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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario en septembre 1939   

 

Vierville - Vendredi 1er Sept 1939   (EXTRAITS)

 

… tout le pays est l’arme au poing ; le village se vide des tous les hommes disponibles depuis quelques jours ; il ne restera plus bientôt que les tout jeunes et les vieux.

Notre Phil part au 1er coup de gong de la mobil. génér.    En fait celle-ci existe sans que le mot ait été prononcé. On évacue Paris de tous les petits, nous avons reçu et installé hier dans les petits hôtels que vous savez 50 tout petits entre 2 et 5 ans accompagnés de femmes de service et d’institutrices  que des gens de bonne volonté (dont vos 2 beaux-frères) sont allés chercher à la gare de Bayeux. Il y avait là tout un train arrivé avec mille enfants à répartir dans l’arrdt. de Bayeux. Tout s’est passé dans le plus grand ordre, les petits ayant leur nom, leur destination, leur adresse inscrits sur une plaque métallique et attachée au cou . J’avais reçu le matin la visite d’une déléguée de la Croix-Rouge et mes 2 filles s’étaient mises à sa disposition pour l’aider à recevoir, à caser tout ce petit monde. Notre  brave Dubois avait du reste mis beaucoup d’activité à organiser lits et chambres, et dès hier soir tout ce petit monde dormait paisiblement après avoir été se promener sur le « beau sable » et vu « la grande Seine » ; Ce sont tous des petits du 4ème Arrdt – pas riches ! – A leur âge il sera facile de les consoler de l’absence de leur maman qu’ils ne réclameront plus dans 2 jours. Quelques uns qui paraissaient ravis de se trouver dans les autos de vos beaux-frères prenaient cela pour une partie de plaisir, il y en avait un même qui incitait Jean Cordelle à aller plus vite et à dépasser l’auto précédente. On reconnaît bien là le petit poulbot ! Nous en aurons d’autres, toutes les maisons vides sont réquisitionnées ici, tant pour les enfants que pour les habitants évacués. Strasbourg l’est en partie, et nous avons ici des Messins venus pour leur propre compte, quand il était encore facile de voyager.

 

Mme Cordelle (Bonne-maman)qui avait rejoint Paris est venue nous retrouver ici ; le gouvernement invite par TSF plusieurs fois par jour à ne pas rester dans la capitale ; Jean C. malgré ses visites réitérées à la gendarmerie de Trévières et  une lettre recommandée à son bureau de recrutement ne sait toujours rien de sa destination.

Et toi, mon Jean, as-tu quelque chose de nouveau pour le délai qui te serai accordé ? Le cas échéant ma chère Maine que comptez vous faire ? Revenir ? Très probablement vous installer près de vos parents ? ou près de moi ? Vous savez que ma maison vous est toujours ouverte, elle est vôtre…

 

… notre vie n’est faite que des inquiétudes de tous ; il y a ici plusieurs jeunes mamans que les maris ont dû quitter ; j’en ai vu 2 qui se trouvent sans le sou ; je les ai renvoyées avec un viatique qui leur permettra d’envoyer quelques mandats au papa parti la bourse vide. Je reste en communication avec le brave Dubois, qui peut me signaler les misères et la charmante Huet (l’institutrice) revenue de ses vacances écourtées pour tenir sa place ici, c’est une brave fille.

Le fils de Jeanne (Jeanne de Léon, il faisait son service militaire) écrit de Maubeuge qu’ils sont prêts à partir et que cela ne tardera guère. La pauvre maman pleure silencieusement.

 

Votre aînée n’en fait pas autant et refrène son chagrin, il n’est qu’intérieur – comme le nôtre -  Et cela se voit à ses joues qui sont toutes pâlies contre son habitude. Heureusement Georges est encore là, nous formons bloc !  et malgré tout l’on s’étaie.

 

Vos sœurs n’ont pas fait les visites qu’elles se proposaient de faire chez nos amis des environs. Le thé de M.T. de  Bournonville a été décommandé. Personne n’a le cœur d’aller bavarder en mangeant des petits gâteaux. Les Papar (familièrement les Parmentier) s’installent ici, Emile est parti mobilisé,

 

mon Docteur (Lehoux, à Trévières) doit être parti également, il est venu me voir et m’a ordonné tout un régime pour 2 mois de  piqûres et d’ampoules. Je suis certainement plus forte, mais il faut bien avouer que les circonstances actuelles ne sont pas faites pour les cœurs comme le mien ; c’est une jeune Doctoresse choisie par Lehoux qui viendra le remplacer à Trévières . Il en dit beaucoup de bien. Je regrette son départ, il est jeune et possède une énergie que le bon Dr Artaud (le Dr de Paris) n’a plus….

 

….Mme Godard est à La Mine avec ses jumelles, Annette et une partie de ses petits-enfants ; Louis et Pierre (qui habitaient à Anvers- ??-) sont mobilisés….

 

… Dupuis est mobilisé à la Banque de France dans l’Isère, ses 2 gendres sont mobilisés (Guy Jenny) ou retenus comme tel à leur usine (André Liébaut chez Babcock), etc, etc, toute la France est sur le pied de guerre…

… vous ai-je dit que Colette Dessus a dû être évacuée chez des amis de St-Germain en ambulance, le baby (Benjamin) et une garde. Crillon où se trouvent chez les vieux Dessus les 2 autres petites (Aline et Pascale) avec une nurse ayant été considéré trop loin (125km). Gaby doit rejoindre Toulon le 2ème jour de la mobilisation, a tenu, avec raison à mettre sa femme et « Benjamin » à l’abri. Paris nous dit Madame Cordelle  est très calme et notre quartier presque vide de femmes et d’enfants. C’est mieux ainsi. Naturellement jusqu’à nouvel ordre nous restons ici. Georges est en congé jusqu’au 17 et ira au Blanc (lieu de repli du siège de Hersent) probablement. Ses 2 fils (Phil parti, l’autre engagé) Suzon croit l’y rejoindre avec sa fille.
Simon verra un peu plus tard  où mettre ses fils : Evreux, St-Brieuc ? Attendons, espérons et prions.

