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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario en décembre 1939

Vierville 10 décembre 1939 dimanche  (EXTRAITS)

 

Je suis bien impatiente d’avoir de vos nouvelles, mes enfants chéris, et par un fait exprès, elles tardent cette semaine, elles doivent cependant me dire toute votre douleur apprise par les lettres de Reims, peut-être même par la dépêche que Georges n’écoutant que son affection, vous a adressée aussitôt qu’il a su la triste nouvelle (la mort de Yo Saillard, abattu avec son avion en Nov. 39, en Lorraine). Je regretterais que vous n’ayez pas eu en même temps que le terrible coup, la force que doit vous apporter les lettres des vôtres, ma petite Maine. Je pense bien à eux tous, mais plus particulièrement à votre chère maman dont je connais certes la foi et la piété mais dont je sens la terrible épreuve…….Je n’ose pas dire qu’il avait choisi lui-même sa mort !! et cependant il était trop intelligent pour ne pas avoir accepté complètement les risques d’une telle vie ! Que Dieu vous aide tous, mes enfants chéris.

 

…. Je vous ai dit que par chance j’avais Suzon près de moi - pour quelques jours – au moment où j’ai reçu la lettre de No. Je ne sais trop comment dans ma complète solitude j’aurais pris cette mauvaise nouvelle !  Simon, vous le savez aussi a succédé ici à sa sœur ; elle  n’est repartie que mercredi pour Coutances après avoir été attendre son mari à Bayeux. Ils ont déjeuné avec moi en passant et à 2h ont repris le chemin de Coutances. Je les ai revu vendredi, ils ont déjeuné avec moi, et je les reverrai encore mercredi. La bonne Suzon prend la charge des enfants et de la maison pour permettre à la cadette de bien profiter de son mari. Celui ci est en perm. pour 10 jours, je l’ai trouvé amaigri (il vient encore d’avoir une légère grippe) et je voudrais bien qu’il reçut sa nomination au ministère de l’armement.  … Où sera-t-il nommé ? Rennes ? Le Mans ou dans le Midi ? Partout on construit des usines et on en attend impatiemment le résultat, Jean C. déclare qu’il renoncera avec regret à sa vie actuelle, il est tout à fait au front, a des camarades charmants, gais et le temps seul rend très pénible leur stage ; ils sont encore logés chez l’habitant, car beaucoup de ceux-ci ont refusé d’évacuer, font popote entre officiers. La bonne humeur, la capacité de tous ses camarades pour les bons repas arrosés de schnaps font son admiration, mais hélas pas l’affaire de son estomac. Au point de vue guerre, même où il est, et c’est en plein dans l’activité actuelle, ils ne voient rien, entendent peu ou point et en 15 jours leur division a eu 2 tués. Il est bien évident que nos grands chefs ménagent nos hommes.

Par ailleurs j’ai eu la bonne nouvelle de Phil qu’il avait cousu les 2 galons de laine à sa manche, et qu’il instruit les recrues à Vernouillet (S et O).  Il a passé vite son 1er échelon et je l’en félicite bien. Il m’écrit qu’il s’époumonne à crier des ordres, il a surtout des alsaciens. Je ne sais pas quand il pourra suivre les EOR ou préparer le grade d’aspirant rétabli depuis peu. Je pense que nous ne tarderons pas à le voir en permission .
Aujourd’hui la petite colonie coutançaise est en fête, ce sont les 17 ans de Michel ; né aussi un dimanche, t’en souviens-tu, mon Jean ?  Pour marquer cela d’une pierre blanche Jean C. emmène tout le monde – en deux autos – déjeuner et entendre la messe au Mont St-Michel. Quelle belle idée d’aller implorer en ce jour le saint patron du cadet. Avec cela il fait un temps superbe après une horrible semaine de vent et de pluie. Ils doivent partir de bonne heure et revenir de même (il n’y a que 85km de Coutances) car on est toujours très sévère pour l’allumage des phares d’auto dans tous nos départements côtiers….. où nos amis (anglais) sont installés comme chez eux. Ils ont non loin un champ d’aviation, ce qui leur vaut de temps en temps une alerte d’avions boches, dont la grosse cloche de l’église les prévient à temps, mais cela se borne à des alertes et jusqu’à présent ces cochons de Boches n’ont pas commis d’assassinats sur la population.

