7103

Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario en novembre 1939

 

Vierville samedi 4 novembre 1939   (EXTRAITS)

 

… Bonnes nouvelles de nos soldats, mais le brave Jean C. a eu une petite atteinte de cystite qui dénote bien  -  il est au repos cependant – que sa place n’est pas là. Simon qui ainsi que je vous l’ai dit dans ma dernière lettre, n’a pu dépasser Paris, pour aller voir son mari et cela malgré l’obligeance de Gaby qui avait mis en action toutes ses connaissances, Simon m’a dit que Gaby voudrait bien avoir JC au Ministère de l’Armement, où l’on a besoin de gens de sa sorte (il s’est même informé de Georges C., mais il ne peut être question de l’enlever d’où il est, car il est mobilisé de son côté) je serais bien aise de voir JC au Ministère, sa santé ne lui permettra  jamais de faire un service actif au front. Il était parti pourtant avec un courage et une martiale décision, auquel, je peux bien l’avouer, je ne m’attendait pas ; et jamais il ne se plaint de sa vie actuelle qui se passe surtout dans la boue, la pluie et le froid, à entraîner les hommes de son régiment dont la division n’a pas encore été appelée au front même. Il ne se plaint que d’une chose, c’est de ne pas être plus actif.

C’est aussi l’impression du Dr Lehoux qui est venu aimablement me voir, et qui piétine avec son régiment (une annexe du tien) avec ses hommes qui voudraient eux aussi aller tâter du Boche.

 

Bonnes nouvelles de notre Phil qui prépare activement son examen des EOR, tout en s’entraînant à des marches militaires et au métier de pontonnier. Il va très bien, est d’excellente humeur et espère avoir une permission d’ici peu. J’aurai bien du plaisir à revoir ce cher petit.

De Georges C. bonnes nouvelles de santé, mais rien de ce qu’il fait et il s’ennuie.

 

Georges Victoire est en Bretagne pour X temps, une partie de son régiment est venu instruire des jeunes et des Polonais dont des régiments, ainsi que des Tchécoslovaques se forment tous les jours.

 

….J’ai eu la joie de voir mes Coutançais dimanche d’abord, puis jeudi vos sœurs qui sont venues apporter des fleurs à votre cher papa, accompagnées des 2 petits et de Mich – les grands bûchaient – Cela m’a été une bonne surprise….. j’étais entrain de ressasser de la mélancolie dont notre curé accentuait la tendance  par un glas qui tintait depuis la veille au soir et vous emplissait les oreilles… et le cœur !  Nous avons goûté ensemble et j’ai pu grâce à leur auto me transporter à la perception de Trévières et y toucher les 6600F de mon cheval. Cela fait bien dans le boursicot, car je ne compte pas toucher un rouge liard des 11000F de rente du Plan Young – sacré Bousquet, je lui en veux  -

J’organise l’hiver de notre vieille maison…. Je n’ai pas fait poser les housses, c’eut été trop triste de traverser les pièces du 1er et de les voir démeublées. Au 2ème aussi  tout est prêt pour recevoir si besoin est des réfugiés…..Les derniers fruits sont cueillis et mis au fruitier, nous aurons bientôt des nèfles, il y en a des masses. Le caillou est mis sur le côté des allées, les massifs débarrassés de leur plantes, c’est une sévère ordonnance d’hiver…..Beau temps cependant depuis 2 jours, ce qui a permis à nos gens d’aller gauler les pommiers aux Vignets, ce sont les 7 vaches maigres, et l’on ne fera pas cette année de gros cidre à foison. J’avais heureusement pensé à cela, et il nous faudra seulement un tonneau de 1400 l de cidre, la récolte y suffira.

 

Je fais poser un petit poêle à bois dans la chambre de Marthe, la chambre voisine de débarras a une cheminée – c’est donc facile – et je suis aussi entrain d’acheter une petite salamandre que je ferai poser dans la petite salle à manger. J’ai pu voir par ces temps ci de vent du Nord, qu’il était bien difficile d’y avoir chaud, et je dispose de 7 tonnes d’anthracite qui attendent depuis 1914 notre bon vouloir. Mon petit coin que vous connaissez est très douillet avec un poêle à bois et j’en ai fait poser un autre dans le bureau de Père pour permettre le cas échéant de s’y installer. Heureusement le bûcher a une bonne provision de bois, et j’ai fait mon plein de charbon pour la cuisine, et le Bon Dieu a soufflé un peu fort sur un de nos vieux  pommiers du Vignet, qui donnera encore chaud, car il faut penser à nos pauvres vieux qui se réchauffent mal devant leurs âtres à demi éteintes.

