|
7107
Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario en mars 1940
Vierville
mardi 5 mars 1940 (EXTRAITS)
…comme la date approche de l’anniversaire
de mon grand Jean-Paul, j’en profite pour lui envoyer mes souhaits les
plus tendres de santé et de bonheur, que Dieu le protège notre cher
petit ! et qu’il vous apporte toute satisfaction maintenant et
plus tard……. J’espère que mon livre de légendes – qui est parti depuis
une quinzaine – ne tardera pas à lui arriver…
Ici cela va, je me sens vraiment plus
forte, et par ces beaux jours ensoleillés que nous venons d’avoir, j’ai
pu sortir et marcher sans fatigue pour aller m’asseoir sur un fauteuil
que la brave Jeanne ne manque jamais de mettre dans le potager à l’abri
du grand mur. Je m’y repose et m’y chauffe avec plaisir lorsque le temps
le permet, mais j’en ai été bien empêchée
pendant 3 jours de vent de NE furieux…
J’ai eu la bonne visite de vos 2 sœurs
qui s’étaient occupées pour moi de me faire faire une robe de tricot
dont j’ai besoin. Elles ont très bien choisi et me voici montée pour
tout le printemps et l’été. Ah ! je ne suis guère coquette !
et j’y ai un tas de raisons. Les 2 sœurs ont déjeuné avec moi, et m’ont
même emmenée à Bayeux pour quelques courses, puis sont reparties pour
Coutances où elles ont retrouvé notre petit Yves….. avec la varicelle ;
légère il est vrai, mais c’est tout de même un peu beaucoup après une
grippe et une rougeole ! le Dr n’a jamais vu cela et prévoit qu’il
sera bien fatigué. Je n’ai pas de peine à le croire, mais heureusement
je les attends tous le samedi des Rameaux, y compris le Lieutenant (Jean
C.) qui se réjouit de passer la moitié de sa permission de 10 jours
à Vierville. Je m’imagine bien que mes 3 garçons profiterons bien, eux
aussi, de cette détente dont ils ont le plus grand besoin, surtout JP…..
Le vieux Vierville est en train de faire
sa toilette pour les accueillir, le potager a pris un air de prospérité….
future que ces vilains jours de neige lui avaient totalement enlevé,
les choux même, ces habitués de Normandie ressemblent à des têtes de
nègres… pelées, ils étaient complètement gelés et n’en revenaient pas
(nos gens non plus !). Le bois est déjà garni de fleurettes et
les arbres sont remplis de bourgeons comme pour rattraper le temps perdu.
Les arbres fruitiers sont presque fleuris et présagent une belle récolte.
Il le faut, comme il faut ne pas perdre un coin de terrain du potager,
nous serons sans doute bien content d’y puiser.
Vous avez dû voir que notre gouvernement organise la carte de rationnement,
qui sera de viande, de pain et de sucre ; déjà les boucheries sont
fermées pendant 3 jours de suite, les charcuteries 2 jours, les pâtisseries
3 jours et la vente de l’alcool idem (voilà une bonne mesure
pour le Calvados !) . Pour nos appétits réduits, pour Marthe et
moi, je ne suis pas inquiète, mais je me demande comment vont faire
les sœurs devant les appétits des jeunes qui ne rassasient pas !
Il va falloir doubler les plats de nouilles, de riz et de pommes de
terre… Tant pis si c’est pour la France et pour la victoire.
Suzon est allée passer la journée de dimanche à Paris pour y retrouver
le caporal qui a pu avoir une permission de 24h et venir coucher à l’hôtel
Terminus où Suzon était descendue ; délices de prendre un bain
chaud et de s’asseoir à une table avec une nappe propre. Le brave petit
m’a envoyé un mot pour me dire sa joie « Il me semble que je rêve ! »
Il est bien évident que ce confort lui est inconnu ! Il me dit
aussi qu’il espère avoir une permission en août et venir ici pour y
retrouver les camarades et avoir l’air de se retrouver….comme avant !
