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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario en avril 1940

Vierville, mardi 2 avril 1940   (EXTRAITS)

 

Je suis seule depuis dimanche soir, mes enfants chéris, toute la colonie a quitté la vielle maison avec regret, il faisait un temps splendide., l’on rejoignait Coutances sans entrain. J’ai su hier par un coup de téléphone que le voyage s’était bien passé….

 

… je suis contente de vous savoir en bonne santé, mais comme tu le dis, est ce bien que la rougeole soit écartée ? Yves a repris des forces au bon air, il en avait bien besoin, en dévorant forces tartines de bon beurre, la fille n’avait rien perdu de sa rondeur, quant aux boys ils ont bien profité  de ces jours de repos. Nous avons eu la chance d’avoir de belles et chaudes journées, si bien que l’on a mis le canoë à l’eau ; on a été nous chercher de belles moules sur des rochers de la Percée inaccessibles à pied sec et l’on a fait quelques ballades à voiles !! Ils complètent du reste leur outillage petit à petit ; avec l’aide d’un voilier de Grandcamp ils ont équipés leurs 2 bateaux de pontages qui empêchent l’eau d’entrer, ils ont assujetti les dérives et acheté 2 pagaies ; vous voyez que votre argent de Pâques a été bien utile, du reste j’ai des lettres qui partiront cette semaine avec qques papiers à votre adresse.

 

….Le caporal espère bien venir cet été en permission ici ; il me le répète dans chacune de ses lettres, le brave petit. Ainsi que je vous le disais dans ma précédente lettre il nous avait écrit qu’il partait pour…. X . Et nous attendions impatiemment de recevoir la nouvelle adresse quand 2 jours après Phil nous apprend que, armé en guerre de pied en cap, il était parti avec tout le bataillon en car ; coucher sur la dure, je ne sais trop où, puis… retour à Poissy !!! lui Phil et 20 de ses sapeurs dont il est chef et responsable. Le voici maintenant installé dans un beau château aux environs de Paris où il dispose à sa grande joie, d’une chambre pour lui seul. Cela ne lui était pas arrivé depuis longtemps, et il peut enfin, dit-il, faire une toilette un peu moins sommaire ; il est arrivé encore un millier de sapeurs, et des matériaux en quantité qu’il s’agit de classer pour construire des baraquements. Phil se demande ce qui lui vaut ce traitement de faveur, car tous les autres camarades du bataillon sont partis pour…qq part en France. Je le crois très bien noté par ses chefs, c’est ce que lui a dit un sergent qui a vu ses notes, de plus les études qu’il a fait pendant 1 an aux TP n’ont pu que le servir pour le métier qu’il mène.  Enfin c’est autant de tranquillité pour Suzon (nous aussi) qui pensait déjà sans gaîté à l’avenir ; il y a de quoi.

 

…Peu de morts évidemment, mais il y en a tout de même, Jean C. me disait en compter 25 dans sa division de radio. Cela ne ressemble certes pas aux hécatombes de 1918, mais que nous réserve Hitler ?

 

… On renvoie pour 15 jours, 1 mois, des cultivateurs, car nos femmes ne peuvent pas tenir le coup avec des gamins de 14 à 18 ans comme aides, et le travail de la terre se fait comme il se doit.

 

… Jean C m’écrit aujourd’hui qu’il est ravi de son nouveau travail qui lui rappelle son métier habituel. Il va à Paris chaque semaine pour rendre compte de ce qui est fait. Il s’est encore rencontré cette fois avec Challos dont il surveille les travaux, (drôle !) et Rebuffet.

 

… Georges a perdu son cher ami, (Marcel Hersent) de plus en plus gracieux, il a dû rentrer à Paris mais doit revenir en Tunisie  où il est en affectation spéciale, donc en civil ; ce n’est pas le cas de Jean C. qui porte toujours l’uniforme et qui est proposé pour le grade de capitaine. Il le mérite bien ayant accepté toutes  les besognes avec le sourire.

