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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 28 juillet 1939  vendredi  (EXTRAITS)

 

…………Le Belle-Isle est enfin arrivé à Bordeaux lundi à midi permettant à nos voyageurs de prendre le Bordeaux-Océan le soir, nous leur avons expédié leurs boys à Lisieux par le train de 7h du matin, ils se sont donc rencontrés un peu plus tôt, et à 10h nous avons été les cueillir à Bayeux. Je passe l’émotion du revoir, je les ai trouvés en excellente santé et Simone noire comme une moricaude (à tel point qu’hier elle était sans bas alors que je la croyais chaussée de bas « chocolat au lait »), Yves très grandi mais bien mince, Jean très en forme et presque bavard, j’ai eu avec lui des conversations sur ton compte qui m’ont fait le plus grand plaisir et  réjoui mon cœur de maman………..

 

Cette conversation avec Jean se poursuivait dans le potager où par un beau et chaud soleil une nombreuse bande s’agitait autour des groseilliers pour la cueillette des grappes dont on fera les confitures aujourd’hui : vois-tu cela d’ici ? les mains actives, les bouches aussi car c’est tentant ! et la vieille Nany qui décidément a gagné ses invalides, bien assise, ainsi que Jean C.  sur nos belles bordures de buis solides au poste. Avec Simon il ne se passe pas une heure sans que nous évoquions ensemble tous mes chéris. J’en sais maintenant des choses sur vous !!  Sur votre installation, plus que charmante, paraît-il, c’est tout juste si je ne placerais pas vos meubles ; et il me semble que tout cela est convenu (illisible ?) pour vous, pour les petits qui ont de quoi s’ébattre dans un quartier aéré et bien habité . Comme cela me paraît mieux que la grande caserne de l’avenida Pellegrini au propriétaire acariâtre, et à la maison de la rue Mendoza encaissée dans un monde de maisons et sans rien de joli……

 

………..Naturellement une lettre de « casse-noisette » (quelqu'un de chez Hersent mais qui ??) attendait Jean ici pour lui demander d’être ce matin à Paris. Jean est parti hier et a dû arriver à 20h (il est descendu chez sa mère qui nous est arrivée mercredi, bien heureuse, elle aussi……..)
Simon vous dira que le Belle-Isle a eu la queue d’un mauvais coup de vent avant d’arriver à Bordeaux, et qu’elle a eu le mal de mer pour faire ses malles (les malles de cabine). Avant de prendre le train, ils ont eu envie de revoir Grattequina et de ce fait sont arrivés avec un gros cageot de splendides artichauts. Cela arrive bien, les miens ont souffert terriblement de l’hiver, en proportion inverse des poiriers……….

 

………..Le camarade d’enfance (Yves) regrette bien les 2 amis (Jean-Paul et Jean-Louis) laissés là-bas. Je ne m’étendrai pas sur le voyage de nos américains. Simon vous dira qu’ils ont trouvé à Casa l’oncle Emile (Hausermann) et la tante à l’arrivée du bateau qui a eu lieu assez tard et est reparti dans la nuit. Affectueuse réception, mais tous les Feuillebois et la tante Alice qui habitent maintenant Casa s’étaient abstenus, tant mieux ! André (Feuillebois) s’occupe d’exportation, Maurice (Feuillebois) est marié et presque père de famille ; mais quand Sim s’est informée s’il était marié gentiment, on lui a répondu assez vaguement et même sans aucun entrain. Il habite toujours à Sidi Aggouch.

 

