Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario 

 

 Vierville  6 juillet  1940  vendredi   N° 4

 

Ceci est ma 4ème lettre, mes enfants chéris, sans que j’espère que cela vous arrivera vite, notre correspondance se borne aux q.q. départements limitrophes  du Calvados ; le courrier avec Paris et le reste de la France est supprimé et nous ne savons rien, rien sur l’état de notre pauvre pays, ni de ce qu’il en reste de vraiment français. Vous en savez certainement plus que nous et devez être sidérés sur cet effondrement de toute notre armée, et de l’envahissement des verts de gris qui ont été serrer la main à ces chers Espagnols, aussi traîtres ceux-là que les Mac. ( ? macaronis ?). Je sais aussi que le Midi lui-même est envahi, que sont devenus les vôtres, ma petite Maine ? Je n’ai pas besoin de vous dire que je n’ai rien d’eux, rien de notre Phil non plus, est-il prisonnier ? On prétend que nous avons 1 600 000 prisonniers en Allemagne. Rien de J.C. non plus, Suzon a eu une lettre de G. du 8 juin. Par où a-t-elle bien pu passer ?… Nous sommes sans aucune relation avec l’extérieur. Notre petite commune est largement occupée par un état-major nombreux, mais il y règne le plus grand ordre. Toutes les villas sont habitées, elles étaient toutes vides de leurs propriétaires ; on a forcé, sans plus, les portes de celles qui étaient sans gardiens, je n’ai pas entendu dire qu’on avait pillé les armoires, le moindre vol est puni de mort, dit-on. Je suis donc toujours en faction à la porte de notre vieille maison qui aurait subi le sort de celles qui sont vides, elles ont été remplies de soldats tout de suite, et il faut dire que c’est vite abîmé par toute cette soldatesque. G. de P. (Guillemette de Pierre, à Gruchy) en a 45 chez elle, et son avenue bordée de gros camions qu’on veut sans doute dissimuler aux avions anglais. On n’en voit guère de ceux-ci, mais notre ciel est sillonné d’autres, qu’on peut sans peine évaluer à plus d’une centaine.

Je suis en train de travailler à faire revenir tout mon monde ici, nous serons tous moins malheureux en serrant les coudes, mais la situation de fait de J.P. est grave. Les cantons de Trévières et d’Isigny, comme proches du bord de mer ont été vidés de tous les jeunes de 20 à 32 ans. A l’aide de Pommier (le notaire de Trévières) qui remplace Brée, trop vieux, à la mairie de Trévières et qui a du se bien faire voir à la  Com.(la Kommandatur ??), je voudrai obtenir ce que d’aucuns ont obtenu ici, de garder leurs fils à condition de les faire travailler et de venir chaque semaine signer à la Com. Leterrier a spontanément accepté mon offre de prendre nos 3 boys comme ouvriers agricoles. Cela ne souffre aucune difficulté pour Fr. et M.(ils ont 17 et 18 ans), reste à savoir si nous pourrons obtenir l’autorisation pour J.P (il a 20 ans). Il faut pour les V. (les Verts-de-gris) que tout le monde travaille, ce n’est pas moi qui leur en ferai reproche. Let.(Leterrier)  a vu revenir cette semaine son fils aîné, resté d’abord – prisonnier - dans les bois de Mortain avec tout un EM, après avoir fait sauter des ponts de la M. et du C. Au bout d’une semaine ils étaient toujours dans un vieux château perdu dans les bois. Le Gén. et ses officiers ont décidé de se rendre, et ont laissé  leurs hommes libres de tâcher de rejoindre leurs foyers. Louis L. a marché 12 j. pour arriver ici malade ayant peu ou point mangé, et son père travaille à le faire rester chez lui. Tout le monde est ici sans nouvelles de ses soldats, c’est ce qui nous donne espoir pour les nôtres, mais quels moments d’inquiétudes et d’angoisses pour tous les cœurs ! Quand te lirai-je mon Jean ? Que Dieu nous aide ! Tendresses à vous quatre de votre N.