 

… Nos boys ont été jeudi à Rouen pour passer la première partie de leur PMS – la 2ème partie se passera en août -  cela  est obligatoire pour les élèves qui préparent les grandes écoles. Nos gars ont trouvé parmi leurs examinateurs le Lt François de Bughas qui tout en gardant à l’examen son rôle, les a fait venir ensuite dans son bureau et leur a donné leurs notes en causant amicalement avec eux. Les notes ne se donnent pas généralement. JP a 470 points sur 500  -  Fr 435, Mich 400 (il a voulu absolument passer sans y être obligé , tant à cause de  son âge que parce qu’il prépare Navale. Les examens pour l’X se passeront bientôt à Coutances et pour Centrale à Paris. Simon compte accompagner Michel à Cherbourg vers le 1er juin pour son examen de Navale et à titre d’essai, il n’a pas fait son programme et c’est dommage peut-être car il y avait beaucoup de chance. Ce sera pour l’an prochain et à peu près sûrement.  Vos sœurs s’installeront à Villers où elles ont été voir ce qu’il en retournait là-bas. Les villas y sont nettement plus confortables, et les études pour les grandes écoles s’y font normalement. Elles quitteront donc Coutances en juillet, sans beaucoup de regrets, elles y étaient installées en réfugiés et payaient fort cher. Dans ces conditions il est possible que si je ne rentre pas à Paris, j’aille m’installer avec Suzon dans une villa ; Simon avec sa belle-mère et ses enfants dans une autre. Je ne veux pas recommencer un hiver comme celui qui vient de s’écouler, si froid et si solitaire, mais je préférerai ne pas m’installer avec Mme Cordelle qui est une femme agréable et facile à vivre certes, mais je n’aime guère les vies où tout est en commun. Qu’en penses tu mon Jean ? Suzon en serai contente pour la raison que je vous donne, il est bien difficile de garder son quant à soi, et pourtant Mme C. est certainement très délicate.

 

…..Entre des journées de beau temps nous avons eu un véritable raz de marée arrivé subitement et reparti de même le jour de l’équinoxe. Le boulevard de la mer était innabordable, tous les jardins inondés, celui des Guignard entre autres où il y a encore 60cm d’eau dans le bas. Tout est à refaire dans ce cas là dans un jardin. La terre elle-même est inutilisable. Il paraît que le spectacle vu de la falaise était splendide, mais quand la mer s’est assagie, on a trouvé la route envahie de galets et de grosses excavations aux protections qui suivent jusqu’à St-Laurent.  La digue n’a guère souffert. Gros travail à refaire. Je regrette de moins en moins d’avoir la vieille maison où elle est, il a fallu cependant fermer les persiennes du côté de la mer  pour nous abriter du vent qui s’infiltrait partout. Le beau temps qui a suivi a permis à nos gens de travailler ferme au jardin, il prend très belle allure et nous aurons cette année une belle récolte de pommes de terre et légumes. Il le faut, nous ne voyons pas ce que nous réservent les mois qui vont suivre, on établit demain  la carte de ravitaillement pour toute la France . Cela n’a guère d’importance pour les vieux et les petits qui en auront toujours assez, mais je me demande comment on étalera devant des appétits comme ceux de nos boys.

 

….Je ne sais si je vous ai dit qu’ils voient à chacun de leurs voyagent des jeunes filles et garçons de leur âge, dont les Poivre, 2 garçons , 2 filles, habitants le manoir du Than, et la petite fille du fondateur de Centrale, Mlle Autone ; bons enfants, bien élevés, cela leur fera de bonnes réunions pour l’été. Les parents de celle-ci  possèdent une villa au bord de la mer. Cela vaudra mieux que les connaissances fortuites des hôtels. Du reste ceux-ci sont toujours réquisitionnés, souvent habités par des réfugiés et n’ouvriront pas pour la saison d’été. Piprel sert d’asile a encore une quarantaine de petits gosses parisiens accompagnés de femmes et d’institutrices à qui le grand air a fait le plus grand bien.

 

….Rien de nouveau pour le remplacement de notre curé. Celui de St-Laurent met un dévouement admirable à suffire à 5 paroisses. J’espère le voir un de ces jours et lui demanderai de m’apporter la Sainte Communion. Il ne peut pas  être question que je sorte de bonne heure le matin à jeun, même en auto.

 

….Phil n’a pas encore de Secteur Postal et pour cause, il faut être dans la zone des Armées. Vos sœurs se sont du reste beaucoup occupées de ses sapeurs et de ceux de Jean C.