 

 

Le bateau est enfin terminé, magnifique, le mot n’est pas trop fort, et il a été construit avec tous les soins désirables. On a passé un certain enduit « bouche pores » qui rend la toile bien étanche et là dessus passé 2 couches d’une certaine peinture « a proposito » . Je ne sais où en sont les fonds, les parents ont bouché des trous, les mamans ont fait une voile sur le modèle de celle qui est à l’autre canoë. Aussi ce matin à 5h, à cause de la marée, ils sont allés cueillir un plat de fameuses moules sur les gros rochers de la Percée. On est heureux de les voir profiter encore de la vie. J’avais imaginé un baptême sensa, il ne peut en être question, mais hier soir avant de mettre le bateau à l’eau, nous l’avons baptisé avec de l’eau bénite en prononçant les paroles sacramentelles.

                                                                                                        

Même jour 15h, ma lettre interrompue par le déjeuner l’a été aussi par le décret de mobilisation générale. C’est donc la guerre…Demain Phil nous quitte et sans doute Jean Cordelle. Je n’ai pas besoin de vous dire ce que nous ressentons tous….

 

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville vendredi 7 septembre 1939   (EXTRAITS)

 

Mes enfants chéris,  je suis prévenue que le courrier avion est supprimé, il ne reste donc que les bateaux lesquels partiront… et arriveront on ne sait plus quand. Je suis sans nouvelles de vous, et cela m’est bien pénible ; une lettre d’Hébert à Jean Cordelle nous a apporté cependant la copie d’un télégramme que tu avais envoyé à la rue de Londres pour ta situation militaire, mon Jean….

 

…..Jean C. est parti depuis samedi matin 2 septembre pour son ancien régiment à Tours. Il travaille à former avec d’autres, un régiment de radiotélégraphistes. Il est donc là pour une dizaine de jours ; il a télégraphié à Simon  de l’aller voir si possible avant le milieu de la semaine prochaine avec Fr. et Mich. en se servant de leur auto qu’ils avaient amenée flambant neuve et qui n’est pas encore réquisitionnée ; (celle de Georges non plus) il y a environ 300km d’ici avec de bonnes routes, Simon et les boys conduiront cela fort bien, ils partiront demain matin vers 7h1/2 et devront être là-bas dans l’après midi. Ce seront là qq jours précieux pour eux tous…. Vivre au jour le jour…

 

…..Phil est là, n’ayant pas encore reçu aucun appel, et malgré la lettre recommandée écrite au bureau de recrutement selon les conseils de la gendarmerie de Trévières….

 

……La mobilisation s’est terminée hier dans le plus grand calme, les hommes sont partis sans une récrimination, les femmes ont retenus leurs larmes.

 

Vos sœurs sont bien courageuses ; toutes ensemble – y compris Madame Cordelle - …. Nous travaillons et tricotons à force pour tous les petiots qui sont ici. Samedi vos sœurs ont été aider à installer 80 petiots évacués de Paris. Piprel leur avait préparé chambres et lits, il les nourrit pour une somme qui ne lui permet pas de s’enrichir et déjà ces petits ont meilleure mine, leurs éclats de rire  font plaisir à entendre ; Ce sont des enfants du 4ème (Bastille) – tous pauvres- , il a fallu en reconduire qq uns à l’hôpital de Bayeux, Georges est la complaisance même, et son auto a déjà rendu bien des services. Nous attendons 80 femmes et enfants demain, évacués de Vincennes, Legallois, Pignolet, Merlin ont été réquisitionnés pour eux, le 2ème seul consent à les nourrir, les autres donnent le logement. Les femmes s’arrangeront avec des vivres que fournira le village, en attendant les allocations qui seront distribuées à la fin du mois.

Mlle Huet s’emploie le plus intelligemment du monde et avec un dévouement inaltérable à contenter tout le monde et son père ce qui est bien difficile. Notre maire  est parti lui aussi…et notre brave Muscadet (le cheval) que Jean-Pierre a été conduire hier matin à Trévières d’où il a été dirigé immédiatement en troupe vers Caen . Je le regrette, mais qu’est ce que cela à côté du sacrifice de tant de mères, de tant de femmes ! …..

 

…..  Peu ou point de nouvelles du front français et cela « a proposito »  les journaux sont censurés impitoyablement, ; et nous ne sommes vraiment au courant… de ce que l’on veut bien nous dire que par la TSF qui nous donne  les communiqués officilels plusieurs fois par jour…..

 

……L’on m’a dit que des trains de blessés sont arrivés hier dans les stations élégantes de la côte, c’est possible, j’en ai caché la nouvelle à mes filles, à notre brave Jeanne et à Léon dont le fils est maintenant dans l’artillerie lourde, on ne sait où ; car défense est faite de le dire ; il a un excellent moral du reste le brave petit, ils sauront bien assez tôt que les chairs saignent et souffrent  . Il nous faut à tous garder le sang-froid et le courage. J’ai peur que dans les villas de la plage on soit moins résigné.  La bonne Germaine Parmentier qui est venue me voir hier m’a fait une description qui m’a déçue. Toutes les villas sont à peu près occupées, et de ce fait on a réglé sévèrement (même dans le village) les éclairages du soir. Notre vieille maison est facile à masquer, dès la nuit c’est le noir le plus complet. Il s’agit de ne pas donner aucune indication aux Boches, déjà on aperçoit longeant la côte les gros cargos, et le sémaphore est peuplé de mathurins ; alors que tous les pêcheurs de Grandcamp ont presque tous repris leurs sacs pour aller s’embarquer sur nos bateaux, il reste les tout vieux  et les trop jeunes qui ont repris les petites barques pour aller pêcher et aider ainsi aux familles des fils qui sont partis ;

 

Nous ne sommes du reste pas rationnés pour un sou, la nourriture ne nous est pas mesurée, ce qui permet de rassasier nos boys dont l’appétit s’aiguise à l’air du large. Le beurre a diminué sensiblement, les envois sur Paris étant en partie arrêtés, en partie seulement car les trains peuvent emmener les civils jusqu’à impossibilité.

