Lettres de Jean Hausermann à Jean Cordelle et à Nany, en novembre 40 et février 41

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Lettre du 30 novembre 40 à Jean Cordelle
(Transcription ci dessous)

Lettre du 12 février 41 à Nany
(Transcription ci dessous)

Lettre du 12 février 41 à Jean Cordelle
(Transcription ci dessous)

 

Jean Hausermann à Rosario, à Jean Cordelle, au bureau Hersent du Blanc, en zone libre

Rosario, le 30 Novembre 1940

 

Mon cher Jean,

 

Il y a bien longtemps que nous n’avons eu de vos nouvelles, et ce que nous lisons ne nous incite pas à croire que les correspondances sont rétablies. Je suis donc inquiet sur le sort de cette lettre.


Nous avons pourtant reçu des nouvelles de Toulon, où ça va comme ça peut avec le meilleur courage possible, étant donné que l’on vient d’apprendre officiellement que Rémy Rousseau est mort de ses blessures, près de Maubeuge où il avait été mitraillé, en side (side car) par une quinta colonna (5ème colonne) ou un parachutiste sur une route pas encore considérée comme dangereuse, le 17 mai. Il serait mort le même jour, c’est triste infiniment pour sa femme Paulette, 3 petits dont le dernier qq mois. Elle aura perdu successivement, son mari, son beau-frère, une fille et son frère. Je ne sais trop comment l’hiver se passera pour eux…  et pour vous tous. Que sera votre ravitaillement ? – les vieilles gens paient leur tribut eux aussi, un oncle chez ma belle-famille, Henry, le conseiller à la cour de cassation, vient de disparaître ; chaque lettre nous apporte de nouveaux deuils.

 

Nos santés sont bonnes, l’été n’a pas été trop humide, bien que déjà très chaud. Les petits poussent bien, les restrictions sont inconnues ici, au contraire, on finit par distribuer maïs, viande, gratuitement. Il y a 7 millions de tonnes de maïs dont il faut se défaire coûte que coûte.
Germaine subit un choc moral très fort et je veille sur elle ; elle ne manque pas de raisons de craindre pour son frère prisonnier en Poméranie, dont les –30° habituels de froid pèseront durement sur son tempérament de colonial. Il meurt de faim et supplie qu’on lui envoie qq chose, les paquets n’arrivent pas tous et pas tout leur contenu non plus.

 

Par des articles de (André) Maurois, (Jules) Romains, Ortiz Etchague, nous croyons avoir à peu près compris ce qui s’est passé en France, pour amener un désastre pareil. En ce qu’il est encore possible de faire, pour espérer une situation meilleure, nous pensons que tout n’est pas perdu encore, et qu’une trop grande servilité envers les occupants n’est pas encore de mise. Il m’est impossible de m’étendre ici, afin d’éviter ce que tu devines, mais ayez encore confiance, il y a des gens magnifiques qui se battent, la rage au cœur et qui se battront jusqu’au dernier souffle. Je regrette qu’il ne me soit pas permis d’en faire autant. Ayez confiance, des jours meilleurs peuvent venir…  mais après, comme il faudra que nous perdions notre paresse et notre égoïsme.

 

Ici cela va, l’Entreprise marche et mon personnel me seconde très bien. Le fleuve a heureusement baissé et nous faisons de grosses situations aux travaux de Conservation. C’est peut-être la dernière possibilité avant la fin de la Concession (celle du Port de Rosario, en 1942).

 

Je vais te parler maintenant du maté de mon prédécesseur (l’argent de Jean Cordelle, déposé en Argentine). Tout est en ordre, par suite de certains remboursements, les liquidités deviennent importantes ; il y aurait peut-être lieu de prendre qq titres pour ne pas laisser cela improductif. Parle en à mon prédécesseur,….

…veux-tu transmettre le feuillet ci-joint à Maman – merci – nous nous réunissons pour vous embrasser bien affectueusement,  Jean Hausermann

 

 

Jean Hausermann à Nany

 

Buenos-Aires, le 12 février 1941  (Nany va mourir le 17 février suivant à Vierville)

 

