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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario en octobre 1939

Vierville samedi 7octobre 1939   (EXTRAITS)

 

Jean C. est encore à l’hôpital de  Neufchâteau où le médecin le maintient à cause de son régime alimentaire, mais il est tout à fait bien, et son régiment campe là, il est prête à repartir dès que celui-ci lèvera le pied, mais j’ai bien peur que ce grand garçon parti si tranquillement si courageusement pour faire son devoir ne puisse longtemps remplir un service actif, à cause de la nourriture qu’il est obligé de prendre. Une radio a permis de s’assurer qu’il n’y avait aucune lésion, il est et restera  un colitique, et de temps à autres les coli-bacilles le mettront sur le flanc avec de la fièvre. C’est dommage, il remplit tous ses devoirs d’officier, avec entrain, avec bonté aussi, car il s’occupe beaucoup de ses hommes.

 

Notre élève caporal Phil est toujours content de son sort et il apprend à commander, écrit-il ce matin, et pour cela il faut crier très fort ; il est passé à l’école des ponts à Poissy, couche sur le dur, à peine abrité dans un mauvais hangar en tôle, il n’a pas toujours chaud, le pauvre gosse, et quand on songe à toutes les gâteries dont il était entouré….on se dit que cela valait mieux, c’est autant de pris !  Il est heureusement bien bâti, insensible aux intempéries, j’espère donc qu’il traversera toutes ces épreuves sans trop de mal. . Après, en viendront d’autres qui n’auront d’autres protection que celle de Dieu !

 

Le discours d’Hitler prononcé hier au Reichstag qui enrage de  ne pas avoir abattu le résolution de ceux qui veulent l’abattre ne nous laisse plus d’illusions sur la façon dont la guerre sera maintenant conduite de la part des Boches. A la TSF on l’entendait vociférer comme un fou…. Comment y a-t-il encore des neutres devant cela ?

 

Suzon a eu des nouvelles de Georges par dépêche, il a beaucoup à faire et a dû s’atteler immédiatement à la besogne – nous ne savons pas laquelle - … très urgent, et il avait été réclamé télégraphiquement par le gouvt. Tunisien. Il va donc pouvoir là-bas, lui aussi, servir la France à la place qui lui convient.

 

… ce ne sont pourtant pas les hommes qui manquent, les casernes et les dépôts regorgent de réservistes, ainsi que l’arrière front, de troupes, à ce point qu’on a pu accorder des permissions pour les récoltes…..La vie même de notre village s’organise déjà mieux. …. Les produits agricoles se vendent bien  malgré la mévente sur Paris dont une partie de la population est évacuée. Nous en savons quelque chose par ici, Grandcamp est bondé de Parisiens du 4ème et d’habitants de Vincennes, ......je conçois bien pourtant que cela peut être dur pour tous ces pauvres gens de quitter tout ce qu’ils ont……

 

……Après plusieurs voyages à Coutances, vos sœurs n’ont encore pu s’installer autre part que dans un tout petit meublé où ils se serreront les coudes. . Mme Cordelle couchera à l’hôtel en attendant. La difficulté reste entière pour loger 1800 étudiants…. Aux dernières nouvelles, le lycée de Lille était évacué sur Coutances, et la préparation de Navale et de l’Air sur Cherbourg. Notre Mich qui se voyait déjà dans l’ambiance en est tout marri. Il fera donc cette année uns préparation à l’X - hypotaupe -  ce qui ne nuira en rien pour son examen final qu’il préparera l’an prochain à Cherbourg comme pensionnaire. C’est au fond ce que désirait Jean C. , non sans raison, notre bonhomme qui n’a que 16 ans ½ a tout le temps pour aller au Borda. Les 2 aînés vont faire l’X  avec le même prof (un as) qu’ils avaient à Janson, c’est une chance.


Bison entre en 4ème, et Yves est inscrit pour entrer en 6ème mais devra passer un examen que très probablement on ne lui facilitera pas étant donné son âge (il a 9 ans, malgré un examen fort médiocre, on le laissera passer). Les ordres sont de tenir pour que le 1er bac ne se passe pas avant 16 ans.
Ils quitteront tous Vierville mercredi prochain avec les 2 autos, ils ont déjà emporté pas mal de choses, et si la chance veut qu’ils trouvent une petite maison non meublée, on trouvera ici de quoi faire pour la rendre habitable.

