Lettres de Gabriel Dessus
des 3 octobre 1936 et 27 mars 1938

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Lettres de Gabriel Dessus écrites de France à mes parents en Argentine pendant les époques troublées de l’avant-guerre. Ceux-ci avaient envoyés leurs 2 enfants aînés (nés en 21 et 22) , François et Michel poursuivre leurs études  à Paris , hébergés par leurs grand-mères.

        Ces lettres montrent bien la clarté d’esprit de « tonton Gaby » et son aptitude à analyser des situations complexes et en tirer des conclusions qui, après coup seulement, paraissent frappées du bon sens.


 
 
              « samedi 3.X. (1936, front populaire en France avec grèves générales organisées par les communistes, début de la guerre d’Espagne de Franco contre les communistes espagnols)

        Mon cher Jean  -  Nous sommes allés avant-hier soir Maman  (ma grand-mère Cordelle) et moi chez Madame Hausermann (mon autre grand-mère) pour discuter de la question posée par ta lettre. Tu auras par le même courrier deux autres comptes-rendus de notre entretien –ce qui te permettra d’en reconstituer l’atmosphère.

       Il y a un premier point bien évident sur lequel nous sommes tous absolument d’accord: si après avoir lu nos lettres et réfléchi vous-même aux diverses hypothèses il vous reste un doute quelconque et une inquiétude sur la sécurité de vos enfants, faites-les revenir; il n’y a que vous qui puissiez prendre une décision définitive, et nous ne pourrons ni les uns ni les autres prendre la responsabilité de vous garantir l’avenir dans les conditions actuelles.

      Il nous est très difficile même de nous faire une opinion saine pour nous-mêmes; je te donnes ci-dessous  les éléments tels que je les vois.

      Il n’y a pas eu jusqu’ici une goutte de sang versée en France; si l’on se reporte aux époques d’avant guerre (grèves de Draveil, grève des cheminots, etc…, troubles des régions vinicoles, mutineries de troupes, etc.) on considérera la période actuelle comme exempte de troubles; seule l’absence totale de grèves et de conflits sociaux qui a marqué la période de crise de ces dernières années donne du relief aux conflits actuels.

     En sens inverse, il faut noter que l’action du parti communiste a pu se développer assez largement sous le couvert du front populaire; il n’est pas douteux qu’un grand nombre de moutons et de gens qui veulent être du côté du prochain manche ont évolué dans ce sens là.

     Le parti communiste a fait tout ce qu’il a pu pour faciliter cette évolution; il a multiplié les déclarations rassurantes, depuis l’intervention de Thorez en juin pour déclarer qu’il faut savoir arrêter une grève jusqu’à l’annexion du patriotisme le plus militant, en passant par les propositions de « front français » et les avances faites aux catholiques. Et il ne semble pas qu’il faille se dissimuler que le jour où ils croiront pouvoir prendre le pouvoir, les communistes ne reculeraient pas devant le choix des moyens; je ne sais pas ce qu’il faut au juste penser des révélations de J.Bardoux dans la Revue de Paris sur le projet de coup d’état communiste de juin, et les renseignements que donne périodiquement Gringoire sur les plans de la IIIème Internationale à l’égard de la France; mais je doute qu’il faille accorder aucune confiance aux déclarations rassurantes de Thorez et autres;

     En face, il y a d’une part les troupes de la Roque, peu nombreuses mais très  « gonflées »   (ce qui d’ailleurs sert et servira encore à maintenir la cohésion du front populaire). Le parti de Doriot qui paraît avoir du succès – et le fait que l’opinion générale du pays n’est nullement communiste (ce qui s’exprime par la résistance du Sénat, etc.. ; mais il faut bien avouer que les opinions générales ont toujours été violentées par les minorités agissantes). Depuis un mois environ, il y a d’ailleurs un certain recul du communisme dû précisément à ses changements de front excessifs.

      Si l’on devait en arriver à la question de force, il faudrait compter un peu d’armement de part et d’autre, (il y a certainement eu des distributions d’armes depuis quelque temps) mais tout cela ne pèserait absolument pas vis à vis des moyens dont peuvent disposer la police et l’armée. Or si l’on peut admettre que la police parisienne a quelques sympathies « front populaire », rien ne permet de supposer qu’elle soit prête à favoriser un coup de force communiste; et si l’on peut admettre que Pierre Cot  (le ministre de l'air du front populaire) a des sympathies très rouges, on ne peut pas dire la même chose de Daladier, et rien ne permet de supposer que l’armée ne suivrait pas ses chefs.
 

      Enfin il me semble que la très grande majorité des Français comprend qu’une guerre civile est en elle même une chose atroce  (expérience de l’Espagne ) et que dans les conditions actuelles de l’Europe ce serait la guerre étrangère immédiate – ce qu’il ne faut pas négliger dans vos plans; le risque de guerre étant peut-être, à un an d’échéance, plus élevé que le risque de révolution.