 

Denise de M.(de Mons, Collières ??) est parti pour tenir la clinique d’Orsay, son mari est mobilisé et son fils (Gérald ?) est… on ne sait où, qui apprend à voler, tous bien portant heureusement. ….C’est Georges  qui les a tous emmenés au train, armes et bagages. Il fait un temps splendide…..

 

…J’ai reçu ce matin une lettre de la légation Tchécoslovaque me demandant si besoin était, je ne refuserai pas mes conseils et une aide à la femme du secrétaire, envoyée ici avec une dizaine d’enfants dont les pères se sont engagés pour combattre le Boche. Bien sûr !

 

…Mon jardin est toujours beau, on cueille des poires, j’en enverrai en panier demain aux petits de la plage….

 

J’ai écrit à tous nos amis, y compris bien entendu à votre maman, ma petite Maine… aucune réponse. Toutes les lettres arrivent au compte-goutte…

 

Gaby Dessus  a rejoint Toulon, sa femme et ses filles sont à Crillon.
Emile Parmentier est toujours à Brétigny sur Orge, à cause de ses yeux m’a répété Germaine hier soir. Marcel P. est dans un hôpital en Savoie. Le Dr P. et Mme sont paraît-il très frappés ; c’est mal. Cheer up ! Je crois en nous.

 

Que devenez vous mes 4 chéris ?  … Que pensez-vous faire ? …. J’ai bien hâte de vous lire.

Le bureau Hersent est au Blanc où doivent se trouver Hébert et Bénézeth. Georges s’est immédiatement offert, on lui a répondu que pour le moment tout était en attente. Il voudrait bien jusqu’au bout profiter de son Phil, tant qu’il est encore à la maison. Pour Jean-Pierre, les gens compétents conseillent d’attendre…..

 

 

……On dit (officiel), que des avions boches ont été signalés sur Bourges, Poitiers, Le Havre, aucun dégâts. La Royal Air Force a bombardé l’escadre allemande et 30 avions polonais Berlin. Les Boches connaîtront-ils les horreurs de la guerre ?….

 

….. A l’instant nous apprenons que Phil est désigné dans un régiment de génie à Versailles, sapeur-mineur, où il devra se trouver le 16….

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville mardi 12 septembre 1939   (EXTRAITS)

 

Mes enfants chéris, 

…… Simone est partie samedi en auto avec les 2 aînés pour Tours afin de dire au revoir à son mari dont le régiment rétabli part jeudi pour… l’inconnu. Ce sera une grosse séparation pour votre aînée, elle est très courageuse… et accepte cette séparation avec une force toute chrétienne. Que Dieu les protège tous. Je pense que les voyageurs seront ici jeudi, leur voyage aller s’est très bien effectué dans leur belle et bonne voiture, et les 2 boys conduisent maintenant comme père et mère. (je viens de lire ce matin que le permis de conduire sera accordé à partir de 16 ans).

 

Notre Phil devra être à son régiment du génie  samedi matin dans la ville des grands rois mais il en a pour 2 mois sans doute pour faire un soldat et nous espérons le revoir. Simon part avec Georges vendredi pour le conduire, je devine tout ce que cela aura de déchirant ; malgré le courage et la volonté de tous pour tenir et mettre enfin la bête enragée à l’épieu ! Georges ramènera sa femme ici et filera pour Le Blanc où les bureaux sont installés ; sans doute aura-t-il de temps à autres qq mission à remplir comme votre cher père dans la guerre de 1914.

 

Puis il va falloir s’organiser pour nos grands garçons dont les études ne peuvent être négligées. Il est recommandé aux familles de ne pas revenir à Paris pour cela……   aussi a-t-on installé un peu partout des centres de préparation aux grandes écoles. Simone rève de s’installer à Caen, à Rouen, plus près d’ici ; pour pouvoir si possible ne pas m’abandonner tout à fait (Mme Cordelle s’installera avec elle) .

 

Quant à Suzon il est probable qu’elle s’installe en meublé à Poitiers. Après mûre réflexion et conseil de famille, on a décidé Jean-Pierre à tenter en avril prochain (date fixée pour les examens des grandes écoles) l’examen de l’X et de Centrale. Il a toutes les chances d’y réussir ; et partirait aussitôt pour l’armée ; mais son avenir  ( et il faut y penser malgré tout l’aléa de la situation) serait en sorte fixé, toute autre chose étant à la fin de la guerre si on en revient ! d’entrer de plein pied dans une école, au lieu de s’y préparer.

 

Phil lui est bien décidé , à ne pas se remettre les le nez dans les math, quoiqu’il arrive !

 

Notre vie s’écoule lentement ! donc durement malgré nos doigts qui travaillent pour les soldats et les petits. Les petits nous en avons toute une horde installée chez  Piprel, dont les pères sont aux armées, ils ont déjà changé de mine. Nous avons aussi une petite colonie d’enfants tchécoslovaques dont les pères se sont engagés, et dont les mères travaillent à Paris .     ….. J’ai été les voir, ils sont sous surveillance de la femme du secrétaire de chancellerie qui les soigne et les nourrit pour 6F par jour et par tête !!….

 

 Nous ne manquons de rien ici, le beurre et tous les produits du lait ont même baissé, comme à chaque automne.
Le brave Dubois après avoir emmené les chevaux, organisé les arrivées des réfugiés, aide chez le boulanger (celui-ci est mobilisé) à faire le pain. Quel brave homme. Chacun aide le voisin de son mieux, nos grands garçons ont été offrir leurs bras, on a scrupule à les utiliser et pourtant Dieu sait s’ils le feraient de bon cœur…..

