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LETTRES de NANY à son fils JEAN HAUSERMANN,  1938, extraits

 

Pour mémoire : 1 franc de 1938 valait environ 2,8 F ou  0,42 Euro  de  2004.
L’inflation a été de  +13,6% pour l’année

 

 

1er  janvier  1938  samedi  Paris

 

…Notre Simon approche de Montevideo, et dans la journée leur trio sera reconstitué (Jean Cordelle avait certainement pris une ligne locale pour aller  chercher Simone à Montevideo, à qq heures de BA seulement).      … le bon grand Georges écrit ce matin que les millions ne sont pas loin, aussitôt touchés, il fait ses paquets…..     …J’ai bien reçu votre lettre avion, mes enfants chéris, pleine de vœux affectueux et de tendresse pour votre vieille Nany, vous auriez bien pu me souhaiter une dentition de jeune loup – la mienne, après les à-coups de ces derniers mois, f… iche le  camp à petits coups – rien d’agréable et souvent même fort douloureux. On s’en va ainsi par morceaux, jusqu’au délabrement final !  Bien peu de gens restent comme notre vieille tantine, encore si vaillante, mais dont la mémoire s’en va.

Vous verrez dans la lettre à vos aînés que Tio Mio baisse tous les jours ; c’est un vieillard au dos courbé, et l’abandon de son auto au garage, dont il ne vient pas de renouveler l’assurance en dit long sur ses possibilités physiques. Je dois dire du reste  que pour ma part, j’avais beaucoup insisté pour qu’il prenne cette décision, tant pour lui que …  pour les accidents à venir….

…J’ai rempli tous mes devoirs à Vierville, cela se traduit par un bon petit tas de mandats qui iront apporter un peu de douceur dans les intérieurs modestes. T’ai-je dit que notre vieille Maria Dubourg est à peu près impotente à la suite de tension artérielle. Suzon ira un de ces jours à Vierville, pour jeter un coup d’œil, nos gens paraissent navrés que nous ayons renoncé à notre voyage habituel ; je les avais entretenus jusqu’à présent de mon arrivée, et on avait bien travaillé. Il convient d’aller voir cela sans trop attendre, et d’autre part cela mettra petit à petit Suzon au courant des besoins de la vieille maison. Les fermages se paient aussi pour une grosse partie à Noël, et mes braves normands n’ont aucunement l’idée de se servir de la Poste. Moi, je ne compte pas aller là-bas avant Pâques. Allez donc dire après cela que je ne suis pas une Nany raisonnable !

 

Nous avons eu cette semaine encore un à-coup avec les grèves générales des services publics ; le gouvernement, cette fois-ci, a montré un peu d’autorité, cela lésait trop de monde, les soldats, consignés dans les casernes, étaient utilisés pour les transports, nos mathurins spécialisés  étaient déjà à pied d’œuvre, et l’on avait décidé la mobilisation-réquisition, qui aurait obligé tous les ouvriers à reprendre leur travail, ou d’être déclarés déserteurs. La plupart de ceux ci ont marché comme des moutons, sans avoir le désir de se mettre en grève. La situation des communistes s’éclaircit, on voit bien où ils veulent en venir ; et la déposition de  Mr Deloncle (célèbre parmi les cagoulards) arrêté à la Santé mais interrogé par ses juges a fait une profonde impression. Je vous engage à la lire dans le Matin de ces jours derniers. Les grèves ont fait un tort considérable au commerce qui n’est déjà pas brillant, les grands magasins annoncent une moins value de 2 à 300.000F de recette par jour sur l’an dernier. Heureusement le Sénat vient de refuser la prolongation de l’Exposition par 284 voix contre 73. C’est un commencement de raison, nous avons bien d’autres chats à fouetter que de continuer qq bonnes prébendes.