     Personnellement, je crois que des troubles intérieurs allant jusqu’à l’émeute partielle sont possibles; mais je ne crois pas à une généralisation.

     Maintenant il faut mesurer ce que des enfants, demeurant à Passy chez leur grand-mère et n’allant pas aux meetings politiques, risquent là dedans. Ils me paraissent avoir de bien faibles chances d’être « dans le coup ». (sauf cas de guerre étrangère avec bombardement de Paris) et il ne faut pas oublier que la Commune 71 a certainement tué beaucoup moins de gens qu’une épidémie de grippe – et de loin.

     Resterait la possibilité, d’ailleurs, de les envoyer à Vierville, à supposer qu’on puisse le faire à temps; la Normandie est remarquablement « fasciste » et Madame Hausermann a dû vous donner quelques détails sur l’aventure du sous-préfet de Bayeux et l’attitude de vos fermiers. (voir lettres de Nany à Jean Hausermann)

    Je vous suggère une solution: si vous n’aviez pas d’objection absolue à l’internat, on pourrait chercher du côté Normandie un collège de grand air – genre Les Roches ou autre – où les enfants pourraient continuer leurs études françaises, à l’abri semble-t-il de la presque totalité des risques – tous les risques dont je parlais plus haut me semblent essentiellement parisiens  -  Je ne sais rien de précis sur les collèges possibles, mais je pense que si vous envisagiez cela, nous pourrions nous renseigner, aller voir en voiture et trouver assez vite.  On pourrait dans le même sens envisager un institut de Genève ou d’ailleurs en Suisse – mais cela me semblerait à la fois trop et trop peu – trop loin des études françaises, et trop peu loin de France.

     Voilà les éléments de réflexion que je peut vous donner; j’espère ne pas avoir sous-estimé les risques; mais je ne pense pas vous dissimuler non plus que l’atmosphère générale ne reflète pas du tout l’inquiétude dont témoignaient vos lettres.

     N’hésitez pas à nous demander soit des renseignements soit des recherches dans la direction que je vous suggère ou dans toute autre direction; je comprend trop bien l’inquiétude où vous êtes de vous trouver si loin pour ne pas être à votre entière disposition.

     La meilleure solution a été trouvée par François.. ils n’ont qu’à revenir ! !. .  C’est la grâce que je vous souhaite –
    Je vous embrasse tous deux affectueusement.
               Gabriel Dessus »


 
                  (Finalement, mes parents ont rapidement décidé de ne pas faire revenir François et Michel en Argentine, ni les de les mettre en pension)

                 La même question se repose en mars 1938, avec l’annexion de l’Autriche par Hitler et les menaces croissantes que cet homme faisait peser sur la paix depuis son avènement au pouvoir en 1933. En fait, s’il y avait doute en 1936, la plupart des observateurs de 1938 pensaient la guerre à peu près inévitable. Les accords de Munich en Automne 1938, consacrant le démembrement de la Tchécoslovaquie ont été un soulagement inattendu, mais de courte durée, moins d’un an après la vrai guerre éclatait en Août 1939.

                 Quoiqu’il en fût, voici l’opinion de Gabriel Dessus le 27 mars 1938 :

                                                             " Dimanche 27.III
                    Mon cher Jean.

          Je te devais une lettre pour le jour de l’an, que je ne t’ai jamais écrite  - parce que je suis affreusement paresseux pour écrire  et parce que tu ne doutes pas des vœux que nous faisons pour vous – pour votre santé – et pour votre retour -  Mais je pense qu’actuellement je vous dois une lettre pour essayer de mettre au point – autant que, privément, on le peut - la situation en France  -  Je ne t’apprendrai rien sur les affaires extérieures, l’Anschluss (annexion de l’Autriche), la Tchécoslovaquie..  Il est un peu atterrant de penser que les mêmes autrichiens qui auraient donné 75% des voix à Schussnigg en donneront 80% à Hitler..  et la contagion de ce genre d’enthousiasmes est évidemment très à redouter. Le seul antidote de tout cela se trouve dans l’excès même de ce que Hitler a à réclamer à tout le monde; et il n’est guère de puissance européenne à qui il n’ait un morceau de territoire à reprendre, ceci étant parfaitement expliqué dans Mein Kampf..  Ce qui évidemment doit conduire au bout d’un certain temps à une unanimité contre lui – toute la question étant l’ampleur des dégâts qu’il aura le temps de faire pendant un certain temps  - et des moyens qui resteront disponibles après - on pense généralement ici que s’il n’est pas fou, il demandera à Prague des choses assez dures à avaler, mais pas assez cependant pour que Prague puisse soulever France et Angleterre – et qu’il laissera au temps le soin de finir le travail d’annexion des Sudétes. Ce qui serait évidemment un gros échec en perspective pour la France, mais pas la guerre demain.