 

Dessus est encore à Paris ; sa femme avec le dernier né Benjamin à St-Germain, les 3 filles et une nurse à Crillon, mais il va falloir faire une installation pour l’hiver, dès que Gabriel partira pour Toulon.

 

…Rien des Bousquet ni de Flondrois qui doit être de plus en plus malade….

 

…Du côté Parmentier, les 2 camarades sont partis, le Dr reste ici et s’occupe obligeamment des malades ; presque toutes les villas sont occupées par les mères, les femmes, les enfants, et les gendarmes ont fort à faire le soir pour faire clore les yeux de toutes ces fenêtres  éclairées. Il ne s’agit pas de faire signe aux Boches.

 

L’autre jour une forte canonnade au NO nous a fait supposer que celui-ci n’était pas loin. Et le ciel est parcouru  par des escadrilles de gros bombardiers qui surveillent la mer et protègent le débarquement de nos amis d’outre Manche, dont les grosses autos sillonnent  nos routes chargée de matériel et sans doute de « jams » » de ???? et de thé. Quel réconfort de sentir ces braves garçons et leur cavalerie de St-Georges à côté de nous.
J’ai grande envie d’écrire à mon Commodore de Vierville qui peut-être rôde avec son appareil par chez nous que sa vieille maison est prête à l’accueillir dans ses moments de repos….

 

Il fait beau, trop beau presque, les fleurs sont trop brillantes, nous cueillons des poires et nos petits réfugiés en ont déjà profité.

 

Je ne sais plus si je vous ai dit…..que mon cheval me sera payé 6600F, cela m’aidera à payer mon loyer, les impôts et comblera un peu le trou du Plan Young, sur lequel je ne pourrai plus compter…A la grâce de Dieu ! comme c’est peu de chose……

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, samedi 16 septembre 1939   (EXTRAITS)

 

Enfin, mes enfants chéris,  j’ai de vos nouvelles….
……Si ton cher père avait été là il aurait dit « c’est bien ! » je te le dis pour lui mon fils chéri. Une fois tout ton devoir fait pour les Hersent et les intérêts Français que tu représente en Argentine tu viendras en France faire ton devoir de Français et d’officier. Chacun à sa place, il le faut pour notre cher pays que depuis trop longtemps les Boches bernent. Mon vieux sang d’alsacienne se révolte une  fois de plus, et sans doute avec lui celui que m’ont cédé ceux qui m’ont précédée, et dont je viens. Entre nous et ces gens là, c’est une haine séculaire !

 

……… Les hommes sont partis, sont remplacés dans nos fermes par les vieux, les femmes et les jeunes. Michel est aujourd’hui occupé à engranger chez Dubois, et lundi les 3 boys restant iront rentrer la récolte chez une petite fermière dont le mari est au front.

 

Notre Phil nous quitté hier, très courageusement, il devait être ce matin à la caserne, il est versé dans le génie, comme élève des TP. Il fera dès qu’il le pourra le peloton des aspirants. Suzon, G et même JP sont allés le conduire en auto, ils doivent ramener un bon paquet de choses nécessaires à une installation à Coutances où sont inscrits nos boys pour l’X et Navale….

 

…. Simone rentrée de Tours avant-hier avec ses 2 fils est repartie, toujours en auto, avec François pour essayer de trouver à Coutances une maison où s’installer avec ses enfants, Suzon et les 2 cadets, et Mme Cordelle. Les classes doivent recommencer le 2 sept (octobre)

 

Jean Cordelle est parti pour une destination inconnue avec son régiment de radio ; en excellent état physique et moral, avec de bons et gais camarades auxquels il ne craint pas de  donner la réplique. Que Dieu le garde. Il est sans doute à faire partie dans le duo infernal qui se joue dans l’Est. Nos avons tous confiance.

 

Pas de nouvelles du fils de Jeanne, c’est bien long, il a dû partir dès le 1er jour pour le front.

 

Georges a été sollicité par Le Blanc d’aller prendre la place de Bertard (à Bizerte ) …. Je comprends toute l’anxiété  qu’il aura de s’éloigner des siens et… de la France, mais il a à faire là-bas à des travaux pour la Défense Nationale et cela ne vaut-il pas mieux que  de rester coi dans une ville trop quiète de l’Indre. Il me semble qu’Hébert, Bénézeth et Beaujon suffisent à cette besogne. Georges Hersent  qui vit dans son château  que tu sais (Azay-le-Féron), non loin de là,  a repris les affaires en main. Les Jean Hersent sont encore à Nacqueville. Je sais que l’on s’est occupé de ton sursis temporaire, j’ai même écrit à Hébert lui demandant de me tenir au courant. Je sais aussi que l’on a demandé à ton jeune beau-frère (Jean Cordelle), par dépêche, s’il accepterai le cas échéant d’aller reprendre sa place. Il a répondu par téléphone qu’en cas d’absolue nécessité il repartirait, mais qu’il préférait sa tâche actuelle, bravo !

 

Suzon  rentrera ce soir  avec G. et JP en auto, mais dès demain G repart pour Le Blanc et sans doute pour suivre aussitôt sur sa destination.

 

Ici nous récoltons des poires, et j’ai pu en envoyer de bons paniers aux petits réfugiés et aussi aux petits tchèques ; il en part aussi dans plus d’une maison du village, et nous tricotons comme des diables , Mme Cordelle est pour cela une précieuse aide et enrichit nos provisions de lainages pour l’hiver. ; il en faudra beaucoup pour les soldats et les petits ; Il ne s’agit pas de se laisser gagner par le froid.

 

Vu personne de nos amis, Guillemette de Pierre parcourt les routes en bécane ....     ..... avec son neveu qui a 17 ans, ....