Ma bien chère maman, j’ai reçu par l’intermédiaire de Jean Cordelle ta bonne lettre du 5 novembre. Puis par une lettre de la Société du Port, ta lettre du 24-XII, écrite de la clinique. Un Noël pas bien gai pour toi, chère Nany, mais tu devais sentir nos pensées bien près de toi, et…  chaudes certainement, ne fut-ce que par la petite chaleur humide dont nous jouissions. Nous avons bien pensé à toi, il y avait un bel arbre de Noël, dont nous n’avons pas voulu priver les enfants, et après avoir découvert au retour les trésors, nous avons choqués nos verre pour vous mes chéris, en croyant fermement à un avenir meilleur. Seulement dame il faut s’y mettre et on s’y mettra ; on sent la rage qui vous prend à regarder ce qu’ils ont fait de notre France, ceux qui se croyaient français et les autres ; à nous maintenant, n’est ce pas chère maman ; à nous les commandes et je suis bien sûr que les chers boys sont de mon avis. Je voudrais bien converser de tout cela avec toi, avec ta belle énergie, nous nous entendrions bien, une fois de plus. Ferme les yeux sur les « touristes » (les Allemands), on nettoiera bien après. Donc ma maman il a fallu de faire soigner énergiquement, ça m’ennuie tu sais que tu en arrives là… je sens bien qu’il faudrait que j’aide les sœurettes à te surveiller. Je délègue au grand Phil (Philippe devait se trouver à Vierville en convalescence de sa pleurésie attrapée en juin 40 à la fin de la débâcle) mes pouvoirs. Donc te voilà de retour dans la vieille maison, où tu es bien ; je préfère beaucoup te savoir là qu’à Paris. Et tu sais on parle de toi ici : et Jean-Louis me disait : et Nany est-ce qu’elle va dans le potager ? et je réponds : bien sûr, mon vieux, planter des carottes, cueillir les fruits. Les miens sont tous au Riachuelo, il fait presque froid. Germaine reprend le dessus dans cette calme campagne ; elle en avait besoin ; les nouvelles de Toulon ne sont pas mauvaises : tout le monde tient à force de s’aider, de s’ingénier. Notre belle France, on sent ici une admiration pour elle. Tenez bon pour tout. D’ici, de partout on vous aide, même on se bat. Je regrette pour ma part de ne pouvoir le faire qu’économiquement.

Nous allons tous bien. Biens bons baisers, ma maman. Attention à toi surtout, et pense aux bonnes parlottes que nous ferons. Te rappelles-tu notre conversation à 3h du matin le jour de mon arrivée ?!.. On n’en finissait plus, quoique s’étant dit « bonsoir » plus de 10 fois. Je vois que tu n’as rien reçu de mes cartes de correspondances par Lati Condor. Tant pis. Bien tendres baisers    Jean

 

 

Jean Hausermann à Jean Cordelle, le même jour

 

Buenos-Aires le 12 février  1941

 

Mon cher Jean, j’ai bien reçu ta lettre écrite au Blanc le 19 décembre, et te remercie des nouvelles, nous en sommes avides ici. J’ai été navré des nouvelles de maman, me rendant bien compte de ce que doit représenter pour elle la présence des touristes (les allemands) dans la maison ! Je joins un mot pour elle, veux-tu lui faire parvenir, je vois que les cartes de correspondances par Lati Condor ne lui parviennent pas. Ecrivez nous chaque fois que vous en avez l’occasion, nous nous faisons bien du souci pour vous, à tous points de vue. Les événements semblent se précipiter. Nous partageons ici votre admiration pour le Maréchal Pétain, il faut le suivre, mais n’oubliez pas les efforts colossaux qui se font par ailleurs.

 

Nos nouvelles ? Rien d’intéressant comme tu peux le penser : les gens jouent avec le feu ici et mangent à en crever, on s’amuse, on prend des vacances. Si notre ex-alliée (l’Angleterre) est aplatie, l’Argentine sera prise par téléphone, ni plus ni moins. Il existe un conflit aigu entre les pouvoirs exécutifs et politiques, qui bloque tout : imagine toi que le budget n’est pas encore voté, ni même discuté ! et puis la situation économique n’est pas belle, nous sommes lion de l’autarcie. Demande à Gilbert qu’il te montre le décret sur Tucuman (probablement la décision d’annuler le concours pour un barrage d’irrigation dans la province de Tucuman), c’est une honte. Castello est furieux ; nous pourrons peut-être obtenir que les prix soient distribués (nous avons le 1er) , mais l’affaire me paraît sur une belle voie de garage.

Nous allons tous bien ; Germaine et les enfants sont à Riachuelo, où il fait plutôt frais cette année. Jean-Paul a passé ses 3° et 4° grado argentins. Il fera le quinto cette année, en prévision du lycée français de BA, auquel il va être amarré. Nous habiterons BA, où de plus en plus les affaires m’entraînent.
Ci inclus tu trouveras le certificat de baptême pour Yves (pour ma 1ère Communion, prévue le 8 mai 1941). Grenon m’assure que la pièce officielle n’est pas nécessaire. A ta disposition toutefois.

Veux tu dire à mon prédécesseur (cad Jean Cordelle lui même) que le maté (l’argent placé en Argentine) va bien, mais que par suite de remboursements, les caisses augmentent : il y aurait tout lieu pour lui de prendre des titres ; le mot « accord » suffira.

Nous vous embrassons tous bien affectueusement ; dis aux chers boys que je pense à eux, la jeune France. Brigitte doit être une grande fille. Dis à Georges que j’ai bien reçu sa lettre du « Florida » (peut-être une lettre écrite du bateau qui a dû ramener Tonton Georges de Tunisie en France après l’armistice), que ma prochaine lettre est pour lui. Bravo aux sœurettes pour leur cran. Affectueusement Jean

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