 

Je vois de temps à autre Dubois toujours prêt à rendre service, il m’a apporté un lapin de garenne, braconné il faut l’avouer, la chasse n’est pas ouverte cette année  -  et Mlle Huet à qui je vais fournir laine, crochet et aiguilles pour les grandes filles de sa classe  qui travaillent pour ceux qui en ont besoin.

Vos sœurs tricotent avec une vivacité admirable, et notre Bison fait ses premières armes avec une facilité et une ardeur qui ressemblent à celles de sa mère.

 

J’ai eu une longue lettre de votre maman, ma chère Maine, pleine de détails sur eux tous, que vous devez connaître, mais je vais vous les redire au cas où vous ne les auriez pas reçues. Marg est maman d’un beau petit Jacques né qqes heures après le départ de son papa et votre maman s’apprêtait à aller la rejoindre pour l’aider avec les 5 petits  et ensuite les ramener à Toulon. RV devait être nommé Cdt d’un chasseur à Ajaccio. Votre b-sœur Saillard a emménagé au Mourillon, Henry est nommé à un bataillon de Sénégalais et sans doute maintenu dans le Midi en attendant de partir avec eux au front.  Rémy est sur la frontière du Lux. Et Paulette, aussi bien que possible, faisait l’admiration de tous par sa vaillance et son courage. Jean vole souvent, No va bien ainsi que les petits, elle est la marraine de l’escadrille de Yo, ces fameux Diables Rouges, votre maman m’a envoyé 2 photos de l’aviateur toujours content, et j’ai vite réclamé son adresse pour envoyer du beurre de Vierville, ce sera un honneur pour celui-ci d’accompagner les hors d’œuvres de ces braves. Et voilà ma chère Maine, votre maman paraissait toujours allante et gaie même. Si seulement elle pouvait me passer un tout petit peu de son entrain. J’ai beau faire, je crois bien que j’ai 80 ans.


J’ai eu une bonne lettre de Jean C…… il m’écrit d’Arcis-sur-Aube : «  Je suis content d’avoir des nouvelles de Jean, il faut lui redire de faire prolonger son affectation spéciale ; c’est une erreur de rappeler tous ces réservistes, on aurait pu au moins attendre la fin de l’hiver ; ici on va cantonner pendant tout l’hiver, ils sont bien plus utiles là-bas ». Il espère aussi ne pas tarder à venir en permission.

 

Dimanche 5 novembre 1939

…. J’espère que vous n’avez pas encore trop chaud… comptez vous aller au Riachuelo cet été ma chère Maine ? C’est difficile de passer  tout un été à Rosario et la liberté du Riachuelo est bien bonne pour les petits.

 

Le camarade Yves a encore grandi, il porte maintenant des pantalons de golf assez longs, comme cela se fait maintenant, ce n’est pas très joli, mais cela lui tient bien chaud …et c’est à la mode. Le climat de Coutances n’est pas très dur, mais très pluvieux, et il a fallu chausser les boys de gros souliers à clous, comme ceux des soldats et la petite chaussette roulée par-dessus.

Yves suit très bien, mais il a fallu faire des classes de 8h1/2 à 13h, rien dans l’après-midi, pour permettre à une autre section de prendre la suite. C’est fatigant pour les élèves et les prof ! …

… ici beaucoup de petits des villas vont à l’école communale…. Mais cela ne va guère et pour cause ! il y a cependant une 3ème institutrice et l’on fait la classe dans la mairie. …

__________________________________________________

Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville samedi 11 novembre 1939   (EXTRAITS)

 

Jour de gloire il y a quelque 21 ans, mes enfants chéris et qu’on n’ose plus fêter comme il se devrait !  

Demain j’attends 4 de mes Coutançais pour le déjeuner. Il ne peut plus être question de venir ici comme on le faisait jusqu’à présent seulement dans l’après midi ; les jours raccourcissent fortement et voici que par mesure de précaution les autos doivent être munies de lampes noires. Déjà les lampes bleues donnaient peu de lumière, celles-ci en donneront si peu qu’on risque malgré toute l’attention voulue d’écraser quelque passant, surtout en arrivant en ville. J’aurais donc, avec joie, mes Coutançais, sans savoir lesquels, car les boys ont beaucoup de travail, … quant à Simon, elle a pu rejoindre son mari à Paris où il avait eu la permission de se rendre pour 24 heures au Ministère de l’Armement. Il est probable qu’elle sera repartie avec lui jusqu’à Troyes. Je suis bien impatiente de savoir si Jean pourra être muté au Ministère, ce serait semble-t-il tellement plus sa place !  La vie au front est dure, depuis 8 jours ils vivent dans l’eau et la boue jusqu’au genou ; et je suppose que les menus ne sont pas plus appropriés pour Jean.


