Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario 

 

 Vierville  4 juin  1940 - mardi

 

Hélas ! mes enfants chéris, les nouvelles de notre France sont toujours bien critiques et il faut avoir l’âme  chevillée au corps pour garder l’espoir de voir notre cause triompher. Il semble que ces Boches soient l’âme de l’enfer même. Hier soir à 8h la TSF nous donnait la nouvelle d’un bombardement intense sur Paris 200 blessés, 45 morts dont une dizaine de fillettes, nos avions de chasse, la DCA ont fait merveille et ont abattus  17 avions ; et puis enfin ! le ministère de l’Air laisse entendre que les objectifs en Allemagne ne seront plus uniquement stratégiques, il y a longtemps que cela devrait être fait, mais les Anglais, gentlemen jusqu’au bout, ne voulaient pas admettre une telle guerre ; il faut bien y venir cependant .

 

Un message de l’Amb. Bullitt des US envoyé à Roosevelt, signale qu’une bombe est tombée à l’ambassade, sans éclater, pendant qu’il déjeunait avec notre ministre de l’Air  L. Eynac,  Rappelle-toi que c’est place de la Concorde. C’est la seule indication que nous ayons quant au but atteint par ces bandits.

 

Nous avons souffert toute cette semaine qui a comporté le retrait de notre armée du Nord, prise entre une tenaille depuis que ce maudit Léopold a signé sa capitulation. Quelle félonie ! Qui a livré les nôtres, les conditions qu’il a signées sont étalées tout au long dans les journaux « les troupes devant se ranger de chaque côté  sur les routes pour laisser passer l’armée boche ».  Les soldats alliés pris dans une poche d’Arras à la mer ( où nous possédons encore la citadelle de Calais, Dunkerque) se sont battus comme des lions pour gagner la mer sans boire, sans manger, sans dormir – 20 jours dit-on  - Enfin !  Un vrai miracle ! On a pu commencer à les réembarquer pour les transporter en Angleterre. Le premier convoi Français est arrivé dimanche soir par Cherbourg, rapatriant nos soldats exténués. D’un train traversant Bayeux, un de ceux-ci a pu faire prévenir sa femme qui habite St-Laurent qu’il était sauf. (toute l’armée est dirigée sur Le Mans) c’est le 1er de notre petit coin, espérons qu’il y en aura d’autres. Les régiments du Nord étaient composés de beaucoup de bretons et de normands. Les pauvres Leterrier sont sans nouvelles de leur fils depuis 24 jours, idem les Saillard pour leur aîné, un brave et fort gars, fiancé ! Laurent Thomas que tu as (vu ?)comme enfant à la gare et 4 autres que tu ne connais pas. Et puis je suis sans nouvelles de la villa Bleue, donc de votre frère Rémy !…Georges Victoire, après avoir donné un fort coup venait d’être ramené à l’arrière pour se refaire, il a eu de la chance. Les lettres sont pleines du désir de venger ses camarades.

 

Ici on prend des précautions pour une avance boche. Je dois loger 3 officiers supérieurs et 40 soldats. J’ai fait faire immédiatement ma grande chambre, celle de Fl. (Flondrois ou Tio Mio) et celle de l’Evêque, je leur abandonnerai aussi le petit salon et la salle de billard. Tout pour notre chère armée, et je ferai au mieux pour que nos soldats aient leurs aises.