 

Celle-ci comporte en temps de guerre un grand dévouement. Dubois nous a été rendu ici, heureusement, il est à la foire et au moulin aidant tout le monde, réconfortant les apeurés – entre deux petits coups de calvados , bien entendu –

 

 Tiens ! cela m’amène à vous dire que le bouilleux s’est enfin décidé à venir (c’est un réformé) depuis deux jours mon tonneau de 1400l de gros cidre qui attendait depuis 2 ans s’est mué en 96 l de calva exquis, dit-on, et qui ne demande qu’à vieillir . On fêtera la victoire avec, pas mon Jean ?  J’en boirai… si Dieu le veut !

 

…….Je continue mes piqûres et étant donné les circonstances ma santé tient le coup ! C’est beau !……

 

…. As-tu quelqu’équipement à préparer ? Dis le moi. Jean a repris son ceinturon, naturellement…..

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, mardi 19 septembre 1939   (EXTRAITS)

 

….. Simon a été 2 fois à Coutances, Thury-Harcourt ( ? pourquoi ??), pour tâcher de louer une maison à Coutances assez grande pour eux tous ; elle a fait inscrire les 5 enfants au lycée. Celui-ci est désigné ainsi que celui du Mans pour la préparation aux gdes écoles, JP et Fr préparent l’X, Michel Navale. JP après conseil pris de bien des bords doit d’abord se présenter à l’X en avril et partir ensuite, reçu je l’espère. Il faut bien penser à faire l’avenir de tous ces jeunes… s’ils reviennent ! Mme Cordelle ira habiter Coutances avec eux ; je resterai ici où j’ai beaucoup de misères à soulager …….

 

…. Mon brave (docteur) Lehoux est parti avec le 43ème (le régiment de Cherbourg) où il est médecin………. Simone a rencontré son régiment l’autre jour sortant de Caen, en excellent ordre de marche, plein aux as de canons et de munitions, tout neuf, soldats, officiers de belle tenue, chevaux en excellent état, Vive la France !……

 

…. Les Russes sont entrés en Pologne sous prétexte d’y maintenir l’ordre, les malheureux Polonais sont écrasés entre les Boches et les Russes. Ceux-ci ont toujours été – quels qu’ils soient – des traîtres et des pleutres…..

 

…. Nos amis d’outre mer continuent à débarquer non loin d’ici ; c’est une merveille que de constater leur équipement et leur matériel. Ils s’installent sur la côte Ouest de notre presqu’île, Simon rentrée hier soir en a croisé tout le temps, et les avions nous survolent souvent. Le sémaphore est rempli de vétérans et nos douaniers ont reparu ; on veille aux Boches ; si seulement il y avait un de leurs sous-marin qui s’échoue par ici ! …

 

Nos garçons aident à la récolte, Michou a passé  toute la journée de samedi à engranger chez Dubois ; Il a tenu le coup très vaillamment malgré la tâche rude qui lui incombait.

 

….. Mr Chedal et Hélène  cherchent à louer une maison à Grandcamp. On évacue en partie leur bourgade, il n’y a plus un seul enfant…..

 

…. Flondrois est encore à la clinique, soigné par sa sœur et sa nièce, et parle enfin de quitter Paris, s’il n’avait pas été aussi entêté, il serait tranquille à Stang Ar Lin.

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, mardi 20 septembre 1939   (EXTRAITS)

 

Mes enfants chéris,

On me prévient aimablement de la poste que le courrier avion est rétabli avec vous, sans en savoir le jour, je vous écrit dès maintenant ; nos lettres sur Paris et toute la France sont fort retardées, et pour cause : contrôle et un personnel réduit aux PTT, aux convois, les lettres sont surtout réservées aux soldats, je risquerait en attendant de manquer peut-être ce bienheureux courrier.

… J’ai eu samedi 16 ta bienheureuse lettre avion du 1er mon Jean, elle répondait….

 

…Je n’ai rien de Toulon petite Maine, j’ai pourtant écrit 3 fois et j’aurais aimé vous dire que tout allait bien, parmi vos braves qui ont rejoint sans tarder la place qui leur était dévolue.

 

… Ici : Georges Chedal, appelé à remplacer Bertard pour travaux intéressant la défense nationale, part en fin de semaine pour X temps (en Tunisie), peut-être toute la durée de la guerre.

 

… Jean C. parti dès le 1er jour rejoindre son régiment de radio, est on ne sait trop où, sur le front. Il est parti avec beaucoup de calme et de courage et Simon qui a pu aller en auto avec ses 2 fils aînés lui dire au revoir quelques jours après, avant le départ de son régiment pour le front, l’a trouvé en excellent état physique et moral, aimablement entouré de bons camarades et très gai.

 

… Phil est incorporé dans un régiment de génie dans la ville des grands rois, inscrit aux EOR, il est d’un excellent moral, très entrain  et écrit des lettres pleines d’humour.

 

… vos 2 sœurs très courageuses travaillent à s’installer à Coutances, ce qui n’est pas facile, à cause de l’instruction de leurs fils. Aucune préparation aux grandes écoles ne se fera à Paris où l’on craint toujours un raid de nos brutes de l’Est. 1500 élèves sont donc envoyés au lycée de Coutances et il s’agit de loger internes et parents dans une petite ville de 5000 habitants. C’est un vrai problème ; Simon est à peu près sûre d’avoir une petite maison non meublée, mais elle fera venir ses meubles et nous compléterons ce qui manquera avec les ressources de la vieille maison.

 

Sur le conseil même d’officiers, il est préférable que JP présente l’X en avril prochain (il a ce qu’il faut pour être reçu) et parte ensuite aux armées. Si Dieu le veut il reprendra sa place sur les bancs de l’école en rentrant.
Fr. fera l’X également et Jean C. a autorisé Michel à faire Navale. Yves et Brigitte trouveront dans 2 lycées respectifs les classes qui leur conviennent. Mme Cordelle ira vivre avec eux.