Mme Cordelle, qui est allée passer 8 jours à Paris, m’écrit qu’elle a vu Gaby, lequel en revêtant l’uniforme de marin a coupé sa barbe – ce n’est pas une perte –

Bonnes nouvelles de Georges qui s’ennuie, je voudrais qu’il le dise moins, ce n’est pas fait pour remonter le courage de Suzon…Il se plaint aussi que le travail serait très bien fait par un jeune ingénieur, je n’en doute pas, mais c’est justement la tâche actuelle des vieux, c’est de remplacer les jeunes….

 

… arrivons à ce qui te concerne, mon Jean, le brave H. (Hébert ?) paraît très touché de ton offre et t’en remercie bien profondément

 

 « mais (je copie sa lettre)  heureusement d’après les dernières nouvelles l’affectation de Jean est renouvelable jusqu’à nouvel ordre et suivant ce qui a été dit aux A.E. (Ministère des Affaires Etrangères) au président de la CIP (SPR) (Société du Port de Rosario) il est plus que probable qu’elle le sera indéfiniment. C’est ce qui peut arriver de mieux pour tous et en 1er lieu pour l’entreprise et ses intérêts dont la défense doit faire oublier à Jean ses démangeaisons, que je comprends bien, de rentrer en France. Etant donné le type spécial de guerre actuelle, il est sans aucun doute que son utilité sera beaucoup plus grande en Argentine »

 

Qu’ajouterai-je à cela , mon Jean ? …
En France, on vient de mettre en permission de plusieurs semaines beaucoup de réservistes dont la tâche était plus utile à relever et conduire notre ….économie…. que de creuser très à l’arrière du front des tranchées que personne ne croit utiles.

 

….J’ai de quoi m’occuper ici et je n’y manque pas. Il y a eu quelques après midi de soleil qui m’ont permis de passer de bons moments dehors. Je suis de près l’organisation du potager et de la propriété pour l’hiver. Les pommes ramassées et apportées aimablement dans le baneau de notre voisin Auvray, ont donné un déficit que je n’ai jamais connu, à peine 15  barretées (1/2hectos) pour faire notre tonneau de cidre, il va falloir que j’en rachète et j’ai d’ores et déjà fait mettre100 litres d’eau dans le tonneau en vidange. En y ajoutant sucre et produit gâté ce sera très buvable. Je pleure des larmes de sang sur mon tonneau de gros cidre  que Georges n’a eu de cesse de me faire bouillir cet été, j’ai évidemment 100 litres de calvados  -  que personne ne touche excepté Georges  -  au fond de ma cave, mais j’aurais pu en faire bouillir moitié moins et me servir du surplus pour notre cidre de l’année. C’est une bonne leçon pour l’avenir.

T’ai-je dit que je faisait planter 7 jeunes pommiers pour remplacer ceux si malencontreusement arrachés l’an dernier par une bourrasque, et qui étaient de bons vieux arbres en pleine production.

Une lettre de Suzon reçue ce matin me dit que Jean C. irait peut-être surveiller l’installation d’une usine électrique, il faudrait que ce soit prêt pour le printemps, on y fabriquerait des obus en attendant de les mettre à la fin de la guerre à la disposition des industriels. C’est parfait.

 

Guy Jenny, que la naissance d’un fils né la semaine dernière – tout va bien – met à l’abri du péril immédiat, va sans doute être désigné pour une surveillance analogue, et au printemps on sera fin prêt pour flanquer aux Boches une pile dont ils ont grands besoin.

 

A ce moment notre Phil sera prêt lui aussi pour remplir sa tâche de pontonnier à l’avant. Il est toujours à Poissy, prêt à déménager si la Seine continue à monter…..

Georges Victoire est en Bretagne au repos, …. Les parents sont de ce fait plus tranquilles, les braves gens. Ils remplissent toute leur tâche avec soin, ainsi que ma brave Tatou… et mon poste de TSF remarche. Quel beau cadeau vous m’avez fait là !

….. Je viens de faire l’acquisition d’une salamandre que mes Coutançais m’apporterons demain, et que le fumiste posera dans la petite salle à manger.