Pauvres gosses dont la jeunesse est déjà si rude ! D’ici là il
sera parti dans le Nord – dans quelques jours – c’est le 1er
apprentissage de la guerre ! il est possible aussi,
m’écrit-il, qu’il puisse entrer en juin dans une préparation
d’aspirants. Je le voudrais bien, la vie lui serait adoucie. Le sergent
du bureau de Vernouillet lui a dit que ses notes étaient excellentes « je
ne sais pas ce que tu as fait au Lt pour qu’il te note comme cela »
Bonnes nouvelles de Georges, toujours
en possession de son patron, de plus en plus charmant, il est plein
d’attentions pour lui. … Je pense que Georges pourra prendre quelques
jours de congé en août et revoir les siens, il ne l’aura pas volé ce
pauvre garçon !
Ainsi que vous le voyez, Jean C. revient pour 10 jours, les permissions
sont maintenant tous les 3 mois…
…. Pas mal de malades chez les vieux
par ici, notre pauvre curé se traînait lamentablement dimanche pour
dire la messe. Cela ne l’a pas empêché en prêtre convaincu de dire aussi
la grand messe, les vêpres et de faire le catéchisme aux petits. Il
doit offrir ses souffrances au Bon Dieu !
… Not’ maire est malade, sans doute
d’une maîtresse cuite ; c’est seulement malheureux que ce brave
homme aime boire de cette façon. J’abolirais, si je le pouvais, le privilège
des bouilleurs de cru qui procure à tous ces gens une provision d’alcool
à bon compte. J’ai eu la visite de nos institutrices ;
…. Je leur fournis la provision de laine dont elles ont besoin
pour apprendre à crocheter et à tricoter à leurs filles. Le résultat
n’est pas si mauvais que cela, et j’ai promis en fin d’année de donner
une récompense à la plus adroite : sac à ouvrage
ou autre. Ces deux braves filles se donnent bien du mal pour
leurs élèves. ……
Mercredi
6 mars Et je termine cette fois ma lettre, mes enfants
chéris, sans avoir rien de vous, ce sera pour la fin de la semaine,
et j’en suis bien impatiente croyez-le ! Bonne fête encore mon
Jean-paul, que vous fêterez sans doute en famille à Rosario…..
_________________________________________________
Nany
à Jean et Germaine Hausermann à Rosario
Vierville
mardi 12 mars 1940 (EXTRAITS)
Mon Jean, je n’ai pu commencer à vous
écrire ce matin, car Pommier m’avait prévenu qu’il viendrait m’apporter
le montant du fameux chèque de 16000F
profitant de ce qu’il devait déjà venir à l’enterrement de notre
vieux curé. En effet celui-ci que je vous annonçais comme bien fatigué
dans ma dernière lettre est mort jeudi, ayant voulu jusqu’au bout remplir
ses devoirs de prêtre ; il avait dit mercredi la messe mensuelle
pour notre cher père et tous ceux que nous pleurons, il a voulu le jeudi
en faire autant et s’est traîné à l’autel, terminant sa messe
avec beaucoup de peine, et il est rentré ensuite au presbytère sans
pouvoir faire le catéchisme aux enfants, s’est couché et s’est éteint
dans la nuit après de pénibles souffrances (je ne sais de quoi il est
mort). Il avait préparé en bon chrétien tout son départ, recommandant
encore à Christine Dagoubert qui aidait la pauvre vieille Louise, effondrée,
de le faire ensevelir dans la chasuble de satin mauve que votre cher
père lui avait choisie pour le mariage de vos aînés. Je n’ai pu à mon
grand regret aller bénir sa dépouille ni assister à l’enterrement où
tout le pays s’était donné rendez-vous et j’ai téléphoné à vos sœurs
qui n’ont pas pu obtenir d’essence pour venir jusqu’ici, le regrettant
bien ! - moi aussi ! – J’ai envoyé nos gens, il y avait, parait-il,
22 prêtres, les anciens combattants et leur drapeau ainsi que les pompiers,
et tous les bancs se trouvaient remplis d’assistants.