 

Je resterai ici où est ma place, je me dois à bien des misères ici, quand ce ne serait qu’à ces 80 petits de 3 à 6 ans, évacués de Paris et qui sont installés chez Piprel.  Ce sont des enfants pauvres, il faudra beaucoup de lainages cet hiver ; nous tricotons à force et j’ai déjà une bonne provision d’avance.
Nous avons aussi des mobilisés dont les femmes et les petits sont restés quelques uns sans ressources, et l’allocation ne sera remise qu’à la fin du mois.

Georges, le fils de  Jeanne et de Léon a été au front dès la première heure ; il est parti très simplement et avec courage (il était en permission agricole le jour de la mobilisation) mais nous sommes sans nouvelles de lui depuis le 1er, sa pauvre maman et Léon font peine, j’ai bien du mal à les remonter.

 

…Chacun fait largement son devoir sans plainte, nos boys aident les fermières restées seules à engranger, notre maire fait le pain à l’occasion, aide aux battages, etc.. Mr. Leterrier a vu partir ses 2 fils et son gendre et reste avec 2 fermes importantes sur les bras, beaucoup de parisiens sont revenus avec les petits, occupant les villas de la plage.

Les Chedal père et fille sont en pourparlers pour  louer une maison à Grandcamp…

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, mardi 26 ( ?) septembre 1939   (EXTRAITS)

 

…. Bonnes nouvelles de Jean C. qui est dans l’Est et s’accommode tout avec une bonne humeur calme que j’admire. Notre Phil est à Poissy où il fait des classes de peloton, Georges et Suzon ont pu le voir à Versailles, il est très gai (ses lettres le confirment) malgré les punaises, le manque de lit et de couvertures et la nourriture assez mauvaise. Il vient seulement d’être habillé d’un pantalon de cheval kaki, d’une veste de hussard, de bandes molletières bleues, et d’un calot…à franges ! Il était parti avec de vieilles affaires, comme il se doit, aussi le fond de son pantalon de flanelle grise avait cédé, il arborait fièrement une pièce de drap bleu découpé dans une vieille capote qu’un camarade lui avait aidé à coudre.
Georges est en route pour Bizerte avec un bon de réquisition du ministère de la guerre car il est affecté là-bas pour des travaux importants et très secrets intéressant la DN. Il est encore à Marseille, attendant le 1er bateau soit pour Alger, Oran, Tunis, qui le mènera en Afrique. Il est parti content de se rendre utile, il est bien évident que sa nervosité était due à son manque d’activité….

 

… nous avons été sans nouvelles du fils de Jeanne, je ne savais plus comment encourager ces pauvres gens qui n’avaient rien reçu depuis le départ de leur fils. Il est indemne quelque part du côté de la Sarre où l’on se bat ferme

 

… La rentrée des classes a été reculée jusqu’au 16, heureusement les autos ne sont pas réquisitionnées et l’essence encore facultative, cela va permettre d’emporter tout leur barda et bien des choses dont la vieille maison est fournie. Simon va faire venir son mobilier qui est à Paris, mais il faut pour cela être sûre d’avoir une maison et aussi compter que le voyage du mobilier durera X temps, on n’assure aucun délai. Elles s’installeront d’ici là dans un tout petit meublé très propre qu’elles ont eu la chance de trouver, cela permettra aux boys de commencer les études dès le 1er jour.

On a bien du mal à retenir JP de s’engager ; il prétendait se faire figure d’embusqué. De tous côtés on lui conseille d’attendre quelques mois et de passer l’examen de l’X,, cela préparerait l’avenir, en qui tout de même il faut avoir confiance, il aura alors tout le temps de faire son devoir.

Georges a eu beaucoup de peine en se séparant des siens, mais n’est-ce pas le sort hélas de tous en ce moment. Il faut accepter le sacrifice avec sérénité et prier Dieu. Avant de partir, il a été au Blanc en auto, avec Suzon. Bénézeth, Hébert, Beaujon y sont avec leur famille, bien installés, mais très amoindris, tous, par les inquiétudes que nous traversons…… Marcel Hersent est à la Pyrotechnie de Bourges, Gilbert H. quelque part dans l’Est, dans un Etat-Major. Georges H. a repris la direction de la maison, qui est au ralenti bien entendu. Les Jean H. sont à Nacqueville. Je ne sais où sont les de B. (Brichambeau ?).

 

Ici nous vivons beaucoup avec nos braves gens du village ; et c’est pour cela que je resterai, ma tâche, aussi petite soit-elle, sera plus utile ici que partout ailleurs. Il est possible aussi que la vieille maison soit réquisitionnée en partie pour des réfugiés, on évacue toute l’Alsace sur le Limousin. Je ferai de mon mieux pour adoucir à ceux qui en auront besoin les tristesses de l’heure. En attendant nous tricotons avec acharnement, les journaux, la TSF réclament que toutes les femmes tricotent en pensant à l’hiver qui s’amène et sera dur pour nos soldats. Et puis nous allons recevoir 100 autres enfants évacués, je ne sais d’où,  et qui vont avoir besoin aussi de vêtements chauds… on va les installer chez  Merlin, Pignolet, etc, où ils trouveront un accueil confortable, déjà les 40 petits que nous avons depuis 1 mois ont changé de mine.

 

Presque toutes les villas de la plage sont occupées par leurs propriétaires, y compris les Parmentier ; …

 

Nous ne manquons de rien, les prix de la nourriture sont très surveillés, et nos braves gendarmes parcourent nos routes pour veiller à tout. Les convois d’anglais  continuent dans le plus bel ordre et munis de splendide matériel à parcourir nos routes, salués par nos paysans, et les avions qui sillonnent le ciel nous avertissent par leur présence continue lorsqu’un débarquement se fait non loin de chez nous. Ils surveillent de haut la mer et le Boche.  Sale engeance que ceux-là ; on sent les plus horribles mots venir aux lèvres en en parlant. Suzanne m’a dit qu’à Paris elle a assisté au recensement des Russes qui partaient pour un camp de concentration. C’est encore trop beau pour eux…

 

… ma vieille Tantine réfugiée avec sa fille et Micheline dans un petit hôtel de Montereau (S et M) m’écrit qu’elle est lasse avec cette 3ème guerre (elle avait 20 ans en 1870) la plus horrible de toutes, que n’ai-je pu partir l’an dernier pour l’éternelle paix ? m’écrit-elle.