… j’ai  eu la visite de mon curé qui est très florissant, de Mme Guignard qui m’a apporté un livre, ….

 

…. Vous ai-je dit aussi que le catéchisme pour Yves se fait tous les jours à 5h, et que cela durera 3 ans ? Vous ai-je dit aussi que les parents des enfants ayant fait leur communion privée doivent s’engager solennellement devant leur curé, à leur faire suivre le catéchisme pour faire la communion solennelle qui reste obligatoire. A Coutances l’on compte 400 chanoines, sans doute très occupés de toute la jeunesse. Yves travaille bien mais l’installation scolaire est très insuffisante et les cours (de récréation) inexistantes. Les pauvres gosses auraient pourtant besoin de se dégourdir les jambes au milieu de leurs 5h ininterrompues de classe. Pas de prof d’espagnol pour Bison que Suzon va mettre entrain, car il est bien probable qu’elle abandonnera le latin dont elle n’est pas férue. Georges s’entête malgré l’expérience déjà faite à lui faire continuer, malgré les avertissements des prof. mêmes.
Nous avons souhaité la majorité de notre Phil et les 18 ans du grand François cette semaine. L’an dernier, en pensant au retour des Cordelle (de Rosario) nous avions eu le projet de fêter cela ensemble, et par une sauterie… nous en sommes bien loin, hélas ! et la vie mondaine est bien restreinte, même à  Paris…..

 

Notre petit village est toujours bien calme, ainsi que je vous l’ai dit la cantine scolaire a été supprimée, on donnera des secours individuels.
J’attend la visite de Mme Ygouf ces jours-ci. Je crois bien que l’arbre de Noël n’aura pas lieu non plus, il y a ici une cinquantaine de petits parisiens qui ne pourraient pas en être exclus et cela augmenterait terriblement les dépenses, vos 500F sont donc intacts, mais je pense que je pourrai faire provision de gourmandises que l’on distribuera à l’école en fin d’année. …
..

______________________________________________________

Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville samedi 18 novembre 1939   (EXTRAITS)

…. J’ai vu vos sœurs, Simon avait causé et vu  son mari pendant 24 h, les médecins militaires voudraient réformer Jean qui est incapable de faire campagne, mais quand ? La chose est toujours difficile dès qu’il faut changer quelque chose à un rouage militaire. Le brave garçon s’ennuie de son inactivité qui est celle de presque tous nos soldats.
Notre Phil  est soumis à une préparation plus active dont il ne se plaint pas. Je viens de lui envoyer un petit colis avec du beurre frais et des poires. Je n’ai pas oublié non plus votre aviateur, chère Maine, et ai fait dans une boite de fer blanc un envoi plus important (tout ce que la poste me permet ?) de beurre afin qu’il puisse l’apporter sur la table de son mess. Je vous envoie ci-joint une gravure découpée dans le Matin à la suite d’une visite du Gal. Gamelin quelque part au front, où vous reconnaîtrez aisément parmi ces diables barbus, celui qui vous tient au cœur… ce sont tous des gosses… et des héros !

Georges Victoire est ici pour 21 jours, il aide son père de tous les côtés dans la propriété avec beaucoup d’entrain, le brave gosse.
Leterrier s’est arrangé pour me trouver 20 barretées de pommes qui ajoutées aux miennes feront un cidre buvable tout de même.
Je trouve ici toute l’aide possible pour remplacer notre brave Muscadet qui s’ébroue encore à Caen dans son régiment d’artillerie ; et c’est à qui  me prêtera cheval ou banneau. Il y a encore pas mal de fagots et de bois de pommier à ramener des Vignets, cela augmentera notre provision, mais j’ai pu en distribuer à de pauvres vieux qui sont plus à plaindre que moi !

J’ai donc vu vos 2 sœurs, Brigitte et Yves dimanche, cela m’a fait bien plaisir, nous avons déjeuné ensemble, et ils sont repartis à 4h du soir pour éviter une rentrée en ville bien difficile avec l’éclairage permis. Elles ont emporté des paniers de poires, des nèfles, et aussi 3 fagots bien secs que l’on pose sur le toit de la voiture. Cela manque évidemment d’élégance, mais voilà un article inconnu à Coutances et vous ne vous imaginez pas ce que l’on a pu voir sur les autos depuis le commencement de la guerre, les transports par chemins de fer étant à peu près impossibles ainsi que le délai réclamé.
Simon rentrait à peine de Paris où elle avait retrouvé son mari 24h. Gabriel l’a présenté au second de Dautry, et celui-ci va réclamer Jean, il serait employé à surveiller la construction d’usine dans le Centre, où on veut en construire pour aider à la fabrication d’obus, que l’on transformerait ensuite après la guerre pour l’outillage et la production  économique (la première usine en construction est à l’Isle-Jourdain).