 

(PS)  L’essence a complètement disparu, on revient aux carrioles, mais les chevaux sont rares et pour cause ! Le ravitaillement se fait assez bien et les marchés ont été par ordre rétablis . Les transports se font en voitures à chevaux… pour nous, car j’en vois d’autres qui sillonnent nos routes en superbes autos.  Je vais à peu près bien entendu, et vous mes chéris ? Je n’ai pas reçu ce que tu as dû m’envoyer le 1er juin. Toutes les caisses publiques sont vides, et les fonctionnaires ne sont pas payés. Où va-t-on ? Quelle misère il va y avoir.

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Vierville 15 juillet 1940   (adressée par Nany – à Vierville- à son fils Jean Hausermann –à Rosario)


Mon Jean – J’ai bien reçu ta lettre avion du 15 juin avant-hier, je me demande par où elle vient, car ici il m’est impossible de me servir de ce moyen rapide ! Ce serait pourtant bien réconfortant de se sentir plus proches ; les événements qui viennent de s’écouler nous ont tous rompus, je le voie dans ton petit bout de lettre et cependant vous n’avez pas eu le pire… Vous dire ce qu’a été pour moi, pour tous, cette horrible débâcle, notre France envahie aux ¾ et les vert-de-gris installés en maître ici, …comme partout ! et il y en a ! et ils sortent comme des sauterelles. Nous n’avons pas à nous plaindre ici de leur présence, un EM (Etat-Major) est dans les villas, et j’ai pu jusqu’à présent garder la vieille maison vide. Je ne sais si je pourrai l’obtenir jusqu’au bout, je vous répète ce que je vous ai déjà écrit plusieurs fois : j’ai eu des relations courtoises avec mes voisins, mais ce n’est pas sans un énorme crève-cœur que nous nous plions à leurs lois. – Je vous répète aussi que nous avons eu la joie d’avoir des nouvelles de Phil qui est à l’EM du Génie à Chateauroux Indre sain et sauf, et que J.C. (Jean Cordelle) est en Dordogne bien portant. Que Dieu soit loué ! Nous avons été plus d’un mois sans rien d’eux craignant le pire. Pas encore de nouvelles de G. (Georges Chedal) mais il ne craignait rien à B. (Bizerte en Tunisie). Quand nous retrouverons-nous réunis ? Les sœurs (Suzanne et Simone) sont rentrées à P. (Paris) avec les petits (Brigitte et Yves) et Mme C. (Bonne-Maman). Les communications sont à peu près impossibles, l’essence est introuvable, et les voyages par la route défendus, les Ch. de Fer n’existent plus en partie. JP et F (Jean-Pierre et François) sont admissibles à l’X  (il y en a 22 sur 60 au lycée de C. (Coutances)) mais ils doivent aller passer l’oral à Toulouse ! Comme c’est commode ! Il a fallu l’autorisation de la Kommandatur pour qu’ils partent, cela n’a fait m’écrit Suzon aucune difficulté et ils sont partis tous les 3 le 12 juillet ; Ils en ont pour 4 ou 5 jours de voyage, doivent être hébergés à l’Ecole Polyt. ( ??) et passeront leurs oraux au fur et à mesure de leur arrivée. Michel est parti, dans le tas, et cela le gare d’une rafle de jeunes par l’aut. Mil. All. Ici on a pris sans leur faire aucun mal tous les jeunes de 20 à 32 ans, ils sont quasi prisonniers civils. Les boys resteront dans le Midi, les Cord. ont de bons amis à Toulouse : les Matusek qui j’en suis sûre s’occuperont d’organiser la vie matérielle de ces enfants en attendant que tout se stabilise dans le Nord.

(Voici les souvenirs précis de François  à ce sujet : « (vers le 19 juin), nous sommes rentrés à Coutances, sans d'ailleurs rencontrer d'allemands. C'est alors que, pour nous cacher, nous avons été tous les quatre dans la maison des Dupuis, à Agon.
Nous voulions passer en zone libre, mais on croyait qu'il fallait avoir un laisser-passer de l'occupant; Un jour, on a lu dans le journal que les oraux de l' X se passaient à Toulouse, où les candidats étaient priés d'aller; je n'ai pas le souvenir que l'hébergement des candidats était assuré, car Maman a tout de suite pensé que les Matuszek pourraient nous loger, et la question ne s'est donc pas posée. Tout fiers d'avoir un motif valable pour aller en zone libre, c'est en voulant faire les démarches que nous avons appris qu'aucun papier n'était nécessaire, qu'il n'y avait qu'à prendre un billet à la gare...C'était exact, et c'est comme cela que tous les trois, nous avons fait le trajet Coutances-Toulouse, en trois jours et trois nuits, car les trains n'étaient pas rapides, ils ne roulaient pas la nuit par crainte de bombardements (mais on s'arrêtait la nuit dans des gares de triage, ce qui ne m'a pas semblé un bon choix si on craignait les bombes). Je t'ai déjà racconté notre séjour dans le sud-ouest et notre retour à Paris; je crois avoir omis de préciser que le fils Matuszek, Jean, qui devait être un peu plus jeune que nous, s'est joint à nous pendant tout l'été, mais je pense que tu l'as compris. »)


