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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario en janvier 1940

Vierville mercredi 3 janvier 1940     (EXTRAITS)

 

……Nous les (ces jours dits de fête) avons passés bien calmement, un peu mélancoliquement, même nos grands garçons qui sentent toute la gravité de la situation actuelle. Ils ont profité de ces quelques jours de détente et du grand air pour faire de longues promenades, ils ont même organisé des goûters sur l’herbe… en allumant du feu, faisant du chocolat ! voire même du vin chaud ! et ceci en compagnie de camarades de leur âge (garçons et filles) venus aussi pour le jour de l’an rejoindre mères et sœurs restés ici dans les villas. Il y a entre autres 2 jeunes gens au manoir de Than – 16 et 19 ans – très bien élevés et que je vois avec plaisir se rapprocher de nos boys.

… pas de nouvelles ces jours-ci de notre caporal ; j’espère qu’il va nous annoncer son arrivée d’ici peu. Je vois revenir ici tous ceux qui sont partis comme lui, mais ses 2 galons (qu’il est le seul à avoir attrapé si vite) le retiennent à la tâche, c’est la rançon de l’honneur !

Toute la chère bande est partie hier après déjeuner pour rejoindre Coutances et reprendre le collier. Ils avaient tous bonne mine, sauf Simon qui a maigri de 6 kilos depuis septembre. La pauvre fille a les mains et les pieds remplis d’engelures, ils ont froid à Coutances, malgré les poêles à bois……Lehoux (en permission)  que j’ai fait appeler, ne lui a rien trouvé d’anormal, et lui a donné un régime fortifiant. Il me disait que sa femme avait maigri de 7 kilos, et qu’il pourrait me citer d’autres exemples du même genre. …. Votre aînée tient le coup avec sa bonne santé…. Leur vieille maman .. ..va cependant mieux reprenant quelques forces (c’est long à mon âge !), chaque jours gentiment mes chères filles m’ont emmenée faire un tour en auto, cela m’a changé d’horizon ; nous avons été revoir quelques vieux manoirs et même nous en avons découverts quelques autres dans des chemins défoncés, changés en fermes et fort mal entretenus ! Mais quelques jolis détails, un portillon, des lucarnes, tout laisse voir la prospérité d’autrefois. Et cela repose de toute cette agitation….

 

…. Mais il faut nous attendre à des augmentations d’impôts, prélèvements sur les rentes, etc..  J’ai remis entre les mains de Pommier les papiers nécessaires au recouvrement des 16400F que me doit encore l’héritage de Robert (Robert Gervais, son beau-frère, ou Tonton Robert). Il a vu le représentant de la maison Coutot (lui est mobilisé) qui a eu le toupet de lui proposer une transaction. Pommier a maintenant la preuve que la somme due est bien dans leurs mains, il s’est refusé naturellement à cette transaction qui n’a aucune raison d’être, on réclame maintenant une nouvelle autorisation de Thibaut qui la leur a déjà donnée, mais il est bien évident que nous avons affaire sinon à des escrocs au moins …..à des hommes dits d’affaires ce qui est presque la même chose. J’ai récrit à Thibaut pour qu’il leur envoie la dite autorisation par lettre recommandée, mais il faut nous attendre à de nouveaux délais de leur part.

Leterrier et Dubois sont venus m’apporter fidèlement leurs fermages, j’attends Pohier ( ?), mais j’ai toujours du tiraillement avec Blin  qui ne m’a pas encore payé le fermage du mois de juin. Je vais le faire demander de venir me voir. N’oublie pas, mon Jean, de me faire suivre le maté, et merci d’avance. ….

 

….Une longue lettre de Robert Collard pleine d’une mélancolique philosophie. Il y a de quoi, car cela se traduit chez eux par une grande gêne. Sa fille quitte le château de la tante de son mari et va venir avec la petite, un beau bébé de 15 mois s’installer chez son père, qu’elle aidera dans ses dessins ; Robert a un peu de travaux. Tantine va sur ses 87 ans et trouve que le froid aidant, c’est bien ennuyeux de rester, comme elle vient de le faire, 15 jours sans sortir. Marthe est assez mal en point, avec une menace à la colonne vertébrale ; et Robert me dit : «  Elle a été bien déçue par les Russes ! » Enfin !  Tout ce monde vous envoie affections , souvenirs, respects.

