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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Paris – Samedi 18 mars 1939   (EXTRAITS)

 

….Le temps passe nous avons eu quelques beaux jours encore frais mais ensoleillés, on voit arriver Pâques. Pour moi j’ai l’intention de partir dès dimanche prochain à Vierville, avec vos grands qui m’emmèneront en auto. Ils y ont quelques mérites ! ils devront faire le voyage aller et retour dans la même journée, Georges n’étant pas libre samedi, car l’on récupère (c’est l’expression consacrée) quelques heures perdues l’an dernier ! C’est presque à ne pas croire.

 

Pendant ce temps les inquiétudes se ravivent du côté de l’Est où on est tout pantois du nouveau coup d’état d’Hitler en Tchécoslovaquie (après Munich – oct 38 - Hitler avait annexé les Sudètes, en mars 39 il termine en démembrant ce qui reste de la Tchécoslovaquie, créant le protectorat Allemand de la Bohême-Moravie et l’état « libre » de Slovaquie).  La population vraiment autonome est dans le désespoir le plus grand ; nous en avons un faible mais réel exemple par la bonne de Mr Raguet - notre propriétaire – qui est Tchéque et a reçu des siens des nouvelles effarantes, c’est une nouvelle Alsace-Lorraine qui se prépare et l’on constate que les engagements de Boches ne valent pas le papier qu’ils signent. Nous nous préparons à la guerre à force, et Daladier hier a réclamé les pleins pouvoirs afin de pouvoir décider ce qu’il convient sans avoir recours à la fantaisie et à l’indiscrétion des quelques 600 fous qui siègent à la chambre.

 

 …….l’affaire espagnole semble sur sa fin. Il est à désirer que cela finisse et que nous soyons débarrassés au plus vite de ces indésirables réfugiés qui sèment la terreur dans les départements qui les ont accueillis. A Caen les habitants ont réclamé leur départ immédiat, nous a dit Béquignon, qui a apporté ton superbe atlas.. il est vraiment très beau – je parle de l’atlas, pas de Béquignon - . Il a été très complaisant, et il est revenu en métro avec ton livre sous le bras, qui pèse un poids fou. Impossible de ce fait de te l’envoyer par poste. G. doit demain te faire un colis bien préparé que je mettrai aux colis postaux et recommandé.

 

…… Suzon est allée voir Tio Mio hier. ….Le mal fait des progrès à pas de géant… le Dr prétend que Flondrois à une fille mariée à un Comm. (communiste ?) et qui serait venue le voir, mais qu’il a refusé de recevoir…. Inutile de dire que nous avons l’air d’ignorer tout cela, mais il est regrettable qu’il n’accepte pas l’aide affectueuse des siens en ce moment. C’est égal ces vies de célibataires ont des à côtés surprenants….

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Paris – Samedi 24 mars 1939   (EXTRAITS)

 

….L a fille entre demain à la clinique pour qu’on lui enlève l’appendice…… Je me suis décidée à rester ici une semaine de plus, malgré l’insistance de Suzon et du Dr, mais je me connais et aussi toutes les inventions que la folle du logis aurait pu inventer pour me tourmenter. Ici je suis à l’affût des nouvelles qui seront bonnes nous l’espérons bien. Elle est opérée rue de la Santé, et par Besset.

 

…..Prangé va bien, et, comme beaucoup, espère que la guerre s’éloigne…popur le moment tout au moins et grâce aux mesures énergiques de notre gouvernement. On va augmenter partout le nombre des officiers de carrière, c’est le moment de profiter de l’entrée à l’X, St-Cyr et Navale.

 

… le bel atlas est parti dans une petite caisse…..je vois d’ici les 2 Jean penchés sur les cartes…. qu’il va falloir compléter d’ici peu et pour cause, quelle dérision !

 

….Rien de nouveau à part la politique et les actes d’Hitler, nous vivons fiévreusement les évènements et boycottons les boutiques allemandes et italiennes, celles-ci sont tout particulièrement nombreuses dans notre quartier. La fille de Bati (Batiffol) est aussi mariée à un italien, non naturalisé, bien entendu ! Vive la France !…

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Paris – Vendredi 31 mars 1939   (EXTRAITS)

 

…Demain nous partons pour Vierville…

 

…j’ai amplement réclamé (ça me connaît !) pour le retard du mien courrier vers Buenos-Aires. Il doit y avoir une brebis galeuse rue Singer (la grande poste du 16ème Arrdt) ce n’est pas ce qui manque parmi ces Messieurs les Postiers. Je me suis adressée au grand patron lui-même qui ne ménagera certainement pas ses recherches.