        Sur ce dernier point, il ne serait pas extrêmement bien placé: il y a évidemment le retard d’armement de l’Angleterre, mais il y a aussi le fait qu’il vient de chambarder son état-major général, le fait qu’en allant si vite il mettrait contre lui les hésitants – le fait que le Japon est engagé en Chine et ne peut rien contre la Russie pour l’instant  - le fait que l’Italie est très engagée partout  (et ne faut-il pas prévoir la défection toujours possible ? ?). Il semble donc que sauf folie il agira autrement. Plus tard..  on verra.

        La situation intérieure en France est plus difficile à démêler. Tout le monde parle d’union nationale, mais cela recouvre des idées très différentes.

        Les partis de droite pensent que cela veut dire museler le mouvement ouvrier, démolir le  « front popu », rassurer les possédants, en obtenant de Blum (parti socialiste, allié aux communistes et aux radicaux de Daladier et Reynaud) une volte face encore plus nette que celle de Macdonald lors de la formation du ministère national anglais -  Blum et son équipe voient là le moyen de se donner au dépens des radicaux l’allure d’un grand parti de gouvernement, d’appliquer leurs idées d’une manière certainement beaucoup plus conservatrice qu’il n’était prévu la première fois (ils ont été très douchés, et les plus intelligents, Blum en tête, ont compris pas mal de choses) – mais pour ne pas perdre leur clientèle au profit d’une opposition communiste, il faut qu’ils compromettent ceux-ci en les faisant entrer dans le gouvernement – et là est le point difficile, car les communistes ne se laisseront pas embarquer sans de sérieuses contreparties, ou sans idées derrière la tête.  (en fait, ils refuseront la participation )  Les grèves de chez Citroën ces jours-ci n’ont pas d’autre sens, je crois: le parti communiste veut montrer qu’on ne se passera pas facilement de lui.

        A supposer – ce qui me paraît vraisemblable au moins pour l’instant, -  que le P.C. soit entièrement dans les mains de Moscou, il n’a pas intérêt à pousser les choses au drame et à affaiblir définitivement le seul allié sérieux de la Russie; mais il a intérêt à exercer un chantage, - à la fois chantage électoral sur les socialistes, et chantage syndical sur la production – pour tirer le plus d’avantages possible de la situation.

        Côté des ouvriers, il y a sûrement  un refroidissement considérable de l’enthousiasme « front popu » de 1936; mais il ne faudrait pas que les partis de droite s’imaginent, comme ils ont l’air de le faire, que les électeurs ouvriers laisseraient toucher aux lois sociales, aux congés payés etc., et surtout renonceraient à avoir une influence sérieuse sur le gouvernement; ni que la CGT, qui a certainement beaucoup perdu de son influence, voie ses adhérents se détacher définitivement d’elle.  Le syndicalisme militant est  (sauf chez les métallurgistes et dans le bâtiment ) mis un peu en sommeil et les grands thèmes n’excitent plus guère les masses, mais si l’on déclenchait un réflexe de «défense de classe» les gens seraient instantanément derrière la CGT.

       D’autre part, si le Parlement est évidemment assez déconsidéré, il n’y a pas désaffection réelle du régime et surtout il n’y a rien pour le remplacer, qui ait une audience réelle dans le pays ; ni PSF, ni PPF –etc.-  ( l’histoire des cagoulards a fait beaucoup de mal).

       Comme d’autre part personne n’a envie d’élections générales, il faudra bien que l’on trouve une solution parlementaire. Il vaudrait mieux que cela ne se fasse pas trop attendre ! –mais à la place de Lebrun  (le président de la République, chargé de désigner un président du conseil)  je serai fort embarrassé.  Même un ministère de «techniciens» est très difficile à mettre debout  - il y a peu d’hommes qui ne soient pas d’une manière ou d’une autre marqués au point de vue politique – et aller chercher le maréchal Pétain n’est pas une solution en soi.

       En tout cas, au point de vue sécurité des enfants qui vous préoccupe évidemment, je ne crois pas qu’un mouvement intérieur soit dans les possibilités à envisager; en cas de complications extérieures menaçantes ils partent à Vierville, à pied au besoin pour commencer (car l’essentiel est d’être à 15 ou 20 km de Paris – après cela on peut voir venir ). Maman (ma grand-mère Cordelle)  à qui j’en ai parlé  a pris toutes les précautions raisonnables – ce  qui je me hâte de dire ne doit pas vous faire croire que nous jugions probable l’arrivée demain matin des avions de M. Goering, maréchal et aviateur – bien au contraire! -

       Je pense que nous nous verrons à Paris avant cela, avant que  M. Maurice Thorez «fils du peuple» ait pris le pouvoir, etc. etc.  N’en profitez pas pour attendre 10 ans ,  (ils sont rentrés 15 mois plus tard)  Bien affectueusement .

                                     Gabriel Dessus »

 
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