 

Bonne lettre de Tantine rentrée à Paris (elle a bien raison) ; Robert se désole d’être sans emploi, sa femme doit tout faire chez elle, y compris la lessive, mais ils se sont payés un superbe voyage en Espagne et Portugal cet été, avec le seul argent dont ils disposaient….

Tantine est contente d’être revenus chez elle, elle tient l’orgue à la chapelle de la Familiale où les pensionnaires sont très réduits et pour cause 150 au lieu de 500.
Nos boys travaillent d’arrache pied, colles et comp.  se suivent sans arrêt, il n’y a plus ni jeudis, ni dimanches pour eux. Les 2 petits suivent très bien leurs études, quant à vos 2 sœurs, elles tricotent, et se rendent utile le plus qu’elles peuvent ! C’est égal quand je pense à l’hiver que nous rêvions tous réunis à Paris ! Nous en sommes loin….

 

Notre petit village est toujours tranquille, et les travaux se font grâce au dévouement des femmes et des vieux. Leterrier dirige l’Ormel, dont son fils aîné allait en se mariant prendre la direction, il est fiancé, et l’exploitation de son gendre qui est au front. Rude tâche, je l’ai vu l’autre jour bien fatigué.

J’ai bien envie de faire mettre le téléphone, mais je crains bien que la Marine et nos amis les Anglais empêchent de téléphoner dans la Manche ; le département appartient à ceux-ci qui s’installent… pour 10 ans.

La vie n’a pas encore beaucoup augmenté, et nous trouvons tout, y compris l’essence, qu’on distribue largement.


Je ne sais si je vous ai dit que les Boches qui occupaient l’appartement en dessus des Chedal sont partis fin août avec une provision de malles, soi-disant pour prendre des vacances, en réalité pour rentrer en Bochie avec toutes leurs indications. Une descente de police en septembre dans l’appartement l’a trouvé vide avec quelques meubles de bois blanc. …. Résumé, les Cordelle ont posé leur candidature pour cet appartement qui leur conviendrait parfaitement, et qui pour nous, les mettraient près de nous. On a promis à Simone de la prévenir en cas  d’une demande de location, mais personne ne loue à Paris en ce moment, ils ont le temps de voir….

 

______________________________________________

Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville samedi 25 novembre 1939   (EXTRAITS)

 

Je viens de recevoir ta lettre du18/11, mon Jean, elle n’a pas tardé comme tu le vois. Si je m’y prends tellement d’avance pour le courrier qui part le mercredi, c’est que nos lettres sont acheminées vers Paris ou Le Bourget avec une lenteur qu’excuse tant de choses dont notre cher pays est accablé. Je suis contente de vous savoir en bonne santé, malgré la chaleur qui vous fatigue. Bon sang ! si seulement on pouvait faire un échange de températures ; fameuse invention que celui qu mettra cela au point. Bonnes nouvelles de tous de Coutances dont je reçois des lettres au moins 2 fois par semaine, et pourtant leur vie est sévère et sans beaucoup de confort. Les boys travaillent bien, combien je voudrais les voir réussir, surtout JP dont l’appel de la classe se fera l’an prochain. Il se présentera du reste à l’X et à Centrale, ce serait bien une malchance s’il ne réussissait pas l’un des 2 examens. A l’X on a supprimé beaucoup d’à côtés qui justement pouvaient forcer les points de notre candidat, anglais, escrime, dessin, etc. A Centrale, installée à Angers et où le mari d’Yvonne Bidel va tous les mois faire des cours de physique, ils sont 15 en 2ème année. Les petits travaillent aussi et suivent très bien, y compris Yves qui va une fois par semaine au catéchisme après un tollé général des parents qui se refusaient à les y amener tous les jours. Ces vieux chanoines sont incorrigibles.

 

Voici leur adresse : chez Mme de Pierrepont, 12 rue de Tourville, Coutances, Manche. Madame de Pierrepont est la concierge de la Mairie ! Fameuse dégringolade car la famille a été autre fois illustre dans la Manche. Ils possédaient ce petit château des Biards qui appartient maintenant aux Postel-Noël, et son nom est inscrit dans le « Domesday » de Guillaume  le Conquérant qui les avait emmenés avec lui en Angleterre.

