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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville  23 juin 1939  vendredi  (EXTRAITS)

 

Je vous suppose affairés par le départ de vos grands, mes enfants chéris, peut-être même prêts à partir pour Buenos-Aires pour le dernier adieu ; je sais bien que ce sera pour vous tous un gros chagrin………. Ce qui fait le malheur des uns fait le bonheur des autres…Pour moi c’est un retour qui me comble de joie, pas tant pour moi que pour les 2 grands garçons qui vont retrouver une famille, une vraie !.

……….
……….Je suis arrivée ici samedi soir avec vos aînés et notre fille, après un voyage charmant au milieu d’une campagne presque trop verte : 4h1/2 d’auto sans un accroc, alors qu’au retour ils ont eu un petit ennui de dynamo qui eut pu leur faire passer la nuit dehors, s’ils n’avaient eu la chance de se trouver à 2 minutes d’un garage. Décidément c’est l’idéal que de voyager de cette manière, je l’apprécie fort………. A 7h1/2 nous étions at home, où le dîner nous attendait, mijoté par la brave Jeanne, et à 9h nous dormions comme des bienheureux jusqu’au lendemain matin.

 

………..j’ai trouvé le jardin bien tenu, le gravier remis, les parterres avec leurs boutures. Mais tout cela manquait d’eau. Les roses ne s’en trouvaient que mieux………….Il a fallu couper tout ce qui grimpait sur les murs, heureusement les rejets sont vigoureux et déjà hauts ; ma pauvre haie de troènes fait triste mine. « Ca repigeonne », comme dit Léon, mais avec quelle lenteur ! et l’on n’aperçoit plus que les trognons noirs des grosses branches élaguées. Mes boules de buis sont bien malades, il y en a 2 qui ressemblent à une poignée de foin, mais il y a toujours des masses de fruits et le pommier Hausermann compte ½ de pommes qui deviendront rouges et mûriront en août…………

 

………….Il y a beaucoup de foin, et il est coupé (par Dubois avec sa faucheuse) depuis avant-hier. Alors, naturellement les cataractes célestes se sont déchaînées et mon pauvre foin fait piètre mine par terre ; à cela malheur est bon pour mes pommes de terre qui n’en pouvaient plus de soif ; notre pauvre Kazan a rendu l’âme le jour de mon arrivée ici, sans souffrir, et j’ai retenu un jeune chien allemand d’une nouvelle portée et que nous élèverons ici ; je renonce à me munir d’un chien de race que mes braves gens comprendraient mal.

 

Le cheval est superbe, il s’est arrondi et son poil brille ; Leterrier que j’ai vu hier m’a dit qu’il avait été très admiré par le C. de Remonte et que naturellement, il devrait rejoindre l’armée au 1er jour pour monter un officier de hussard. C’est son devoir………

 

………….Je vois à ce propos que tu serais maintenu à Rosario jusqu’à nouvel ordre, je vais faire le nécessaire à la mairie du Verdon dès demain.

Aujourd’hui je vais écrire à Simon à Rio de Janeiro. Les 2 fils sauront demain s’ils sont admissibles au bac de philo. J’ai très bon espoir. Jean-Pierre a en définitive passé un assez bon écrit pour Centrale……...Il (l’oral) ne le passerait que vers le 18 août, à cause de la lettre tirée, mais on doit savoir le résultat de l’écrit vers le 14 juillet………. Phil travaille avec courage et de ce fait a nettement remonté sa moyenne…….Il doit passer un examen pour l’école vers le 5 ou 6 juillet. Le Mich ne sera pas quitte de ses MathElem avant le 12 ou 13 juillet. D’ici là, c’est-à-dire vers le 2, Suzon va m’amener JP, François et la fille, impatients de se retrouver ici où ils seront mieux qu’à Paris.