….  Notre curé a dit une messe vendredi dernier pour votre Yo, à part la vieille Nan qui a lu sa messe dans son lit, toute la maisonnée y assistait même la brave Jeanne. Ces dernières prières aideront à la paix de votre petit….

Jean C. a dû écrire et envoyer  l’adresse de vos parents à un docteur qui ne savait où envoyer quelques souvenirs recueillis sur lui, et qui par hasard a rencontré le capitaine de Jean dans un train ! comme il partait en permission…… je n’arrive pas à retrouver « Match » dont je vous ai parlé, je ne désespère pas d’y arriver.

 

… je t’assure que les Cordelle sont joliment contents d’avoir devant eux des économies. Ils n’arriveraient pas sans cela à boucler leur budget. Imagines-tu qu’il y a peu de temps pour chausser fortement les 4 garçons, les sœurs ont laissé 875F chez le marchand de chaussures pour une paire à chacun. Tout augmente du reste et nous payons le beurre 16F la livre et les œufs 18,50 F la douzaine, et nous ne sommes pas au bout, c’est certain.

… Et vos œuvres de soldats, qu’allez-vous faire en partant au Riachuelo ? Avez-vous recueilli encore beaucoup d’argent ? Vos aînées travaillent toujours d’arrache-pied surtout pour des soldats sans famille et il y en a malheureusement trop….. Je continue de tricoter pour nos vieux du village qui sont à plaindre… on les oublie, tout est pour les soldats ou les enfants.

 

Pendant ce temps vous avez trop chaud, mes enfants chéris, vous devriez nous en passer un peu, les pelouses sont toutes blanches de gelée. L’oncle Jean m’écrit que tous les enfants dans l’Est se servent de leurs traîneaux…..

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

Vierville 9 janvier 1940  mardi   (EXTRAITS)

 

…….De plus j’attends vos sœurs cet après midi, elles veulent être demain au service qui se fera pour le Dr Parmentier enlevé en 4 jours par une anémie infectieuse. Il était parfaitement bien le 31 décembre puisqu’il a parlé gentiment à vos sœurs en sortant de la messe, il a dû attraper froid, s’était pas mal fatigué, or il avait 80 ans !  J’imagine le désarroi….… J’ai immédiatement écrit à Germaine car il ne peut être question que je grimpe les escaliers conduisant à la villa, mettant toute ma maison à leur disposition. J’ai alors vu Emile qui paraissait très ému de mon offre….Mme Parmentier se trouve, je peux le dire, plus malheureuse que je n’était, avec ses 2 enfants divorcés, Emile non marié ; j’avais près de vous mes enfants chéris tant d’appui et de tendresse ; et je n’oublie pas tout ce que mon Jean a été ensuite pour sa vieille maman qu’il ne quittait pas. …

 

……. Jean C. est toujours dans l’Est où il goûte – sans rhume - 15 à 20° de froid… les opérations se déroulent toujours dans son coin et quoique sans beaucoup d’activité, on pense avec angoisse qu’il suffit de peu de choses pour amener le pire. Que Dieu le garde, il ne se plaint jamais.

Pas encore  vu notre Phil, on dirait qu’on l’a oublié, c’est pourtant bien à son tour de venir, nous sommes bien impatients de le revoir. Suzon m’a promis qu’elle irait le chercher à Bayeux et l’amènerait  à déjeuner ici avant de repartir pour Coutances….

 

……. Nouveaux courriers cette semaine, et j’y ai en partie répondu…

..- Une carte d’Odette Bligny qui me parle du rythme des saisons et de leur charme !, à la campagne, pas un mot de son mari qui est dans l’Est. Je n’ai pu m’empêcher de lui dire que le rythme des saisons perdait de son charme quant on pense à la jeunesse dont le sort est si tragiquement de nouveau mis en question……

… Enfin ce matin une lettre de Collières qui vient d’arriver en permission et trouve son Gérald transformé en sergent-pilote aviateur. Il a vite gagné ses galons le petit, il est encore à Etampes pour quelques mois. Denise mène la maison à Orsay….