Il y avait 40 ans qu’il était curé de la paroisse. Je ne sais pas trop
qui nous allons avoir, les prêtres sont rares, les jeunes partis aux
armées, il y a des chances pour que nous soyons desservis tant bien
que mal par le curé de St-Laurent qui a déjà 3 paroisses à son compte,
avec Vierville et Louvières je me demande quand nous aurons une messe !!
Le maire sort d’ici, il devait aller parler au doyen de Trévières
(ancien missionnaire très allant) et tâcher d’arranger les choses. Ce
n’est pas l’argent qui manquera, j’en suis sûre, je serais navrée que
notre village soit sans prêtre, et je pense avec émotion à Celui qui
vient de partir, il nous aimait bien tous, et c’est encore un peu de
tout mon vieux passé qui s’en va ! L’hiver a été cruel à tous les
vieux.
J’ai eu 2 lettres de toi vendredi, mon
Jean, inutile de vous dire tout le plaisir que j’ai à les lire, c’est
bien long 15 jours sans rien de vous, vous allez bien mais avec la menace
de la rougeole au Riachuelo. J’espère qu’il n’y a eu rien de grave si
les petits l’ont attrapée, mais c’est tout de même une maladie qui ne
doit pas se traiter à la légère, comme la varicelle par exemple. A Coutances,
les petits s’en tirent enfin, et la Bison jusque là revêche à la rougeole
a encore passé le cap près de son cousin sans l’attraper.
Je les attends samedi avec Suzon, Simon
devant rester 2 jours de plus à Coutances pour que Jean voie sa mère.
Il devait en effet arriver aujourd’hui en perm. Mais un coup de téléphone
de Suzon ce matin m’avise que la cadette est partie précipitamment pour
Paris où Jean vient d’arriver « avec son changement » Elle
n’a pas su me dire lequel, et l’on suppose qu’il serait en AS (Affectation
Spéciale) au Ministère du Dés… non de l’Armement. Sans doute
nommé dans quelque construction d’usines en province…. Je suis contente
pour Jean qu’il quitte le front, sans qu’il s’en soit jamais plaint,
les menus de la popote ne cadraient guère avec son estomac.
Notre Phil doit quitter Vernouillet à la fin de la semaine pour la zone
des armées, il part avec courage le brave petit et pourtant on craint
partout le coup de chien dans les mois qui vont suivre. Que Dieu nous
le préserve !
Georges voyage dans le Sud Tunisien
– fort loin – avec son intime ami Marcel H. qui ne le lâche plus
et l’entoure de mille attentions. Qui l’eût cru ? Il est charmant
pour le beau-frère qui, à ce traitement favorisé, reprend du poil de
la bête. Je suis contente de ce changement de caractère, jusqu’ici le
pauvre garçon n’avait pas été gâté sous ce rapport.
Les grands garçons voient arriver Pâques
avec le sourire, ils devront aller à Rouen passer l’examen de préparation
militaire supérieure qu’ils ont préparé obligatoirement comme élèves
aux grandes écoles. D’ici à Rouen, c’est 150km et l’essence est de plus
en plus rare, en prenant le train il faut coucher 2 jours en route.
Les trains sont raréfiés également. Il est incompréhensible qu’on ne
fasse pas plus près d’ici passer les dits examens puisque l’on recommande
d’économiser l’essence et de ne prendre le chemin de fer qu’absolument
obligés. C’est incroyable ce que dans notre cher pays il peut y avoir
de non sens … et de gaspillage.
J’ai vu ma doctoresse qui a été contente
de sa malade, moi idem, ……… j’ai même été ramasser les 1ères primevères
à l’orée du bois ! Ca alors, c’est un raid !
Mercredi 13 mars Bonne fête mon Jean-Paul et bonne santé… 10 ans, tu es
un petit homme !
J’ai eu la visite de Guillemette de
P. qui a pris un doigt de porto en bavardant avec moi, ..... elles quittent
Louvières mardi prochain pour Paris, n’en pouvant plus de cette vie
campagnarde. Il paraît que Jacques de Mons est à l’infirmerie à Caen,
il a attrapé froid et Antoinette de pleurer à longueur de jour sur ce
qui arrive à son mari. G. se lamente aussi sur ce pauvre J. ! si
à plaindre….