Georges qui avait fort envie d’aller camper 8 jours en Savoie avec ses fils au début de ses vacances en juillet, a l’air moins emballé. Il faut compléter le matériel de ses boys et même le sien. C’est pour le moins1500 à 2000F, puis à vrai dire les 2 garçons envisagent ce voyage avec moins de gaîté de cœur que lorsqu’on projetait de le faire avec les cous (les cousins) ! Les jeunes avec les jeunes et les…vieux à la maison. Suzon l’a dit gentiment à Georges qui oublie quelque fois ses 52 ans. Je restais sceptique quant à sa satisfaction de coucher 8 à 10 nuits sur une toile à même le sol ! mais chut ! tout cela entre nous ; je regrette pour lui qui aime tant la montagne qu’il ne puisse se passer le plaisir de quelques grimpettes au moins une fois l’an. Suzon ne goûte pas ce jeu excessif.

 

Rien de neuf ici, j’ai vu mon maire, et l’institutrice que j’ai entretenue du goûter de fin d’année scolaire, puis Leterrier qui a accepté les 500F d’augmentation que je lui ai proposés . Avec les augmentations des baux Dubois et Blin, je toucherai 2000F de plus par an. J’en aurai besoin pour payer les impôts dont P. Reynaud nous charge et pour cause. Il faut reconnaître que l’élan donné à la nation porte ses fruits, et qu’en bons moutons de Panurge, la gente ouvrière honnit le Front Popu ! A l’Arsenal de Cherbourg, Marthe me dit que ses frères travaillent 10 à 11h par jour. La rade est remplie de torpilleurs, contre-torpilleurs sortis de l’arsenal, sous-marins aussi, et nos amis les anglais sont ancrés par ½ douzaines d’unités dans l’Arsenal même. Allons ! ça donne confiance !  Jean-Pierre est allé au Havre passer la journée de lundi avec les Marchand qui y sont allés en auto. Il est revenu enthousiasmé de ce qu’il avait vu de notre marine qui y est mouillée, et plus navré que jamais de ne pouvoir en être. A ce propos, vous savez que Mich le doux entêté s’est fait inscrire de lui-même à Janson à la classe de Navale, pour octobre prochain. Il est allé tout seul passer l’examen physique et des yeux au Ministère de la Marine. Il a tout ce qu’il faut pour y réussir, Mme Cordelle l’a laissé faire, sans m’en prévenir, sans le dire à son fils ; je ne l’aurais pas fait, et l’ai mise en garde en lui demandant ce que dirait Jean C ? Je sais que depuis, elle a fait écrire à Jean par Gabriel……….Il me paraît difficile devant une vocation aussi nettement exprimée par Mich de s’y opposer, et, bon en math comme il l’est (il est le 1er de sa clase sur 52) il est capable de réussir l’an prochain, et de partir pour Brest à 17 ans ! C’est bien là, le hic !

 

…………On prépare, m’a dit Georges, un nouveau bureau rue de Londres, est-ce pour Jean C. ? J’aurais bien voulu pour lui qu’il évite cette pétaudière, mais sans doute s’occupera-t-il spécialement de ce qui te regarde ; et dont Challon paraît assez bien informé. Il est le seul du reste à assister maintenant au Conseil, Bénézeth n’y va plus. Il y en a 2 ou 3 là dedans qui devraient bien se retirer, mais ils se cramponnent comme des poux, ce qui n’amène pas beaucoup de vitalité au bureau. On en est toujours aux : néanmoins, oui ! mais ! etc, etc. Des jeunes, pour Dieu, des jeunes !………..

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville vendredi 7 juillet 1939    (EXTRAITS)

 

…………..Je comprends bien ce que le départ de nos voyageurs a pu avoir de pénible pour vous tous……..

 