 

Tantine, Claude et la petite sont reparties jeudi pour Paris, la 1ère est repartie immédiatement pour le Centre avec Marthe P. (Marthe Pichorel) qui y a loué une petite maison. Claude ne paraît pas être très pressée d’aller s’installer dans le Périgord chez la tante de son mari qui y possède une superbe propriété où sont déjà la mère d’Edouard et ses sœurs. Elle dit qu’elle s’y ennuie. En réalité je crois qu’elle a dû être priée de faire mieux que ce qu’elle faisait. Elle soigne très bien sa fille, mais c’est tout, elle est très négligente,…. sale même, elle m’a laissé une chambre dans un état pitoyable, et sentant mauvais, puisqu’elle est resté ouverte depuis. J’avoue que j’aurai bien volontiers gardé ma vieille Tantine, mais que Claude est un boulet. La petite est pourtant adorable et elle est une bonne fille, mais cela ne suffit pas. Heureusement que Suzon était venue avec sa f. de ch. pour me dépanner, car Marthe qui sort à peine d’une angine n’étalait pas, quant à moi je n’ai pas besoin de vous dire que les événements actuels ne servent pas à ma santé. Je ne suis pas plus mal mais je ne vaux pas un clou ! Je réagis mal contre tous ces malheurs, et je me gronde, je ne suis plus comme une vraie française.

 

Suzon est repartie samedi emportant mes valeurs que je lui ai fait mettre en garde à la Sté. Gén. à Coutances. Ceci au cas où nous serions obligés d’évacuer Vierville, ce que je ne crois pas. Elle est bien courageuse votre aînée sans son mari, dont demain peut-être si l’Italie se met en guerre, elle pourrait être coupée.

 

Notre Phil va bien, il creuse des tranchées, un peu à l’arrière, mais les avions boches les harcèlent sans cesse. Pauvre gosse !  Que Dieu nous le garde.

Pendant ce temps Sim. est passée prendre J.P. et Fr. qui ont composé jusqu’à samedi pour l’Ec. Centrale. Ils ont dû aller passer le dimanche avec Jean à M.B.(Montreuil-Belay)  et rentrer hier à C. (Coutances) mais je n’en ai pas la confirmation, notre téléphone est coupé d’un dépt. à l’autre. Je le regrette bien car nous pourrions ainsi avoir de nos nouvelles réciproques.

 

Les restrictions vont bon train : 750g de sucre par mois ; de la viande 4j sur 7, 30 l d’essence par auto et par mois ; l’huile de plus en plus rare, 50kg de charbon par mois et par 3 personnes….  Je ne sais vraiment pas comment nous allons pouvoir nous en tirer cet été quand nous serons 12 personnes à faire manger et l’hiver me fait peur. Heureusement que le bois ne manque pas dans le bûcher ; on rétrécit encore son espace vital.

 

Le 1er tiers de la classe 40 est appelé, il faut donc compter que Jean-Pierre partira vers le 1er sept ; j’espère que sa préparation militaire et à l’X le mettront d’emblée au peloton des aspirants. C’est ce qui s’est passé pour les St-Cyriens en 7bre dernier , même ceux qui avaient été recalés à l’Ecole. On a eu bien du mal à retenir le brave petit de s’engager, mais il se doit de préparer aussi l’après guerre pour son avenir.

 

J’ai écrit au Cr. Lyonnais de faire vendre 2 act du P.R. (Port du Rosario) ce qui a été fait à 14.200 chaque. J’ai encore de l’argent, mais il convient que j’aie bien tout ce qu’il me faut au cas où nous serions coupés de Paris, ou obligés de partir (ce que je n’espère pas, je le répète, mais il faut se tenir prêt) .

 

On voit passer par la grande route des chariots remplis de meubles, de femmes, d’enf., de vieillards, qui sont refoulés par ici. Mais ce sont des gens du Nord. Tous les Belges ont été refoulés vers le Centre. Tant mieux !  (on prétend que c’est pour mieux les surveiller)  J’avoue que je voyais sans plaisir ces sujets d’un tel roi. D’aucuns n’osaient plus sortir, d’autres au contraires tenaient haut la tête et notre petite épicière dont le mari est en Belgique a sorti sans douceur de la boutique une certaine baronne belge, réfugiée ici, qui trouvait que Léopold avait bien fait. Je ne regrette qu’une chose, c’est qu’elle ne l’ait pas fait arrêter.