 

J’ai eu des nouvelles de Georges qui a l’air de moins s’ennuyer. Il m’a aimablement envoyé un colis de dattes fourrées exquises, comme d’habitude il m’a pris pour Gargantua… J’ai donc expédié aussitôt à mon sapeur une bonne moitié de cette gâterie ; il ne crachera pas dessus ; je lui expédie du reste toutes les semaines par la poste ½ livre de beurre et quelques friandises. Il m’écrit qu’il est chef de poste et que sa section attend des bleus pour les instruire.  Nous pensons le voir à Noël. Il a été très ému par la mort de 5 de ses camarades qui se sont noyés dans la Seine très grosse, en la voulant traverser imprudemment dans un bachot en mauvais état. Voici son adresse, mais cela varie souvent, il vaut mieux lui écrire à Coutances ce sera plus sûr : Sapeur Chedal-Anglay, 1ère Cie du dépôt de guerre du Génie, Poissy, Seine et Oise.

Jean C. a dû encore faire un court séjour à l’hôpital de Troyes, on voulait lui faire passer la réforme temporaire, mais il s’y refuse, je ne sais trop pourquoi, le brave garçon a fait ses preuves.

 

J’ai fait poser ma salamandre dans la petite salle à manger, cela en a d’un coup changé l’atmosphère. J’aurais bien dû penser à cela plus tôt au lieu de vous faire geler, mes enfants chéris, l’hiver dernier. Je vois toujours le petit bout de nez rouge de vos 2 petits ! En laissant la porte de la cuisine ouverte la nuit, cela tiédit aussi celle-ci qui était glaciale. J’ai aussi fait poser des grands rideaux aux fenêtres, fait apporter l’horloge normande et sur la cheminée, mis 2 candélabres de cuivre hollandais pour encadrer la pendule américaine de G. Hersent. Tout cela n’est peut-être pas d’un style très ?? mais cela rend la pièce, avec sa longue table, accueillante et je déserte un peu mon petit salon rose dans l’après-midi.

 

… les aviateurs ont abattu 14 avions depuis 2 jours ; je crois bien que les Diables Rouges ont dû faire de la bonne besogne. Je suis bien impatiente d’avoir des nouvelles de votre petit Yo, ma chère Maine ; Suzon a envoyé une andouille coutançaise pour manger avec le beurre de Vierville.

… Nos amis de Lyon (c’est à dire le Crédit Lyonnais) m’ont avisé que le maté (l’argent) est arrivé en bon état. Je profiterai d’un voyage d’une de mes sœurs à Paris pour le remettre à Mme L. même.

…. Je serai bien contente que vous puissiez aller tous ensemble au Riachuelo, et je devine la joie de faire marcher les beaux bateaux, je me demande ce que je vais pouvoir envoyer à mes petits pour Noël, j’attends impatiemment vos sœurs – qui doivent venir cette semaine – pour qu’elles mettent cela au point, car il ne peut être question que je trouve cela ici. Certes si Jean-Paul le peut, fait lui faire du piano, c’est l’instrument le plus complet, ou du violoncelle, plus transportable. Bien dommage que vous n’ayez pas emporté mon piano à queue, je n’y touche plus.

 

… Ces 2 guerres en 25 ans et les préparatifs militaires qu’il nous fallu soutenir nous ont mis à sec. Je me demande comment on finira par payer tout cela. Nos campagnards s’en tirent, les produits se vendent en hausse, les bestiaux sont réquisitionnés à bon prix, mais il faut bien reconnaître que ce n’est pas sans mal de leur part, car leurs travaux ne peuvent attendre. Vous ai-je dit toute la complaisance que je trouve  près de nos braves gens, dès que j’ai besoin d’une charrette et d’un cheval. Léon Auvray est allé hier au Vignet avec Léon me chercher les 2 derniers pommiers arrachés l’an dernier et que Georges avait aidé à scier. Leterrier m’a envoyé hier les pommes dont nous avions besoin pour notre cidre, elles viennent de chez sa fille à qui il aide à mener l’exploitation, dont elle se tire avec succès. Je suis touché de leur complaisance aimable. J’aurais pu avoir un autre cheval ; pour remplacer tous ceux qui ont été réquisitionnés, on châtre de beau pur sang, des cobs surtout, pour l’agriculture. Mais c’est une dépense dont je veux me passer cette année et cela me procurera la ressource de vendre mon foin….

______________________________________________________________

Retour accueil