 Phil après sa démobilisation ira les rejoindre et J. C. ne se trouve plus si loin d’eux qu’il ne puisse aussi aller les voir. Vos sœurs ont donc un peu de tranquillité de ce côté, j’en suis bien heureuse elles étaient (Suz surtout) d’une nervosité excessive, il faut avouer qu’il y a bien de quoi, outre les inquiétudes subies, on n’assiste pas à un tel effondrement de son pays sans souffrir. Que s’est-il passé ? Nous ne savons rien ou presque, la TSF est allemande et l’on nous défend de prendre l’angl. qui du reste ne nous épargne pas non plus. Je suis comme vous, j’ai le cœur déchiré et je me sens bien seule dans cette grande maison qui, sans ma présence, serait depuis longtemps occupée de la cave au grenier, et sans aucun doute plus ou moins pillée. Toutes les maisons vides ont été ouvertes de force et habitées, mais je me dois de dire que beaucoup n’ont pas souffert énormément de cette intrusion. Les officiers y tiennent la main, heureusement, j’ai eu quelquefois à résister à certaines demandes et les grilles sont maintenant fermées à clé du matin au soir. J’ai écrit un peu partout à tous ceux que nous chérissons sans avoir encore aucune nouvelle, je suis bien inquiète de  ce que tu me dis de la petite Elisabeth et de  Rémy. Que Dieu ait pitié d’eux tous. J’ai bien reçu la belle carte de France de mon Titi, elle va être amputée hélas, je le remercie d’avoir travaillé pour moi. Au revoir mes enfants chéris, je vous embrasse bien tendrement tous les 4.


Votre Nany

 

Je viens de passer 3 jours dans mon lit avec une crise de foie. Je suis mieux maintenant.

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario 

 

 Vierville  19 août 1940  (pour) Hausermann  1070  -  25 de diciembre Rosario (Rép. Argentine)