…………..en même temps que ta bonne lettre, j’en ai reçu une de Simon dont je ne vous parle pas, car vous savez tout ce qu’elle me dit depuis longtemps. Elle me parlait de votre séparation qu’elle ressent bien vivement ! Quant à Jean C., je crois qu’en effet ses sentiments sont très intérieurs, mais je ne les comprends pas ; Mme Cordelle est un peu comme cela, dans ce qui touche toutes ces choses personnelles, mais elle s’extériorise beaucoup plus affectueusement que son fils, ce que j’ai connu du père de Jean m’a laissé une toute autre impression que celle de son fils. Notre grand François est très communicatif, Michel est plus secret, mais attentionné ; vous savez déjà que le pauvre gosse a été refusé à l’oral de philo avec ½ en Hist. Nat. Il s’est du reste chamaillé avec le prof qui, nerveux, a fini par lui dire « Foutez-moi le camp, je vous mets 1/2 ». Il recommencera en octobre et aura plus de temps que la France ( François ??) l’an dernier pour s’y préparer.  Mais il est de beaucoup plus important qu’il soit reçu à Math Elem. Il est content des math et de la physique, mais ne peut rien dire sur la compo de philo qui traitait d’un passage sur la guerre de Machiavel !!!  Nous ne saurons le résultat de l’écrit que lundi, je pense que l’oral suivra de près et que mon Mich m’arrivera victorieux le 12 ou le 13. La France ( François ??) libéré, mais qui a suivi les cours jusqu’à présent, m’arrive lundi, et le restant de l’avenue de Lamballe le vendredi ou le samedi ; cela dépendra de Georges qui devra rendre compte au bureau de sa mission, mission quasi secrète, intéressant la Défense nationale, et dont l’intéressé parle peu, comme il se doit.

 

Il a longuement conféré avec les Hersent, les Schneider, Challon, avant son départ pour Oran qui a eu lieu mardi. Il était bien un peu désolé de quitter la France et les siens en un pareil moment. Nous avons en effet traversé quelques jours lourds d’angoisses, mais il semble que l’attitude ferme de notre gouvernement et des Anglais qui ont fait faire à l’ambassadeur d’Allemagne à Paris, par l’entremise de notre Ministre des Affaires Etrangères Georges Bonnet des représentations précises au sujet de la Pologne, ait calmé un peu l’ardeur de nos voisins de l’Est. Daladier, sans tarder a fermé les Chambres en les avertissant que leurs vacances dureraient peut-être peu de temps, que la situation était grave, et il a rappelé Gamelin qui venait de partir en Corse, donné aux préfets tous les pouvoirs de temps de guerre, enfin nous a mis en état d’alerte, pendant que Chamberlain et les Communes anglaises l’approuvaient en se déclarant toujours prêtes à discuter afin d’arranger les choses et d’éviter la guerre. Il semble que le danger immédiat est passé.. mais pour combien de temps ? Cet Hitler est une énigme que suit en soufflant le gros Mussolini qui se croit un grand homme. Il faut reconnaître que l’ère des discours est un peu apaisée, ce n’est pas un mal, ils en ont abusé et l’ont enfin reconnu. Mais j’ai eu l’heureuse surprise  hier à la TSF d’entendre que dorénavant nos postes d’Etat donneraient les nouvelles aussi en allemand. Il y a longtemps que cela devrait être fait.
Pendant ce temps le bon Phil est sur la sellette jusqu’au 13, y compris le dimanche, pour tenter l’examen des TP……..

 

……….votre oncle Emile avait vécu pendant une dizaine d’années du métier de géomètre qu’il avait appris à l’Agro (après notre départ de Bizerte et son échec à l’enchir de Sidi Tabet ( ??) où il a mangé pas mal de l’argent de ton père), il y a si bien réussi que ses premières économies lui ont permis l’achat d’un troupeau de moutons, l’origine de son installation agricole actuelle date de là.

 

…………JP et la Bison ont, selon la décision de leur père, continué les cours à leurs lycées respectifs. Ils ont l’âge pour cela, la fille a passé l’examen pour la 4ème avec succès.

 