 

… Mes 4 boys aspirent avec impatience au repos, ils ne l’ont pas volé, le trimestre se termine d’une façon excellente pour tous au point de vue travail, et l’on a obtenu lundi au concours hippique la médaille de bronze que l’on connaît. Je suppose que le dénommé Muscadet devra faire ses preuves pendant les 2 semaines qui vont suivre. Je suis un peu inquiète quant à la nourriture de cet animal. Il m’est impossible de tirer quelque chose de précis dans les lettres de Léon qui m’écrit avec difficulté et s’exprime mal, peut-être non sans quelqu’intention à ce sujet qu’il sent épineux. J’ai donc besoin d’aller voir ce qui se passe. Je vais aussi alerter mes bonnes gens qui travaillent pour moi en été, et faire poser la barrière du potager que Mahier a fabriqué avec le bois qui était à sécher dans la grande écurie. Cela va donner aux 4 garçons la joie d’aller aider leur ami Blin à forger les pentures qui sont nécessaires à la monture de la dite barrière. Au mardi gras on était allé en chœur (les 4 fils Aymon vous dis-je) assister et ferrer le canasson qui en avait besoin. Je pense trouver la grille bien grattée comme tu l’avais indiqué toi-même et l’on pourra dans le mois qui va suivre poser la peinture.

 

…. J’ai remis ta lettre à Georges, mon Jean, il est ravi de l’occasion de pouvoir aller bouquiner, car il connaît des tas de bons endroits. Il a été très occupé cette semaine avec les derniers calculs pour Mers el Kébir, dont on présente le projet avec Lefèvre et Desplats. Georges paraît apprécier le sérieux de cette maison, tant mieux ! mais on paraît bien démuni à la maison Hersent de personnel actif et jeune !

Vous avez dû voir que les alarmes vers l’Est sont moins cuisantes, mais notre gouvernement continue à prendre des précautions sans le crier sur les toits, et je suis hélas de votre avis - et bien d’autres - qu’il faudra en arriver à cogner sur ces brutes sauvages pour avoir enfin la paix, tant désirée par mon Jean-Louis ! Je me suis bien amusée en lisant ses réflexions, c’est notre rayon de soleil que nos enfants, ils vont vers l’avenir sans inquiétudes, heureusement !

 

…. Je ne te conseille guère d’envoyer de l’argent par chez nous en ce moment, tâche d’acheter des pièces d’or, livres, dollars, si tu ne veux pas les placer là-bas. Il paraît qu’en Hollande et en Suisse c’est la pagaye, tout leur or afflue chez nous, tant ils ont peur d’un envahissement  par leurs voisins de l’Est. J’ai su cela par Georges avec sa barre d’or et qui va se décider à la revendre à la Banque de France, puis à racheter des livres et dollars. Il est certain qu’au premier coup l’embargo serait mis là-dessus et payé en bons …ou mauvais billets.

 

…notre semaine très prise par notre petite opérée. Je pars tranquille et Georges sera rentré assez tôt à Paris dimanche soir pour aller chercher mère et fille à la maison de santé…. Le trio familial compte bien nous rejoindre la veille de Pâques, toujours en auto. C’est vraiment pratique ce moyen de locomotion….Quelle différence avec le trimballage en ch. de fer et ce qui en résulte. Pour Marthe et moi, aller et retour c’est une affaire de 500F, cela devient prohibitif.
Samedi matin . Nous allons partir,… il fait beau, mes boys ont le sourire,  la petite va bien….

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville   Vendredi 7 mars (erreur de Nany, il s’agit d’avril) 1939   (EXTRAITS)

 

….. Je suis bien arrivée ici samedi vers 4h1/2 en auto avec Georges et les 4 boys. Nous étions partis vers 12h1/2, le voyage s’est admirablement passé, et la vieille Nany a tenu si bien le coup qu’elle a encore parcouru la maison avant le dîner. Nous avons laissé Suzon soi-disant rassurée sur la petite , en réalité pour que je parte on m’avait caché que la température avait monté à 39°5 grâce à une purge intempestive, après une alimentation un peu forcée dans les 1ers jours. Heureusement tout est rentré dans l’ordre, mais parce que Suzon s’est insurgée et a mis sa fille d’autorité à la diète. Elle est rentrée du reste mercredi av. de Lamballe et je compte sur toda la familia demain, en auto, bien entendu. Je suis bien impatiente de les voir ici au calme. Suzon elle même assez sur ses nerfs, cela n’a rien d’étonnant, les courses vers la rue de la Santé sont éreintantes, il faut prendre pour le moins 2 autobus, et puis faire encore un bout de chemin à pied. Naturellement cela coïncidant assez mal avec le projet de Mers el Kébir, auquel Georges travaillait et que , comme d’habitude on a fini en trombe, parce qu’on s’y était pris trop tard, G. rentrant à des heures indues, tant pour le déjeuner que le soir, trop tard pour aller prendre Suzon à la maison de santé avec son auto. Avec cela il était enrhumé du cerveau terriblement et l’entrée de la chambre de sa fille lui était interdite……. G. se réjouit d’amener son monde e de passer 48h dans la vieille maison.