 

Nous sommes tenus ici-même à la prudence et 4 soldats veillent nuit et jour sur la côte, qui ont élu domicile chez Pignolet. Je ne sais pas si je vous ai dit qu’un couple de Boches dont les fenêtres de la villa resplendissaient de lumière chaque soir, à Saint-Laurent, ont été arrêtés et déportés dans un camp de concentration. Il a donc fallu mettre du papier bleu aux lampes difficiles à cacher, j’ai mis des grands rideaux à la cuisine et à la petite salle à manger. Nous avons toute la semaine été abreuvés du glas que notre curé sonne 3 fois par jour et 4 jours pour le moins à chaque décès. Le père Leberruyer est mort, c’est une délivrance pour lui et les siens, c’était un ivrogne qui a payé horriblement ses agapes ; morte aussi  la 2ème fille des Saillard, 19 ans ½, d’une fièvre typhoïde, elle était bonne à Bayeux, la mère attend son 12ème dans 2 mois, complètement épuisée, du reste. C’est la sœur de Léon.

…. Jean C. m’a dit qu’il allait t’écrire, c’est à peu près impossible à faire du front où la censure pour la correspondance est implacable et pour cause, il t’écrira donc de Coutances et te demandera de lui écrire à travers Simon….

… les enfants travaillent bien. JP et Fr passeront l’écrit de l’X à Rennes, l’oral au Mans, tout cela simplifié bien entendu, car ces grands garçons sont plutôt mal soutenus par les études actuelles. ….. les 2 petits suivent très bien, Bison a enfin obtenu de son père de laisser le latin où elle bafouillait, elle est en B, elle travaille l’espagnol et l’anglais et réussit très bien en sciences. Idem le vieux camarade (Yves) d’enfance qui suit très bien la 6ème et vient d’obtenir le tableau d’honneur du 1er trimestre.

… une quête pour les mobilisés pour Noël, j’ai vu notre maire pour cela et lui ai remis  mon offrande et tes sœurs aussi. J’ai aussi parlé des 500F que je détiens pour vous, mais Dubois préfère que je les réserve encore.
…. J’ai chargé vos sœurs de vous envoyer des livres, je ne sais trop encore ce qu’elles auront trouvé, les ressources coutançaises sont bien réduites, mais enfin vous aurez quelque chose de votre Nany à Noël.
(PS) Peux-tu bien m’envoyer mon maté, merci.

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

Vierville 19 décembre 1939   mardi    (EXTRAITS)

 

… j’ai vu hier vos 2 sœurs qui accompagnaient Jean C. à Bayeux, c’est une idée de celui-ci qui m’a demandé à déjeuner avant de partir reprendre son poste. Il avait le plus grand désir de te lire, mon Jean. Puis aussitôt le déjeuner pris ils sont repartis pour Bayeux  où Jean prenait le train à 1h1/2. Ce n’était pas sans une profonde tristesse que je l’ai vu repartir, je suis contente que la grande sœur  soit venue avec sa cadette pour la réconforter au retour (il y a une belle route entre Caen et Coutances). Jean repart dans le Nord de la Sarre, on s’y bat ! Que Dieu le protège, il est bien utile à ses 3 garçons. Il est reparti sinon allègrement, du moins avec beaucoup de calme… cela en donne forcément aux autres ; j’espère que ma petite Simon n’est pas rentrée trop triste ; elle a beaucoup de courage. Je reverrai tous mes coutançais dimanche dans l’après midi pour la semaine, les enfants ont des vacances, ils en ont besoin, les prof aussi. Jean a profité de son séjour à Coutances pour voir proviseur et prof. et n’a eu que des éloges sur le travail de nos boys…. Pourvu que JP enlève le morceau, c’est pour lui le plus important, car les autres ont le temps. Yves travaille très bien… La fille enlève toutes les premières places…

… je suis bien sûre que ta tâche en Argentine n’est pas inutile – vous avez dû vivre comme nous venons de le faire, bien intensément depuis la fuite du Graf Spee à Montevideo. La solution de se saborder n’est pas digne d’une marine de guerre, mais on doit s’attendre à tout de la part des Boches…. Je voudrais bien savoir ce qu’en on dit les Argentins….