Mes enfants chéris

Un ami de JeanC. : Mr. Matusek dont vous avez dû entendre parler, a eu l’attention d’écrire ce matin à S.  et se proposer de vous faire passer des nouvelles. Toutes mes lettres à votre adresse –avion ou non – me reviennent car nos vainqueurs éprouvent nos cœurs de toute façon, ils savent y faire, si j’ose dire ! pour vous mettre à l’épreuve et l’on se demande quand et comment ils finiront. J’espère donc que cette mince feuille de papier vous parviendra pour vous dire que nous sommes tous en bonne santé après avoir eu nos épreuves comme les autres ! Suz. a pu non sans grandes difficultés passer en France non occupée pour aller s’installer il y a une dizaine de jours au chevet de notre Phil à l’hôpital de Chateauroux avec une pleurésie. Le brave enfant ayant fait la retraite de la Loire dans des conditions très dures en se battant pied à pied par une chaleur formidable et toujours vétu de ces lourds vêtements de drap kaki alors que les boches étaient en bras de chemise, armés de mitraillettes, nos pauvres soldats du génie avaient des fusils Gras à un coup (on pleurerait à écrire la défaillance et l’armement de notre armée !!) La retraite pour lui s’est effectuée dans une benne découverte où ils ont reçu toute la journée une pluie battante. Le brave enfant m’écrivait une lettre bien amère en me décrivant tout ce qu’il avait vu, car ils frôlaient tous les fugitifs du Nord vers le Sud, les uns à pied, d’autres en voitures, d’autres en bécanes, d’autres en autos, déplorant notre sort si nous avions pris le même chemin, mais j’avais refusé de quitter V. sachant bien qu’au premier tournant de route, il aurait fallu m’y laisser. Vos sœurs étaient donc restées aussi  à C. (Coutances) et cela a été alors l’invasion et à quelle allure ! de toutes les troupes vertdegrisées, bien armées, et toutes motorisées. Même notre petit village est envahi ; et bien m’en a pris de ne pas quitter la vieille maison que j’ai jusqu’à présent préservée d’hôtes indésirables. Toutes les villas de la plage sonthabitées par un E.M. officiers et hommes. Jusqu’ici c’est courtois. Dubois (le maire) qui  cause un peu allemand est à la hauteur de sa tâche et défend âprement ses concitoyens. Mlle de P. (de Pierre, à Gruchy, ?) a eu 50 hommes chez elle ; avec toutes les inconvénients qui s’en suivent. Vos sœurs sont venues me retrouver ici avec les petits, car les deux aînés admissibles à l’X ont dû aller passer l’oral à Toulouse. Ils ont échoué, Michel a eu le concours de Navale annulé, Cherbourg était bombardé du matin au soir, les 3 boys sont donc dans les environs de Toulouse comme stagiaires d’un des chantiers dirigés par Mr. Matusek qui dirige une forte société électrique dans le Midi. Ils y resteront encore un mois avant de reprendre les études. J’espère que Jean-Pierre sera reçu à Centrale et que celle-ci rentrera à Paris, elle a passé l’hiver à Angoulême. Georges était encore à Bizerte il y a quelques semaines, j’espère qu’il a pu rejoindre Suz. près de Phil, on l’avait prévenu. Grâces à Dieu la pleurésie a été moins mauvaise qu’on ne le craignait et le liquide s’est très vite résorbé. Le bon Gilbert démobilisé a eu la bonté de cœur d’aller près du lit de cet enfant, avec Claudon, avant de remonter sur Paris où ils sont maintenant en train de réorganiser le bureau de la rue de L. (Londres) avec Challon, J. Cord., Richard  etc. Les vieux sont restés au Blanc où leur place me semble tout indiquée, car ils n’ont pas gagné en énergie, dit-on. J.C. démobilisé s’emploie beaucoup à ce nouvel agencement. Nous l’avons revu pendant 24 h. Il avait dû faire à pied avec sa valise à la main les 20km qui nous séparent de Bayeux car l’essence est introuvable maintenant, pour nous. Il n’en est pas de même pour les B. (Boches) qui ne sont jamais à pied ; quelle tristesse, mes enfants chéris que de voir notre cher pays sur un tel joug. Nous en souffrons tous, et ma santé n’est pas brillante. Mr. Godard est mort à Sablé comme il fuyait avec les siens en auto vers le Sud ; le 2ème petit-fils des Sauzé (?) a coulé avec le Vauquois. J’ai eu enfin des nouvelles de Toulon il y a q.q. jours. Que de douleurs ( ?) !! Mes chéris, quand vous lirai-je quand vous reverrai-je. Je vous embrasse tendrement ….. (qques mots illisibles)

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

 

 Vierville  22 sept 1940

Mes enfants chéris

Je profite du voyage de J.C. qui est venu chercher les siens pour les ramener à Paris et repart tout à l’heure en auto, pour vous envoyer ces quelques nouvelles qu’il espère pouvoir faire passer en zone libre, donc vous adresser. Nous sommes toujours coupés du reste du monde de par la volonté de nos vainqueurs qui ont la poigne rude. Mais d’abord des nouvelles de tous ; je suis sans rien directement de vous depuis le mois de juin, quel supplice ! Cependant j’ai pu savoir par J.C. qui l’a su de Gilbert (Hersent) qu’une lettre de toi datée de fin août est arrivée au Bl.(Le Blanc, siège de Hersent en zone libre), donc vous vivez et, je l’espère ! en bonne santé. Cela ne vaut certes pas vos courriers de chaque semaine, mais c’est au moins q.q. chose.