 

… nos boys continuent à aider dans les fermes où les fermières sont restées seules. Ils sont depuis hier chez la fille de Baurens ( ?) dont le mari mobilisé exploite la ferme de Normanville, aidant à rentrer le sarrasin dans les granges. Ils le font du meilleur cœur, avec gaîté même et on les aime bien. Je pense que demain ils iront à l’Ormel où Leterrier se trouve presque seul pour a faire marcher une ferme de 100 ha, pendant que vos 2 sœurs fileront en auto sur Coutances avec un chargement et afin de savoir un peu ce que l’on va faire ? Il est question du 16 octobre pour la rentrée des classes.

je ne sais si je vous ai dit que Mme Dupuis dont le mari est mobilisé dans une succursale de la Banque de France, reste à Agon avec ses 2 enfants, à 10 km de Coutances et 2 de Coutainville où Gillette se trouve avec ses enfants, elle irait en clinique à Coutances pour avoir son 4ème. Yvonne attend son bébé en janvier, mais viendrait en Normandie pour ce moment là. Elle a tenu à retourner à Paris où son mari est mobilisé dans son usine (Babcock). Elle fait comme tout le monde et se promène avec son masque, ce qui est obligatoire, mais les alertes ne se sont pas renouvelées à Paris. On ne peut croire à tant de générosité de la part des Boches et l’on se demande ce qu’ils vont nous sortir d’imprévu.

 

… Ainsi que vous le savez Caen ne servira pas aux étudiants, toutes les facultés sont transportées ailleurs à cause des hauts-fourneaux et des poudreries qui fonctionnent à plein rendement actionnés par des mobilisés de 40 à 50 ans.

Les 2 camarades de Lapisse et Puireux de Fiennes ( ?)  engagés depuis quelques mois  se sont rencontrés sur le front, aussi enthousiastes l’un que l’autre, et nous supposons qu’un avion français qui fit hier 3 fois ostensiblement le tour de la maison monté par Gérald Collières….

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Nany à Jean et Germaine Hausermann à Rosario

 

Vierville, samedi 30 septembre 1939   (EXTRAITS)

 

Ici nous allons bien,  mais Jean C. a dû entrer à l’hôpital de Neufchâteau avec des douleurs d’estomac qui l’ont fait cruellement souffrir, il va mieux et doit sortir ces jours-ci mais avec un régime qui me paraît difficile à suivre à la place qu’il occupe actuellement… Sans doute serait-il mieux dans un service auxiliaire ou mieux encore à aller reprendre sa place à Rosario. C’est l’idée qui m’en venait en te lisant ce matin, mon Jean, Drillon ne paraît guère indiqué pour aller te remplacer, c’était bien l’avis de Jean C. également. Hébert serait bien parti, une lettre de lui reçue hier où il me parle de vos sursis (dont on ne sait encore rien) me le dit, mais ces messieurs, ajoute-t-il, le trouvent utile où il est et il s’incline, non sans regrets ! La vérité prétend Simon qui l’a vu au Blanc c’est qu’il a toute l’allure d’un vieillard, ainsi du reste que Beaujon et même Bénézeth (c’est Zézeth la plus vaillante de la colonie de la rue de Londres).

 

… Une dépêche de Georges nous avise de sa bonne arrivée à Bizerte, il va avoir à faire du bon travail.

Bonnes nouvelles de Phil qui fait ses classes aux environs de Paris, où il n’a pas chaud, dit-il. Pauvre gosse.

 

Vos sœurs ont un mal de chien pour trouver à se loger à Coutances où l’on attend 3000 réfugiés outre les 1800 étudiants et leurs familles, dans une ville de 4000 âmes. Le lycée a dû prendre 600 pensionnaires alors qu’il n’y a de place que pour 150, et tout à l’avenant. Vos sœurs ont remué ciel et terre, préfet, sous-préfet, député, maire. Partout on se heurte à un mur et pour cause, les murs ne sont pas extensibles ; elles ont fini par découvrir une toute petite maison meublée : 4 pièces, propre, où elles pourront toujours s’installer provisoirement, elles sont en pourparler pour en avoir une autre dans le même genre, non meublée, et tout près ou communiquant par le jardin ; j’ai ici assez de meubles au grenier et ailleurs pour leur permettre de s’installer  suffisamment, il ne peut être question avant X temps de faire venir le mobilier de Simon.

Les dernières nouvelles annoncent l’ouverture des classes pour le 9 octobre et le 16 pour les spéciales. Devant une telle affluence d’élèves on parle de renvoyer à Cherbourg la classe de Navale.. cela ne fera pas l’affaire  de notre futur marin, et il est de nouveau question qu’il fasse à Coutances une année d’hypotaupe. Tout cela dénote évidemment pas mal de désordre, mais le moyen de faire autrement quand tout l’effort de notre pays doit être pour l’armée et le front. JP est assez attristé de ne pouvoir se lancer tout de suite avec son aîné ; la raison réclame qu’il essaie l’X à la première occasion, il aura tout le temps ensuite de faire son devoir. Tous ceux qui sont autorisés à pouvoir le conseiller l’entretiennent dans cette idée. ; il faut aussi penser à l’avenir, au sien et à celui de la France.
Mme Jacques de Mons que j’ai vue hier me disait que son frère, nanti à 17 ans en 1914, de ses 2 bachots et devant se préparer à l’X, s’était d’un bel élan engagé dès les 1er jours. Après la guerre, il n’a pas voulu rester dans l’armée et a en vain cherché une situation civile… comme tant d’autres hélas.  Il exploite maintenant la petite propriété de sa mère, et a repris du service naturellement.