 

…. Nous avons eu froid et cela a déchaîné une catastrophe dans le grenier, où le tuyau d’eau a crevé, inondant la chambre de l’Evêque et le petit salon en dessous. La literie de la première, le baldaquin, ont dû être enlevés, le tapis cloué soulevé, celui du couloir enlevé, on a dû enlever une partie des tableaux du petit salon, et l’on fait du feu avec les fenêtres ouvertes pour essayer de sécher tout cela ! mais ce n’est pas une petite affaire ! en ce moment surtout où le soleil brille si rarement. J’ai bien envie de faire mettre à l’entrée et à la sortie du grenier des robinets d’arrêt qu’on fermerait avant de faire fonctionner le moteur, cela nous permettrait d’avoir de l’eau partout ailleurs, surtout dans le petit coin que j’habite en évitant cette traversée du grenier qui a toujours été funeste, qu’en dis-tu ? On ferait monter l’eau à 2atm au lieu de 3, cela devrait suffire. C’est un miracle que Marthe se soit aperçu de la catastrophe à 4h du soir, il fait presque nuit, et à ce moment là nous n’allons jamais dans cette partie de la maison. Le moteur aurait pu se vider entièrement dans la maison jusqu’au bout.

 

On m’installe le téléphone en ce moment, appareil portatif dans mon petit salon, double sonnerie (une dans la cuisine) cela sera pratique, quoique depuis la guerre, il est interdit de téléphoner de dépt. à dépt. J’espère obtenir pour raisons de santé de pouvoir téléphoner avec vos sœurs (je crois qu’à l’époque on passait toujours par un opératrice dans nos campagnes ; l’automatique existait à Paris certainement.  Observations de François : "Avant la guerre, et même après, quand j'étais aux PTT, le téléphone automatique n'existait que dans les grandes villes, et naturellement pas pour l'inter-urbain"). Les Anglais qui sont maîtres du département sont féroces là-dessus, en tous cas cela permettra plus facilement pour les courses à Trévières, à Bayeux, etc ; car une fois les sœurs parties je suis absolument à pied. Ce n’est pas cependant que tous nos braves gens du village ne soient prêts à me rendre service mais tu me connais assez, mon Jean, pour savoir que je suis d’avis de ne pas abuser, presque pas même d’user.

 

Mercredi 10 janvier 1940

Notre Suzon est arrivée hier vers 3h1/2, sa cadette ayant mal à la gorge, il était plus prudent en effet qu’elle reste au chaud. J’ai eu bien du plaisir à revoir votre aînée….Elle a vu Mme Parmentier qui a beaucoup de courage….Ce matin à 9h1/2, après le service, le corps partira immédiatement pour St-Mandé. Il avait été question que l’on ne pourrait pas faire voyager ce pauvre corps. Les transports par ce temps de guerre sont réglementés et raréfiés. J’avais alors offert de mettre le Dr dans notre caveau en attendant ; cela a paru les toucher infiniment. Heureusement tout s’est arrangé, non sans peine, et à quel prix, paraît-il !

Notre Suzon me quitte après le déjeuner et je n’ose la retenir car son Phil va arriver d’un moment à l’autre dans un train de permissionnaires qui le mènera à Coutances. Je le verrai donc ensuite et cela me fera bien plaisir. Il n’aura que 8 jours de perm.

…. Il est certain que je traverse une meilleure période, je suis beaucoup moins lasse et Suzon veut me faire plaisir en me trouvant des joues plus pleines. In cha Allah ! Pourvu que cela dure! …

… je suis contente que vous ayez marqué d’une pierre blanche la soirée de Noël, ma petite Maine, je suis bien sûre que vos parents en auront fait autant pour tous les petits qui les entourent. Avez-vous reçu mes livres ? Il y a pourtant plus d’un mois qu’ils ont été envoyés, mais les courriers bateau doivent se raréfier de plus en plus. J’espère que ma lettre vous trouvera au Riachuelo, au moins vous, Maine, cela  vous fera du bien et les petits jouiront d’une température plus fraîche…..

… tous mes compliments pour les résultas de votre jardin, petite Maine, le mien est bien en sommeil maintenant, seul le potager laisse quelques pommes de choux, ou les feuilles de poireaux résister aux gelées blanches. Quand reverrons-nous le soleil ?…..