…………Nos boys construisent avec beaucoup d’adresse et de soin un nouveau canoë dont ils ont acheté les plans à Paris. Le chantier est installé près du pigeonnier et je suis avec intérêt la marche de leur travail. On peut dire qu’ils s’en sont tirés tout seuls, faisant eux-même les commandes de bois, s’aidant des scies mécaniques de nos menuisiers du village, ravis eux-même de participer à l’exécution. Depuis hier la lessiveuse de Jeanne contient de l’eau qui bout à gros bouillons et où trempent des bois dont on doit pouvoir se servir plus maléablement, alors on a construit un foyer en plein air, qu’alimente à longueur de jour Michel ; Ils y étaient encore hier soir à 9h1/2. La coque en bois léger dont le bâti(?)  disparaîtra lorsqu’il en sera temps sera recouverte d’une forte toile qu’on rêve de peindre en noir, pour faire plus original avec des filets rouges et blancs sous le plat bord(?) Tout cela fourni avec la participation de la bourse de chacun des boys, sans qu’aucun des parents, ni même de Nany !!! ait été mis à contribution. Ils y mettent un point d’honneur. Jean C. qui a naturellement inspecté « les travaux »  et m’a exprimé sa satisfaction ; plus même, presque son admiration sur leur savoir-faire. Jean-Pierre et François sont les 2 animateurs de l’affaire et certainement aussi les plus adroits, et l’on est si actif qu’on prend à peine le temps de faire la trempette quotidienne à la plage et un petit tour de canoë !

(Je crois que François se souvient de nombreux détails intéressants, la genèse du projet, la 1ère commande annulée, le menuisier choisi, l’intérêt d’avoir un gaucher dans l’équipe, le rôle de Brigitte, etc..)

 

Je ne sais si je vous ai dit que dans l’auto (une Peugeot 402) de l’oncle Georges on (les garçons) avait glissé des tas de choses dont celui-ci a été un peu surpris au déballage à l’arrivée ; car on avait utilisé tous les coins et recoins, fleurets, masques et plastrons, football, poids réglementaires pour le lancer, haltères, raquettes, mais le tennis a plutôt tort, c’est un sport d’une autre génération, ceux que ces gars là aiment pratiquer sont plus violents.

 

Les 2 cadets sont bons amis, Gillonne (Collières) est venu grossir la bande, car Denise (Collières) est là dans son pigeonnier qu’elle tâche de rendre plus confortable, la pauvre fille, mais à qui il manque toujours… l’essentiel ; nous nous voyons souvent, elle est bien maigre. Patrice (Collières) est resté à Orsay avec son père, il avait été odieux avec sa mère l’an dernier. Gérald (Collières) fait ses premiers vols, nous le verrons en août. Il fait à Angers toutes les classes d’Istres où il a été reçu en octobre, et le grand besoin que l’on a de nouveaux pilotes a fait diminuer de plus de 6 mois l’instruction habituelle qui se fait dans plusieurs centres, au lieu d’Istres seulement, et qu’inspecte continuellement le Général Commandant  Istres.

 

On se prépare activement à tenir le coup, et c’est pour cela sans doute que nos voisins de l’Est (les Allemands) paraissent plus assagis (quelle erreur!) . Les congés payés des usines travaillant pour l’armement ont été reculés jusqu’en octobre, et cette décision a été acceptée sans récriminations par les ouvriers. Le gouvernement a toujours la main dure et vient de réquisitionner certains dockers de Bordeaux et d’Alger qui menaçaient grève. Du coup ils ont accepté la reprise immédiate du travail, bravo !

 

………..ce n’est rien à côté d’une fille d’André de la Heudrie qui ne mesure pas moins de 1m95. Espérons que notre fille n’atteindra pas cela, quoiqu’elle soit grande pour son âge. Simon l’a trouvée bien changée, fondue, plus fine.

 

Grandes marées ces jours-ci, on se propose d’aller faire une expédition à Géfosses – vous rappelez-vous, Maine ? - afin de faire provision de crevettes et de coques. Les 1ères ont suivi la cherté de la vie, et ne valent pas moins ici que 15F la livre, il n’y en a guère pour le contenu d’une boite de  petits pois !!  Nous sommes très gâtés de tourteaux et d’étrilles, mon vieux Jean ! Je n’en mange pas une seule fois sans penser au plaisir que tu aurais d’en faire autant, et Simon s’en pourlèche… les doigts ; c’est le cas de le dire. Toute la maisonnée est du même avis à part Jean C. et Yves qui voudrait bien faire comme son père, si… sa mère le lui permettait ! Drôle de petit bonhomme, bon petit, mais si différent des 2 vôtres dont j’aime l’allant et l’affection.
Vu mon curé, avec qui j’ai eu une petite explication au sujet du casuel dont il prétend ne rien recevoir de ses paroissiens. Il a paru assez embarrassé, m’a sorti milles raisons embrouillées, pour finir par me dire qu’il ne pouvait pas être question de nous. En effet ! Mais pourquoi avoir avancé ce qu’il a dit. Je crois qu’il ne recommencera pas ! On raconte qu’il cherche une maison à Vire pour s’y retirer.