….Visite aussi de Piprel, qui venait prendre de mes nouvelles, il est comme moi, il vieillit, ses 2 fils sont en apprentissage, l’un chez un rôtisseur, l’autre chez un horticulteur. ...... il déplore l’état de sa maison, si bien tenue d’ordinaire, depuis qu’il abrite tous ces petits parisiens. Il ya de quoi. J’en ai profité pour lui demander quand il voudrait ???? me céder le droit de passage auquel il a droit dans le champ, il accepté de régler cela tout de suite et comme ni lui ni moi ne connaissons le prix, il est convenu que Me Pommier notre notaire à tous deux en fixera la prix, cela ne peut être bien cher. Il restera donc seulement les Cusinberche pour traverser le champ, le petit chemin  allant à la plage et commun aux petits propriétaires qui le bordent n’est pas gênant. Le successeur de Piprel aurait pu susciter des ennuis, on ne sait jamais.

…J’attends la visite de madame Poivre, ma voisine du Manoir du Than, sans doute parce que nos enfants se sont rencontrés à la plage…….

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, mardi 9 avril 1940   (EXTRAITS)

 

….  J’ai bien ri en lisant l’histoire des chaussures, il me semble que cela me rappelle ma tendance à me débarrasser de ces instruments ; demande à Tantine qui parle souvent de la faculté à me débarrasser de mes zapatos, et mon Dieu y a-t-il si longtemps que je les envoyais promener d’un coup de pied quand j’étais confortablement installée dans un bon fauteuil ; je n’avais plus cependant l’âge pour une pareille fantaisie, et voilà qui me fait souvenir que c’est maintenant l’âge canonique qui vient , puis que j’ai toujours mes souliers… à leur place….
…. Ici cela va, j’ai revu ma doctoresse qui petit à petit entretient le mieux obtenu, mais avec plus de douceur que Lehoux qui a toutes les qualités d’énergie qui conviennent pour soigner le 43ème d’artillerie. Je me refait des piqûres à base de strychnine, et cela me donne un bon coup de fouet qui me permet de reprendre quelques promenades dans le parc.

… Bonnes nouvelles de Coutances où l’on a repris la tâche avec courage, les examens approchant. Il est fortement question de rapatrier en octobre les élèves parisiens ; je le voudrais bien pour vos sœurs qui goûteraient une installation un peu moins sommaire… Suzon ne sera pas fâchée de retrouver sa confortable installation et la cadette de retrouver ses meubles.
…. Philippe est toujours à Poissy, tout seul au milieu d’un groupe de sergents où ses galons de laine font tache. Je suppose et j’espère que cela indique qu’il ne les gardera plus longtemps, il l’a bien mérité par son courage tranquille à toutes les besognes.

… Georges a perdu son ami Marcel (Hersent) rentré pour quelque temps en France, on ne sait pourquoi, mais qui doit revenir bientôt en Tunisie. Le beau-frère est tout ragaillardi de ce rapprochement avec le jeune patron.
… Jean C. est toujours imbu de l’autorité de Directeur à Saumur, il se demande si ce sera pour longtemps et si quelqu’un du grand corps des Ponts ne viendra pas le mettre en sous-ordre. Mais vous le connaissez assez, il acceptera la tâche quelle qu’elle soit, c’est ce qu’il m’écrit cette semaine en me disant qu’il va à Paris au ministère chaque semaine, il y a retrouvé Challon et Rebuffet. Son chantier est celui qui marche le mieux, sans qu’il y soit pour quelque chose me dit-il, l’élan était donné par son prédécesseur, mais les travaux sont les seuls faits par une grosse entreprise, tous les autres ont été donnés à des petits entrepreneurs qui pataugent. Il y a eu plus de 100 petites usines en construction. (les ateliers de chargements d’obus doivent être dispersé en toutes petites unités pour limiter les risques en cas d’explosion)

 

….. Rien de nouveau ici, je crois vous avoir dit que j’avais amorcé avec Piprel le rachat de la servitude dont il dispose sur le champ « Le Bois ». Je me suis entretenue de cela avec mon notaire, par téléphone, il doit venir pour examiner les titres de propriété. Je ne pense pas que cet achat se monte à bien cher.

…. Notre jardin est de plus en plus beau, c a d prêt à pousser. Les semis sont faits et les plantations faites. J’ai aussi mis carrément le sécateur dans certaines de nos haies de fusains, ce n’est pas joli joli, mais cela était utile. Léon a coupiché les premières avec trop d’ardeur, je surveille celles qui restent à faire, le résultat est meilleur ; et j’espère qu’à votre prochain voyage, tu ne trouveras trop rien à redire. J’ai aussi fait planter 5 nouveaux pommiers dans les vignets et fait élaguer les plantations des dernières années. Il faut soigner les arbres et je vois avec plaisir que l’on s’en préoccupe enfin en Argentine….  ….. vous aurez de beaux bois pour aller faire rôtir vos saucisses sur un feu allumé par Jean-Paul ; dites lui que les grands cousins font comme lui et organisent des goûters à la campagne en faisant la cuisine (c’est quelquefois  du reste assez mal réussi).