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

Vierville 16 janvier 1940  mardi   (EXTRAITS)

 

Mon Jean, Suzon et Phil qui m’étaient arrivés hier vers 4h pour dîner, coucher et déjeuner avec moi, viennent de repartir pour Coutances par une tempête de vent et de neige épouvantable. Je voudrais bien les savoir arrivés. Notre caporal est arrivé à Coutances jeudi dernier sans crier gare, vers 6h du matin et remplissant la maison de cris joyeux qui trouvaient de l’écho. Il est là-bas jusque dimanche, et je suis bien touchée qu’ils aient pris sur leur bonne réunion familiale pour venir me trouver ici, car il ne peut être question que j’aille à Coutances par le temps qu’il fait. Je plains bien le grand Georges qui ne pourra voir son fils ! Celui-ci n’a encore rien de fixé sur l’Ecole du Génie dont il a passé l’examen, s’il n’est pas admis, ce sera le front en mars ! Il nous est revenu avec une mine superbe, ayant grandi, l’air martial et plus assuré, un moral excellent, l’uniforme lui va très bien et ses 2 galons font plaisir à tous ; il est le premier à les avoir de tous ceux que nous connaissons qui sont partis. Que Dieu le garde le cher petit et nous le ramène le plus vite possible.

 

Jean C. dont on a de bonnes nouvelles est toujours en Lorraine par un froid de –15°  et heureusement bien portant. Il est fortement question que sa division soit ramenée à l’arrière d’ici peu pour 2 mois ; je pense alors que Simon pourrait aller voir son mari. Elle va mieux notre Simon après avoir été lasse ; Lehoux lui a ordonné je ne sais quoi qui lui a fait du bien…..

 

Tous les enfants vont bien, mais JP se déclare vidé, incapable de continuer un tel effort et complètement découragé pour l’examen de mai. Il serait du reste fortement question d’appeler sa classe dès le printemps prochain et non en septembre, ce qui l’empêcherait de faire aucun concours. Ces pauvres jeunes sont bien à plaindre de traverser une telle période de chaos au moment où leur avenir va se fixer.

Bonnes nouvelles de Georges qui ne s’amuse guère à Bizerte, les travaux marchent bien et il est question  d’en faire d’autres, mais je ne sais où ni quoi. Suzon a reçu une lettre de Mme Bénézeth qui a la maladresse de lui dire «  qu’on ne se dirait jamais en guerre, qu’on ne s’en aperçoit pas » D’accord pour elle dont le mari est là et qui n’a ni enfant ni parent proche au front.

 

Notre Bison tricote une layette pour un petit alsacien évacué dans le midi. On en attend dans les 5000 qui doivent naître incessamment ; après avoir travaillé pour les soldats, toutes les femmes sont réquisitionnées pour ces tout petits dont les parents ont été évacués dans ce qu’on appelle le « no man’s land » entre les lignes Siegfried et Maginot. Ces malheureuses gens l’ont été en quelques heures par décision militaire et l’on sait trop ce que dans un départ aussi précipité l’on peut emporter peu de choses ! Jean C. a visité plusieurs de ces villages pas suffisamment respectés, me dit-il, par nos troupes. Les pièces y sont comme prêtes à être réhabitées, quelle tristesse et comme je plains ces malheureux.

 

Pour en finir avec les santés, j’ai appris avec peine que Gaby sur l’injonction formelle de son médecin partait pour la montagne pour X temps (cela signifiait qu’il était atteint de tuberculose, qu’on ne savait guère soigner sinon par le repos à la montagne, sa première épouse Suzannette Cordelle en était morte en 1930) Il en est très affecté et sa femme paraissait affolée dans sa lettre à Mme Cordelle me disait Suzon. Elle partait avec lui, laissant ses 4 enfants à sa mère. Je comprends, tant pour son mari qu’elle chérit tendrement, que pour l’avenir. Elle a passé par là la pauvre femme ayant été obligée de travailler pour élever sa fille aînée. En voilà qui ont brûlé la chandelle par les 2 bouts, Gaby gagnait beaucoup d’argent, mais en dépensait beaucoup également, trop c’est certain, je suis bien sûre que l’avenir est rien moins qu’assuré, et il y a là 3 tout petits dont l’aînée a 5 ans. Quelle leçon !

 

…J’ai eu ta bonne lettre, mon Jean, écrite sur le bateau qui vous emmenait à Buenos-Aires. Depuis on nous dit qu’une vague de chaleur intense frappe l’Argentine. Je suis bien aise que Maine et les petits soient au frais et j’espère, mon Jean, que tu n’en souffriras pas trop,  mais je n’en jurerais pas car Rosario est pénible l’été…..