 

………..J’ai peur que Jean C. soit bien à l’étroit rue de Londres dans une ancienne cuisine assez sombre qu’on vient d’aménager pour lui ! mais chut ! ……..

PS  Nous avons vu passer hier très haut 18 gros bombardiers anglais, bien alignés, cela représente quelque chose que ces appareils là, bon sang ! et Hitler enrage, ksss  ksss.

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Simone à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 28 juillet 1939  vendredi  (EXTRAITS)

 

………. Notre Nany reprend peu à peu ses forces, elle avait été bien secouée au printemps, mais elle a maintenant plus d’appétit, ne souffre plus de son entérocolite, et on a commencé des piqûres de sérums dont le Dr attend le plus grand bien, ceci pour lui refaire le sang. Sa piqûre d’hier parait déjà lui avoir redonné des forces, et hier elle a été faire un bon tour dans le jardin, sans fatigue……..

 

Tous les petits sont superbes, les garçons s’excitent sur la construction d’un canoë de quelques 4m50 de long, pas mal fait ma foi. Bison a beaucoup changé aussi, nous l’avons retrouvée à Lisieux avec Fr et Mich, en venant de Bordeaux. Bonne fin de voyage, après une courte escale à Lisbonne, le temps d’aller au couvent San Jéronimo. Golfe de Gascogne convenable le 1er jour, moins bon le 2ème, si bien que j’ai eu le mal de mer, le vrai, en faisant mes malles ! quelle honte ! Arrivée à Bordeaux par froid et remontée de la Gironde bien jolie malgré le vilain temps. Dédouannage sans mal , mais ouverture de la caisse façon chantier, avec 1 vis de 15cm tous les 5cm ! Nous étions les derniers à la douane ! L’après midi nous avons été revoir Grattequina, avec bien du plaisir, il faisait beau et les braves gens de là-bas nous ont chargés d’un colis de beaux artichauts, un de plus.

 

………..Les enfants ne vont pas en Angleterre, cela ne s’arrange pas là-bas, ce sera pour l’an prochain.

 

……… .Je vois que vous avez eu un beau 14 juillet. Nous aussi à bord car le Commandant est très patriote, grand pavois, Marseillaise, feu d’artifice, champagne, tout y était……….

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 4 août 1939    (EXTRAITS)

 

.........Je suis en possession des 2 petits carnets qui sont arrivés dans une malle que Tia Mone avait expédiée en petite vitesse de Bordeaux, je n'oublie pas non plus les notes et 2 petits tubes nécessaires au montage de votre précieux chauffe-bains que je n'aurai naturellement que beaucoup plus tard, car il se trouve avec les meubles des Cordelle, qui attendent au Havre un signe pour se diriger sur Paris. Mais il faut pour cela que l'appartement soit trouvé. Simon doit aller à Paris avec Jean vers le 20 août pour se mettre à la recherche d'un logis, j'ai idée qu'elle trouvera cela assez vite, car cela ne manque pas; en admettant que cela tarde, elle pourra profiter de mon home, ce qui faciliterais bien des choses ; je ne rentrerai à Paris que lorsqu’ils seront chez eux.

