il y a dans la maison, on ne se figure pas ce qu’un maison comme çà peut contenir ! Leterrier prétend que si nous avions fait une vente il y en avait pour des millions. Si ton camion arrive, ce sera parfait et nous enverrons le plus précieux à Paris, j’espère que tout le reste tiendra dans le presbytère, où nous faisons des prodiges pour entasser tout. Nous avons même le projet d’envoyer reprendre ce qui avait été envoyé avant notre arrivée chez les de Mons,  et qui a été reçu d’assez mauvaise grâce, à la grande indignation de tous, je te raconterai çà. Le fils Le Hardelet (Michel Hardelay), très adroit nous est d’un grand secours, il a d’ailleurs l’habitude de ce genre de déménagement, et met un point d’honneur à tout enlever. Il a enlevé la cheminée de la salle à manger et une partie de la bibliothèque, tout cela serait brûlé si nous avons des Todt ou des soldats, mais si ce n’était pas leur projet ? C’est un peu pile ou face, mais tous ceux qui sont ici et qui en ont l’habitude, sont catégoriques, Leterrier en tête, il ne faut rien laisser. Heureusement il y a des granges et des greniers au presbytère, Marthe pourra aussi y transporter ses bêtes (elle élevait des lapins sûrement, des poules ??), et c’est bien intéressant, sans compter que la chambre et le cabinet de toilette que nous meublons pourront permettre à chaque famille cet été de venir passer 1 mois (si c’est possible) en emmenant les 2 enfants, Brigitte et Yves, auxquels on mettra un lit dans un coin. Ce n’est pas à dédaigner, il faut donc nous estimer encore heureux dans notre malheur d’avoir ce petit coin, mais que c’est navrant, mon Jean, de voir dispersés tous ces souvenirs qui perdent la moitié de leur âme en quittant la vieille maison !

Il ne faut pas perdre son courage pourtant, et Georges s’occupe de cela en nous remontant avec du bon vin à chaque repas ! Autant que ce soit nous que d’autres ! La brave mère Pignolet nous soigne bien et nous avions même 2 plats de viande ce matin. Tu vois donc, mon Jean, que si nous avons de la fatigue, nous récupérons largement. Une bonne nuit m’attend maintenant, je sens mes yeux qui se ferment. A demain, mon Jean, je t’embrasse.

 

3 mars
Mon Jean, je continue ma lettre de chez Pignolet où nous venons de déjeuner d’un magnifique rôti et de p. de t. frites. Nous avons encore bien travaillé tous, et je pense que tout sera fini ce soir comme c’est exigé. Rassure toi sur moi mon Jean, je suis évidemment fatiguée le soir, mais je me réveille tout à fait reposée, et mange admirablement. Tout va donc bien de ce côté. Heureusement nous avons un temps splendide. Ton télégramme arrivé tout à l’heure ne nous rassure qu’à demi sur le camion, mais nous gardons bon espoir. En attendant tout s’entasse au presbytère qui commence à éclater. Tout le monde est si complaisant que tout se fait. Il restera pour demain ce que nous voulons évacuer des communs, c’est à dire les échelles, les selles, les outils. Le cidre est transporté, ainsi qu’une partie du bois.


Et voilà mon Jean, nous faisons prendre des billets d’admission pour lundi à tout hasard, sans être très sûr de partir, je t’écrirai demain à ce sujet.
Mille baisers de ta Sim.

 

(Finalement le camion est bien arrivé, et reparti, chargé des plus beaux meubles qui ont été entassés dans l’appartement de Nany à Paris, avenue de Lamballe)

_____________________________________

Retour accueil