 

….  Les nouvelles navales du côté de la Suède et de la Norvège sont brûlantes ; ces neutres ont été au dessous de tout, ils protestent maintenant que nous refusions de laisser les bateaux boches chargés de minerai suivre leurs eaux territoriales sous la protection même des torpilleurs norvégiens. Une nouvelle sensa de New-York arrivée ce matin prétend que les Boches ont envahi le Danemark pour pouvoir mieux se défendre et l’escadre complète de Wilhemshafen aurait appareillé vers le Nord Ouest. On s’attendrait à un combat naval. On a le cœur serré en pensant à tout ce qui peut s’en suivre ; mais il faudra bien malheureusement en arriver à se cogner ferme.

Mme Cordelle qui était partie passer une quinzaine à Paris se décide à y rester pour une ou deux semaines encore, afin d’y recevoir Jean. J’en suis bien contente, elle sera plus utile là qu’à Coutances. Vous ai-je dit qu’Yvonne se remet lentement, elle n’a pas de lait. Tout cela ne vaut pas d’être jeune pour être mère.

 

Mercredi . Depuis hier les nouvelles se précipitent et la guerre s’allume en Scandinavie… on dit qu’une grande bataille navale  entre les flottes franco-britanniques et allemandes se déroule sur les côtes norvégiennes, les nouvelles les plus diverses nous sont parvenues, même par TSF. ….. Je suis, comme vous l’êtes sûrement mes enfants chéris, horriblement angoissée de l’avenir. Que Dieu nous garde tous.

 

…. Je suis bien impatiente d’avoir de ses nouvelles (de Phil) ; peut-être va-t-il être dirigé vers le Nord, pourvu que ce ne soit pas en Norvège ! Je pense aussi à la Villa Bleue où tant de soucis doivent naître de cette nouvelle direction de la guerre. Comment le monde entier ne se lève-t-il pas contre ces envahissements de brigands dont l’Allemagne use et abuse. On se demande pourquoi on ne fait pas comme les neutres en partie pour lesquels nous nous battons et qui, dès que Hitler lève le petit doigt répondent Amen. …

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, mardi 16 avril 1940   (EXTRAITS)

 

Mon Jean, j’ai bien eu ta bonne lettre du 6 le vendredi 12, c’est presqu’un record, comme tu le vois, et c’est bien bon, mes enfants de lire ainsi de vos nouvelles qui sont bonnes heureusement, cela repose l’esprit si préoccupé des évènements tragiques du Nord.

 

….notre caporal est encore à Poissy, s’attendant à partir d’un moment à l’autre ; il est proposé pour le grade de sergent, écrit-il à sa maman qui en est aussi contente que lui.

 

… Bonnes nouvelles de mes Coutançais… je ne sais pas si je vous ai dit que pour poursuivre leurs examens de PMS dont ils ont seulement la 1ère partie, ils devront s’encaserner du 22 août au 15 septembre, les 2 aînés se sont fait inscrire, en cas d’incorporation immédiate, ce qui peut se produire même pour François, ils seront immédiatement élèves-officiers, Michel renonce, il est encore jeune et au surplus sa préparation à Navale ne nécessite pas celle-ci. Voici donc les vacances bien bouleversées, Dieu fasse qu’elles ne le soient pas plus ! On a beau faire, on tend toujours le dos !


Et cependant la nature rie au soleil, voici non seulement les fleurettes du bois qui sont ouvertes, mais les arbres fruitiers ont leurs fleurs largement ouvertes, elles aussi. Je vais presque chaque jour m’installer avec un livre et mon tricot auquel je ne travaille guère, ce n’est pas d’une utilité immédiate, même pour nos soldats déjà bien munis, je commence à penser à mes petits Viervillais qui eux aussi ont froid l’hiver. Je m’installe donc au soleil dans le potager si bien à l’abri du vent de mer avec ses grands murs.. Emile Parmentier venu en permission et qui a eu l’aimable pensée de de venir passer un moment avec  moi n’en revenait pas de cette abondante floraison, il est certain que les jardins de la mer sont rudement éprouvés, beaucoup d’arbres, de pins maritimes même ont été complètement grillés cet hiver.