Suzon a donc passé le dimanche de la
semaine passée avec son Phil….cela a été le cinéma le matin et le Palais
Royal avec une pièce drôle l’après midi. « il me semble avoir rêvé »
m’a-t-il écrit….Suzon a fait quelques courses, les grands magasins sont
mal assortis, elle voulait aussi s’acheter un chapeau chez une bonne
modiste et a reculé devant ces moules à tartes à charlottes que les
femmes se mettent sur la tête. Bref c’est elle qui se fera son chapeau,
pour changer. Les élégances sont rares à Coutances et vos sœurs restent
simples, mais il parait que Mme Cordelle fait toilette tous les
dimanches. La sœur est partie pour Paris près d’Yvonne (Bidel-Liébaut)
qui a eu heureusement un fils Jean-François (c’est François le parrain ??….)……
_______________________________________________
Nany
à Jean et Germaine Hausermann à Rosario
Vierville
18 mars 1940 mardi matin (EXTRAITS)
Mes enfants chéris, les 2 sœurs viennent
de partir avec les 3 boys et les 2 autos pour conduire Jean C. qui nous
a fait la bonne surprise d’arriver pour déjeuner avec nous le dimanche
des Rameaux. Il est en effet définitivement muté au Min. de l’Arm.,
et désigné pour surveiller des travaux de plusieurs usines en construction
à Montreuil-Bellay (SO de Saumur), il y sera sans doute en sous directeur,
car ces Mrs des Ponts se réservent la direction de tous ces travaux.
Mais le plus amusant c’est que ceux-ci sont faits par les Grds Trav
de Marseille, donc qu’il surveille Challos. S’il était plus rancunier
il pourrait manger un petit plat de vengeance froide, mais il n’est
pas de ceux-là et il sera juste ; il regrette seulement que les
Hersent n’aient pas trouvé le moyen de prendre des travaux ; rien
qu’à L’Isle-Jourdain, il y en a pour 300 millions concédés à des petits
entrepreneurs de la région, qui donnent beaucoup plus de fil à retordre
que la dite grosse maison de Montreuil ; décidément le bureau du
Blanc est au dessous de tout et il serait bon que les jeunes patrons
se rendent compte de cette incurie. Jean C. a bien l’intention d’en
dire quelques mots à Gilbert H. mais il n’est plus très facile de le
voir. Quant à Georges, il a été mis au courant par Suzon et pourra sans
doute en causer avec son « cher ami » qui ne le quitte pas
et l’a emmené faire une belle randonnée dans tout le Sud Tunisien :
les chotts, les matmatas, Gabès, etc, il est revenu ravi et réconcilié
avec l’Afrique qu’il ne voyait guère qu’à travers les ports sans doute
bien européanisés depuis quelques 40 ans que je les ai quittés….
… ma chère et joyeuse bande est arrivée
samedi vers 15h avec 2 autos, chargées jusqu’aux toits. C’est toujours
le même système qui faisait dire à ton cher papa « ma femme
passe son temps à déménager Paris sur Vierville, et vice versa » ;
les autos repartirons donc aussi bourrées, mais pas des mêmes choses.
Le temps n’est pas froid heureusement, nous avons eu même une journée
que tout le monde qualifiait de trop chaude (18°)….. et les feux ne
sont pas éteint.
….Nous avons été faire une course à Grandcamp ; les boys sont en
train de recouvrir leurs pirogues de housses empêchant l’eau d’entrer,
on y entre par 2 ouvertures réservées, mais il faut pour cela l’aide
des voiliers qui cousent solidement, et nous avons trouvé une femme
qui fait cela en maître, elle habille aussi les pêcheurs, nos boys sont
nantis de blouses de grosse toile bleue et vont avoir un de ces pantalons
à ponts, en drap marin spécial. La tailleuse prend 20F pour la
façon d’un de ces pantalons !! et je vous prie de croire que c’est
solidement fait et cousu !