 

…. La joie de mes grands garçons qui jouissent si pleinement de leur liberté, ils ont abandonné les chiffres avec plaisir…. Le vélo et le cheval réservent de bonnes distractions…

 

….. la gelée a fait sans que j’en soit très étonnée de terribles dégâts dans notre installation d’eau, et j’ai eu Dagoubert pendant 3 jours pour boucher les fuites des tuyaux de plomb ; ils sont posés de telle façon que la vidange absolue en est très difficile, pas assez de pente, des coudes malencontreux. Le mal est réparé, mais mon porte-monnaie a trinqué ! Et comme à quelque chose malheur est bon, j’ai trouvé le moyen d’allumer le grand fourneau sans avoir besoin de faire marcher le moteur ; en remplissant seulement le trop-plein et fermant certains robinets qui isolent la chaudière. De ce fait il fait très bon partout. J’ai trouvé la propriété en bon état, on avait travaillé ferme au jardin……. La marquise de Pierres a même apporté avant de quitter Louvières une cargaison de boutures de rhododendrons…..

 

….Impossible de trouver à acheter paille ou foin pour le cheval, on complétera donc pour la soudure avec du son barboté d’eau et le peu de paille et de foin qui reste. Tout le bétail en est là, heureusement l’herbe pousse à l’envi, et de ce fait les baux en sont augmentés. Je n’ai pas encore signé le bail de Dubois, et celui de Leterrier sera changé fin juin. J’espère bien en profiter.

 

…..J’ai reçu ce matin une lettre très courtoisement respectueuse d’un Commodor de l’Air Force britannique, Mr Champion de Crespigny de Vierville qui voudrait bien louer ma vieille maison pour l’été  (je passe sous silence les cris de putois des boys à l’annonce de cette proposition) A défaut de ma maison, il s’excuse de me demander si je ne connaîtrais rien pour lui et sa famille. Il viendrait à Vierville. Tout cela dans un excellent français. Je vais voir autour de moi ; le manoir de Than est rempli d’ouvriers par son propriétaire. Cela me rappelle notre installation ici ! Mais il n’est pas à louer. Peut-être Guillemette de Pierres louerait-elle Louvières ? Je vais lui écrire.

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 14 avril 1939  vendredi   (EXTRAITS)

 

… C’est une véritable satisfaction pour moi de pouvoir même sans l’aide de ma canne, faire le tour de la propriété et mettre mon nez un peu partout. Au fond il y avait un sérieux besoin dans bien des coins, les boys prétendent que le moindre désordre me saute aux yeux et que c’est bien …. embêtant ! D’accord, je devais être comme eux à leur âge !

 

….Le bon soleil a fait sortir toutes les fleurs du bois, il y en a une variété infinie que tu connais bien….Le potager est changé en bouquet de mariée tant les poiriers sont couverts de fleurs blanches……Pour le moment c’est un spectacle ravissant et l’on se promène avec plaisir dans les allées de buis tracées depuis si longtemps par nos prédécesseurs….. les dégâts causés par la gelée, une partie de nos fusains sont très abîmés ainsi que les cyprès de Lambert, roussis par le froid. « ça repigeonne » comme dit Léon, mais il y en a pour de longs mois avant de revoir les buissons d’un si beau vert sombre qu’ils formaient.

 

… le foin pousse lentement, mais avec les mesures prises, j’espère que nous finirons par apurer les vides du grenier. Le cheval n’en souffre pas depuis que j’ai ajouté du son à son menu habituel ; nos 4 garçons l’entourent de soins, il les connaît bien ! Sa robe a repris le lustre qui lui manque dès que Léon, qui est décidément un maigre cavalier, est seul pour l’entretenir. Et chaque jour il fait la joie de nos « médaillés » qui s’en donnent à cœur joie sur leur monture.
Hier , grâce à eux on a pu rentrer le bois des pommiers abattus cet hiver aux Vignets, il y en a hélas ! une bonne provision….le brave Muscadet a tiré sur le banneau avec force, il me rend vraiment plus de service que Pompon qui jouait à l’aristocrate.