 

….Dès le départ de tous mes chéris, je prendrai mes quartiers d’hiver, avec ma brave Tatou, mais je ne mettrai le reste de la maison qu’en demi veilleuse, car il se pourrait que d’un jour à l’autre je sois envahie par des réfugiés ou de la troupe.. J’aimerai mieux la seconde, nos amis les anglais ne sont pas installés loin d’ici et leurs superbes convois continuent à défiler sur nos routes normandes vers l’Est. Tout cela est rassurant mais serre le cœur… c’est le fait d’un fou et de sa bande de ?? et du peuple dont ils sortent, car mon opinion a encore moins de raison de changer que jamais, ce sont tous des bandits.

Vous devez avoir lu que notre gouvt. serre la vis aux communistes, les parlementaires moscoutaires vont passer devant les tribunaux militaires, bravo, ceux-là ne sont pas suspects d’indulgence ; malheureusement plusieurs dont Thorez – qui a déserté son corps -  et Marty qui a filé en Russie ont réussi à prendre la fuite, prévenus par quelque bon camarade de la Chambre, sans doute, quelles canailles pour ne pas dire plus !

……Il se trouve que notre bon Muscadet monte un officier du 43ème, je l’aime mieux qu’à traîner un caisson, lui aussi est mieux à sa place, il est de taille à fournir un bon service. Léon et Jeanne ont emballé avec grand soin  tout ce qui concernait la sellerie, et ont tenu à ce que je te le dise. Les voitures (la bayeusaine et le petit tonneau de Maman ) seront remises en place après le départ des 2 autos de vos sœurs.

(Observation de François : "Il y avait à Vierville deux voitures: la bayeusaine, grande carriole à tout faire, et "le petit tonneau", où on pouvait être 4 au plus, très court, en bois verni, très élégant, avec lequel on devait rendre visite aux amies du coin; je pense que le collier de cheval que j'ai ici doit être celui de cet attelage, car il n'est sûrement pas fait pour des travaux de force")

….J’ai un grand courrier à répondre, j’ai flemmardé cette semaine, à part mon tricot, car je me suis payé une petite crise de foie, heureusement vite enrayée. On en aurait à moins.

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville dimanche 15 octobre 1939   (EXTRAITS)

 

Mes enfants chéris, je viens d’entendre le communiqué officiel de cette nuit que nous transmet la TSF, il est conçu à peu près dans les mêmes termes : activités de patrouilles ennemies repoussées, duels d’artillerie de part et d’autres. Et voilà tout ce que nous savons…

 

….Jean C. sorti de l’hôpital complètement remis (combien tiendra-t-il encore le brave garçon ?) a rejoint son cantonnement qui était tout près de l’hôpital.
Phil s’habitue à la dure, le pauvre gosse, avec bonne humeur, il construit avec les camarades des amorces de ponts, apprend à manier les lourds bachots des pontonniers, dort sur le ciment et au froid, mais a pu faire un saut jusqu’à Paris et se ravitailler dans les provisions laissées par maman. De tous les colis que nous lui avons envoyé je crois que celui qui lui a fait le plus plaisir est une boite contenant du beurre salé que je lui ait envoyé et qu’il a partagé avec les camarades.
Peu de nouvelles de Georges,……, la dernière lettre m’est arrivée après avoir été ouverte par l’autorité militaire.

 

… De Lapis dans sa dernière lettre aux boys prétend que dans son secteur (il doit être dans les Ardennes) il entend de temps à autre un coup de canon et que c’est cela que les communiqués appellent un duel intense d’artillerie. Il faut faire la part de son esprit sarcastique et entrain qui doit être bien précieux à ses camarades, mais il faut bien dire que tout paraît calme  «  Qu’est-ce qu’on attend ? »  dirait ton cher papa. Sans doute a-t-on des raisons péremptoires pour être ainsi l’arme au pied.   ……un mobilisé venu pour aider aux récoltes et aux battages prétend que son frère artilleur lui aurait dit que plus de 10 rangées de canons les uns derrière les autres attendent les Boches. ….