Samedi dernier Georges nous a fait la surprise de venir passer le week end et par conséquent l’a ramené (Jean Cordelle qui était à Paris) . Les 2 beaux-frères sont arrivés tout guillerets, Georges prétendant même que Jean était bavard ! ..  de fait il est nettement plus entrain que je ne l’ai connu. Il m’a longuement parlé de ses conversations avec Gilbert, et m’a appris que tes appointements avaient été augmentés. J’en suis bien heureuse pour vous….   Les 11 pieux de la semaine dernière avaient été très admirés, et l’on considérait que c’était un summum, ils vont voir dans le courrier d'aujourd’hui que vous avez fait encore mieux ! Tous mes compliments, mon fils chéri, c’est une intense satisfaction pour ta vieille maman de te voir bien réussir. 1800 pesos par mois ! sais-tu que c’est une somme, et Jean Cordelle espère que tu sera gratifié de 4% sur les bénéfices de fin d’année. Voilà de quoi remplir le boursicot pour les mauvais jours, et ils viendront, n’en doutez pas ! mais quand on est armé d’espèces sonnantes, on est plus fort pour y résister, l’avenir paraît moins sombre et il faut y penser. Je sais que Maine est raisonnable, mais je sais aussi que tu l’es moins (je tiens ça de papa ! – ça se chante) et Dieu sait si j’ai dû qq fois lutter pour qu’il ne fasse pas de folies…….   … et qu’aurais-je fait après la mort de ton cher Père si je n’avais pas eu de quoi vivre, comme je me connais, j’aurais diablement souffert d’être obligée de m’adresser aux autres…

 

…J’ai vu mon curé, bien vieilli – comme moi ! – et nous avons eu ensemble une conversation qui touchait de près à ce que je vous ai conté déjà. J’ai été ce que je devais être vis à vis d’un prêtre, et pas une de mes paroles n’a manqué de respect, mais il a paru plutôt embarrassé, quand je lui ai répété ce qu’il avait dit à Dubois, et que celui-ci m’avait autorisé à lui redire. Il a embrouillé ses explications, mélangeant les tourelles de Mme de Bughas et les nôtres, le mariage de Jacqueline (il ya 10 ans) , etc, etc, et il a fini par me dire que je n’étais pas une de ses paroissiennes…  « Dans ce cas Mr le Curé, je suis donc dispensée des charges qui incombent à celles là » Il aurait fallu alors le voir…  et l’entendre. Je lui ai souligné que mon devoir était de participer à son entretien, mais que je ne voulais pas que l’on puisse penser croire dans le village que nous y manquions. Il a bredouillé simplement, nous nous sommes quittés bons amis, et comme vos sœurs le reconduisaient il leur a dit «  Je ne dirai rien à Dubois, inutile de remuer cela » … et pour cause. Le bruit court dans le village qu’il est rappelé à Bayeux, je n’en serais pas étonnée. Pommier qui est très au courant des choses ecclésiastiques, m’a dit que dans notre doyenné de Trévières, 3 prêtres devaient être changés comme insuffisants, dont notre curé.

 

les boys ont fini la carcasse de leur bateau, qui au dire de gens autorisés, a belle forme. Ils sont ce matin à Bayeux pour acheter la toile qui doit le recouvrir, ils se débattent dans des dépenses qu’ils ne supposaient pas si fortes, c’est le quart d’heure de Rabelais et l’on veut les laisser patauger un peu.
Grand bal costumé ce soir chez Piprel, on est venu réclamer nos boys, et les mères sont allées fouiller dans les nombreuses malles qui contiennent des trésors :; Phil en pêcheur annamite, JPO en goumier, Fr en gaucho, Mich en chef soudanais. Il était facile de trouver dans la maison des accessoires, bijoux, armes, l’ensemble n’est pas banal car il y a de jolis burnous, gandourahs, etc. Ils sont ravis…

 

…Jean Cordelle doit aller aujourd’hui se renseigner chez Renault et Citroën pour son auto ; mais il trouve celle de Georges fort pratique. Celui-ci nous arrivera vers le 13 août pour fêter les 13 ans de sa fille…

 

….Mme Cordelle, toujours facile à vivre, vous envoie son affection, elle partira en fin de semaine pour Coutainville, où se trouvent tous les Dupuis, Bidel, (elle descend à l’hôtel). Yvonne va s’y trouver pour une dizaine de jours avec son mari, bien entendu il y a un espoir pour février, elle est ravie et pour cause.