 

Peu de monde ici, à part les propriétaires de quelques villas, les hôtels sont vides, les porte-monnaie aussi, et puis la situation internationale se complique tous les jours grâce à ces Boches et ces Italiens. Ces derniers ont voulu copier leur modèle, ils ont fait un vilain coup en Albanie. J’espère que cela les voue un peu plus chaque jour à la vindicte publique ; mais notre gouvernement a dû prendre toutes les précautions requises. A vrai dire le bon public ne sais rien de précis, et c’est mieux ainsi, les journaux sont muets ou à peu près, mais l’on sent que ceux qui le doivent, travaillent sans bruit. Si l’on est obligé de marcher un jour, et j’ai bien peur que nous n’en soyons pas loin, nous ne serons pas pris en vert. L’Angleterre marche aussi et tous ces petits pays qui encerclent l’Axe Rome-Berlin, et lui feraient tout de même un fameux front à défendre. Jusqu’aux placides Hollandais qui ont mis l’arme au poing vers l’Est.

 

….La bonne Suzon et Georges m’ont apporté en auto le contenu de mon coffre au CIC. On n’aura que la peine de le rapporter quand je rentrerai à Paris, pas avant une quinzaine d’ici.

 

…. J’ai reçu la réponse du directeur des Postes qui me dit avoir écrit rue Singer pour qu’une surveillance rigoureuse soit faite pour le courrier Air France.

 

… Je suis ravie de la découverte de la police de Buenos-Aires, sur les Nazies et j’espère que les Boches de là-bas en porteront la trace. Boycottons à force !

 

… Le grand Phil dit de communiquer à Jean-Louis qu’il voudrait le courser… parce qu’il lui a dit Pinal ! Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ?   Mystère !

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville 21 avril 1939  vendredi   (EXTRAITS)

 

Car j’attends demain Georges et Suzon (et Bison naturellement) en auto, avec quelques paquets de linge et de vêtements en cas de guerre. Déjà nous avons apporté le contenu de nos coffres et les bijoux. Il y a bien d’autres choses à sauver, plus précieuses dans l’appartement, et tous les souvenirs chers de notre vie de famille, mais c’est impossible à y songer. Suzon va m’apporter aussi nos papiers de famille et de propriété. Vous lirez dans ma lettre à Simon qu’à Paris, et sans qu’il y paraisse une ligne dans les journaux, on accentue précipitamment les précautions, cela n’amène pas le pire et c’est plus prudent, mais l’on conçoit que les nerfs soient à vif, et plus particulièrement ceux des femmes et des mères. Suzon va voir partir ses 2 fils en même temps, c’est un rude sacrifice qu’on accepte en bonne patriote, mais qui broie le cœur. On veille ! On a raison ! mais que d’angoisses pour satisfaire l’ambition de cet Hitler et Mussolini. Ce sont 2 fous qui se croient de  grands hommes, et qui jouent de la vie de nos fils avec sérénité. Que deviens-tu dans tout cela, mon Jean, alors que je lis avec tant de plaisir le soin que tu prends à ta tâche ? Vas-tu être obligé de laisser tout cela pour revenir ici faire aussi tout ton devoir ?  Georges ne sera pas appelé tout de sute – il a 52 ans – il peut être versé à la DCA. Marcel Hersent lui a demandé s’il pouvait compter sur lui tant qu’il ne serait pas mobilisé. La répons est facile à deviner, il partirait donc pour Le Blanc, avec Hébert, Bénézeth et sans doute votre vieux Vallée ( ?). Tous les autres partent dans les premiers jours.

 

…….. Roger Busson qui m’envoie des papiers d’assurances à signer me dit qu’il s’attend à être appelé de jour en jour et qu’il est bien préoccupé pour les siens, car en partant il ferme boutique.

 

…….. Pendant ce temps on vit ici dans le calme le plus absolu, au milieu d’une campagne splendide….. je ne quitte pas la propriété, où il fait si bon flâner en cueillant quelques fleurettes……Quel dommage de ne pouvoir profiter le cœur et l’esprit tranquille de toute cette beauté ! Je suis en train de réparer les méfaits de l’hiver, il yen a eu, sans parler de mon jardin. …………. Le maçon a dû refaire plusieurs pans de mûrs éboulés, m’en voici pour 800F, et mon fourneau de cuisine crie grâce. Le fumiste appelé va réparer cela, ici, pour…7 ou 800F également ! Je prévois qu’à part le couvreur et quelques peintures urgentes je m’en tiendrai là pour l’instant. On va poser ces jours-ci la belle barrière neuve du potager, Léon exercera ses talents pour repeindre et vernir les portes et barrières, avec la grille nous pourrons attendre les rigueurs de l’hiver prochain.