 

Nous possédons en effet une garde civique composée de tous les hommes valides (Léon en est !) qui monte chaque nuit la garde dans nos petits chemins, on craint ce qui s’est passé en Belgique, une invasion silencieuse de cette fameuse 5ème armée toute prête à aider les Boches lorsqu’il le faudrait. Ce n’est plus une guerre, c’est un (????)  de bandits. Nos hommes ont l’ordre de tirer le cas échéant, ils ont tous un fusil et 5 cartouches. Nos deux boys se sont fait inscrire pour prendre la garde aussitôt qu’ils seront ici, ils aideront aussi dans les fermes.

 

Quand viendront-ils ? Je n’en sais rien. Michel passe cette semaine le concours de Navale à Cherb. Les deux aînés ne sont pas mécontents de ce qu’ils ont déjà fait, mais le résultat est impossible à prévoir. J.P. voudrait aussi essayer les T.P. S’il n’a rien réussi, l’examen se fera en août, à Paris…. Si Paris est encore possible.

 

C’était dimanche la communion ici, triste communion dont la plupart des papas, des gds frères étaient absents. Il y avait des larmes dans bien des yeux. Un jeune abbé échappé du Nord habite maintenant le presbytère et aide le curé de St-L. (St-Laurent) qui avait bien du mal à tenir ses 5 paroisses. Je ne sais si je vous ai dit que l’héritier de notre vieux curé (son neveu) m’a fait remettre en souvenir de celui-ci une vierge en faïence à l’allure ancienne que je garderai pieusement. J’avais manifesté le désir de racheter q.q. chose à la vente qui aura lieu cet été des q.q. meubles et bibelots qui sont restés au presbytère (pas grand chose !)

 

Mes voisins du manoir du Than sont venus me voir ; lui est épicier en gros à Paris et ayant su que je ne pourrais faire de confitures  faute de sucre, il s’est amené avec 25 K., avant le 1er juin (date de la restriction). C’est une façon agréable de se présenter et je les en ai chaleureusement remerciés. Lui est bien, elle a l’allure plus simple, quoique fort bien élevée, ils ont 4 enfants, 2 garçons et 2 filles, celles-ci jumelles de 14 ans ont une institutrice et font leurs études ici, nos enfants ont déjà fusionné à la plage l’an dernier, l’aîné des fils a 18 ans et prépare son bachot pour ensuite aller avec son père, le second est dans une grande ferme à Longueville et il exploitera Vierville. Je suis contente de ces amis voisins pour nos enfants, pour la fille surtout qui se trouve q.q. fois bien seule et commence à désirer des petites amies. Le manoir du Than a été très solidement réparé, toits et murs, mais d’après ce qu’ils m’ont dit il n’y a rien de fait intérieurement. Ils ont une maison à Ch. Thierry qui pour la 2ème fois vient d’être détruite.

 

Guill. De P. (Guillemette de Pierre, à Gruchy) est revenue seule, sa mère est malade dans le midi ; son b. frère serait engagé dans la Légion Etr. ..... Elle n’a pas réussi à louer le château.

 

Nous entendions très bien la canonnade par vent de N.E. toute la journée de samedi (le 1er juin, des bombardements sur Le Havre ou Rouen ??) et nous avons été réveillés cette nuit par 3 fortes détonations qui ont fait trembler nos vitres, sans doute quelque avion boche laissant tomber ses bombes sur un de nos bateaux. Toutes les chaloupes de Grandcamp et de Port sont parties clandestinement une nuit pour Cherbourg où elles ont formé un convoi imposant qui est parti pour Dunkerque et Calais et ont participé au sauvetage de notre armée. Nos marins fusiliers ont fait merveille sous le Commdt. de l’Amiral Abrial. Ils ont fait des actes de bravoure admirables ; la TSF rapportait hier le récit d’un reporter sauvé ces jours-ci. Il a dû entrer dans l’eau jusqu’au cou pour pouvoir gagner une barque qui l’a mené avec un jeune Lt. Anglais à un destroyer où on les a réconfortés, nourris. Le petit anglais disant après : « Croyez-moi j’aime mieux un bain à Cannes ou à Antibes au mois de mai » C’est bien anglais ; tous nos bateaux du plus petit au plus grand battait pavillon national  -  les anglais aussi  -  malgré les avions boches qui les survolaient en les mitraillant. Est-ce assez beau ?