 

…Je suis seule dans la vieille maison et j’ai réintégré mes quartiers d’hiver dans le petit appartement que vous savez ; il y fait douillet, car j’ai un bon feu de bois dans la cheminée, et j’ai presque honte de ce confort dont je jouis  en pensant à ceux du front. J’ai laissé les pièces installées comme en été ; c’eut été trop triste de voir tout sous des housses, et on y pourvoira par quelques nettoyages de temps en temps… Nous ne salissons guère, Marthe et moi.

 

… Une dépêche reçue hier m’annonce que vos 2 sœurs seront ici demain avec une petite camionnette pour emporter lits, armoires, tables, chaises, fauteuils que je peux mettre à leur disposition pour meubler une autre petite maison contiguë, qu’elles viennent enfin  d’obtenir, car le gouvt. s’est décidé à renoncer à envoyer 3000 réfugiés qu’il destinait à Coutance. Avec ces 2 petites maisons, elles pourront se créer tout de même un home pour y passer les mois ou les années de la durée de la guerre. Ainsi que je vous l’ai dit  la classe de navale n’aura pas lieu à Coutances mais à Cherbourg. L’Amiral a donc dû renoncer pour cette année à la suivre ; il fera donc une hypotaupe qui le préparera bien à ce qui suivra ; il veut du reste  tenter en préparant lui-même le reste (géo et hist.) un examen en fin d’année.

 

Les 2 autres vont reprendre la taupe. Je voudrais bien que JP soit reçu à l’X en avril, il a la plus grande hâte de rejoindre l’armée, et cependant la raison veut qu’il y parte l’esprit fixé sur un avenir… bien incertain hélas ! Avant le départ de la smalah, j’ai pris le Pierrot à part, et lui ai confié toute la maisonnée «  Te voici l’aîné, c’est toi le chef, tu dois la protection aux uns, l’exemple aux autres, ce que tu feras sera fait par les cadets, tu te dois à éviter tout souci à ta mère, à ta tante suffisamment tourmentées par les évènements, tu est un homme, j’ai confiance »  Et le plus sérieusement du monde ses yeux dans les miens, il m’a répondu « Sois tranquille » Les voici donc installés là-bas et au travail.
Yves a dû passer vendredi son examen pour la 6ème, les cours commencent demain.


Les boys ont retrouvés de nombreux camarades de Janson, avec ou sans leurs familles, et même leur fameux prof de math de l’an dernier, Picarda, un as des as, qu’ils aiment beaucoup (ce n'est pas le souvenir que j'en ai..., ni celui de JP). Le pauvre Jean C. qui revenait ici pour jouir un peu de ses grands garçons, a bien des chances pour que ceux-ci se soient envolés avant son retour, ce n’est pas de chance et je comprends leurs regrets. Ils sont cependant bien courageux devant les évènements. J’ajouterai même qu’en ayant parlé longuement avec Simon, je ne lui ayant pas caché que je craignais que le service de Jean au Front ne fût écourté, s’il ne serait pas préférable qu’il reparte en Amérique pour te remplacer . Là dessus Jean C. est, paraît-il très affirmatif, il entend rester ici à faire son devoir quelqu’il soit, à l’avant ou à l’arrière, mais en France . Qui l’en blâmerait ? J’ai écrit à Hébert comme tu le désirai mon Jean, lui disant l’offre affectueuse de votre maison mais, ainsi que je te l’ai déjà écrit, je serais étonnée qu’on le fasse partir, il est bien vieilli. C’est dommage. Bien sûr, je lui ai demandé de garder pour lui ce que je lui écrivais. D’aucuns pourraient en prendre ombrage. Je suis bien aise que tu aies obtenu de pouvoir rester à mettre tes affaires en ordre, mais de plus je me demande par quel bateau on ferait venir les réservistes ? Aucun bateau neutre ne vous chargerait, et je ne sache pas que nos paquebots français soient occupés vers vous. On prétend que le Massilia cependant a été refusé par  la Marine étant donné son état de vétusté. Triste !