Donc je n’ai pas bougé d’ici et de ce fait la vieille maison est toujours intacte, occupée il est vrai par des officiers dont la courtoisie est suffisante. Ils habitent au 2ème et prennent leurs repas dans leur mess au manoir de Than. Vos sœurs étaient avec moi depuis août. Georges est toujours en Tunisie et nous ne savons pas quand il nous reviendra. Suzon est revenue ici avec Ph (Philippe) qui, je vous l’ai écrit, a eu une pleurésie attrapée en faisant la bataille et la retraite !! hélas ! de la Loire. Suzon était allée le rejoindre à Chateauroux où elle a passé un mois près de lui, elle vous a écrit à ce moment là. Les 3 garçons rentrent ces jours-ci de l’Ariège où ils ont passé 3 mois comme stagiaires dans une société d’électricité dirigée par un ami de J .C. qui s’est occupé d’eux en vrai père de famille son fils aîné était avec eux du reste, ils ont donc passé l’été dans divers chantiers en Ariège.
Observations de François: "Quand nous avons été à Toulouse, Jean-Pierre, Michel et moi pour passer
l'oral de l'X, nous avons été reçus par Matuszek, un camarade de Papa patron de la Société Pyrénéenne d'Energie électrique, qui nous a envoyé ensuite pendant un mois sur son chantier sur le cours de l'Arn à Montlédié, près de Mazamet, où nous avons fait principalement de la topographie au dessus d'une galerie. Ce fut notre premier salaire. La situation en zone occupée n'étant pas claire, nous avons été ensuite sur le barrage de Naguilles, au dessus d'Orlu, dans l'Arriège, où, jusqu'à notre retour à Paris (les lycées reprennaient dans la capitale), nous nous sommes surtout promenés avec pour guide le garde-barrage, qui était surtout chasseur d'isard et très probablement contrebandier (il était connu sous le nom de "Cacahouette"),et qui connaissait parfaitement la région. François

 

 J.P. rentre pour entrer à Centrale où il a été reçu, Fr. aussi mais il prend un congé de 1 an afin de se représenter à l’X (ils y ont échoués tous deux à l’oral).

Simon part donc ce matin avec Yves et son mari, pour s’installer enfin ! dans ses meubles, ce ne sont pas les appartements qui manquent à Paris et j’espère qu’elle trouvera q.q. chose av. de L.(Lamballe) Suzon a passé de tristes jours avec l’inquiétude de Ph., heureusement il n’en reste rien il faut à cet enfant un bon air de campagne, il peut rester ici avec moi autant qu’il le faudra. La Bison (Brigitte) va bien et je tâche de maintenir le peu de bien attrapé cet été ici, car je n’ai pas besoin de vous dire que tous ces tristes événements ne sont pas faits pour des vieux comme moi : du reste mes amis (vieux) y restent pour la plupart. Le Dr. Parmentier est mort en janvier, Mr. Godard est resté à Sablé en fuyant avec les siens devant l’invasion ; sa pauvre femme regrette bien de ne pas avoir fait comme moi ! Chez les Bousquet qui ont fui, leur maison normande a été pillée de fond en comble. Aucune nouvelle des Collard et pas grand chose de Toulon, une seule fois seulement où j’ai appris la disparition de Rémy, la mort de la petite Elisabeth et celle de Mr. Rousseau ; puis que Henry était prisonnier en Allemagne, triste bilan ma petite Maine, je vous plains, je les plains et je ne peux hélas le leur dire, leur écrit 5 à 6 fois, mais qu’auront-ils reçu ?  Les Batiffol sont rentrés à Paris. Ju (Juliette Bat.) attend un bébé pour janvier. Henry et Suz ( ?) ne peuvent rentrer chez eux à Lille où tout est pillé ou occupé ; Jean est prisonnier en Allemagne.  Ici le village est occupé, il y a des verderets dans toutes les maisons ; mais sans grand pillage, nous commençons à sentir les restrictions, car nous avons à nourrir en France plusieurs millions de vainqueurs et beaucoup de provisions passent en Allemagne. Triste sort que le nôtre ; nous ne sommes pas encore revenus de cette humiliation ! Notre gouvt. N’arrive pas encore à grand chose, quant aux coupables de cette horrible défaite, ils méritent la mort. Au revoir mes 4 chéris, je pense bien à vous et vous embrasse bien tendrement popur toute la maisonnée.  Votre Nany

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Jean Cordelle à Jean Hausermann, (brouillon de lettre) 24 sept 40, mais est-elle arrivée?

 

Il y a bien longtemps que nous n’avons eu de tes nouvelles et bien longtemps aussi que nous t’avons écris. Ayant obtenu un laisser-passer pour aller en zone libre, j’en profite pour te mettre au courant.