…………Rien de bien nouveau ici, mes enfants chéris, je suis si bien entre la vieille maison, le bois, le parc et le potager, que je n’en sors que pour aller au cimetière ou à l’église………….Les parisiens n’apparaissent guère et c’est tant mieux. Il a beaucoup plu et nous avons eu du mal à rentrer notre foin : 700 bottes, ce n’est guère, il me faut compléter cela par l’achat d’autant et le foin n’est pas donné cette année, mais le maté est là pour un coup et notre brave Muscadet ne doit pas dépérir. Il faut dire à mes petits qu’il répond très bien à son nom en hennissant, il me semble qu’il a grandi, mais c’est peut-être moi qui ait rapetissi comme dit la Jeanne. Il y a peut-être un peu des deux. La barrière du potager est posée, c’est très réussi, les peintres ont posé le papier de la chambre de la Bise et repeint les fenêtres ; on a passé le minium aux grilles des portes d’entrée, avant de les repeindre, les portes seront revernies à l’intérieur et à l’extérieur, et le vestibule abîmé par l’humidité verra sa peinture muchée(??), rénovée. J’abandonne pour cette année la peinture de l’escalier et celle de la petite salle à manger qui en a bien besoin, ainsi que ma salle de bain ; j’aurais pourtant voulu qu’elle fût belle pour accueillir votre beau chauffe-bains qui complétera si agréablement l’obtention de l’eau chaude dans la baignoire. A ce propos, la réparation de mon grand fourneau  a été très bien faite, et l’eau chaude circule, mais m’en voici pour 1100F. Emély le maçon pose des carreaux blancs le long d’une partie des murs de l’office. J’ai fait l’achat d’un petit appareil pour décalcairiser l’eau d’une façon parfaite, et aussi d’un autre pour faire du yaourt, tout simple et si propre. Tout cela sans doute a contribué à améliorer d’une façon remarquable mes relations avec mon sacré intestin, qui ne me fait plus souffrir du tout. Cela me permet de me régaler – avec circonspection – d’excellentes étrilles dont c’est la saison, et de moules qui réjouiront bien ma Toulonnaise et son aîné. Nous ne parlerons de Pinal que pour mémoire….

 

J’ai reçu avis de nos amis de Lyon que le maté était arrivé, et j’en ai fait l’envoi aussitôt à Flondrois mais par lettre recommandée !! Il m’a du reste répondu aussitôt en te remerciant vivement, il me dit que «  on lui a défendu de continuer à faire du maté » Dois-je en conclure que la Jubilacion esta concluida ? Comme je lui disais dans cette lettre d’envoi qu’il devrait avec cela s’acheter une petite voiture de série, un chauffeur au mois, et partir pour Stang ar Lin. Il me répond qu’il ne partira que lorsqu’il pourra marcher… quelle illusion ! Il a vendu sa grosse voiture, assez mal comme toujours pour ces voitures dispendieuses, et voici les conditions qu’un chauffeur lui fait pour l’emmener là-bas : 2F du km (il y en a 1300), 150F par jour + 50F de nourriture. C’est donné évidemment, mais il a tout ce qu’il faut pour se payer même cette fantaisie à ce prix là.

 

A ce propos, je me demande pourquoi le Port de Rosario baisse à une telle vitesse, il était hier à 4400F. J’ai dit à Suzon de voir ce qu’on allait nous donner. Je ne comprends pas ce que veut dire L’Information Financière au sujet des obligations que la Société a demandé l’autorisation de pouvoir émettre à l’occasion. Veux-tu me l’expliquer ?

 

J’espère que vous recevez bien vos journaux, Maine a dû bien s’amuser en se documentant dans Marie-Claire sur sa cousine Claudette Colbert (une actrice de cinéma de l’époque) qui est charmante du reste. Je trouve que sa mère a le sourire de Mme Saillard, est-ce une idée ?

 

Je vous ai envoyé les extraits de naissance de Jean-Paul par lettre recommandée.

 

Une lettre de Mme Cordelle reçue ce matin me dit qu’elle est passée au bureau général de Chargeurs (les Chargeurs Réunis, la Cie de navigation du « Belle-Isle » qui ramène en ce moment même les Cordelle de Buenos-Aires à Bordeaux), le Belle-Isle a déjà 3 jours de retard, on ne pourra être assuré du jour d’arrivée qu’après l’escale de Lisbonne. Pas pressé le Belle-Isle ! Nous enverrons les 2 boys au devant de leurs parents à Lisieux, ils y déjeuneront ensemble, et arriveront à Bayeux à 13h.

 

…………Je vais écrire de nouveau demain à Thibaut pour qu’il presse son homme d’affaire à mon sujet, j’attendrai 2 ou 3 semaines, puis mettrai cela entre les mains de Pommier, je ne tiens pas à attendre que cet argent si miraculeusement recouvré se disperse à nouveau.