 

……. J’ai entrepris de redoubler les 8 grands rideaux de ma chambre d’été, ce n’est pas une petite affaire, je vous prie de croire, heureusement que j’avais acheté il y a 4 ans à un prix avantageux une pièce de 60m de satinette crème ; cela a permis de réparer bien des désastres, mais je vais la terminer avec ces 8 grands morceaux. En fin de compte j’ai à peu près refait toutes les doublures des grands rideaux de la maison. Voilà de quoi occuper sinon les esprits au moins les doigts.

 

….. vous aurez lu dans les journaux le désastre du Paris…(incendie accidentel d’un grand paquebot). Plus l’enquête se poursuit, plus la certitude d’un attentat se précise. La police était prévenus depuis 2 jours et, en fait, c’était le Normandie qui devait flamber. On croit à une fermentation voulue des farines entreposées près de la pâtisserie, et comme il devait y avoir de ces tonneaux embarqués sur le Normandie… Combien triste tout cela ! On se plaint beaucoup en Normandie, et partout ! de l’attitude des espagnols réfugiés ; à Caen les femmes accrochent les étudiants dans la rue, et les hommes insultent nos femmes – air connu ! –..... A Lisieux avant de quitter un immeuble où on les avait mis provisoirement et furieux de cette mesure, ils ont tout brisé dans la maison et sont sortis en chantant l’Internationale.

 

……..J’ai eu cette semaine la visite de Mmes Ygouf et Campserveux qui m’ont renouvelé leurs remerciements  à te transmettre pour votre don généreux à la cantine scolaire, sans vous elle fermait un mois plus tôt.

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Vierville,   vendredi 28 avril 1939     (EXTRAITS)

 

8h1/.2 du matin , je viens de recevoir ta bonne lettre…. avec celle de Simon…..c’est un bon réveil qui adoucit l’attente de ce discours d’Hitler qui doit nous lancer à la face toute sa rancœur vers 13h. On n’attend plus le coup de poing de cet énergumène sur la table, il a dû sentir toute cette semaine que nous réagissions tous avec nos alliés, et qu’il ne ferait pas bon de s’y frotter cette fois-ci. On est vraiment résolus à taper sans attendre ; et nous avons tout de même des appoints qui peuvent faire réfléchir le fameux Axe Rome-Berlin………. Cette guerre serait un massacre pour notre jeunesse…… prions Dieu et espérons. Je passe mon temps à remonter le moral, il faut reconnaître que la situation serait critique pour beaucoup ; les petits fermiers mobilisés, les femmes restent seules pour faire tout l’ouvrage. Hier, Leterrier – qui a fait très bravement son devoir pendant la dernière guerre – m’exprimait tristement le souci que lui causerait le départ de ses 2 fils, de son gendre, de son grand valet (un brave garçon orphelin qu’ils ont élevé à la ferme), il resterait avec 2 gamins de 14 ans et des femmes pour ensemencer, labourer, récolter 100 hectares de terres et soigner 90 têtes de bétail…..

 

…. Il faut comprendre tout l’aléa que laissera l’après-guerre. Roger Busson, par exemple, m’écrivait que lui parti, il ferme boutique ; c’est tout à refaire au retour. Anne (Busson ?) est en train de se mettre au courant, pour tâcher de tenir et de pouvoir vivre, et j’en aurais des listes ainsi à vous soumettre, cela double le souci de ceux qui partent. A Paris, on n’a pas encore fini de distribuer des masques, mais chaque immeuble a une liste d’instructions pour ses locataires.

 

…….Georges, Suzon, et la Bison (ravie de cette occasion, c’est beau d’être jeune) m’ont apporté dimanche un lot de vêtements et de linge, « pour si en cas » . J’ai offert à Georges de m’amener son vieux papa et sa sacrée sœur, mais j’ai bien spécifié que ce ne pourrait être que pour un très court séjour, et tu sais bien pourquoi ! Georges le sait aussi, mais cela lui enlève une épine du pied que de savoir où diriger les siens. On trouvera toujours à les installer à Bayeux, St-Lô, Trévières, Isigny, à l’hôtel ou en meublé……….