 

… rien de nouveau ici, l’automne s’avance doucement…. On ramasse les dernières poires. J’ai pu faire des heureux avec tous ces fruits, sans compter tous ceux qui ont régalés vos neveux. Quel dommage que vos 2 petits ne soient pas là pour en prendre leur part ; Il a fallu ajouter une classe, qui se fait à la Mairie,  pour les petits des familles réfugiées dans les villas. J’ai vu quelques réfugiés dont l’allocation se fait attendre. Nous n’y pouvons rien. Je ne suppose pas que les caisses de l’Etat regorgent de réserves, et cependant que de dépenses de tous côtés. J’aide tant que je peux, en réservant cependant la plus grande part pour notre petit village. J’ai vu Dubois hier et dois voir Mlle Huet ces jours-ci ; tous remplissent leurs devoirs de maire et de secrétaire avec une bonne humeur admirable. On n’imagine pas le flot de paperasses dont ils sont surchargés, et le brave Dubois est toujours prêt à donner la main au battage des grains, aux labours qui devraient être faits dans les fermes dont les hommes sont partis. Braves gens que ceux-là qui font leur guerre eux aussi. Je crois que, le budget de notre cantine bien bas, vos 500F aideront bien, je vous en remercie d’avance pour eux.

 

Je crois bien d’être privée de 11.000F de rente que les cousins de Bousquet m’ont fait prendre en plan Young, c’est un trou à ma bourse, mais ici je vivrai sans frais, j’ai malheureusement mon appartement à Paris et j’envisage si la situation se prolongeait, de résilier mon bail et de mettre mes meubles en garde-meuble en attendant. Je ne suis pas la seule à me préoccuper de ce fameux budget, Germaine Parmentier est venue et m’en a dit autant pour ses parents.....

Madame Guignard dont mari et fils sont au front est venue vivre ici avec sa belle-mère et parle de travailler…..

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville samedi 21 octobre 1939   (EXTRAITS)

 

… j’ai vu hier vos 2 sœurs retour de Caen, en auto, où elles avaient accompagné Mich qui est sorti vainqueur de l’épreuve (?? peut-être le complément bac philo ??). Il était radieux et nous aussi, voici donc nos gars débarrassés de leur bachot…à la prochaine fournée ! cad les 2 vôtres et Yves qui s’en est bien tiré de son passage en 6ème. Il n’avait pas l’âge et je suis bien sûre qu’à Paris on eût tiqué là dessus, mais dans le désordre qui règne pour l’installation des lycées à Coutances, on n’y a pas fait attention en l’inscrivant. Il a tout le temps de perdre une année, en suivant si besoin est.

 

Bonnes nouvelles de Georges qui fait la navette entre  Bizerte et Sfax, mais ne souffle pas mot de ce qu’il y fait ; il a pris un petit meublé et prend ses repas à l’hôtel.

Notre Phil est plein d’humour et d’appétit. On peut lui envoyer sans crainte des colis pour varier l’ordinaire. Il est toujours à Poissy et commence à fabriquer des ponts, là où Henri II d’Angleterre passa la Seine après avoir débarqué à La Hougue et mis le pays à feu et à sang ! L’histoire suit et se renouvelle, hélas avec la même dureté de mœurs et de moyens. Nous n’avons guère changé, surtout ces sacrés Boches toujours prêts au carnage….. On a bien cru que c’était la grosse offensive mardi 16, et puis tout s’est calmé….

 

… Piprel remplit sa tâche admirablement, il manque à ces petits  leurs papas et leurs mamans !… une grosse camionnette a apporté de Paris, pour eux, des vêtements chauds. J’ai vu les institutrices et aussi not’ maire, le budget de la commune ne permettra pas d’ouvrir la cantine scolaire cet hiver. Beaucoup de ceux qui en étaient les clients ont des parents qui ne sont pas partis. On les aidera avec des bons de pains et de viande ; votre argent servira à cela. J’en garde la disposition ; Les allocations sont versées avec beaucoup plus de parcimonie qu’en 1914 ; non sans raison, il y a eu de tels abus ! Les enfants touchent toujours, mais les mères dont beaucoup sont cultivatrices ne touchent rien. En général les pères de 4, 5 ou 6 enfants restent à l’arrière. C’est ainsi que Guy Jenny  qui ne craint pourtant pas sa peine reste à la DCA à Paris et fait partie des patrouilles qui parcourent Paris dans la nuit. On veut éviter les cambriolages dans les rues désertes, quoique cependant Paris se repeuple petit à petit…. On a dû rouvrir les lycées, mais toutes les préparations aux grandes écoles sont éparpillées partout. Cela explique la pagaye qui règne à leur organisation, sans qu’il y soit la faute des proviseurs ou des prof qui sont submergés. A Coutances, aucun cours sérieux n’a encore été fait à ces grands garçons dont la plupart sont installés chez l’habitant. Le proviseur qui paraît être un homme de cœur a procuré à chaque spécialité une chambre où ils sont maîtres de faire ce qu’ils veulent : fumer, écrire, chanter, et même de décorer à leur guise. Inutile de dire que JP s’est déjà distingué avec des dessins d’avion et de bateau.