 

Suzon a rencontré en venant des cars de marins français venant de Cherbourg et allant  sans doute rejoindre ceux du Nord. Les troupes du Gal Blanchard et du Gal Prioux ont été admirables.

 

(Le texte qui suit semble se rapporter à ce qui est indiqué plus haut, au 3ème alinéat)

Le premier était dans un des wagons à bestiaux qui rapatriait nos soldats  de Cherbourg au Mans où se trouvait notre soldat de St-Laurent. Je sais depuis que le garde de Mr. Leterrier, passant dans ce train à la gare du Molay a sauté du train en marche et est arrivé chez lui en pleine nuit. Vous voyez d’ici la scène. Il repart aujourd’hui pour Le Mans, je ne pense pas qu’il sera puni.

 

MERCREDI – (5 juin)

 

Pendant ce temps, mes enfants chéris vous avez passé quelques bons jours au calme dans ce charmant Riachuelo où votre cher père et moi nous avons été souvent chercher un peu de paix.
Même en temps ordinaire les gens de votre pays nous ont lassés bien souvent par leurs idées et leurs prétentions, il fallait la raison primordiale qui nous retenait là-bas pour y rester, et pour ma part je n’ai laissé aucun ami en partant. Le résultat était encore bien pis pour ton cher papa qui n’a pas pu tenir plus longtemps et qui a revenir chez nous. Prenez courage mes enfants et tenez le drapeau français à bout de bras.

 

Voici le moment de vous souhaiter une bonne fête, ma chère Maine, que Dieu vous aide à faire tout votre devoir et vous accorde la santé qui vous est nécessaire pour mener à bien votre tâche de femme, de maman et de française. Je vous embrasse ma petite de tout mon cœur. Je vous enverrai un livre car je n’ai rien d’autre qui puisse partir.

 

Je suis contente que les petits aient pu profiter de quelques jours de bon air. Il faut dire à mon JP que le camarade (Yves ?) fait des exercices de défense passive … pauvre gosse ! La TSF ce matin annonce que l’on compte  900 victimes dont plus de 200 morts – 25 enfants – à la suite du raid de lundi  sur Paris. L’Italie dont on ne sait encore les intentions vide Rome de toute son armée pour en faire une ville ouverte ne laissant que les carabiniers qui servent de police.

 

Au revoir mes chéris, tendres baisers à vous cinq de votre Nany bien vieille
Prions

 

(PS) Nos cloches ne sonnent plus qu’en cas d’alerte

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario 

 

 Vierville  lundi 24 juin  1940 

 

Mes enfants chéris, je ne vous ai pas écrit la semaine passée, je suis sans nouvelles de vous, de vos sœurs et des enfants, de J .C. et de mon Phil qui doit être encore dans la bagarre (s’il vit encore !) de Georges, de tous enfin ; j’espère que vous aurez reçu ma dernière lettre  avion du 13 juin. Je vous l’écrivais d’ici : Simon arrivée de Ch. (Cherbourg)  avec Mich. (dont l’examen avait été interrompu par des bombardements sur Ch.) l’a mise à la poste à C. (Coutances) où elle avait reconduit son fils, car il s’agissait de garer nos boys. Sim. m’a emmenée le samedi (15 juin) (avec Tatou) à C. pour suivre dans le Sud malgré ma résistance. Le lundi (17 juin) j’ai demandé à rentrer ici, malgré l’insistance plus qu’affectueuse de vos deux sœurs, mais ma santé ne me permet pas ces longues courses en auto, et avec des relais  plus qu’inconfortables, des nuits sur la terre avec une couverture, et il aurait fallu me laisser au premier tournant, je sais bien que je leur ai fait de la peine, et j’espère qu’ils auront pu après m’avoir reconduite ici partir rejoindre J.C. à M.B. (Montreuil-Belay) ??