… nos gens avec leurs défauts sont toujours bien à la place, chacun faisant sa tâche sans grogner. Léon et Jeanne, pressés à faire de la maison ( ??), sans aucune aide ce qu’elle est d’habitude en été ( ??) et malgré ce que j’en ai dit car je voulais un jardin de fleurs – de guerre - , mais le brave Léon préférerait je crois se passer de sa soupe plutôt que de ses géranium ! Nous avons bien pris l’habitude des jours de restrictions, c’était une affaire d’organisation.

 

… On a dit cette semaine une messe anniversaire pour notre curé, je n’y ai pas assisté, mais j’y ai envoyé Marthe et Jeanne. Le curé de St-Laurent dit une messe ici chaque dimanche, souvent même les vêpres, et s’occupe des petits communiants. Il a réinstallé un chantre, les enfants de chœur sont mieux tenus, et moins bavards ; l’église plus propre. Depuis quelque temps notre curé cumulait (disons-le hélas pour en recevoir les profits) les devoirs de chantre, de bedeau, de sonneur de cloches, pas pour la bonne tenue de notre église qui a bien besoin d’un fameux nettoyage. C’est maintenant le brave Coliboeuf (le mari de Jeanne, notre cuisinière) qui sonne les angélus avec beaucoup de régularité et de force, car le voici maintenant notre garde-champêtre ; celui que tu as connu : Maillet (le collaborateur de Dupond pendant qu’il était à la guerre) il a refusé  d’aller sonner l’angélus, notre conseil municipal soutenu par le s/prefet de Bayeux, l’a révoqué immédiatement « En temps de guerre, lui a-t-il dit, on n’a qu’à obéir » . Je crois que le bonhomme a été assez surpris, il doit maintenant pour vivre faire des journées, cela le change de ses paresseuses randonnées dans nos petits chemins mal tenus. On sent vraiment en France un ressaut d’autorité, il y en avait besoin !

 

…. J’ai l’impression ( !) que peu ou point de nos soldats sont partis pour soutenir les anglais et les norvégiens, mais nous tenons ferme la ligne Maginot de Belfort à Calais, prêts à rentrer en Belgique si besoin est. Je me demande un peu ce que pensent les Boches et où ils veulent en venir.

 

……Toujours beau temps, comme je voudrais que vos 2 petits  soient là demain pour s’ébattre avec les 2 cousins, et quels beaux bouquets l’on ferait ! Je me suis bien amusée l’autre jour à voir toute la colonne des petits parisiens de chez Piprel venus sur ma demande se promener dans le bois, j’ai fait une distribution de sucettes, naturellement, les institutrices leur avaient dit qu’elles les emmenaient au bois de Vincennes.  « Mais c’est bien plus joli que le bois de Vincennes » disait l’un d’eux, et l’on est reparti les petites mains pleines de fleurs le sourire aux lèvres. … Ils sont ici encore pour X temps.

 

…. Jean C. n’est pas d’avis de rentrer les siens cet hiver à Paris, il le faudra bien si les écoles y font leur préparation ; les journaux réclament qu’on réintègrent les services parisiens. Que beaucoup de familles soient séparées et vivent à fort cher, c’est bien exact pour d’aucuns….. et il ne faut pas croire que vos sœurs vivent à bon marché à Coutances. Suzon a en plus près de 20.000F de loyer à payer à Paris…. Moi aussi j’ai le mien mais celui de Vierville ne me coûte rien. Je viens de faire rafraîchir ma grande chambre et ma salle de bain  par nos peintres habituels avant qu’ils ne partent aux armées. C’est tout neuf. La tourelle a besoin d’être refaite complètement, ce sera pour leur retour ou une permission quelconque. (s’ils reviennent les pauvres gars, car il y en a qui s’en vont hélas ; le fils d’un marchand ambulant, que je connais depuis toujours, y est resté, il était le seul fils, il a encore 2 filles…

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, mardi 23 avril 1940   (EXTRAITS)

 

…. Il paraît qu’Yves a pris 2 kg dans les 15 jours de Pâques ici, et Simone 1 kg……. J’ai eu le joie d’avoir à déjeuner vos 2 sœurs et les 2 cadets jeudi dernier ; (les boys que l’on chauffe à blanc font des concours chaque jeudi). Malheureusement nous avons été gratifiés d’un fort coup de vent et d’april showers qui n’ont pas permis aux petits de profiter du parc comme je l’aurai voulu. La fille est cependant partie avec un gros bouquet de fleurs champêtres dont le bois est si bien pourvu, c’est un vrai régal des yeux, et mon petit salon lui-même en est tout ensoleillé.