 

… il paraît que ce que la vieille maison et ses réserves ont pu fournir leur a permis de s’installer à peu près convenablement, mais ces vieilles maisons de provinces françaises manquent hélas du plus élémentaire confort ; l’eau est au bout du jardin et les WC aussi. Voilà qui ne me conviendrait guère….J’ai, pour tranquilliser tous mes enfants et aussi la brave Tatou, qui pourrait en avoir besoin, voulu faire la connaissance de la doctoresse qui remplace le Dr. Lehoux. Elle est charmante, un peu jeunette, elle m’a auscultée, et me trouve en bon état actuellement si ce n’est ce cœur un peu usé comme il sied  à mon âge et l’anémie que Lehoux a soigné avec vigueur. Je suis toujours sous traitement de piqûres et de drogues énergiques et j’avale tous les jours ½ pinte de sang de bœuf frais. Avec cela nous passerons l’hiver…

… Nous récoltons les dernières poires par pannetées, qui font des heureux à Coutances.

( Observation de François : Les pannetées étaient des grands paniers d'osier (au moins 50cm de haut et de diamètre dans lesquels on recevait des légumes et des fruits, même avant la guerre; ils arrivaient à la petite gare de marchandises, juste au dessous de l'appartement de l'avenue de Lamballe.)

 

…. Jean C. écrit à Simon qu’il ne fait rien, absolument rien, ainsi que tout son régiment depuis qu’il est parti, l’arrière regorge de troupes, les casernes aussi ; un camarade de JP qui voulait s’engager a été prié de remettre cela à un peu plus tard. Cela a consolé JP tant on a de volontaires à former d’abord. Donc Jean C. me charge de te dire, mon Jean, surtout de ne pas bouger d’où tu es, tu y rends d’autres services. Une lettre qu’il a reçu de Gilbert lui dit que si tu tiens à revenir, il n’a que Drillon à envoyer. J.C. déclare que ce serait un désastre. Il est possible que plus tard on ait besoin de vos réserves, il sera temps de venir alors. Je te tricote un bon cache-nez, n’oublie pas d’apporter  ton chandail et les chaussettes de laine que Simon t’a tricoté l’an dernier, elle t’en fera une autre paire. Toutes les femmes tricotent en France ; au lycée de Coutances toutes les élèves sont occupées pour les soldats. C’est encore une façon de penser à eux. Notre Bison excelle dans tous ces travaux féminins, elle est aussi très maternelle avec le cousin Yves à qui elle donne volontiers des explications pour les devoirs. Elle a bien changé, c’est une grande fille maintenant. Une lettre que je recevais d’elle hier en réponse à une carte que je lui avais envoyée où je lui disais «  la vieille maison  est trop grande, trop vide et puis je ne peux plus vous gronder » Elle me répond donc « Tu nous manques bien… nous aimons être grondés ! »

 

Dimanche 22 octobre 1939 …. Je viens de recevoir une lettre du 14 de B.A. ….. cette insistance de bronchite de JP  est ennuyeuse, il faudrait tâcher de faire disparaître cela, l’avenir en dépend, plus que jamais vos fils auront besoin de travailler …. donc de se bien porter. Voici donc les réservistes partis ; je comprends la dureté de séparation de ces jeunes ménages et j’aimerais savoir que Mme C. (Cerisier, Capt ??, Canone??) ait pu partir avec son mari. Il ne peut être question qu’elle reste à Rosario avec l’inquiétude qu’elle aurait. ….Tous les cœurs se serrent, et les vieux cœurs ne s’en trouvent pas mieux.

….Jusqu’ici aucun de nos petits soldats de la contrée n’est signalé blessé ou mort, à part 2 garçons d’Asnières, qui servaient d’agents de liaison sur motocyclette, se sont écrasé contre un arbre.