 

… J’ai enfin le téléphone installé et ma première conversation a été faite avec Pommier qui s’est chargé de me recouvrer les 16000F dus par la succession de Robert, le liquidateur qui a en main la dite somme à me remettre, cherche à me faire chanter et voudrait que je lui en abandonne une partie. Je m’y refuse absolument ; selon sa prochaine réponse je le poursuit en justice, ce sera peut-être long ; mais il perdra sûrement et les frais lui incomberont. Cela le fera peut-être réfléchir. Puisque nous en sommes à parler affaires, j’ai reçu ce matin avis que mon maté est arrivé, merci, mon Jean.

 

Mes fermiers m’ont tous payée, les produits agricoles se vendent du reste fort bien, à une vente d‘animaux la moindre vache valait de 4 à 5000F, un cheval sans qu’il soit un pur-sang 10 à 11000F, une jument boiteuse et âgée de 28 ans a fait 6000F. J’ai eu des nouvelles par Pohier du voyage qu’on a fait faire à nos pauvres bourins quand ils ont été réquisitionnés, il les conduisait. Ils ont eu 1 botte de foin chacun pour un voyage de 2 jours sans être abreuvés, je ne m’étonne pas que beaucoup d’entre eux soient hors de service. Quelle gabegie, quelle incurie ! Enfin je finis cette liste par la vente de mes 25 actions de Sidi Bou Aouane, à 248F. J’ai fait prendre immédiatement 11 bons d’armement de 1000F à 1 an. Je les avais payées 500F ces actions.

 

 

Mercredi 17 janvier .

J’ai bien peur que cette lettre ne parte pas ce soir pour Paris,… nous nous sommes réveillés ce matin dans un paysage de neige, on n’aperçoit plus le dessus des pelouses, c’est te dire s’il y en a. Je bénis le ciel que ce ne soit pas arrivé hier, Suzon et Phil auraient été bloqués, je l’aurais bien regretté… pour eux, car pour moi, cela m’eut procuré quelques bonnes heures de plus, mais il vaut mieux qu’ils soient de nouveau en famille pour les quelques jours qui restent à Phil à passer en perm. Le brave petit a passé ici la maison et les communs en revue, il l’aime beaucoup cette vieille maison ! Quand aurais-je la force de vous avoir tous réunis autour de moi ! On n’ose plus faire aucun projet !

Devant le beau tapis blanc je pense à vos 2 petits qui s’en donneraient sans doute, et l’on construirait un bonhomme avec son balai et sa pipe, t’en souviens-tu ? Pendant ce temps ils se font griller au soleil…..
J’ai chargé Tante Suzon de trouver (encore !!!) un livre et de l’envoyer pour les 6 ans de votre cadet, mais décidément Coutances, ni Bayeux ont bien peu de ressources, à Paris la plupart des fournisseurs ont fermé boutique, il ne reste même pas la ressource de leur écrire ; il faut se contenter de ce que l’on trouve, et il est bien évident que les stocks diminuent, tout est consacré, avec raison à l’armée.

 

J’ai eu la visite de ……….. Guillemette de Pierres armée pour la campagne comme moi pour le pôle Nord. Elle avait aux pieds des souliers de daim aux semelles extra fines avec des talons en aiguilles et découverts jusqu’aux doigts de pieds, je ne suis pas étonné qu’elle ait froid ; la marquises grelotte dans de minces pelures, alors que je vois ici tous les parisiens restés pour l’hiver chaudement vêtus de lainages, presque toutes les femmes avec le pantalon de pyjama ou de skis serrés à la cheville sur d’énormes souliers aux fortes semelles, sur la tête un petit capuchon de laine ou de toile cirée selon le temps. J’en ai fabriqués plusieurs de ceux-ci à de vieilles bonnes femmes de notre village qui sont ravies d’avoir chaud à la tête. Que tout ceci doit vous sembler loin et anormal avec votre beau soleil. Les plus à plaindre sont nos soldats qui……

 

…..Ci-joint un petit papier de la part de Simon qui demande que vous lui expédiez cela introuvable en France. J’ai grand peur que ce ne soit boche !

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

Vierville mardi 23 janvier 1940  (EXTRAITS)

 

… nous sommes à peu près bloqués par la neige depuis que je vous ai écrit la semaine passée. Le courrier arrive quand il peut et part de même, les cars sont arrêtés depuis 2 jours, on dit que la neige a près d’un m. de haut sur la route vers Bayeux, et cela ne m’étonne guère à en juger parce que nous avons par ici. Nous avons été privés d’électricité et presque acculés à la famine si nos réserves personnelles ne nous avaient permis d’alimenter notre table…. Le paysage était sinistre du côté de la mer violemment secouée par un fort vent de NE…. Pas moyen d’arracher une salade ou un poireau, et nos boutures, malgré le feu entretenu nuit et jour, ont bien failli passer un mauvais ¼ d’heure dans la serre dont on ne pouvait plus ouvrir la porte scellée par le gel….nous avons eu –9°.