 

….Bonnes nouvelles de Georges,… Il a su par Maréchal  qui est passé au Blanc que l’on avait Mers el Kébir. Georges se demande donc s’il va y aller.

 

….Jean C. se débat avec son usine et il est tout content de ce qu’il y fait.

…..Notre caporal s’occupe de la nouvelle classe avec courage mais il déplore l’arrivée des récupérés que pour l’opinion publique on a repris parmi les réformés ; dès le premier jour un de ceux-ci faisait une crise d’épilepssie ; la plupart ne sont plus jeunes et se plaignent de maux divers, et Phil m’écrit qu’ils sont bons à renvoyer chez eux où ils peuvent encore rendre service dans leur sphère. C’est une dépense inutile  et Dieu sait si l’on n’épargne pas notre budget. J’espère que nous verrons bientôt notre caporal pour sa permission trimestrielle. Cela me fera richement plaisir d’embrasser sa frimousse rose et fraîche, bien rasée et appétissante. Le pauvre Georges est bien à plaindre de ne pouvoir profiter des quelques jours de son aîné. Marcel Hersent est toujours en France, mais il ne doit pas tarder à rejoindre Bizerte.

 

J’ai profité de la présence des sœurs avec leur auto pour aller à Bayeux. Ainsi que je te l’ai dit notre vieille maison s’en va en petits morceaux, la clôture du champ Leterrier de la Poste à la tour est en piteux état. J’avais pensé pouvoir faire une réparation de fortune, mais il ne me fallait pas moins de 125m de grillage à 10F le m, et les poteaux de fer étaient tous à resceller. A bien réfléchir je suis allée chez Dosso ; il est venu hier voir l’ouvrage à exécuter, soit : des poteaux ciment avec jambes de force aux bons endroits et 7 rangs de fil de fer barbelé. J’abandonne le grillage mis à mal tant par les bêtes à corne que par les gamins qui y font des trous pour entrer dans la pièce, et m’en voilà pour 2750F que nous avons arrondi à 2500F. Evidemment c’est plus cher mais voilà une réparation faite pour longtemps

Il a fallu aussi remplacer la grille (du champ de Pompon) c’est une dentelle ; mais le fer est à un prix fou, je dois donc voir Mabire le fabricant de barrières en bois qui m’en ferait une en chêne ; l’an prochain je remplacerai celle de Leterrier qui malgré les couches de peinture que j’y ai fait mettre à plusieurs reprises est aussi en mauvais état. Je pense qu’il faut bien que je compte  6 à 700F pour chaque barrière. En voila grandement assez pour cette année si j’y ajoute le travail du maçon et du couvreur.

 

…. Le neveu de Jeanne Coliboeuf, marin de l’Emile Bertin, …qqpart en Europe, est blessé grièvement au bras gauche et soigné à son bord. Cela m’amène à vous dire que j’ai donné votre adresse au gendre de J. Coliboeuf, un brave marin de Grandcamp, embarqué comme quartier-maître canonnier à bord du Maurou, un fort cargo qui devrait se trouver un jour à Buenos-Aires, pour plusieurs semaines, où il amènera et ramènera de la marchandise. Le cas échéant tu serais gentil de lui être utile, mon Jean. C’est un bon garçon qui en temps habituel est sous patron  à bord d’un bateau de pêche. Il a épousé la fille aînée des Coliboeuf.

….. il est probable qu’il a dû être trop bavard dans ses lettres. Une femme d’officier de Jean C. a reçu un jour l’enveloppe d’une lettre qui lui était adressée par son mari, avec dedans « Le Lt Untel se porte bien ».

 

…..J’ai aussi reçu la visite des institutrices qui vous envoient leurs respectueux souvenirs. On prépare activement à la mairie les cartes de rationnement dont nous serons gratifiés en juin.