Le temps si maussade a éloigné de nous, sans que je le regrette pour ma part, les parisiens, congés payés, bien souvent indésirables, du reste. La plupart des grandes usines qu marchent à plein rendement pour la Défense Nationale, ont d’ordre du gouvernement reculé les vacances de leurs ouvriers jusqu’en octobre. Nous sommes loin des flatteries du Front Populaire…   …beaucoup de petites industries font des affaires d’or, et je comprends notre grand trésorier qui va mettre un frein à des bénéfices exagérés…

…Vous ai-je dit que Chalon a été très aimable pour Jean Cordelle et doit l’inviter à déjeuner avec Georges. J’ai l’impression qu’il cherche à se créer un groupe de sympathisants …

 

…Chaque soir les 2 aînés se plongent le front dans leurs mains pour jouer aux échecs. On a aussi abordé le bridge, ils ont trouvé des prof éminents et complaisants en la personne de Jean et Simone….  …J’ai parlé à notre Simon du désir de Mich de préparer Navale, afin qu’elle en parle à Jean, et éviter une explosion, mais il me paraît que tout ira selon les désirs de Mich, à part son intention arrêtée d’entrer dès octobre en classe de flotte, l’idée de lui faire faire avant une classe d’hypotaupe a mille avantages pour la suite, et cela lui donnerait ainsi 1 an de réflexion …

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 11 août 1939    (EXTRAITS)

 

………….Ici tout va bien, mais j’ai repiqué un accès de fièvre qui m’a fatiguée. Le Dr Lehoux en plein accès a tenu à faire une prise de sang qui a été portée aussitôt à Caen par Jean C. malgré l’heure tardive 7h du soir, nous attendons le résultat. Lehoux est sceptique sur ce réveil paludéen après 20 ans de stagnation ; le doyen de la faculté à Paris me l’avait pourtant bien prédit. En somme je ne souffre plus d’entérocolite, le cœur est moins « excited », je respire comme à 20 ans, le foie est parfaitement en paix, alors ? C’est pour cela qu’on va mettre le nez dedans, moi j’en suis pour cette méthode.

 

…………Nous attendons Georges demain pour le dîner et nous fêterons ensemble dimanche les 13 ans de la fille qui sont d’aujourd’hui. Les boys terminent leur bateau, il leur manque un certain ingrédient pour rendre l’intérieur plus étanche. Georges doit le leur apporter. Un coup de peinture et ce sera fini. J’ai proposé un baptême sensationnel qui a été accepté d’enthousiasme.

 

…………Les Finochi sont arrivés, Gérald Collières va avoir une permission et nos boys ont fait connaissance à leur bal de la semaine passée avec des jeunes gens de la plage, les Petel – lui est industriel, et il y a une bonne bande  féminine et masculine de leur âge. On s’est baigné ensemble cette semaine, on joue au basket ball et on tire à l’épée car plusieurs de ces jeunes préparent les grandes écoles. Famille bourgeoise, bien pensante. Le bal de la semaine passée a été très réussi, nos boys étaient méconnaissables, s’étant grimés fortement. Michel s’était noirci figure, bras et jambes, déguisé en chef africain, Jean-Pierre ocré et déguisé en goumier, François en gaucho avait tout de l’argentin, ocré, les pattes sur le côté de la figure et une petite moustache ; Philippe en chinois, ocré et les moustaches tombantes. On ne les a pas reconnu à l’entrée et les organisateurs ont dû leur demander leur nom, car on ne laissait entrer que des personnes connues. Petit souper vers 1h du matin, dans les prix doux, ils étaient ravis. On parle de jouer une pièce de comédie chez les Petel, et les Finochi reçoivent demain. C’est la grande vie !

 

Les 2 franciscaines sont venues me demander l’hospitalité et nous les avons soignées, elles le méritent. J’ai eu aussi 2 petites clarisses d’Alençon qui quêtaient pour réparer leur église, la semaine passée.

 

On s’agite à Trévières pour un concours agricole, j’ai eu bien sûr la visite des organisateurs, et aussi ceux d’une kermesse à Englesqueville pour la réparation de l’église. Tout cela c’est un peu beaucoup et j’ai bien envie d’aller frapper à la porte de tous ces gens-là pour notre cantine. Notre curé fulmine, un peu avec raison.