 

…Donc petite Maine, nous avons vu Yo, superbe dans son bel uniforme…    ….J’ai chargé Yo de l’inviter (Mme Saillard mère) à venir se reposer cet été près de vous, près de nous ; Yo m’a promis de faire son possible pour venir également, mais il n’en est pas certain…   …Je lui ai parlé aussi du désir que vous auriez de voir vos frères et sœurs en Normandie cet été, mais rien n’est encore fixé, paraît-il…

…J’ai remis à Marthe vos 50F, elle me charge de vous en remercier très fort, nul doute qu’il en soit de même pour nos gens de Vierville…

 

 

Paris  samedi  8  janvier  1938

 

J’ai eu ton petit mot du 31 mars, mon Jean, hier soir seulement, le courrier avait dû atterrir à Barcelone à cause du mauvais temps, je suppose que c’est la même raison qui est cause du retard inexplicable des autres correspondances, à moins que qq employé haineux ait fait qq tours aux bons bourgeois que nous sommes. On peut s’attendre à tout en ces temps extraordinaires que nous vivons. Vous lirez qq détails des grèves que nous venons de traverser dans la lettre de vos aînés. La perspective d’être privés d’eau, de lumière et de chaleur n’avait rien d’amusant, on remplissait d’eau tous les récipients possibles, on sortait les lampes des placards, et les vieux fourneaux à pétrole ou à alcool ! Par Gaby nous savions qu’à moins d’un sabotage toujours possible, on ne manquerait pas d’électricité, mais le gaz dès le dimanche avait diminué de pression de plus de moitié, on l’aurait fermé le lendemain matin ! L’eau était ad libitum. Et pour une fois notre gouvernement a eu un semblant de poigne en appelant l’Armée à la rescousse, qui transportait les vivres et les marchandises, et même nos braves mathurins spécialisés pour prendre au besoin les manettes des machines. Mais cela manquait d’organisation immédiate, et il aurait fallu qq jours pour permettre de remplacer les grévistes. Ceux-ci ont senti tout de même ce que cette grève était impopulaire. Beaucoup d’ouvriers ne voulaient pas de cela ; une poignée d’énergumènes est à la tête de ces troupes et nos bons socialistes qui tiennent trop aux voix de leurs camarades communistes, n’ont pas osé les blâmer ouvertement…

 

Je vous ai mis à la Poste cette semaine – recommandé – un paquet qui est à l’adresse de mon Jean-Louis dont je n’oublie pas les 4 ans.  Il contient…    …et encore 3 numéros de Gringoire que je vous recommande de lire tout ce que contiennent les 1ères pages qui concernent la politique intérieure. Cela pourra vous paraître excessif, et j’ai jugé longtemps partiaux, sectaires, ce que le journal relatait. Il n’en est malheureusement rien. J’ai eu sur l’affaire des Cagoulards des renseignements précis qui confirment ces dires. Ils m’ont été fournis encore dernièrement par les La Heudrie dont j’ai eu la longue visite (ils partaient pour l’Italie où ils comptent passer l’hiver) . Ils venaient de déjeuner chez Mme Deloncle « mère et grand mère de Cagoulards » comme elle tient à ce qu’on l’appelle et elle leur a donné des précisions sur l’arrestation de son fils, de sa belle-fille, de son petit fils Tenaille – tous parents des gendres de La Heudrie, tous travailleurs, industriels, intelligents, cultivés. Il ont été traités en condamnés de droit commun, assimilés aux pires apaches. Mme Deloncle a été retenue 24 heures, sans manger, sans boire, privée de sommeil et interrogée sans discontinuer par des policiers brutaux et menaçants. On lui a permis de s’étendre pour 1 heure dans une salle, sur un bas-flanc, au milieu des filles arrêtées pour vagabondage spécial ou ivres. Mes dernières illusions républicaines sont bien malades ! Je regrette que ces gens qui s’étaient armés pour nous défendre contre les communistes – pas pour autre chose – aient été arrêtés. Le traitement infligé au Général Duseigneur, as de la guerre, soulève les plus vives protestations, il y a de quoi…

 

…j’ai eu cette semaine de bonnes visites…   …votre ami Boudier…   … il parait très satisfait de son sort (malheureusement, dit-il) il est maintenant agent général à Paris de la grosse firme Rives de Giers – fonderies – et il a d’énormes commandes ;;; pour la guerre ! On travaille à force. Il vaut mieux cela que de se laisser prendre en vert, mais la perspective n’en est pas plus gaie pour cela.