 

Tu trouveras ci-joint un mot de ta maman que j’ai quitté avant hier matin à Vierville. Elle n’est toujours pas en bonne santé, elle se maintient cependant avec des haut et des bas. L’obligation des loger des allemands a été pour elle une grande cause de soucis, d’énervements comme tu peux le supposer, bien que tout se soit passé dans les moins mauvaises conditions possibles.

Comme elle était restée au moment de l’occupation, la Kommandatur de Vierville (capitaine de ??? très correct) n’a mis personne au château ; mais au milieu d’août, il y a eu tellement de troupes à loger qu’elles se sont logées sans passer par la Kommandatur, et c’est ainsi qu’une première série qui a duré 5 jours  s’est installée  à la maison : 3 officiers, 1 ordonnance, 100 h dans le bois, avec une vingtaine de camions, voitures, motos, etc… Cela a été la période la plus désagréable, cela faisait beaucoup de mouvement, de bruit, avec quelques dégâts (minimes d’ailleurs) dans le bois et le potager.

 

Une 2ème série comprenait un capitaine très aimable par lequel nous avons obtenu qu’il n’y ait plus de soldats, mais seulement 2 ou 3 officiers.

Actuellement il n’y a plus qu’un colonel qui paraît bien et qui loge dans la chambre de Flondrois. C’est la meilleure solution, car cela fait fuir les soldats et autres officiers, et il est à souhaiter qu’il reste longtemps.

L’attitude des occupants est en général correcte, cherchant même à se concilier la population, mais dès qu’ils se croient dans l’obligation de …….. ???…….. avec brutalité.

De plus ils ont la main et le contrôle sur tout en zone occupée, et la France est vidée peu à peu de sa substance par les réquisitions de produits alimentaires, matières premières et matériel, destinés à l’entretien des troupes d’occupation et aux nécessités de la guerre avec l’Angleterre qui naturellement passe pour les Allemands avant toute autre préoccupation.

 

Simon, Suzanne, Maman et les enfants ont quitté Coutances pour Vierville fin juillet. Fr, Mich. et JP avaient rejoint Toulouse le 15 juillet pour aller y passer les oraux de l’X, passant de zone occupée à zone libre sans aucune difficulté à cette époque. Moi-même a été démobilisé le 31 juillet et suis rentré à Paris le 2 août sans difficulté pour passer la ligne de démarcation. Le 4, j’étais à Vierville ayant fait à pied les 21 km de Bayeux à Vierville.

 

Entre temps j’ai séjourné à Paris, où Maman est rentrée, pour reprendre contact avec Chalon, … et avec Gilbert venu fin aout.

Suzanne est allée au chevet de Philippe malade d’une pleurésie à Châteauroux, réformé début septembre, rentrés tous deux à Vierville il y a quelques jours.

J’ai ramené dimanche dernier  Simon, Yves et Clémentine en auto à Paris, ayant obtenu de la Kom. de Vierville un permis de circuler et de l’essence à titre de réfugiés rentrant chez eux.

Enfin ayant obtenu après beaucoup de patience un laisser-passer pour la zone libre, je suis allé à Toulouse hier matin pour ramener Fr, Mich. et JP, mais pour constater qu’ils venaient de partir le matin même pour Paris. C’était d’ailleurs conforme aux indications que  je leur avait fait passer par un ami, car je ne savais pas à quelle date je devais obtenir mon laisser-passer. Ils ont pris un train de réfugiés et j’espère les retrouver à Paris lorsque j’y arriverai moi-même demain matin.

Fr. et JP ont passé tous deux les oraux de l’X. Fr. est admissible, JP non. Polytechnique devenant école civile est installée à Lyon , on y recrute comme avant les qqes officiers d’artillerie et du génie XXXX à notre nouvelle armée et les ingénieurs de l’Etat, ceux qui existent déjà et ceux que l’on crée en remplaçant les corps militaires  tels que GM, Poudres et Armement, etc… Ils ont été reçus tous deux à Centrale, François 6ème, JP 176ème. Ce dernier va y entrer à Paris le 7 octobre, François va tâcher d’obtenir un congé d’un an, pour refaire une année de Spéciale à Janson. Michel reste en panne, le concours de Navale a été annulé et on ne sait ce qu’il en restera., je lui conseille de faire une année de Spéciale pour voir venir.