Dans les pièces occupées, nous avons pu maintenir une température suffisante grâce aux tonnes de bois que l’on enfourne et à la salamandre qui mange mon anthracite. J’ai fait poser un poêle à bois dans la chambre de Tatou……

…..en pensant à nos petits soldats qui montent la garde avec –25 et –28° de froid. C’est ce que nous accuse Jean C. qui heureusement supporte cela sans malaise. Cela ressemble tout à fait à l’hiver 1917 qui ressemblait à celui de 1870…..

 

……Notre caporal est reparti Dimanche pour Vernouillet…..content de se bagarrer avec le trio de camarades aux boules de neige. Heureux âge ! Je suppose qu’il retrouvé là-bas une température quasi sibérienne… il est heureusement en excellent état de santé, fort et costaud.

…. Dautry est moins généreux à l’Armement et Gaby, malgré son état déficient, a obtenu à peine 15 jours pour aller dans la montagne, ce qui est bien insuffisant pour lui ! J’ai su tout cela hier par téléphone, car je l’ai le téléphone, cela m’a déjà rendu service ma foi ! et puis quelle joie d’entendre les sœurs. …. pas même de rhume et la Simon que sa grande sœur oblige à beaucoup de repos est entrain de rattraper quelques grammes sur les 6kg perdus. Aussitôt qu’il fera meilleur et les routes praticables elle doit venir passer 2ou 3 jours ici avec moi ; cela lui reposera l’esprit tout au moins ; car la maison de Coutances est animée avec tous ces grands gars gais et excités. François est peut-être le plus enragé, mimant ses cris avec de grands gestes, le petit asticotant frères et cousin, et jamais si heureux que lorsque l’un de ceux-ci  condescend à se rouler par terre et à simuler un combat… Jean C. m’a dit en regagnant le front «  je vais retrouver un peu de tranquillité »  (il est bon d’ajouter, m’a dit Suzon, qu’il n’agite pas un doigt pour faire taire ce vacarme). Quant à la môme Cléclé comme l’appelle irrévérencieusement le caporal, elle a abandonné l’espoir de retrouver les 3 petits anges qui l’entouraient à Rosario.

 

… J’espère que l’an prochain on pourra en faire autant (rentrer à Paris, comme beaucoup de parisiens font en ce moment). Le coup dur est dit-on pour le printemps prochain, mais comme disait le spirituel Dorin l’autre jour  à la TSF «  il y a les bons et les mauvais tuyaux… mais tous sont faux »

…….Je fabrique en série des petits capuchons qui ressemblent terriblement à ce que nos bonnes femmes portaient il y a 50 ans, c’était passé de mode, même à la campagne, mais nos vieilles sont ravies de « mucher » leurs oreilles derrière mon tricot.  Je me sens plus forte chaque jour et chaque fois que le temps permet au boucher d’affronter les routes, un ½ bol de sang de bœuf frais qui paraît mieux réussir que bien des drogues. L’appétit est meilleur et je peux sans me fatiguer m’occuper dans la maison, mais il est impossible de mettre le nez dehors et mes marches militaires se bornent à aller dans la maison. Le bout du côté de ma grande chambre est sibérien et j’ai adopté pour y aller le capuchon de mes bonnes femmes.

 

…. Il faut dire à mes 2 petits qu’un joli petit rouge-gorge est, depuis les grands froids, l’hôte de Tatou, il frappe aux vitres pour entrer, se nourrit de quelques miettes, qu’il va même au besoin picorer dans l’armoire au pain, se perche sur les casseroles, les tuyaux du fourneau, etc.

 

….Je n’ai revu personne de chez les Parmentier qui doivent être encore plus bloqués que moi à la mer.