 

Notre village est très animé par tous les réfugiés et les petits que l’on nous envoie. On dit, et c’est bien possible que beaucoup des premiers  rentrent chez eux, leur installation dans certaines de nos campagnes étant bien précaire et insuffisante. Le gouvernement réclame en vain que  l’on ne rentre pas à Paris, où d’un moment à l’autre le Boche peut déclencher une offensive meurtrière qui nécessiterait une nouvelle évacuation.

 

… j’ai confiance tout de même en notre bon droit pour avoir raison de ces brutes, et en la vaillance de notre armée toujours pleine d’entrain. Les casernes regorgent de soldats réservistes à qui on a permis de venir faire les récoltes et les vendanges, ils aiment mieux cela que d’être inoccupés dans les casernes. On a renvoyé aussi des pêcheurs de Grandcamp inscrits maritimes et partis au 1er jour, mais les bateaux sont au complet, ils sont revenus pour se mettre à la pêche avec l’ordre bien entendu de se tenir à la disposition de l’autorité militaire au 1er appel.

 

Aucune restriction jusqu’à présent pour les gens de l’arrière, on dit que la carte d’essence sera instituée au1er novembre. L a facilité qu’on eu vos sœurs avec leurs autos … a bien aidé les choses, car nous n’avons plus qu’un car aller et retour sur Bayeux et les trains sont naturellement réservés aux soldats.

…. Vos sœurs sont allées faire un  petit tour  près de nos voisins bien délaissés et pour cause. Les La Heudrie ont près d’eux Monique  et leur belle-fille toutes deux attendant un baby ces jours-ci. Elles iront en clinique à Bayeux. Jacques et Jean  sont tous deux  en plein front, Michel et Hubert Tenaille sont mobilisés au Maroc, l’aîné poursuivant ses recherches de pétrole.

 

…. La nourriture reste facile ici et sans augmentation, mais il faut s’attendre un jour ou l’autre  à revoir les cartes de pain, de sucre, etc,

 

Le temps s’est bien refroidi avec les tempêtes d’équinoxe de NE que nous avons eu toute la semaine ; on fait une flambée dans le petit salon tous les soirs, et j’ai du feu dans ma grande chambre que je quitterai pour m’installer dans le petit appartement du bout lorsque Simon et Mme C. le quitteront pour Coutances, à la fin de la semaine.

…Une dépêche nous arrive  nous faisant part de la mort de Tio Mio, une lettre de sa nièce reçue ces jours-ci  (fort bien tournée)  nous avisait qu’il venait d’avoir une crise d’urémie, suivie d’une attaque de paralysie, il ne restait aucun espoir. Cette mort est une délivrance pour notre vieil ami. Sa nièce ne le quittait ni jour ni nuit depuis le 25 août, il était dans une maison de santé à Neuilly. La dépêche est signée Lagrave (le nom de la nièce) Lenail que je crois être le nom de la fille. Elles ont dû se retrouver près de son chevet de malade, et j’espère que le vieux Tio Mio qui a reconnu sa fille, il y a fort longtemps, a pensé à l’avenir de sa nièce et de sa sœur, il y avait part pour 3. Que Dieu l’ait en sa sainte garde. C’est encore un peu du passé qui s’en va, nous ne devons pas oublier l’affection qu’il nous portait à tous.

Si tu reviens dans quelques mois, mon Jean, penses-tu pouvoir emmener Maine et les petits avec toi, aucun navire neutre ne te prendra et pour cause, et tu prendrais donc un français quand il y en aura un (on dit que le Massilia a été refusé par l’Etat). Je pense que Maine, elle, pourrait prendre un neutre mais quand ? et pour où ? J’aimerai vous sentir déjà arrivés ….

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Simone à Germaine et Jean Hausermann à Rosario 

 

Samedi 30 septembre 1939

 

Mes chéris, je voulais vous écrire déjà la semaine dernière, mais Nany a dû vous dire nos courses à Coutances pour arriver à trouver un toit, c’est énervant au possible, nous avons été jusqu’au préfet, au député, enfin une vraie odyssée, tout cela pour finir avec 4 petites pièces pour 10 personnes, vous voyez cela d’ici, c’est quand même rageant quand on a tout le nécessaire ailleurs. Enfin tout cela est peu de chose. Maman vous aura dit sans doute que mon Jean vient d’avoir une forte crise d’estomac avec fièvre, il est reparti maintenant à son cantonnement, mais j’ai bien peur que cela ne recommence, que mange-t-il là-bas ? A part cela toutes les nouvelles des soldats sont bonnes, comme je pense à vous ma petite Maine ! notre Nany est un peu lasse ces jours-ci, tous ces événements ne sont pas faits pour elle. Mais dans l’ensemble elle est quand même infiniment mieux que lors de notre arrivée où elle allait de son lit à sa chaise longue . Elle circule maintenant dans le jardin et la maison, on lui sent beaucoup plus de forces ; Si cette vie d’angoisses se terminait, je suis sûre que nous tiendrions le bon bout.

 

Ma petite Maine, il est impossible de faire venir nos meubles à Coutances, vos jolis argent boliviens sont donc coincés jusqu’à la fin de la guerre, excusez moi. Voulez vous dire à Mme Cordiviola que j’ai ici sa « piedra dura », je n’ose la confier à la Poste… a-t-elle une idée ?  Et à Mlle Patrikios que je n’ose envoyer à sa vieille tante son porte-plume réservoir, j’ai peur que le couvent n’ait été évacué. Sait-elle quelque chose ?
Je pense bien à vous, qu’allez-vous faire que fait Capt ? Mme Canone reste-t-elle à Rosario ? Une lettre de Mme Cousin me dit qu’elle est installée en S et Oise et ne dit pas un mot de son mari. Merci à celui-ci de la photo de la gare, une horreur à vrai dire, mais ne lui dites pas !
Bons baisers à tous quatre, mes chers vieux, vive la France, votre Sim

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