 

(Après avoir reconduit Nany à Vierville le 17 juin, Simone et Suzanne avaient prévu de partir de Coutances le matin du 18 juin avec les 3 grands, les 2 petits et Bonne-Maman dans les 2 Peugeot 402. Vers 19 heures le 17 juin les Allemands ont traversé Coutances, venant du Sud, à marche forcée depuis la région de Rouen, poursuivant les Anglais – leurs dernières chenillettes ont été vues  vers 17 heures remontant vers Cherbourg - et essayant de prendre leur port de rembarquement le plus vite possible. Cherbourg est tombé le 18 juin après une faible résistance française. C’est la 7ème PanzerDivision, commandée par Rommel à l’époque, qui a mené cette charge de 200 km le 17 juin depuis Rouen jusqu’aux abords de Cherbourg, en passant par le Sud du Calvados.

Les Allemands étant là, notre départ fut annulé, nos parents cherchèrent sans succès à envoyer les 3 boys en Angleterre par bateau de pêche dans la nuit du 17 au 18 juin. Ils craignaient surtout pour les grands jeunes qui pouvaient inquiéter les Allemands
Voici les souvenirs de François à ce sujet, très précis :
« Je reviens sur ce qui s'est passé au moment de l'arrivée des allemands à Coutances:
Il est exact que nous étions prêts à partir dans les deux autos (déjà chargées), quand les allemands sont passés. Le départ a naturellement été remis, mais, craignant d'être rafflés par eux, nous sommes partis, Jean-Pierre, Michel et moi, avec un camarade, Michel Vincent, vers le sud, avec comme tout bagage un sac à dos rempli et un peu d'argent; naturellement, cette marche dans la nuit était faite avec précaution, dans la crainte d'être pris, quelques fois dans les champs en dehors des routes...(vu après coup, je pense qu'à ce moment-là, les allemands avaient d'autres chats à fouetter que de s'occuper de nous). Cela nous a amenés le lendemain matin, crevés, à côté d'Avranches; nous nous sommes reposés et nourris dans une ferme; et ayant appris que les allemands étaient déjà bien plus au sud que nous, nous sommes rentrés à Coutances, sans d'ailleurs rencontrer d'allemands. C'est alors que, pour nous cacher, nous avons été tous les quatre dans la maison des Dupuis, à Agon.
 
……….Quand je repense à tout cela, je me dis qu'heureusement, nous ne nous sommes pas mis sur la route au milieu de l'exode... »)

 

Depuis, notre beau et cher pays est envahi par des troupes en vert de gris toutes motorisées, nous les avons vu apparaître ici dès mercredi (le 19 juin) . Je ne vous conterai pas tout ce qu’il advint, sachez que nous sommes en paix pour l’instant ici, mais l’horrible capitulation qui nous a remplis de stupeur et de chagrin a eu lieu ; signée par une de nos plus grandes et pures gloires militaires ! Est-ce possible ! Nous n’y pouvons pas croire ! La France abattue en q.q. jours, un armistice signé à Compiègne  et notre manque à la parole donnée à nos alliés ! .. Ceci est une chose dont tous les cœurs français ne se consolent pas.. Nous sommes sans nouvelles, la poste ne fonctionne plus, les trains non plus, la TSF même, à part les Anglais, ne nous renseigne plus depuis que les Verts de Gris ont pris Rennes où se trouvait le principal poste général français. Je pense à vous mes chéris, à votre chagrin qui n’est pas pire que le nôtre ! croyez-le. Nous attendons encore les conditions qui seront sans aucun doute draconiennes pour signer la paix. Je m’imagine que d’aucuns par chez vous doivent redresser la tête, notre tour viendra, je ne peux pas croire que Dieu nous abandonne. Vous devez être sans nouvelles des vôtres ma petite Maine et je me demande si votre sœur No est encore dans le Loiret avec sa petite bande, mais où aller ? Tout le pays jusqu’au centre est envahi !