 

……Jeudi matin Pommier est venu proposer à Suzon un placement d’hypothèques(elle le lui avait demandé) mais je ne crois pas qu’ils fassent l’affaire, elle aurait préféré de la terre, or cela vaut actuellement 35000F l’ha. Le vieux Mr Chedal a aussi de l’argent à réemployer, mais en voilà un qui ne se décide jamais. J’ai remis à Pommier tous mes papiers intéressant notre propriété. Il y a longtemps qu’il désirait en connaître les clauses ; cela     peut servir…après moi. Piprel a demandé 5000F le prix de son passage à travers le champ. J’en ris encore et Pommier aussi, il est complètement fou.

….Vu notre maire un peu.. ému, il avait été à Trévières pour une assemblée de maires. C’est dommage que ce brave garçon boive de cette façon. J’en ai profité pour lui dire d’enlever de son herbage « Le Bois » le petit troupeau de brebis et d’agneaux qu’il y avait introduit en douceur. Son bail lui interdit d’y mettre des ovidés (à retenir) leur dent est dure et arrache l’herbe plus qu’elle ne la tond, il en est de même des chevaux dont on autorise seulement un par pièce et encore pas toujours.

 

…..Je voudrais bien avoir des nouvelles de la Villa Bleue et particulièrement de Paulette dont le terme doit être proche… Que deviennent les Henry, les Vauterin, les Rousseau, où sont les soldats ?

 

…..Nous avons fêté les 20 ans de JP à leur dernier séjour ici. 20 ans ! alors que pour ces petits ce serait l’âge de s’affirmer dans la vie. Ils en ont bien le temps et le moyen les pauvres gosses.

……Que dites-vous de l’agrandissement de la photo  de mes 4 boys avec leur fidèle Muscadet. Je la trouve vraiment bien ! Je regrette toujours mon bon cheval, je ne crois pas que j’en rachèterai jamais un. Je garderai seulement une de mes voitures que je pourrai atteler avec un cheval de fermier. J’ai bien envi de revendre la Pépita qui ne sert plus à rien depuis que vos sœurs ont leur voiture que de prendre de la place dans le garage, elle est encore très vendable.
…….Eh non, mon Jean, je n’ai pas d’argent à placer en achat de terres actuellement ; avec toutes les dépenses que je vais avoir à faire pour Vierville. J’arriverai à joindre les 2 bouts sans plus et encore ! Reste à savoir ce que le Gouvrnt nous réserve comme impôts ; il va falloir s’attendre à une grosse note !… mais Vive la France ! On voit s’éterniser la guerre et pour ma part je ne conserve guère l’espoir d’en voir la fin cette année. La TSF est très discrète, trop à mon sens, car nous ne savons rien de ce qui se passe. (la guerre de Norvège était encore indécise avant de  tourner mal pour les Alliés) Dure attente pour tous.

……J’espère que mes 2 petits travaillent bien, il le faut pour devenir de bons français. Yves suit bien sa classe de 5ème (erreur, c'est la 6ème), mais cela m’étonnerait qu’à cause de son âge il passe en 4ème (5ème). ……

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

Vierville, mercredi 30 avril 1940   (EXTRAITS)

…. … J’ai de bonnes nouvelles de Coutances où les boys travaillent comme des forçats. ….

….. Jean C. doit aller passer les 2 jours de Pentecôte avec les siens puis regagner Paris où il a rendez-vous à son ministère, le mardi matin, il va très bien, paraît-il, d’après ce qu’en a rapporté Mme Cordelle qui a passé 15 jours à Paris et l’a vu.

….. le parc est splendide, le petit bois est maintenant  tout vert, et les chemins y sont couverts de fleurs, c’est maintenant le tour des jacinthes roses, blanches et roses, dont les lourdes clochettes s’allient aux arnicas jaunes ; c’est une féerie des yeux. Je ne sais si je vous ai dit qu’un beau lièvre roux foncé venait faire des gambades sur la pelouse, et il a trouvé sans doute une compagne et nous nous rencontrons tous les 3 quelquefois. J’ai fait boucher tout ce qui pourrait leur fournir des moyens d’évasion et peut-être verrons-nous un jour qq petits levreaux qui augmenteront notre jardin d’acclimatation. Mon jardin se fait beau petit à petit, nous n’en sommes pas cependant au moment de garnir les massifs, les géranium qui forment le plus gros de la troupe n’ont eu à cœur d’en mettre un coup, car je n’ai pas acheté une seule graine de fleurs, ils rempliront je crois tous les trous à boucher. En me promenant j’ai eu le plaisir de voir de jeunes arbres : sycomores, frênes, merisiers, sapins et marronniers. C’est la jeune classe, celle que vos petits verront. 2 marronniers que j’ai fait planter du côté de la mer remplaceront ceux dont l’âge devient canonique. Il y en a un de mort, et l’autre, tout vigoureux qu’il paraisse encore, aura quelque mauvais sort un  jour, j’en ai peur ! Je voudrais planter dans ce coin là un hêtre pourpre qui donnerait une note vive, j’en ai planté un dans le bois dont j’aperçois en vous écrivant la teinte rouge, c’est joli. Mes haies de fusains et de troènes du côté des communs ont été bien abîmées par ces 2 années de fortes gelées, et j’ai dû faire des coupes sombres qui demanderont à être réparées cet hiver….