…. J’ai pu grâce à l’auto aller relancer
le père Gromelon qui laisse traîner la plantation de 5 nouveaux pommiers
dans mes Vignets. Jean C. paraît aussi content que nous de se retrouver
dans la vieille maison ; j’avais installé le ménage dans la chambre
de ½ étage, Suzon couche avec sa fille dans la chambre bleue et Yves
dans le petit salon ; les boys au 2ème dans leur chambre.
… nous avons été privés de messe ici, hier matin, nous avons eu la ressource
de St-Laurent, nous aurons un service le jour de Pâques, le brave curé
de St-Laurent se multiplie entre les 5 paroisses qu’il a à desservir.
Nous sommes même privés de l’Angélus, le conseil municipal s’active
beaucoup à combler tous ces vides ; c’est si triste une paroisse
sans prêtre et sans cloches ! J’ai été hier au cimetière avec vos
frère et sœurs, porter à notre cher père des rameaux de buis bénis et
des violettes rousses (?) dont notre potager embaume. Il y avait
longtemps que je n’avais pu aller me recueillir près de la chère tombe.
Il y fait toujours très froid, notre curé repose contre la chapelle
StJ. B. derrière les Goussancourt. Les neveux ont quitté la cure et
reviendront pour faire vendre une partie du mobilier, il n’y a pas grand
chose de bon, et c’est horriblement sale, mais j’aimerai cependant avoir
un souvenir de notre vieux curé, si c’est possible.
….Quand il fait beau je vais m’asseoir
…. souvent dans le potager où Jeanne et Léon travaillent à ne pas perdre
un coin de terre, on réclame assez de faire des économies ; on
y est bien obligé du reste, car la vie
a beaucoup augmenté depuis quelques semaines ; donc le moindre
bout de terre est semé, retourné, préparé. Le contre espalier des pêchers
lui-même est remué de bout en bout : choux, salades, p. de terre,
etc et les arbres fruitiers dûment taillés ont une promesse de fruits
magnifique. C’est un plaisir pour moi – et pour nos gens – d’aller faire
la causette près d’eux pendant qu’ils travaillent ; et je remarque
sans peine que mon jardin est autrement en avance que de coutume. Rien
ne vaut l’œil du maître ! Nos fleurs seront peut-être un peu sacrifiées
et au surplus il ne convient pas que notre jardin en soit rempli, c’est
un jardin de guerre.. J’ai à faire abattre 5 arbres morts qui iront
renouveler la provision du bûcher largement entamée par notre hiver
si froid, où serons-nous l’hiver prochain ??
Il convient d’y penser d’avance ; vos sœurs vont même aller
à Villers (près de Trouville) pour s’informer si elles pourraient trouver
des classes pour les enfants, y compris Michel. Cet hiver Villers (mais
on l’a su trop tard) avait tout ce qu’il fallait y compris une classe
de Navale. Paris reprendra peut-être tous ses étudiants, jusqu’à présent
on n’en sait rien, et nous vivons sur l’imprécision générale. Il n’y
a rien de plus éprouvant pour les nerfs, et Hitler sait bien ce qu’il
fait l’animal…..
Notre caporal a quitté Vernouillet pour…..
St-Germain ! il ne sait pour combien de temps il est là. Avec ses
hommes ils construisent des tranchées couvertes comme à Paris
pour abriter la population encas de raids aériens. On en arrive à dire
c’est autant de pris sur le danger qui menace nos soldats ! Beaucoup
de ceux-ci pris dans nos campagnes sont revenus pour plusieurs semaines
afin de participer aux semailles ; il était temps, si l’on voulait
faire une récolte adéquate aux besoins de l’armée et de la population
civile. Nos colonies nous aident heureusement, l’oncle Emile doit pouvoir
expédier ses produits avec facilité, on dit que les récoltes promettent
aussi beaucoup au Maroc. A ce
propos lui as-tu écrit ? Et t’a-t-il répondu ? Simon a écrit pour le jour de l’an, mais pas
de réponse, ce qui ne m’étonne pas.