 

Il est difficile de dire ce que l’on fera ou ne fera pas cet hiver, car que donnera la guerre anglo-allemande ? Quelles sont les conséquences des attaques anglaises contre nous ? Où est le fair-play des anglais ?

Les projets sont de s’installer à Paris, Simon et Suzanne assurant une permanence à Vierville avec ou sans ta maman et Philippe. Il ne faut pas en effet abandonner la maison si on veut surveiller ce qui s’y passe . D’autre part les moyens de chauffage et de nourriture sont plus sûrs à Vierville qu’à Paris. Il est donc probable que ta maman y reste, tout ceci sous réserve d’événement imprévu

L’entreprise reste au Blanc avec le vieux ?? pour s’occuper des affaires  aux colonies et à l’étranger. A Paris il y a  Chalon, Laboria, moi-même, Richard, ???, les dessinateurs, Vallée va probablement  revenir aussi et peut-être ????,  Gilbert seul de la famille y vient régulièrement  (Claudon est à Paris, Seroux ? au Blanc)

 

Nous cherchons à faire des reconstructions de ponts que le génie français a fait sauter avec une prodigalité insensée puisqu’il n’y avait plus d’armée pour défendre les passages. Aussi en vue un syphon sous la Serine pour un collecteur, et la mise en tunnel des chemins de fer pour la traversée de Nantes.

 

J’ai parlé de l’Argentine avec Gilbert ; il parait satisfait de ce que tu fais. As-tu reçu une lettre de lui dans laquelle il t’indiquait de prendre une gratification qui comportait 2% du bénéfice de 1939, c’est à dire la moitié de l’année puis que ta gérance commençait de juillet. Il n’a pas reçu d’accusé de réception de toi et se demande si ta lettre est perdue ou si la sienne n’est pas arrivée.

 

Des parents de Germaine je n’ai pas de nouvelles parce qu’on ne peut correspondre entre les deux zones.

 

La vie en zone occupé est à peu près normale sauf un certain nombre de contraintes qui résultent de l’occupation. On limite ses préoccupations aux choses importantes et on ne fait guère attention à bien des petits XXX qui arrivent XXX insupportables autrement.

On circule librement dans la zone libre, sauf dans le Nord et l’Est, et à condition que ce ne soit pas en auto. On ne peut circuler entre 23h et 5h du matin, ce qui m’est parfaitement indifférent. Mon auto risque fort d’être réquisitionnée à cause de sa jeunesse. Si oui elle me sera payée sur la même base que la réquisition par les militaires français.

La grande préoccupation est le ravitaillement, je crois que l’hiver sera  dur à passer, mais que l’on s’en tirera. ….

 

……

Pour la correspondance, n’écris pas en zone occupée, c’est perdu. Envoie tout sous enveloppe à mon nom au Blanc ; Quand j’y passerai, je ramènerai cela ouvert. Afin que je sache si tu as reçu cette lettre que j’envoie via Lefebvre ( ??) Amérique du Nord, dès réception télégraphie au Blanc que tu as reçu ma lettre du 24 septembre…..

 

En ce qui concerne le maté de ton prédécesseur, fait pour le mieux, il ne veut rien savoir……

 

 

A gauche, le brouillon de la lettre envoyée le 24 septembre 40 à Jean Hausermann, transcription ci dessus
Je ne sais si la lettre est arrivée

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A droite, le brouillon de la lettre envoyée à Jean Hausermann le 18 décembre 40,
transcrpition ci dessous.
Je ne sais si elle est arrivée

 

 

 

 

 

 

 


 

Jean Cordelle à Jean Hausermann, (brouillon de lettre) 18 décembre 40

 

Le Blanc
Mon cher Jean

Bien que j’aie un laisser-passer renouvelable de 2 mois en 2 mois, les circonstances de travail ne m’ont pas permis d’aller plus tôt  en zone libre et je n’ai pas pu  t’écrire depuis le 24 septembre. Ton télégramme m’avisant que tu avais reçu ma dernière lettre est bien arrivé au Blanc en octobre et m’a été transmis en son temps.
En arrivant ici hier, j’ai trouvé ta lettre du 25 octobre que je vais transmettre à ta maman dès mon retour.