 

Eu la bonne visite de Mad. Godard avec Louis… et Annette ! revenue au bercail. Elle a bien maigri, quant à Louis, c’est la tristesse même, il était avec ses 4 petits, beaux enfants, sans mère ! On s’imagine ce que doivent être les pensées du papa ! Ma pauvre amie Godard a plus d’une fois pleuré près de moi ; son mari n’est pas plus mal, c’est tout ce que l’on peut en dire ; Annette a maigri beaucoup, mais elle a toujours de  beaux yeux et une magnifique dentition. Elle est à Littry jusqu’en octobre, je suppose donc qu’elle a dit adieu à une vie d’à côté, mais quel dommage que cette petite ait si mal tourné. Elle m’a embrassé de bon cœur, cette pauvre gosse. Tous m’ont chargée de mille souvenirs affectueux à votre endroit.

 

Visite de mon vieux Dr Brée, il est comme moi, il ne rajeunit pas.

 

………..Georges m’a acheté une grille chez un marchand de démolitions, elle est en excellent état et remplacera avantageusement celle que vous savez du côté des écuries, qui est une vraie dentelle ? Coût 575F + le port.

 

Je ne sais si je vous ai dit que les Hersent présentent avec Schneider samedi prochain le projet de Mers el Kébir. Georges y a beaucoup travaillé avec Chalon et en a profité pour lui dire combien le personnel s’inquiétait du manque de travaux. Chalon lui a répondu qu’au bureau d’aucuns ne voulaient prendre aucune responsabilités, qu’il le déplorait et faisait tout ce qu’il pouvait pour secouer cette apathie, sans beaucoup y réussir. Il est paraît-il très aimable avec Georges qu’il a invité à venir déjeuner dans son propre bureau à sa table à dessin. Chez Schneider où il y a beaucoup d’X et où l’on était assez distant, il a présenté Georges de telle façon que tout le monde a changé de face.

 

Mes boys m’ont mis lundi une barrique de vin de Bordeaux rouge, en bouteilles ; ce sera le tour la semaine prochaine d’une ½ barrique de vin blanc du Gers (1934) le même que celui dont tu as goûté avec Dubois, et que l’on me garantit excellent pour vieillir. Il est plus sec que le Bordeaux blanc toujours un peu sucré. Qu’en dis-tu mon Jean ?

 

Mme Cordelle nous quitte mardi prochain  16. Elle va passer une dizaine de jours à l’hôtel près de sa sœur et ses mères à Coutainville. Jean et Simone parlent d’aller passer 4 ou 5 jours à Paris vers le 21 pour tâcher de dénicher un appartement, leur mobilier, dédouané, les attend dans le garde-meuble à Paris.

 

J’espère que vous avez reçu nos lettres avion, sans doute ont-elles été retardées par l’escale obligatoire qu’on exige d’Air France aux îles Canaries s’ils veulent en garder le privilège qui leur avait été accordé autrefois. …………..

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Simone à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 11 août 1939 (EXTRAITS)

 

Je vous mets un petit mot pour vous donner des nouvelles de notre Nany, qui a eu ces jours-ci un petit accède fièvre dite paludéenne, mais le Dr se demande si vraiment c’est cela, ou par exemple de la fièvre de Malte, très répandue en France maintenant, qui donne des accès comme le paludisme, et anémie beaucoup le malade. Nous avons donc profité de cet accès pour faire une prise de sang, (que l’on doit faire au moment d’un accès). Jean a été à Caen porter cela au laboratoire, et nous attendons le résultat. Le Dr a fait faire du même coup plusieurs examens et il en attend beaucoup pour diriger ses soins. La fièvre de Malte se guérit par une seule piqûre, et radicalement, et se décèle très bien dans le sang, comme le paludisme. Nous saurons donc mieux soigner notre Nany, j’en suis persuadée. Elle était beaucoup mieux ces jours-ci, reprenant des forces, elle avait même circulé dans le jardin, elle mange bien aussi, et presque avec appétit, ce qui est très bon. Malheureusement nous avons un si vilain temps, pluie tous les jours, ce qui ne lui permet pas beaucoup de stations dans le jardin.

 

Le temps passe vite ici, nous attendons Georges demain pour son mois de congé, jeudi nous conduisons Mère  en auto à Coutainville et verrons ainsi toute la famille de Jean. Et le lundi 21 nous partons tous deux pour Paris à la recherche d’un gîte, d’une auto (presque choisie), d’un collège pour Yves, etc.. Nos meubles sont dédouanés, sans mal, et attendent dans un dépôt
………….