 

………J’ai eu de la veine qu’on vienne me proposer des homards, chose assez rare ici (si seulement on en avait fait autant en janvier !)  C’estr le fils de la brave mère Sauvage que tu connais bien, son dernier, un gars de 18 ans, qui partait le lendemain pour Cherbourg et s’engager dans la Marine « Faut bien défendre la France, s’pas ?» Il y a 3 frères déjà et j’ai bien payé  les homards pour aller grossir le boursicot du mathurin. Il en avait la bouche jusqu’aux oreilles.
On prépare ici la 1ère Communion, j’ai habillé un des fils de Jeanne Coliboeuf avec un complet bleu marine, et complété quelques uns des habillements de plusieurs autres, tant filles que garçons. On viendra comme de coutume, goûter dans le parc pour se distraire pendant les jours de retraite qui précèdent le grand jour ; j’enverrai les brioches à bénir pour la cérémonie. Mais je ferai en sorte de voir le curé le moins possible, il a réclamé à not’maire une augmentation de subsides, soulignant qu’il ne tirait rien de « ces grosses fermes et de ces grandes maisons à tourelles » !! Je suis furieuse, et je ne cache pas ma façon de penser à personne, je sais ce qui sort de ma poche( et ce qui est sorti de la vôtre) pour garnir celle du curé. Le maire lui a dit « Mais Mr le curé, vous avez de quoi vivre, vous êtes inscrit à l’impôts sur le revenu » Ca ne vous regarde pas s’est écrié celui-ci (c’est au moins 10.000F de rente, et je sais qu’il a acheté 60.000F une villa à un de ses neveux, c’est lui qui me l’a dit). Je suis trop colère pour dire au curé ce que je pense en ce moment, je n’oublie pas que c’est un prêtre, j’attendrai donc, mais il n’y coupera pas !

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Paris 13 mai 1939  samedi  (EXTRAITS)

 

………. Et voici que cette semaine encore je suis comblée pour mes 65 printemps avec ce joli poste que j’ai trouvé jeudi, à mon grand étonnement à ma place de déjeuner chez vos grands. Il fait ma joie et je me régale de bonne musique et même des bavardages de gens bien intentionnés. Il est muni des derniers perfectionnements et ici, sans antenne ou presque, je peux avoir les communications avec les postes les plus extravagants, voire fort éloignés. Que sera-ce dans la tranquillité de mon atmosphère normande ! où l’on captait avec le petit poste de mes boys les concerts anglais, italiens, boches avec une netteté remarquable. Cela va agrémenter mes soirées campagnardes, et je vous en remercie de tout mon cœur…..

 

………..Rien de nouveau ici, toutes les santés sont bonnes, le temps est assez beau et l’horizon politique s’éclaircit. On a bien l’impression que la conduite ferme de notre gouvernement en impose tout de même à ces gaillards de l’Est et du SE dont la faconde semble s’être tarie quelque peu depuis les mesures prises par la France et ses alliés. Vous lirez, sans aucun doute, qu’un avion allemand, monté par 2 civils non identifiés était tombé près de Pontarlier. En réalité, depuis plusieurs jours des avions survolaient notre territoire avec désinvolture. On avait prévenu nos voisins qui ont continué leurs incursions si bien que ce dernier avion aurait été abattu par un des nôtres. Après enquête du reste, ces 2 civils étaient 2 sous officiers boches, et l’avion contenait 2 mitrailleuses et un appareil de photo. Les Allemands ont envoyé des enquêteurs, mais le secret le plus absolu règne sur leur séjour en France.

 

A Paris, la vie continue, il semble que l’on tient à ce que l’on sache que l’inquiétude ne tue pas les distractions. Les salons s’ouvrent, et il y a dit-on de très belles œuvres. Cette semaine, celui de la lumière a ouvert ses portes. Gaby avait aimablement envoyé des entrées au vernissage qui a eu lieu un soir, mais celles-ci ont été distribuées avec une telle générosité qu’à 10h on faisait la queue sur plus de 100m. Vos aînés ont fui, les Prouveur ont piétiné 1h1/2, après quoi Mr Prouveur très las, a dû abandonner la suite. Mme Cordelle y était allée à 9h avec les 2 boys, a pu parvenir très vite, mais Gaby avait été moins pressé et trouvait excessif cette attente pour une chose où il aurait dû être roi, a dit au garde républicain qui gardait la porte «  Je suis le Directeur de la CPDE (l’EDF parisienne de l’époque), laissez-moi passer » « La CPDE ?? connais pas, et puis faut pas me la faire, vous n’êtes pas le seul à avoir essayé de passer » Vanité des vanités. Gaby en rit encore paraît-il. Les boys m’ont dit que c’est très horriblement moderne surtout. Je n’ai pas besoin de vous dire que toutes ces agitations ne me sont plus permises. J’y ai renoncé sans tellement de regret. J’en ai beaucoup plus à ne plus pouvoir être utile aux miens et aux autres ! En bonne chrétienne je devrais en offrir le sacrifice à Dieu pour mes fautes passées et ma vie future, je ne suis pas sûre d’en être arrivée encore là avec sérénité ? Cela viendra peut-être.