 

Je voudrais que nous puissions correspondre plus fréquemment, 2ou 3 fois par mois quelqu’un du personnel Hersent ou SPR (Port du Rosario) fait le voyage de Paris au Blanc, mais on ne peux demander à un tiers de passer des lettres fermées car c’est interdit, le contrôle n’est pas très sévère puisqu’il ne se fait que par sondages, mais personne n’a envie de passer quelques jours en prison. Par contre on peut confier des lettres  sans enveloppes ce que nous faisons couramment. Tu peux donc envoyer dans les lettres à SAH ou à Mr. Gilbert un mot pour ta maman ou pour l’un de nous, il arrivera à Paris par la première liaison. Chaque fois que tu voudras que ta prose ne soit pas ouverte, mets là sous enveloppe fermée à mon nom au Blanc, elle y attendra mon passage.

 

A la réception de cette lettre, veux-tu télégraphier au Blanc «  Pour Cordelle reçu lettre 17 décembre »

 

Ci-joint tu trouveras une lettre de ta maman, un peu ancienne il est vrai car je pensais aller au Blanc vers le 15 novembre, et je n’ai pas eu le temps cette fois-ci de lui demander une lettre, mon départ ayant été décidé très vite.
Ta maman réside toujours à Vierville, sa santé est toujours notre préoccupation, bien qu’elle s’améliore en ce moment. Il semble que l’hypothèse de ganglions intestinaux tuberculeux est la bonne, et c’est ce qui lui donne tant d’anémie. De l’irradiation ultraviolette lui a fait du bien et elle est actuellement dans une clinique à Caen où on l’étudie pour faire un diagnostic exact, en même temps qu’on lui fait des transfusions de sang pour combattre l’anémie. La première a bien réussi et l’analyse globulaire indique un progrès très sensible, je pense qu’elle sera de retour à Vierville entre Noël et le jour de l’an.

 

Depuis fin septembre, Vierville est resté habité par ta maman, Suzanne et Philippe ; ce dernier va bien, il est en très bonne voie mais se fatigue vite et il a besoin de repos ; Chedal est  revenu de Bizerte il y a 15 jours ; il est actuellement à Vierville en congé, il rentre aujourd’hui avec Suzanne, et Simone va prendre sa place pour quelques semaines.

 

Au point de vue occupation, on loge toujours un Colonel et tout se passe bien jusqu’ici.

 

Quant à nous, nous avons extrait nos meubles  des cadres et avons loué au 27 av de Lamballe les 7ème et 8ème, salle à manger et 2 chambres au 7ème, avec cuisine, lingerie, etc… et la chambre de F.M. avec salle de bain et un grand studio  sous le toit au 8ème avec terrasse devant ; on a une vue magnifique sur  tout Paris, mais il y fait un froid de canard. Nous avons donc retrouvé avec plaisir et repris la vie familiale, le gaz étant rationné, nous faisons cuisine et table unique avec les Chedal. Naturellement il n’y a pas de charbon pour le chauffage central, on essaye de se chauffer avec des radiateurs électriques, juste de quoi ne pas geler, 10 à 12° dans la pièce chauffée, mais tu sais que François et Michel n’ont jamais froid, Yves est aussi peu frileux et quant à Simone et moi nous prenons tout cela du bon côté en pensant que le chauffage central est très malsain.

Nos meubles étaient très bien emballés, mais tu peux dire à Vilalonga si tu en as l’occasion qu’ils ont gardé un de mes divans et la petite chaise peinte en blanc de notre salle de bain, je suppose que cela ne tenait pas dans les cadres et qu’avec la tranquille insouciance du pays ils les ont gardés.

 

Les enfants sont à Janson de Sailly, Fr et Mich en Spéciale, Yves en 5ème,  et poursuivent leurs études normalement. JP est à Centrale, à Paris comme avant, ainsi que Normale. Les facultés sont en interruption de 1 mois à la suite des incidents regrettables du 11 novembre qu’il eut été bien facile d’éviter. Tu as dû en entendre parler, mais qui ont été considérablement grossis par l’information.

 

Le ravitaillement est toujours très difficile, la soudure pour le pain sera très dure. La viande manque et manquera beaucoup pendant longtemps, le cheptel ayant été diminué d’abord par l’intendance française pendant les premiers mois de guerre, nos prévoyants gouvernements n’ayant pas constitués les stocks nécessaires de frigorifiques, ensuite par l’invasion et l’abandon des troupeaux……..

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