 

Bonnes nouvelles de Georges qui a profité de l’absence de son patron (Marcel Hersent) pour changer les bureaux de « France Dragages » de place, Bertard avec son sens aigu de l’économie les avait installés dans le fond insalubre d’une maison de la rue de Russie (vois-tu cela d’ici ?) J’espère que Marcel ne va  pas trouver cela trop somptuaire. Ils viennent d’avoir des travaux de dragages.

Bonnes nouvelles aussi de mon caporal toujours à Poissy et qui a été désigné par son capitaine pour quêter dimanche au profit du Secours National, le choisissant lui a-t-il dit parce qu’il était toujours convenable. J’envoie à mon Jean-Paul un timbre de l’œuvre, il le mettra dans un coin de son album, bien que ce ne soit pas un vrai timbre.

J’espère que tu te consoles, mon Jean, de ne pas être ici et de taper sur les Boches. Cette guerre est si complexe qu’elle ne comporte pas uniquement le côté militaire. On avait eu le tort dans la guerre de 1914 de ne pas s’occuper des à côtés, si graves que peuvent entraîner les suites d’un pareil choc. Les nouvelles qui nous parviennent de Norvège laissent prévoir de sérieuses difficultés et nous n’en sommes pas quitte ! ……. Je plains ceux qui s’occupent en haut lieu d’une pareille lutte…..
…Les opérations ne semblent pas s’exagérer à l’Est ; les permissions de nos soldats avaient été supprimées, elles sont rétablies, je pense que nous verrons bientôt notre caporal et sans doute aussi Georges Victoire ; celui-ci à qui j’envoie des colis de temps à autres ou un mandat, m’écrit ma foi très gentiment et on le sent plein d’entrain, est-il en plein front en ce moment ?….

….Mme Dupuis  a dû quitter de nouveau Agon où elle est installée avec ses enfants Gillette et les petits, pour aller soigner Yvonne assez souffrante d’une phlébite aux 2 jambes. Voilà tantôt 9 semaines que la pauvre fille est au lit, le petit (Jean-François) pousse  bien mais elle se désole de cette inactivité, et le pire est que cela peut se prolonger longtemps. Son mari va tous les mois pendant 8 jours à Angoulême donner des leçons de physique à l’Ecole Centrale qui y est installée. On commence à protester ferme  contre les déplacements d’Ecoles et d’Administrations qui entraînent des frais innombrables pour bien des gens.

….. le temps s’est  bien adouci, et j’ai décidément laissé éteindre le poêle de mon petit salon. Ainsi que me l’écrit Simon avec beaucoup d’humour et après avoir réintégré Yves (qui protestait) dans une paire de pantalons courts « Il faut se décider et décréter un beau jour que l’hiver est fini »

…. J’ai eu hier la visite de Mme Monceti, la femme d’un secrétaire de légation de Tchécoslov., réfugiée ici avec ses enfants, son mari est toujours à Paris à la Légation. Elle a eu pendant plusieurs mois chez elle une quinzaine d’enfants tchéques réfugiés et je les ai aidés un peu. Son mari…. m’a fait parvenir plusieurs très belles brochures coloriées de leur pays….

 

Rien de nouveau dans notre village où les travaux des champs sont courageusement faits par des femmes et des tout jeunes gens. Nos boys auront de quoi s’occuper pendant les vacances. Mon foin paraît superbe, même dans le champ de « Pompon » qui n’est plus piétiné par le cheval. Je vendrai la récolte une fois bottelée , cela m’aidera à boucler les 2 bouts. Que cela me semblerait plus facile si tu étais là, mon Jean. Il faut dire à mes petits que les groseilles poussent, et il y en aura beaucoup, et les petites mains seront bien moins nombreuses, cependant, c’est dommage…

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