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 25 août 1939  vendredi  (EXTRAITS)

 

…………..Ici cela va, mais nous voici depuis 2 jours replongés dans les angoisses  de l’an dernier, au moment petite Maine où vous étiez partie pour Reims avec les 2 petits, à mon grand souci ! Pour nous tous personnellement  la situation est moins angoissante, car nous formons bloc…………. Mais ceci dit, nos cœurs français vibrent intensément. Le camouflet que l’URSS vient de faire subir à nos diplomates et militaires partis pour s’entendre à Moscou où l’on discute depuis des mois, alors que Ribentropp vient de signer en 6 heures dans la maison d’à côté, le pacte de non-agression avec les Boches à tout remis en question. On prend les graves mesures que comporte la situation. Nos permissionnaires, venus pour la moisson, ont rebouclé leurs ceinturons, Georges (le fils de Léon et Jeanne) qui fauchait et bottelait a été alerté dans l’avant-dernière nuit par les gendarmes et Georges Chedal l’emmenait à Bayeux en auto pour qu’il rejoigne Maubeuge. 2 classes de réservistes sont rappelées, j’en connais qui ont des petits enfants, et je n’ai pas besoin de vous dire le chagrin que ces séparations comportent. Combien je regrette mon activité passée qui m’eût permis d’aller m’asseoir près de ces mères ou de ces femmes attristées ! Prions ! Mais se peut-il que nous ayons encore l’immense joie que nous apporta l’an dernier le voyage de Munich ? Est-il possible qu’un nouveau miracle se produise ? Et comment peut-on avoir foi en la signature d’un Hitler ou d’un Mussolini ? Je pense bien petite Maine à tous les vôtres…………

 

…………….Les Cordelle partis lundi dernier pour Paris nous reviennent cette après midi par leurs propres moyens, c’est à dire dans leur belle Peugeot – la même exactement que vous aviez cet hiver, qu’ils ont eu la chance de trouver prête à leur servir. Je me demande si c’était bien le moment d’acheter cela ; à la 1ère réquisition elle est prise, ainsi que celle des Chedal, et la brave Pépita, hors cadre nous restera heureusement pour les courses …urgentes (car l’essence !!…), mon bourrin va suivre au 1er jour bien entendu. Les Cordelle allaient aussi à Paris pour un appartement. Ils étaient descendus chez moi ; ils en ont vu des tas, ce n’est pas cela qui manque et ont fini par en trouver un très commode dans la maison voisine, malheureusement il n’a que 5 pièces ce qui fait un peu court. L’espoir de se prolonger d’une pièce sur l’appartement du même étage a dû être abandonné, malgré la bonne volonté du père Raguet qui serait ravi de ces nouveaux locataires. Ce qui a encore séduit les Cordelle ce sont ces chambres à coucher claires et ensoleillées ; partout on trouve les pièces de réception charmantes et les autres sacrifiées, sur les cours. Ce n’est pas encore arrêté, mais Raguet a promis de ne pas louer sans prévenir. Voilà une solution qui me sourirait vivement. En attendant, par TSF, le Gouvernement avise les Parisiens que des trains supplémentaires sont à leur disposition pour quitter Paris et qu’on leur conseille de le faire s’ils n’ont rien d’utile à y faire. Les petits hôtels ici se sont vidés d’un coup, d’aucuns regagnent leur home, d’autres pour aller chercher de quoi se nipper pour l’hiver qui vient. Répétition de l’an dernier.

 

Les Finochi sont partis subitement, lui se doit d’organiser les usines afin de fabriquer pour l’armée, et sa famille s’installera à Mantes où ils ont les ressources d’une ferme qui leur appartient. Nous les avons vu il y a quelques jours ; j’avais réuni la bande joyeuse à goûter, ils s’en sont bien donné. Mais déjà les garçons ont dû rejoindre les cours de vacances à Paris pour l’obtention des diplômes. Cela avait été une hécatombe générale dans les villas de la plage, dont je suis bien heureuse d’avoir tiré nos boys.