 

… Dessus n’est définitivement pas parti pour Toulon où il semblait que l’arsenal ne pourrait pas se passer de lui. Il est mobilisé à Paris, en uniforme et se trouve dans les services de Dautry, dont on utilise l’allant à l’Armement ; cela lui permet encore de s’occuper de la CPDE. Sa femme et ses enfants se sont installés, tant bien que mal, et plutôt mal que bien à Epône près de St-Germain en Laye, après avoir (je le crains) bien embarrassé  des amis chez lesquels ils étaient installés depuis les 1ers jours de septembre. Les vieux Dessus fixés à Crillon ont reculé devant toute la smalah. Nicole Le Mée suit 2 fois par semaine des cours à la Sorbonne.

 

…..Je me demande quelle année de travail vont pouvoir fournir nos boys à Coutances. Il faudrait pourtant bien que JP enlève son examen. Il est vrai que sa classe ne sera pas appelée avant sept 40, le 2ème contingent de 39 ne sera appelé qu’en avril 40. Je vois que Jean-Louis n’attendra pas sa classe pour se mettre à l’œuvre. J’aurai bien besoin de lui ici pour organiser les pompiers, dis-le lui…

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville samedi 28 octobre 1939   (EXTRAITS)

 

Mon Jean, j’ai reçu ta lettre du 14 octobre le dimanche 22….. Tu m’écrivait de Buenos-Aires, mais je te sentait tout retourné par le départ de tes collaborateurs, de vos amis que tu aurait voulu  accompagner si l’on ne t’avait pas dicté un autre devoir. Comme je te comprends mon Jean ! ….

 

….Une bonne lettre de Mme Godard – toujours à la Mine -  me dit en me parlant de toi « Dites-lu bien de rester où est sa tâche ; Pierre est au Mans, inactif sous-lieutenant d’artillerie depuis le 1er sept, Louis, qui n’avait rien fait non plus, vient d’être renvoyé pour 2 mois à sa sucrerie, où il doit aussi faire du sucre, parce que c’est sa tâche ».  Le mari d’Odette Bligny est dans le même cas ; en sommes seule l’armée active – officiers et soldats -  sont en action, encore a-t-on pu  envoyer une partie de celle-ci à l’arrière pour se reposer.

 

…. Jean C.  est au repos aussi avec son régiment, à Arcis-sur-Aube et il avait fait signe à sa femme de venir le voir, mais malgré tous les papiers qu’elle a pu fournir, elle n’a jamais pu dépasser Paris. L’autorisation n’est donnée que dans des cas graves. Elle est revenue bredouille la pauvre fille, bien déçue. Il ne reste plus qu’à attendre les permissions que Daladier promet à tous d’ici peu. Il faut éviter ce qu’en 1914 on a fait en retenant sous les armes les soldats qui sont restés plus d’un an sans revenir chez eux. La situation était du reste bien différente…. maintenant le mur de la ligne Maginot soutenu par nos chars et nos canons oppose …… une barrière infranchissable.

Les communiqués ne donnent que peu de détails, car l’activité est réduite à peu de choses. Il doit cependant y avoir des victimes, mais jusqu’à présent notre petit coin est indemne. Les classes 1909 et 1910 (des hommes âgés de 49 et 50 ans) viennent d’être démobilisées….

…. Vraiment on se demande ce que pense et nous réserve ce fou d’Hitler. On s’attendait paraît-il cette semaine à une forte attaque entre Sambre et Moselle, puis au passage de  centaines de chars Boches par la Hollande. ..

 

…. A Paris, il faut bien le dire, on rentre peu à peu puisque jusqu’à présent les bombes allemandes, sans doute par crainte de représailles, n’ont pas paru sur l’Ile-de-France.

… de Phil, bonnes nouvelles également, il est toujours de bonne humeur ; la Seine monte, monte et il est question de les envoyer à Rochefort s/mer. Il prépare les EOR bien entendu, ils sont entraînés, journellement même, à des marches de 15 à 20 km ; car il est question que le génie, porté en temps de paix, suive l’infanterie.