… les Cordelle ont rencontré les de
Seroux au Terminus à leur dernier voyage. Celui-ci qui habite aussi
Le Blanc avec les siens s’y est installé dans un petit château à quelques
km de là, ne tenant pas, sans aucun doute à se rencontrer de trop près
avec les gens du bureau. Il vient tous les 15 jours à Paris pour les
affaires du Port de Rosario. Il a dit à Jean qu’il avait vendu un paquet
de ses actions, qu’elles sont actuellement à un prix qu’elles ne reverront
jamais ; ces 5ème valent plus en effet que ce que cela
valait lorsque j’ai vendu ici les miennes (entières) à 42000F .
J’ai donc envie de faire comme lui et de vendre une partie des 25 que
je possède quitte à en racheter lorsque cela diminuera . Je vous
passe le tuyau sans oser vous conseiller quoique ce soit. Il est probable
que j’emploierait cela en attendant en bons d’armement à un an…..
Mercredi
…il pleut, mais par un temps doux et
nos enfants profitent du bon air de notre campagne. Ils ont été hier
faire les ramasseurs d’épaves, car la mer par gros temps rejetait des
planches… comme en 1914, hélas, d’où viennent-t-elles ? Les boys
construisent des dérives pour leurs canots, et projettent un chariot
pour les aider à les mettre à l’eau.
En passant devant notre maisonnette, j’ai vu avec regret que malgré
nos précautions l’eau de mer avait sauté par dessus mon mur et brûlé
5 des petits fusains que j’avais fait planter tout autour du terrain.
Le métier de campagnard est décevant et j’ai tort sans nul doute de
me réjouir de mon beau potager si bien semé et planté. Il y aura des
déboires et il faudra recommencer, seulement avec un retard de 30 à
40 jours que l’on a à attendre pour voir des graines lever. … qui ne
lèvent pas.
Cela m’amène à regretter pour vous,
ma chère Maine, qui l’aimiez bien la vente de la Forbine. C’est hélas
le sort de bien des grosses propriétés et les 100000F à donner au fisc
laissent à réfléchir. Il faut dire que votre cousin est seul
héritier et n’a pas d’enfants. C’est égal, j’ai bien envie de me renseigner
près de Me Pommier pour Vierville, peut-être y a-t-il quelque chose
à faire pour vous éviter de gros frais quand je partirai…. si vous êtes
décidés à garder la vieille maison. Je peux toujours poser la question
à mon notaire, qui a sans doute plus d’un tour dans son sac.
…. Je vois que vos boys sont aussi réfractaires
à la rougeole que Bison qui a résisté aux multiples microbes qu’elle
a frôlé près de son cousin Yves. Je crois que celui-ci a encore grandi,
mais il va très bien malgré tous les avatars passés, il a un appétit
féroce qui l’aide à remonter la pente…..
_______________________________________________
Nany
à Jean et Germaine Hausermann à Rosario
Vierville
mardi 25 mars 1940 (EXTRAITS)
……..Nous ne savons où il est (Phil)
sans doute en direction vers l’Est et le Nord, sans en être sûrs, car
tout est probabilité dans le métier qu’il mène. Son Lt l’a avisé qu’ainsi
que son Capitaine ( ?) lui
avaient mis des notes excellentes et proposé pour le grade de
sergent, mais que pour ceci il y avait trop peu de temps qu’il était
caporal ; alors ces notes serviraient à l’aider à entrer à l’Ecole
du Génie en juin ; c’est l’acheminement vers le grade d’aspirant,
ce qui adoucirait très nettement la vie rude qu’il mène. Il est vrai
que lisant l’autre jour un livre
sur Napoléon, j’y notais cette phrase de lui : « Les soldats
sont comme les nèfles ils mûrissent sur la paille »
Nous n’avons pas trop mauvais temps,
il fait doux avec quelques averses ; grande marée qui a permis
à nos garçons d’aller nous cueillir des moules au bout de la Percée
avec leurs canoës.(Observations de François : "Le rocher
devant la Percée, qui n'émergeait que par grandes marées était la "roche
marcelle"; c'est de là que nous avons rapporté des moules
lors de notre première sortie avec les deux canoës le jour de la déclaration
de guerre, et après; comme personne ne pouvait y aller à pied, les moules
étaient très grosses et très propres") Ils sont revenus avec un plein sac de belles grosses moules, et
un plus petit de gogins qui aurait bien réjoui le Touny, il y en a des
tas de gros noirs. Le grand air fait le plus grand bien à nos boys,
mais JP a par moments, bien mauvaise mine. Yves se remplume à coups
de tartines qu’il avale du meilleur appétit, la fille est toujours ronde
et vos 2 sœurs pleines de tendresses et d’obligeance pour leur vieille
maman.