 

……Jean et les 2 sœurs étaient venus  déjeuner avec moi mercredi, et avant de repartir m’avaient fait faire une petite promenade en auto ; cela me change un peu d’horizon.
On a pilé notre cidre cette semaine, cela s’est passé le mieux du monde, et un tonneau de 1400 litres attend d’être mis en perce à Pâques pour terminer l’année 1940…

 

… notre Phil passe aujourd’hui un examen pour entrer à l’école du génie et préparer les EOR. Je voudrais bien qu’il réussisse, il remplit bien ses fonctions de caporal, puisqu’on l’a monté à celles de sergent cette semaine. Il est aussi chef de chambrée, mais celle-ci est assez simplifiée, et nos braves petits couchent dans la paille.
Nous travaillons toujours pour nos soldats – ma provision de laine, cependant respectable, s’épuise – et vos sœurs font le plus grand bien en s’occupant de soldats pauvres ou sans famille, qui ne reçoivent ni une lettre ni un paquet, si elles ne s’en préoccupaient. Les lettres qu’elles reçoivent en réponse sont touchantes.

 

Mercredi 20 décembre.  Je prends tes lettres du 1er et du 8, mon Jean, cette dernière si poignante de votre chagrin à tous les deux. Je comprends ta souffrance à l’obligation d’en avertir ta petite Maine….  Je ferai donc dire une messe à votre intention dans notre petite église, je voudrais que cela fût pendant le séjour de mes coutançais ici, afin qu’ils puissent y assister, l’heure matinale et la température actuelle ne me permettent pas d’y aller ; je ferai mes prières dans mon lit… J’ai lu avec émotion la lettre du Lt Giers et je crois bien que c’est lui avec l’escadrille des Diables Rouges – dont le profil perdu de Yo – passé en revue par Daladier qui se trouve dans un numéro de « Match »  que je vais vous envoyer recommandé. C’est un journal récent que ce Match, beaucoup moins cher que l’Illustration, et peut-être aussi bien informé. Jean C. a dû t’écrire et doit faire tout son possible pour aller à Phalsbourg (tombe de Yo ?) s’il en a la possibilité ; ce n’est pas dans son secteur, il est plus au NE. …

… Je vais lui écrire (à Georges Chedal) par avion aujourd’hui pour qu’il ait quelque chose de moi  à Noël,  je me rends bien compte de ce que sa solitude doit lui peser, surtout en ces jours … dits de fêtes. Les nôtres se passeront  à nous sentir réunis, les coutançais et moi, en pensant aux absents, il ne peux pas y avoir de gaîté cette année. L’arbre de Noël aura lieu cette année à la mairie et je pense que le chocolat et les brioches que j’offre aux 75 petits qui fréquentent l’école réjouira et réchauffera toute cette jeunesse.

J’espère que mes livres ne tarderont pas à vous arriver et que vos 2 chéris s’intéresseront à ceux que Tante Suzon a choisis ; c’est un Noël de guerre.

Il y a 1 an tu approchais de Bordeaux, mon Jean, dans une atmosphère sibérienne, comme j’ai été heureuse de te revoir ce soir où ta grande et les petits étaient allés joyeusement t’attendre ! Te rappelle-tu notre bavardage jusqu’à 3h du matin ?   …. Au revoir mes chéris, bonne année, bonne santé, je vous embrasse très tendrement. Votre Nany

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

Vierville mardi 26 décembre 1939     (EXTRAITS)

 