…. On entraîne aussi nos boys, à Coutances 1h chaque jour – PMS -  et 5h consécutives le jeudi. Cela ne leur fera pas de mal, mais je me demande comment cela va cadrer avec la préparation intensive qui les attend pour les études. Ils ont heureusement  pris ici des réserves de bonne santé et le menu de la maison maternelle ne manquera pas de bifteck, mais je plains les pauvres garçons mis en pension ; malgré la meilleure volonté du monde, je doute que cela suffise. Les boys ont retrouvé des camarades de Janson et même de Kayser,

 (Observations de François : « Les camarades du cours Kayser dont tu parles (15 et 28/10/39) sont: Stolz, qui était à Coutances, et que tu as connu à EDF; et François de Lapisse de la Cropte de la Motte de Sainte Hélène, que l'état major du cours a tenté vainement d'appeler monsieur de la Motte (et qui s'est résigné à l'appeler comme tout le monde l'appelait, par son seul premier nom !), camarade très intelligent, très agréable, très chahuteur, ce qui ne l'a pas empêché d'avoir une situation très convenable dans les champagnes Taitinger.
Toujours dans les mêmes lettres, Nany se trompe quand elle dit que Picardat était à Coutances, il était quelque part sur la côte normande, à l'est de Caen; le prof. de maths était Chatry, de Lille, comme tous les autres profs. Par ailleurs, il y avait bien des cours de dessin graphique industriel, puisque, grâce à cela, j'ai eu dans cette matière à l'écrit de Centrale une note de 20/20 (à gros coefficient), qui explique, avec l'absence d'oral, mon classement au concours! »

 mais les études sont encore mal organisées, le dessin graphique et de bosse, faute de professeurs sera supprimé du programme, idem par conséquent aux examens. Les 2 petits suivent très bien leur classe. J’attends du reste, avec quelle impatience ! leur visite demain. Il n’y a que 65 km, 1h1/4 avec la 402. cela rompra ma solitude, aggravée cette semaine par un ouragan qui dure depuis 4 jours. Impossible que je mette le nez dehors. ……. Le vent a fait tomber les dernières poires et cela m’a permis de faire des heureux. Une colonie de petits tchèques en a eu sa part……

 

La foudre est tombée  hier soir avec un bruit effroyable sur  le paratonnerre de la tour de l’évêque (il faut dire cela à mes petits) ne causant aucun dégât, même pas celui, toujours à craindre, de souder le paratonnerre. Mais est-cela ? mon poste de TSF est muet depuis lors, et je le regrette bien car les nouvelles données 3 fois par jour et la très bonne musique m’aidaient à passer les heures en tricotant. Je n’avais pas eu le temps de fermer le compteur, car cela a été soudain, surprenant toute la maison et affolant la Tatou. Les grosses rafales de vent ont haché comme chair à pâté la bordure d’hortensias qui entoure le devant de la maison et qui avait encore de belles boules roses dont je me promettais de garnir la tombe de votre cher père à la Toussaint. J’ai heureusement des chrysanthèmes. J’ai pu aller jeudi jusque là, et il y avait longtemps que cela ne m’était pas arrivé, mais le sang de bœuf que j’absorbe chaque jour depuis tantôt 1 moi ½ commence à faire son effet ;

… Simone m’écrit avoir vu Gaby qui est confiné dans un bureau au ministère de l’armement. Je ne suppose pas que son installation ressemble à son bureau de la rue de Vienne !

 

Dimanche matin 29/10,  et me voici avant que le facteur n’arrive et m’apporte, (le courrier était donc porté le dimanche, je ne m’en souvenait pas) je l’espère du moins, la chère lettre….  Depuis hier soir, j’ai trouvé un médecin pour mon poste, et je n’en suis pas fâchée. En l’espèce c’est le fils de Gambier qui a été envoyé avec d’autres soldats comme garde-côtes. Il est donc venu fort aimablement et a trouvé qu’un plomb avait été fondu, peu de choses donc, il rentrait de garde et avait trouvé sur la plage le corps d’un noyé. D’où vient-il ce pauvre corps ? Quelque victime des Boches peut-être, dont on un gros submersible  s’est échoué près de Douvres ; une épave où l’on a trouvé 60 cadavres. Que tout cela est triste ! La mer rejette dans sa fureur, car la tempête continue, des tas d’épaves qui viennent on ne sait d’où.

….Au revoir tous mes chèris, je vous embrasse bien tendrement, votre Nany.

Le bonjour de nos braves gens

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