Bonnes nouvelles de Georges qui rentre de faire avec Marcel une randonnée
de 1500km en Tunisie, tout le tour……. départ par Tunis et toute la côte,
retour par la frontière algérienne. Nous n’en revenons pas de l’amabilité
du jeune patron qui vient de partir pour Paris où il est appelé au ministère,
mais reviendra reprendre sa place d’ « Affecté Spécial »
dans une quinzaine. Il est de plus en plus furieux contre Le Blanc dont
les travaux (!!) n’aboutissent à rien. Pourvu que cela dure !
Jean C. est décidément installé à Montreuil en Bellay où il surveille
les travaux de plusieurs usines en construction. Ce ne sont bien entendu
que des X qui sont à ces places, mais il n’est pas officiellement des
Ponts, il se pourrait qu’un camarade vienne prendre sa place de chef.
En attendant il paraît très intéressé par ce qu’il fait, il doit venir
tous les mardis à Paris prendre langue au ministère de l’Armement. Il
doit aussi aller au bureau des GT de M !
et compte y voir Challos, ça c’est le comble. Bien installé dans
un hôtel propre, avec une cuisine simple mais bonne, il faut espérer
qu’il s’y portera bien. Le pays est magnifique, c’est un peu au sud
de la Loire, mais il a beaucoup à faire, paraît-il, et pas de temps
pour se promener. Dautry presse l’exécution de ces petites usines
actionnées par la houille blanche et qui serviront surtout au chargement
des obus. C’est pour éviter les grosses catastrophes qu’elles sont petites
et assez éloignées les unes des autres.
Rien de nouveau ici, le jour de Pâques nous avons eu une messe à 9h (le curé allait
en dire une 3ème à St-Laurent). Tout Vierville y était,
m’ont dit vos sœurs qui ont pu communier avec tous les enfants. Je regrette
bien de n’avoir pu comme de coutume m’approcher de la table sainte avec
eux, et il me faudra cette année prier notre curé de venir m’apporter
la communion. Il a déjà du reste pensé à tous les malades et dit qu’il
irait les trouver. Il est allant beaucoup plus que notre curé qui attendait
trop qu’on vienne le trouver et qui ne sortait plus de son presbytère
que pour aller à l’église. Avec cela, effet de l’âge sans doute, lui
et sa vieille Louise étaient bons à prendre avec les pincettes, le presbytère
est à refaire du haut en bas, tant il est sale, quant à l’église, mieux
vaut n’en pas parler. Les petits autels de St J. B. et de la Vierge
n’étaient plus qu’un réceptacle de vieux pots, c’est à peine si c’était
balayé. J’en ai parlé un jour à notre maire qui était venu me voir et
lui faisait la comparaison avec les églises des alentours, aux communes
bien moins riches. Il y aurait besoin d’un fameux coup de balai dans
tout cela ! Pour le moment nous attendons un nouveau curé ,
il en manque 32 dans le diocèse, morts ou partis aux armées,
a dit l’Evêque à notre maire.
Vos sœurs m’ont emmenée faire de jolis promenades aux environs, nous
avons goûté hier à Arromanches après avoir jeté un coup d’œil sur les
jolis châteaux du 18ème de St-Côme, d’Arromanches, et de
Ryes. Simon a pu profiter des 80l d’essence que l’on accorde à tout
permissionnaire propriétaire d’auto ; j’ai toujours du reste un
bon de 50l par mois dont je ne profite même pas à moitié car je n’en
ai besoin que pour le moteur. Celui-ci m’a encore réservé quelques avatars,
et j’ai dû faire enlever le linoléum de ma salle de bains très détérioré
par Dagoubert qui a dû faire plus de 20 soudures aux tuyaux. Il ne restait
de bon que le milieu ; ce sera mieux de faire laver cela et d’y
mettre une natte, en attendant que je puisse y mettre un carrelage.