 

…………..Suzon a vu Flondrois, je n’ai pu y aller, il pleuvait. Il l’a reçue debout, habillé, il ne faut pas en conclure qu’il était mieux ; c’est seulement une bonne journée au milieu d’autres.

 

…………..J’ai laissé Vierville plus beau que jamais, quel dommage que ce ne soit pas 100km plus près, on irait chaque dimanche. …..C’était une débauche de couleurs à tenter un peintre, mais pas un moderne, c’était trop doux pour leurs yeux ! ………

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Paris 3 juin 1939  samedi   (EXTRAITS)

 

……….Suzon est allée voir le vieux Flondrois de plus en plus trébuchant sur ses jambes et s’en rendant compte ce qui est navrant. Puis mercredi Challon a offert le thé au personnel ingénieur du bureau. Bénézeth n’y était pas cependant ( ?)  ni les Hébert non plus, car ils sont encore à Cannes, les Sagne, Vallée, Lefèvre et vos aînés, soirée insignifiante mais le maître et la maîtresse de maison ont fait cependant des efforts pour être aimables. Ils habitent un bel appartement du quartier de Monceau, mais vide de meubles.

 

………..J’ai eu une réponse de Thibaut au sujet des créances que je possède, il travaille encore dans une usine, et viendra me voir un samedi ; mais il est complètement d’accord pour me rembourser sans l’aide d’homme d’affaires, afin d’éviter des frais. J’ai donc téléphoné à Lot ( ?)  de me préparer mes papiers, et Suzon a été les chercher à l’étude.

 

………..Je pense partir le 17 juin pour Vierville en auto avec vos aînés qui reviendront le lendemain. Quelle magnifique façon de s’y rendre ! Et je vais avoir de quoi faire pour mettre bien des choses au point. On n’en finit jamais dans cette grande maison. Il paraît que le potager est superbe, le bois magnifique, mais que ma haie amputée fait décidément pauvre figure. Le cheval a engraissé et a son beau poil luisant d’été………

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Paris samedi 10 juin 1939   (EXTRAITS)

 

Je viens d’écrire à Simon, mon Jean, en lui adressant la lettre chez vous, il en sera de même pour la semaine prochaine, puis ce sera Rio et les escales (les Cordelle sont sur le point de quitter l’Argentine définitivement) Si j’ai le cœur bien joyeux, je pense aussi à tout le vide que va vous faire le départ de vos aînés près de qui vous avez mené une bonne vie de famille, les petits vont être bien esseulés, heureusement qu’ils sont 2 ! Ils serrons les coudes, comme vous, et puis votre nouvelle maison avec son « espace vital » leur permettra de ne pas trop regretter le jardin de  tante Simone avec ses fleurs et ses plantes….

 

………Ainsi que vous le verrez dans la lettre de Simon, je me suis payé mercredi un petit coup de paludisme qui m’a bien démoli pendant 24 heures. C’est fini maintenant, j’ai revu Artaud ce matin et il m’engage fortement à filer samedi prochain 17 juin comme j’en avais l’intention à Vierville. Vos aimables grands  m’y conduiront comme dans un fauteuil, c’est le cas de le dire, mais malheureusement pour eux, il faudra reprendre le lendemain le chemin de Paris car on….on ne rigole pas avec cela au bureau, fichtre non ! Ce n’est pourtant l’ouvrage qui étouffe les gens, dit Georges.

 

………Ici heureusement toute la maisonnée va bien, y compris nos 4 boys qui en mettent un fameux coup ; et cela a dû être dur par la température de four que nous avons subie toute cette semaine. C’était horriblement pénible dans ce Paris étouffant et sans air, même chaud, impossible de laisser les fenêtres ouvertes la nuit à cause du bruit de la rue qui s’intensifie tous les jours. Vivement notre vieux Vierville avec tout le charme et le bien-être qu’il procure ou détient.

 

………. Vous êtes bien gentils de faire déposer à Vierville votre chauffe-bains à alcool ; nous étions bien privés d’eau chaude pour le bain, depuis quelques années et l’on en était réduit à se laver par petits tas. Je vous en remercie donc bien fort.