…. Je viens de recevoir une lettre de Suzon ce matin postée du 21/12 à Coutances, c’est vous dire si la poste est irrégulière. Nous avons passé une journée de Noël avec vos 2 sœurs et les 5 petits serrant les coudes pour ne pas apercevoir les places vides et tout en pensant aux absents. Il n’est guère possible de fêter l’an qui meurt et celui qui arrive, nous avons le cœur trop plein de choses sans joie ; alors nous prions Dieu de nous protéger et d’avoir pitié de la France….Les grandes sœurs avaient tenu à m’apporter quelques friandises et même un carré  de soie noire et blanche pour mettre dans mon manteau au printemps !! Mais notre pensée à tous 3 s’en allait vers les Vosges, l’Argentine, la Tunisie et un cantonnement de S et O où notre aîné passait pour la première fois un Noël solitaire. ….. j’ai reçu une bonne lettre de votre maman que l’on sent profondément peinée, mais combien courageuse pour en donner à tous.
Toutes les santés sont bonnes ici, mes boys sont arrivés un peu pâlots parce que saturés de math et d’études. Aussi sont-ils mis au lit à 8h1/2 du soir jusqu’au matin 10h, régime alimentaire un peu forcé et bonnes saoûleries de grand air. …. les 2 petits sont en excellent état, mais les 2 sœurs subissent un peu le contre coup de ces mois d’inquiétudes et d’agitation ; Simone surtout qui a maigri de 6 kilos. Il s’agit de rattraper cela, on s’y emploiera. Je ne vous parle pas de moi ; je vais maintenant mieux… pour combien de temps… et puis cette réunion familiale me redonne de la force au cœur.
J’ai eu ta lettre de B.A. du 15/12 le vendredi 22, c’est magnifique ! Elle était remplie de détails sur ton voyage en Uruguay et le Graf Spee………
Bonnes nouvelles des absents. Jean C. est retourné tout près des Boches avec son même calme tranquille et fort. Il remplace son capitaine commandant et prend sa tâche à cœur, il est allé visiter les petits postes du front et dit qu’on a bien travaillé à renforcer les lignes, il s’occupait aussi de procurer aux hommes un Noël copieux sinon confortable…… il y a eu des millions de colis envoyés de l’arrière….
Notre caporal fait toujours fonction de sergent à Vernouillet, et ne pense pas venir ici avant le 15 janvier. S’il n’entre pas à l’Ecole du Génie de Versailles il partira au front en mars, il accepte cela très bien.
Un colis de dates fourrées est arrivé pour participer à nos agapes, et vous reconnaîtrez là le grand Georges qui pense toujours à réjouir les estomacs et les cœurs ; ses dernières lettres sont moins mélancoliques… Les pauvres enfants sont évidemment bien à plaindre d’être encore séparés, et pour combien de temps ? …

 

Rien de nouveau dans notre village, il y a eu des permissionnaires et un arbre de Noël pour 75 enfants que j’ai ensuite régalés avec un copieux goûter. Il y a même eu un Père Noël, en l’espèce l’un de nos gardes maritimes – instituteur de son métier qui a su dire quelques paroles de bon conseil, les grands en ont ri et les petits …ont d’abord eu un peu peur puis…. se sont aperçus que les souliers du P. Noël ressemblaient étrangement à ceux des soldats qui déambulaient sur nos côtes.

 

Le Docteur Artaud, en me souhaitant la bonne année de Royan où il fait de la médecine, me dit que son fils a été renvoyé dans son usine et vous envoie ses amitiés et vœux. Il a une lourde charge avec sa fille, son gendre, sa petite fille (le gendre est réformé).

Une lettre de Mme Batiffol  rentrée à Paris, ils vont tous bien et attendent bientôt leurs 2 soldats qui ne paraissent pas être sur le front immédiat. Elle me dit que Paris est bien calme, mais que la vie y est facile, les soirées sont dans l’obscurité.

 

Je ne sais si je vous ai dit que j’ai eu une lettre d’affaire de Bousquet. Les 25 actions de Sidi Bou Aouane ont monté de 3F50 à 455F. Il m’avait bien dit en effet que si la guerre venait cela devenait une valeur or ; c’est une mine de plomb. C’est peut-être vrai mais cela me dégoûte, aussi je vais les vendre et acheter des bons d’armement afin de participer à l’équilibre financier de notre budget. Je ne pense pas que Bousquet en fasse autant. Naturellement Truss profite de la lettre de son mari  pour me souhaiter ainsi qu’à mes enfants,.....

 

Les femmes tricotent à longueur de jour pour les soldats, je renonce à vous dire les kilos de laine qu’ont employés vos sœurs ! Elles ont fait bien des heureux en chaussettes, chandails, cache-nez, passe-montagne chez de pauvres bougres de soldats sans parents ou très pauvres. Les lettres de remerciements qu’elles en reçoivent sont tellement touchantes. Un soldat écrit à Sim «  j’ai demandé la permission de travailler pendant ma permission afin de vous faire une petite surprise qui vous fera bien plaisir »

 

Nos boys ont lu avec émotion  et dans le plus profond silence les lettres du Lt Giens et on sent toute la peine qu’ils ont eue à voir disparaître le camarade. Ils font tous les jours à Coutances de la PMS supérieure, ce qui les prépare bien à ce qui va suivre. Je ne pense pas que JP soit appelé avant septembre. Pourvu qu’il soit reçu à l’X. C’est égal, quelle jeunesse agitée pour ces pauvres gosses.

 

Veux-tu bien m’envoyer le maté, j’ai à régler pas mal de choses, et je reçois aujourd’hui  la note d’Artaud, 950F, qui me semble un peu exagérée ; avec ce que je vais avoir à régler à mon docteur ici cela va compter.

Où allez-vous passer le jour de l’an ? Je penserai bien à vous…..

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