 

J’ai vu l’institutrice (qui se rappelle à votre souvenir) et nous avons convenu des gâteaux qui fourniront le goûter du jour des prix - 60 enfants – un bon croissant fourré de chocolat à chacun, une allumette et un cornet à la crème. Sirop à discrétion, et je regrette que mes petits ne soient pas là pour servir les camarades.

 

Entre temps j’ai terminé de peindre les 7 fauteuils de jardin et les 2 tables. C’est assommant à faire, aussi à l’instar de Daladier, j’ai décrété : Art 1 - A partir de 65 ans, on ne peindra plus les fauteuils de  jardin. Art II - ni les tables.  Art III - ni les bancs.  Dixit ! Sans compter toute la couture, une énorme lessive, un couvre-pied à recouvrir, des couvertures à reborder. On n’en finit pas dans cette grande maison, ajoutez à cela les palabres avec tous les fournisseurs ou les ouvriers qu’on s’arrache. Il paraît que c’est cela  vivre ! Je ne rêve plus que de repos et chaise longue. Si tu était là, mon Jean, avec quelle joie je te passerai le sceptre

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville vendredi 14 juillet 1939    (EXTRAITS)              --  Je ne me relis pas --

 

…………Mon François est arrivé victorieux lundi, empressé de se retrouver dans la vieille maison et au bon air, et j’ai appris hier soir, avec le plaisir que vous vous imaginez, le succès complet de Mich à son bac de Math Elem où il a été reçu avec mention.

 

…………Les 3 boys restés à Paris se sont décidés, et comment je les comprends ! à assister ce matin à la revue qui doit être d’après les préparatifs que l’on fait une manifestation bien française, à l’honneur de l’armée ; des légionnaires, des mathurins sont arrivés d’Oran, de Lorient, les Anglais aussi ont envoyés leurs Horse Guards et leurs Scotch Men avec leurs beaux bonnets à poil, il y aura aussi des marins anglais. Toutes ces troupes ainsi que beaucoup des nôtres…..ont été follement acclamées sur leur passage pour se rendre à leurs casernements. Tout Paris rutile de drapeaux, et le grand Georges est arrivé hier soir en auto avec Bison et la femme de chambre, décorés à leurs boutonnières de splendides cocardes tricolores. On a bien l’impression que c’est un immense élan vers notre chère France et je pense que cela fera réfléchir nos amis de l’Est plus prêts à s’incliner devant la force que devant les subtilités diplomatiques. 30.000 hommes défilent avenue des Champs Elysées pendant que je vous écrit, et François m’a installé le poste près de mon lit d’où je vous écrit comme d’habitude, il est 10h du matin, j’entends les acclamations formidables de la foule qui salue nos troupes, en ce moment ce sont les légionnaires…………Les 3 grands cousins sont avec l’ami Marchand postés depuis 5 heures du matin sur l’av. des Ch. El., il fallait cela pour tenter de voir quelque chose et c’est ce qui fait que Georges et surtout Suzon ont reculé devant une telle attente.

 

………….vive la France ! (On a mis le grand drapeau à la fenêtre du 2ème)

 

Rien de bien nouveau sur moi, la semaine s’est passée en toute tranquillité ; j’ai pas mal cousu, et à l’abri du parasol, bien joui de la beauté de notre jardin………

 

……….Et j’entends que l’on acclame le passage du 32ème d’artillerie, ça me fait plaisir, les spectateurs ont vraiment de la voix et ils auront soif, cela excusera bien des

excès. Il y avait paraît-il , place du Troca un bal populaire organisé hier soir de 9h à 11h, nos boys se proposaient d’y aller tourner en rond ; O jeunesse !  Ici nous assisteront sans nul doute au défilé de nos 10 pompiers et de leur musique – un clairon qui sonne faux ! Léions m’a raconté que G. (probablement son fils Georges Victoire ?) lui avait dit que une revue c’était magnifique et que ça ne ressemblait  pas du tout à ce que nous véions ici. Je le crois sans peine.