 

…………J’ai été dérangée par la visite du vieux Thibaut qui se déclare tout prêt à me rembourser dès qu’il aura touché sa prébende ; le pauvre vieux travaille durement dans une fabrique à Essonnes, malgré les rhumatismes déformants qu’il a ramené de Salonique et qui l’empêchent de marcher. C’est le pactole qui lui tombe dans les mains, mais l’on reste confondu en lui parlant, de sa naïveté, et l’on ne s’étonne pas que d’aucuns en aient profité ! C’est moi qui vient de lui apprendre ce qu’il va toucher et quand il le touchera (je l’ai su par Dautry), il en est resté bouche bée, cela se chiffrera certainement par plus de 200.000F. Il osait à peine croire à 15 ou 20.000F. Son fils reste propriétaire de l’appartement d’Adolphe et de celui qui le touche au 1er étage. Ces pauvres gens sont vraiment privés de toute défense, pour peu qu’ils aient affaire à des escrocs, l’affaire est faite.

 

………..Georges doit te faire sous peu un colis de livres d’occasion, dont quelques uns à la reliure charmante………. J’ai toujours l’Imitation de Jésus-Christ de Père, mais à qui la confier ? Pour les gravures de la chalcographie du Louvre, pourquoi ne pas prendre celles de Père qui sont à Vierville dans un carton au grenier où elles ne feront que s’abîmer ; le hic c’est de les envoyer, mais on peut se munir de tubes en carton fort faits pour cela. Qu’en dis-tu ? Les Chedal sont parfaitement d’accord et à moins qu’elles intéressent la Simon, demande-le lui, et réponds moi………Je suis sûre que ton meuble sera très beau, mais pour l’amour de Dieu ne t’embarrasse pas trop. Tu sais qu’on ne paie plus les déménagements des nouveaux venus, et l’on meublera dit-on les maisons des employés. C’est de fait plus rationnel et plus économique…….

 

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Nany à Germaine et Jean Hausermann à Rosario

Paris jeudi 15 juin 1939  (EXTRAITS)

 

………..Je pars samedi vers 1h1/2 avec vos aînés qui aimablement veulent bien m’éviter le voyage par train. Le Dr insiste pour que je parte le plus tôt possible afin de profiter du soleil et du bon air sur lequel il compte pour me retaper… je crois plutôt qu’il me faudrait 20 ans de moins.

 

…………Le vieux Flondrois va toujours un peu plus mal, sa nièce est venue voir le Dr et celui-ci ne lui a pas caché qu’il faudrait qu’il parte à la campagne, mais accompagné de sa famille. La nièce ne demande pas mieux que de partir, mais je doute qu’il l’accepte. Alors ?  Je pars sans l’avoir revu, le reverrai-je ?  Notre vieil ami Busson est à l’agonie……….encore une vieille amitié qui s’en va !! Heureusement la jeunesse est là autour de nous, trépidante, allante, nos 2 boys Cordelle ont commencé Philo ce matin avec courage, ils ont bien travaillé. Jean-Pierre passe Centrale depuis mardi………

 

…………J’ai revu Tantine complètement remise et plus entrain que jamais, elle vient d’organiser un beau concert à la Familiale. Malgré mon regret, je ne l’ai pas priée de venir me retrouver à Vierville cette année, le climat y est rude et elle est aussi peu raisonnable que possible, une vraie enfant à surveiller. L’an dernier, ne l’ai-je pas trouvée les pieds dans l’eau, à la plage par une bise aigrelette, elle avait déjà eu sa 1ère congestion pulmonaire ! Je l’ai expliqué à son fils qui m’approuve, et aussi à elle-même. Elle est pourtant bien agréable à vivre, et j’ai toujours eu du plaisir à l’avoir près de moi.

 

…………Veux-tu ne pas oublier, mon Jean, de m’envoyer mon maté, j’en aurai besoin pour mon loyer et payer la moitié de mes impôts comme il se doit avant le 31 juillet. Je bats le rappel de toutes mes disponibilités, car je pars pour 4 bons mois.

 

………….Vendredi     Nous venons d’avoir le coup de téléphone nous annonçant la mort de notre vieil ami Busson. Il est à la Paix, près de Dieu, il l’a bien mérité, et sur soi que l’on pleure.

 

…………..Bien reçu ta bonne lettre, mon Jean, et suis très heureuse que mon Jean-Paul aille de mieux en mieux, c’est un bel enfant qui a tout pour se bien porter. Quant à Pinal !…l’histoire nous a bien réjouis, il n’y a

rien de tel que les enfants pour vous sortir de vos idées, et je vois d’ici le bonhomme !  ……..

…………J’ai revu Thibaut et écrit à son homme d’affaire une lettre recommandée, car lui n’a encore rien reçu de celui-ci. Il a tout pour être plumé une nouvelle fois, le pauvre être, c’est pire que tonton Robert !…………

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