 

Gérald Collières est venu passer une huitaine de jours ici, il paraissait tout content et se vieux camarades aussi. Un peu maigrichon, très hâlé, mais très content de son métier qu’il prend à cœur.

 

Les Dessus  voient leurs désirs comblés avec l’arrivée d’un gros garçon (Benjamin), je me réjouis bien avec eux ; seulement Colette est dans une clinique à Paris, et je me demande ce qu’il adviendrai en cas de mobilisation générale. Gaby partirait à Toulon. De tous côtés les soucis s’agrippent. Le jour du départ de Gérald j’ai envoyé chercher sa petite maman bien courageuse mais les yeux humides, et nous causions en prenant le thé lorsque est arrivée Maine Papar. Brave fille, mais combien fatigante avec ses petits cancans de cuisine( ils sont naturellement sans domestiques) et de voisinage. Elle ne s’est pas arrêtée de causer… à son départ, j’ai dû me mettre au lit, je n’en pouvais plus………..

 

……….Georges Chedal met à profit ses loisirs pour m’arranger ici bien des choses ; il a, à ma demande, fait disparaître les tentures du bureau, archi mangées par les mites et pour cause ; le divan mis au milieu du panneau en face la cheminée a dégagé la porte, cela allège et agrandit la pièce. Il a fallu changer quelques arrangements de meubles, de tableaux, d’armes, mais seulement de ce côté, aussi une petite photo vous mettra au courant des changements survenus.
Le jardin est superbe………….comment admettre que malgré toute la beauté de cette nature, des fous s’emploient à troubler les cœurs et les âmes, on en est à se demander où est la justice de Dieu. Pendant ce temps notre Phil continue de travailler géométrie et algèbre en vue de l’examen d’octobre. Il faut avouer que pour le faire tranquillement il faut un certain courage, car ce brave petit est le 1er de nos boys qui partirait et tout de suite.

 

Jean Cordelle revient avec un uniforme qu’il avait heureusement commandé dès son dernier voyage à Paris, Simon nous écrit qu’à la Belle Jardinière ils étaient débordés, beaucoup d’officiers de réserve sont déjà partis. Gilbert Hersent les a invités à déjeuner hier, mais il s’attendait à être  mobilisé d’heure en heure. La Poste ici est sous l’autorité militaire, aucun coup de téléphone ni de dépêche sans censure ; notre maire en brave homme qu’il est, remplit toutes les précautions d’usage, ce n’est pas lui qui désertera sa place comme de Pierres, dont la fuite en Suisse pendant la guerre, alors qu’il était maire de Louvières fût blâmée comme il se doit. Ces braves de Pierres ne sont pas complètement français.

 

Et pour finir je vais vous parler de ma santé sans cela mon Jean ferait les gros yeux : naturellement l’on fait une série de piqûres…énormes et j’absorbe chaque jour une ampoule d’extrait de rate, de foie et tutti quanti ; ajoutez à cela mon jus de viande (1/2 bol de sang de bœuf) et quelques autres impedimenta et vous verrez que je ne reste pas sans drogues. En résumé cela me réussit, depuis quelques jours je me sens plus forte, il me semble que les roses de mes joues refleurissent, et j’ai engraissé d’1k1/2. Gloire au Dr Lehoux !

 

7heures soir  ----  Je termine ma lettre après la bonne arrivée des Jean Cordelle, ravis de leur  acquisition (la nouvelle Peugeot 402B) ………….Jean t’a écrit hier, mon Jean, il n’y a rien de nouveau au bureau, Richard seul a été rappelé, de Seroux est parti au Blanc, sans doute avec le magot. Colette  Dessus a été évacuée dès hier en ambulance aux environs de Paris, elle a une menace d’appendicite, la pauvre fille, le baby est superbe, son nom : Benjamin ! (ce nom avait surpris à l’époque)

…………..Pour Bizerte, Sagne est parti pour prévoir l’immédiat, ce serait Davot qui succéderait à Bertard. Celui-ci s’est trouvé indisposé à Sfax, s’est assis sur une chaise  et est mort subitement………….

PS     Paris est calme et nous aussi

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