La vieille maison cède un peu partout, j’ai des clôtures en ciment à
refaire, et la grille qui clôt du côté du séchoir n’est plus qu’une
dentelle, il ne peut être question de faire ces réparations en ce moment,
et je me contente d’aller au plus pressé. Le maçon prévenu fera le nécessaire
après…. Veremos ! J’aurais pourtant bien voulu repeindre la petite
salle à manger qui est bien sale ! mais nos peintres sont mobilisés
et les fournitures hors de prix.
Nos 3 boys partent demain matin pour
Rouen où ils passeront jeudi matin l’examen de PMS (exigible), pour
ce faire, les trains étant très diminués en nombre, ils ne rentrerons
que jeudi soir après avoir couché là-bas . Vous avouerez que les
choses ne deviennent pas faciles ni bon marché.
On ne trouve même plus en France de quoi tinter les oeufs rouges,
et de plus on nous recommande avec tant d’insistance une économie constante
qu’ici les œufs ont passé au bleu ! Nous attendons cette semaine
les camions à la recherche des vieilles ferrailles, j’ai pensé que certain
coffre-fort contribuerait bien à la fonte d’un canon ?
Mercredi 26
mars
Nos boys partis ce matin dès 6 heures
pour prendre le seul train qui peut les emmener à Rouen où ils seront
pour le déjeuner, nous les reverrons vendredi matin car ils n’arriveront
que dans la nuit à Bayeux. Voilà un examen qui aurait gagné à être simplifié,
et je m’étonne que le service militaire n’ait pu faire quelque chose
d’analogue aussi à Caen ?Ce ne sont pas les officiers et la troupe
qui manquent, il y en a partout. Il faudra recommencer cela en juillet
et l’on ne saura pas le résultat.
Une dépêche de St-Germain signée de
Phil nous prévient qu’il partait hier soir pour une destination inconnue
sans doute Nord ou Est ; on vide les cantonnements et les casernes
de l’arrière pour y mettre la nouvelle classe qui va arriver dans les
1ers jours d’avril.
J. de Mons est revenu, réformé temporairement a dit sa femme. Il a bien
été 15 jours absent, c’est plutôt triste !
Entendu pour le maté de Mézières, je
n’ai encore rien reçu de nos amis de Lyon et n’écrirai en Berry que
lorsque j’aurais des indications précises.
Reçu cette semaine une lettre d’un notaire
de la rue des Petits Pères me convoquant à son étude pour fournir des
indications sur la succession de qui tu sais. Tout cela poli
mais sans plus. Ainsi que je te l’ai dit, je n’ai pas répondu. Suzon
a pris la plume disant que ma santé très précaire ne me permettait ni
d’écrire ni de me déplacer. Pas un mot de plus. Veremos ce qui va suivre.
Je n’ai pas l’intention de me laisser embêter par ces gens là…..
Merci pour le café, mon Jean, la fourniture en est devenus normale maintenant,
et tous les bons français ont pris l’habitude de n’en plus prendre ainsi
que du thé. C’est autant d’or qui sort de moins de chez nous. Moi qui
était si fervente depuis quelque 50 ans ! à mon thé de 4 heures,
je l’ai supprimé, Vive la France !
Je n’ai pas encore vendu d’actions de
la Société du Port de Rosario. Je réfléchis…. L’enjeu en vaut la peine
pour ma bourse….
(PS)
Je t’ai écrit que j’ai bien reçu les photos du Graf Spee,
très intéressantes ; les boys me les ont demandées.
Suzon vous a envoyé un gros paquet de
photos de la colonie.
Je t’enverrai des papiers cette semaine
par bateau.
Georges nous a envoyé cette semaine
des dattes et noix fourrées de Tunisie, des merveilles.
_______________________________________________________
Retour
accueil
|