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

Vierville 30 janvier 1940   mardi (EXTRAITS)

 

…J’attends vos 2 sœurs à déjeuner (demain)…. J’attendais Simon pour quelques jours, et puis elle m’a téléphoné hier  me disant qu’elle retardait d’une semaine, que de plus cette petite escapade en commun ferait du bien à votre aînée dont le moral est assez bas. Elle a reçu du Colonel Marchand la nouvelle que Phil n’était pas reçu à l’Ecole du Génie, et que ce n’était pas étonnant car il y avait 800 candidats pour 80 places, on ne sait quand il y aura un autre concours. … on manque de sous-officiers, Phil n’a qu’à faire son possible pour être sergent (dont il fait déjà l’office à sa compagnie) cela améliorera sa situation immédiatement. Le début pour ces pauvres gosses a été assez dur et il a longtemps couché dans la paille sur du ciment, et actuellement n’a encore ni draps et une seule couverture. Tout est réservé à l’avant, et c’est naturel. Suzon a du reste complété cela  par une autre couverture et un sac de couchage.

Avec cela Georges s’est trouvé souffrant après avoir déjeuné (un peu trop sans doute), l’a écrit immédiatement  à Suzon ; et comme une tempête formidable  a empêché le courrier avion de partir pendant 3 jours, elle le voyait déjà malade, seul, à l’hôpital, que sais-je ! Puis le courrier s’est rétabli, Georges ne se ressentait plus de rien, cela n’avait rien été. Il en avait trop dit ou pas assez, me dit Simon. Donc j’attends les sœurs demain.

 

… Enfin il y a 2 jours la belle( !) neige (a fui)  qui nous bloquait comme dans un trou….. Je me félicite vraiment d’avoir une salamandre dans la petite salle à manger, sans elle nous n’étalions pas. Nous regardons donc tomber la pluie avec satisfaction, vos sœurs malgré leurs 4 poêles et le fourneau n’arrivaient pas à sentir un peu de tiédeur, et la pauvre Suzon avait les doigts gonflés d’engelures. Simon se sent très bien du régime et des drogues conseillées par Lehoux. Elle s’apprêtait à aller voir son mari dimanche à Paris pour 24 h, mais il n’est pas sûr que sa division ait entièrement quitté le front. Il ne faut pas moins de 3 jours pour le faire, Jean pour sa part voyage avec 60 autos, la nuit et sans aucun  phare, cela ne va donc que bien doucement et comme il en a la pleine responsabilité, ses nuits sont blanches, car il doit veiller à ne laisser personne en route. Jean ne sait pas encore où il va, c’est à l’arrière et cela nous suffit ; après avoir reçu l’ordre de faire des cours à Nancy, cela a été décommandé. Ceux-ci lui permettait de venir de temps à autre à Paris pour 24h et d’y faire venir sa femme.


Je voudrais bien que notre Suzon puisse en faire autant, mais le voyage pour Bizerte est horriblement long, et pas sans quelques difficultés administratives. Georges écrit à Suzon qu’il attend Marcel (Hersent) ces jours-ci.

Celui-ci, inoccupé depuis 4 mois dans un poste à l’arrière  où le moindre sergent ferait l’affaire, a réussi à se faire mettre en affectation spéciale pour Bizerte, où les travaux que dirige Heiche vont très mal, il vient donc s’occuper de cela (si tant est qu’il en soit capable !) sa présence remontera Georges qui n’arrache que des bribes de lettres du Blanc où l’on paraît s’endormir – est-ce que cela t’étonne, mon Jean ? –

 

….Par ici notre vie reprend sa marche régulière ; le courrier, le boucher, le poisson, les fournisseurs et les cars fonctionnent…… c’était un problème que de faire un menu ; nos légumes sous 30cm de neige ne paraissent pas avoir trop souffert, mais les lièvres affamés se jettent sur nos salades.

 

… J’avais envoyé un mot à Mme Godard que je savais toujours dans son ermitage – que tu sais – au milieu des bois. Elle me répond qu’ils ont dû pendant plusieurs jours se nourrir de pâtes, de pommes de terre et d’oignons dont elle avait heureusement quelques réserves ; tout va bien chez elle, y compris un de ses gendres qui n’a pas quitté le front depuis septembre. Louis est à sa sucrerie, et espère pouvoir aller à Megève chercher sa fille qui y est depuis tantôt 1 an. Pierre est au Mans, toujours. La vieille Mme Le François se ressent mal de cette température finnoise, elle affecte beaucoup les vieux, et pendant que je vous écrit sonne le glas de la vieille mère Prudence qu’on enterre aujourd’hui ; c’est la 5ème de nos vieux depuis quelques temps ; Marthe me disait que notre curé paraissait avoir beaucoup de mal à dire sa messe dimanche et qu’il n’avait pas prêché, ça alors ! c’est le comble de tout.