 

……….(Suzon) a vu aussi notre Tantine que je regrette de ne pas avoir ici…elle est extraordinaire, elle va aller passer 1 mois en Nivernais avec sa fille et Micheline qui vient d’être reçue au 1er bac avec mention – elle est très – intelligente, et doit se trouver en ce moment avec père et mère en Espagne et au Portugal.

 

…………6 heures.    Et je me dépêche, mes enfants chéris, je viens d’écrire en vitesse à Simon ; j’ai été dérangée par une looooongue visite des Leterrier qui m’apportaient une boite de délicieuses dragées du baptême de leur petite fille, je vous assure qu’on a mis les petits plats dans les grands, que n’êtes vous là pour y goûter !……. 

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville vendredi 21 juillet 1939    (EXTRAITS)

 

………..Depuis le vendredi 14 au soir, les boys ont rejoint le bercail, enthousiasmés par ce qu’ils avaient vus à Paris le matin et aux ¾ aphones d’avoir hurlés leur admiration. Phil m’a même dit qu’il ne retournerait plus voir de revue car ce ne pouvait jamais être aussi beau………….Les boys arrivés à 5h1/2 du matin dans l’avenue des Ch. El. n’étaient déjà plus qu’au 3ème rang des spectateurs, c’est vous dire la foule qui devait se presser vers 10h au moment du défilé……….l’armée motorisée était d’une telle puissance et d’un tel poids que l’asphalte de l’avenue volait en éclats, elle est à refaire ; pendant que nos aviateurs – dont le cher Yo – défilaient en rangs serrés là haut dans le ciel bleu. …………Je vous ai dit, je crois, que j’avais arboré ici le grand pavois. Depuis le front popu je m’en étais dispensée, mais vraiment c’est le moment de la grande union pour faire face à ‘Allemagne, et je suis toute contente de ce que vous me dites de la réunion française à Rosario !  Pendant ce temps, lentement, bien lentement, trop lentement, le Belle-Isle s’achemine vers nous…….A cette allure je ne pense pas que nous verrons arriver nos bonnes gens avant le 25 ou le 26 ici. Il ne faut pas être pressé…Mme Cordelle nous arrive lundi.

 

…………Georges est reparti dimanche pour Paris en auto, il ne sait pas encore à quel moment il pourra prendre ses vacances, mais il est revenu très satisfait de sa mission, il a été admirablement reçu par l’Etat-Major Schneider qui travaille à Oran, on lui a adjoint un jeune TP intelligent et il a pu faire de la bonne besogne. Challon à son retour à Paris l’en a félicité (il est certain que ce dernier cherche à être aimable et à se faire un clan dans la maison, ils ne se parlent pas avec Bénézeth !)

Suzon mène notre barque et je me laisse vivre ; j’ai revu Lehoux, j’étais un peu lasse, il attribue cela à de l’anémie, mais après une auscultation sérieuse, il m’a trouvé très nettement mieux que l’an dernier. Je le crois sans peine, et ce n’eût pas été la peine de se piquer dans tous les sens et d’avaler des tonnes de drogues pour ne pas réussir à quelque chose. Comme on n’est jamais content je réclame du rose aux joues, Lehoux m’a dit de prendre un bâton de rouge et de faire cela délicatement, voyez-vous cela ! Bref, j’ingurgite du sang de bœuf tous les jours et chaque piqûre d’hépatrol me donne la valeur de 250g de foie de veau, panacée universelle contre l’anémie. A ce compte là je crois que dans 8 jours je ressemblerai à une normande, je vous en ferai part.

 

…………….Les groseilles à maquereau ont diminué depuis que 4 gros merles et une merlette non moins avide de fruits parcourent le jardin. Il y en aura encore pour Yves, soyez tranquilles. C’est cette semaine que nous faisons la confiture de groseilles et celle de cassis si précieuses pour les « rollies », et les pommes et les poires grossissent à vue de nez, il y en a des masses. Moins de prunes et de pêches que l’an dernier, par contre.