Au revoir, mes 4 chéris, quand cette lettre vous arrivera-t-elle ?
Je vous embrasse bien tendrement
Votre Nany

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario 

 

 Vierville  30 juin  1940  dimanche

 

Et voici ma 3ème lettre, mes enfants chéris que je vous écris à tout hasard et sans avoir rien reçu de vous depuis un temps infini. Nous avons des jours d’angoisses et de soucis, la seule bonne nouvelle que j’ai à vous donner c’est que depuis 4 jours la poste marche, tout au moins entre C. (Coutances) et ici et que j’ai correspondu avec vos sœurs qui n’ont pu le quitter à cause de moi ! J’en ai un remord infini, j’aurai dû leur signifier avec plus de fermeté que je ne voulais pas partir d’ici. Elles ont cru qu’en insistant elles réussiraient à me décider ; ma place était ici, ma santé ne me permettant pas d’aller courir les routes, de coucher roulée dans une couverture dans un champ ou une grange, je serais devenue le poids mort dont on ne sait que faire et qu’on hésite à abandonner. Leur tendre affection me savait ici, il valait mieux cela, mais je comprends leurs regret… et le mien ! de ne pas les savoir à l’abri dans la France libre ; elles auraient peut-être pu avoir plus facilement des nouvelles de notre Phil qui se battait sur la Loire, de J.C. qui n’aura sans doute pas pu quitter M.B. (Montreuil-Belay) à temps et que l’on croit prisonnier ; de G. enfin que la perfidie de l’Italie retient à B. (Bizerte) et dont on dit sans aucune nouvelles ! Sans vouloir parler de la tristesse infinie de tous nos cœurs français depuis pareille humiliation, nous avons tous notre croix, une croix bien pesante et dont vous vous doutez bien, car je sais que vous souffrez de ne savoir rien de nous ! 

 

Ma place était ici, grâce à cela et jusqu’à présent les vertsdegris qui occupent tous nos villas n’ont rien tenté, les de M. (de Mons, à Saint-Sever) , les de Brunville sont ici, et aussi les de Bughas, les Leterrier, Guillemette (G. de Pierres à Gruchy) meurt de peur dans sa grande maison qu’elle habite avec une seule vieille bonne, je lui ai proposé de venir chez moi, mais elle préfère que la maison ne reste pas inoccupée ; du reste jusqu’à présent tout se passe correctement ; j’ai bien dû fournir des p. de terre au petit détachement qui occupe le Casino ; et j’ai fermé les grilles à clefs pour éviter qu’on entre chez moi comme dans un moulin. J’ai bien des choses à vous raconter mes enfants chéris, ce sera pour un peu plus tard. Que Dieu nous aide ! nous en avons besoin. Je ne sais quand je verrai vos sœurs et les petits, on a siphonné l’essence de leurs autos, et de plus on fait ici raffle des jeunes entre 20 et 32 ans. On craint sans doute une aide  pour nos braves alliés qui courageusement continuent la lutte. On dit que du côté de Colombières il y a eu de la casse ; j’ai vu passer des ambulances filant vers Gr. (Grandcamp ?)

 

Je pense bien à vous, ma petite Maine, avez-vous des nouvelles des vôtres ? Je vous écrit sous le parasol derrière la maison, il fait un temps splendide et tout est calme, calme, que maudit soit Hitler qui a rompu un tel charme. Je vous embrasse mes chéris de toute ma tendresse

Votre Nany

 

(PS) Dubois est très à la hauteur de sa tâche prenant avec énergie la défense de ses administrés.

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