 

….J’ai réécrit à Thibaut au sujet de l’affaire Coutot qui paraît mettre un peu d’huile dans ses rouages et a écrit à Pommier qu’il s’empressera de me rembourser dès qu’il en aura l’autorisation de Thibault, or celui-ci la lui a déjà donnée. Il s’excuse près de Pommier en lui disant qu’il serait désolé que celui-ci croie à sa mauvaise foi, et comment s’il y croit ! seulement il l’a menacé des foudres de la justice, et c’est toute l’explication. Je ne serai vraiment pas fâchée lorsque j’aurai touché cela !

 

…. Donc notre fille confectionne toute une layette pour l’un des petits évacués, et cela avec beaucoup de soin, me dit sa mère. Les 4 garçons travaillent très bien, mais JP broie du noir à longueur de jour….

 

….J’ai revu Guillemette qui est venue prendre un air de feu, une tasse de chocolat et choisir quelques livres, le temps lui paraît long dans sa maison loin de tout et près de sa mère.. qui grogne..


Les Parmentier ne sont pas encore revenus de Paris, il est probable qu’ils avisent au plus pressé. .....

 

 

Mercredi 31 janvier 1940

 

 Je viens terminer ma lettre de bonne heure. Elle doit emporter mille vœux bien tendres pour mon Titi, qui devra recevoir un livre que j’avais chargé les sœurs de me faire envoyer à Coutances à son intention. Sait-il lire ? et la lecture l’intéresse-t-il ? Cher petit, déjà 6 ans ! il me semble le revoir, âgé de 12 à 14 mois, mauvais comme un singe et sachant se faire comprendre sans pour cela avoir besoin de parler….

 

…. Lettre de Tantine dont les 86 ans résistent, elle tricote, elle fait de la musique (pas pour s’égayer me dit-elle, je la crois facilement) ….

 

La pluie continue à tomber ce matin, j’aime décidément mieux cela que le froid. J’ai entrepris de faire dégager et tailler, les haies de fusain deviennent trop hautes et touffues, le pied se démunissait de feuilles. C’est en partie fait, et si tu voyais cela tu hausserais les bras en criant au pillage, mais il fallait en arriver là, si nous ne voulons pas nous trouver devant des haies bien dépouillées. En voici pour 2 ou 3 ans avant que cela ne redevienne joli, tu verras cela beau quand vous nous reviendrez.

 

Hier à la TSF je suis tombée, par hasard, sur un poste allemand qui diffusait un discours que j’ai su ensuite être celui d’Hitler : un vrai dément vociférant sa parole hachée qui contenait, paraît-il, nous dit-on ce matin toutes les injures coutumières ; cela s’est terminé par des Heil !  si scandés qu’ils ne pouvaient être que guidés par un maître de cérémonies. Il continuait à l’infini sans se taire et j’ai tourné le bouton pour ne plus entendre ces cris qui me brisaient le cœur. Quand on pense à l’effort, au sacrifice de tous les français pour vaincre ce diable déchaîné on se demande si Dieu n’aura pas pitié de nous en nous en débarrassant avec la clique qui l’entoure.

 

Je suis toujours bien tranquille avec nos gens, j’ai mis Léon à contribution pour diverses réparations dans la maison, il y excelle et il faut reconnaître qu’en ce moment où tous nos artisans ont rejoint l’armée, c’est bien pratique. Il m’a remis en place, recloué le tapis de la chambre de l’Evêque qui avait enfin séché, le mal est réparé, mais j’ai eu chaud. Je n’ai pas encore fait poser les robinets d’arrêt dont je t’avais parlé à l’entrée et à la sortie du grenier, toujours cause de tout le mal. Le liquide antigel dont tu parles serait bien difficilement applicable, en admettant que ce soit vraiment efficace, puisque nous buvons l’eau du moteur. Crois-tu qu’il y ait une opposition absolue à faire ce que je te dis. Est-ce que l’eau qui va à la buanderie, aux WC de mon cabinet de toilette et à ceux du bas, ne vient pas par un  tuyau enterré tout le long de la maison ? et qui fournit le robinet d’arrosage posé près du fruitier ? N’oublie pas de me répondre. Connais-tu un plan de cette installation d’eau ?

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