 

Les réparations annuelles s’achèvent, il reste encore à faire la peinture des barrières et de la clôture de ciment, ce qui sera fait incessamment par Léon. Le peintre reviendra pour donner un petit coup à la serre, et aussi aux vérandahs. Cela m’amène à te demander, mon Jean, si tu vois autre chose à mettre que ces affreuses vérandahs si peu en harmonie avec le style de notre vieille maison. Elles sont pourtant nécessaires étant donné le manque de gouttières aux toits. Au surplus elles en ont encore pour quelques années à tenir, mais lorsqu’on les remplacera ce ne serait pas un mal de trouver autre chose que cela !

 

Peu ou point de monde à la mer ; les hôtels ne sont pas pleins, c’est la crise et leurs prix n’ont pas baissé. Piprel demande 50F + tous les à côtés et les 10% des domestiques ; les braves Pignolet et Merlin 35F et 40F. Cela ne vaut certes pas cela. Il est vrai que la vie est très chère ici, pour un coin comme le nôtre.
Les de Pierres ne sont pas là, et les Jacques de Mons sont partis à l’annonce de l’arrivée de leur sœur. Celle-ci est arrivée un peu plus maigre, un peu plus …sale que l’an dernier, courageuse, toujours avec seulement les 2 cadets : Gillonne et François-Bernard, Gérald aura peut-être 8 jours de permission en août, et Patrice est en boîte car il n’a rien fait de tout l’hiver. Nous ne verrons pas Collières….La maison que vous savez n’a pas changé d’aspect, et il leur maque toujours…l’indispensable. Il faut un certain cran à cette brave Denise pour tenir le coup, car elle ne se fait aider en rien.

 

Ballès ( ??) et sa moitié ! sont là, et tu retrouverais de vieux visages, mon Jean, seulement un peu plus marqués qu’autrefois.

 

Pépita cirée, retapée, graissée a repris de l’allure, la jeunesse est allé hier à Bayeux et elle a marché (pas la jeunesse, Pépita) comme un ange. Jean-Pierre va prendre son permis de conduire ainsi que son aîné.

 

Muscadet est très vivant, chaque jour à tour de rôle les boys le montent et s’en déclarent enchantés, il a encore bien gagné sa nourriture en faisant plus d’un charrois cette semaine.

 

Peut-être irais-je avec lui jusqu’au Mt St-Pierre où les 2 jeunes femmes sont arrivée avec les petits, on attend Michel Tenaille ces jours-ci, retour du Venezuela. Mme de la Heudrie se remet lentement d’une hémorragie nasale qu’elle a eu il y a 2 mois. Il a été impossible de la soigner à Trévières, on a dû la transporter dans une clinique à Bayeux…….Hypertension comme cette chère Mme Jean Hersent qui est à Nacqueville, qui eût cru qu’elle se réfugierait là ! Il paraît qu’elle y a la paix avec de braves gens qui la servent, alors qu’à Chantilly-Gouvieux, elle a les pires ennuis  avec la valetaille qu’elle doit avoir pour tenir sa grande maison. Les normands ont certes leurs défauts, mais on trouve chez eux un fond de dévouement, ce sont toujours les même ici, Léon, Jeanne, Jeanne Coliboeuf , Marthe, et la Marie-Louise (femme de chambre des Chedal ??)

 

Vous ai-je dit que l’on avait pris 800 élèves à S-Cyr cette année. C’est énorme mais pas étonnant étant donné les besoins de notre armée.

 

………… Reçu une lettre de Thibaut au sujet de ma créance, il vient enfin de toucher 60.000F mais j’ai bien peur qu’il n’en touche pas beaucoup plus, il me fait le décompte de ce que les hommes d’affaires ont touché sans parler du fisc, c’est honteux, Georges s’occupe pour moi à Paris de suivre cela de près. Il ne s’agit pas de voir s’évanouir ce qui reste.

 

………….Georges a déjeuné cette semaine avec Prévost (peu lisible ?)  dont il t’a parlé et sa femme – celle-ci très à sa place, on parle de l’envoyer à Gabès pour des dragages, mais il demande encore d’y penser le cas échéant. Il arrive de Perse.

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