….Georges a enfin touché les derniers millions, il va nous revenir d’ici 2 ou 3 semaines. Je ne saurais trop vous dire combien je m’en réjouis pour vos aînés…

…un de mes voisins derrière le bois réclame que je fasse élaguer les hauts arbres. Il va falloir m’exécuter…

 

 

Vers le 15 janvier 1938

 

….les affaires de France sont bien chancelantes, les vrais patriotes s’en préoccupent, mais il y a une bande de gaillards qui seraient mieux à la Guyane. Je pense que Suzon pourra aller à Vierville d’ici peu, il y a plusieurs choses à voir, mes fermiers m’écrivent que toutes leurs bêtes sont malades de la fièvre aphteuse, et l’on me demande un délai pour le fermage, cela ne peut se refuser. Dubois, pour sa part, a 21 vaches malades à l’étable, et au moins autant de porcs. C’est une calamité publique que cette maladie, toutes nos campagnes françaises sont frappées, chez les Beaujon, en Meurthe et Moselle, tout le bétail est malade.
J’ai bien ri en recevant hier l’accusé de réception des 50F que j’envoie toujours aux Sapeurs Pompiers de Vierville. Il était signé de Legallois : pour le Conseil d’Administration. En voilà un qui ne se prend pas pour une crotte de chat.
Mes peupliers sont abattus dans les vignets – 1500F qui aideront à faire boucher qq trou.

Je m’occupe du reste de remplacer le pauvre Pompon décédé, par un cheval un peu plus maniable, j’aimerais promener mes petits dans le tonneau cet été…

 

 

Paris  22  janvier  1938

 

….Georges est là, arrivé depuis la veille pour une triste circonstance, sa vieille maman est morte, sans souffrances, enlevée subitement par une crise cardiaque…      …Il a eu la satisfaction en allant hier au bureau de constater que ce retour (le sien) était bien définitivement attendu sous peu. Il doit repartir à la fin de la semaine prochaine et fera ses paquets aussitôt pour revenir ici.

…le maté était bien arrivé, c’est toujours une satisfaction pour moi. J’ai aussi  de ce fait fini de régler Collières par un chèque de 5000F qui a été expédié dimanche. Il ne m’en a pas encore accusé réception. Pour un homme précis – c’est un homme précis – pauvre Denise ! J’ai du reste avisé par le même courrier Me Pommier qui m’avait écrit que je pouvais sans risques finir de payer mon terrain. Nous voici donc définitivement installés à la plage, nous allons arranger qq chose de coquet, et nos petits fils pourront jouir pleinement cet été de la belle plage « aux sables d’or » où l’on pêchera des crevettes que l’on fera cuire….

…Les esprits s’apaisent devant un ministère qui paraît presque trop beau pour durer. Comprendrait-on enfin que nous avons besoin de paix et de tranquillité pour travailler, et les affaires marchent très mal. On dit que le Louvre va fermer, 400 employés ont déjà été  congédiés, la vieille maison Allez est en faillite déclarée. La Samaritaine est en grosses difficultés, les Galeries idem ! Chacun restreint ses dépenses. Vous ai-je dit que mon trimestre de loyer s’est trouvé augmenté de près de 800FR – suite des lois du Front populaire, ordures ménagères, impôts, etc, ça n’est pas gai. La vie journalière est hors de prix. Je me demande comment peuvent étaler les ménages avec 4 ou 5 enfants, et même avec moins….

 

…Je m’occuperai des livres de mon Jean-Paul cette semaine, mais j’ai bien peur que nous ayons du mal avec le livre Hattemer. Le cours doit en avoir la propriété commerciale, et ils ne doivent en donner qu’avec le cours complet. Veremos.  Qu’as-tu décidé pour ton atlas ? Je trouvais celui de l’Illustration très suffisant, mais Simon disait que tu étais très difficile, ainsi que son Jean du reste. Diables d’hommes !

J’ai eu la visite de Claude (Collard-Challier)  et de son mari, elle est mignonne comme tout sous un de ces petits chapeaux extravagants de la mode actuelle. Robert est bien tourmenté avec ses affaires qui vont plutôt mal que bien. Tantine, enfin prudente, se calfeutre, comme moi…

 

…Jean-Pierre m’a dit de prévenir vos petits qu’à Vierville, il y a des tas de fusils et de tambours, et qu’on fera un beau régiment et des revues….

 

 

Samedi  29  janvier  1938

 

Pendant que je vous écris, petite Maine, votre maman défile au bras d’un grand Duc Romanoff dans la petite église de St Ferdinand des Ternes …   …j’aurais bien aimé aller jusque là afin de pouvoir vous décrire les beautés d’un tel mariage, mais quoiqu’en bon état, ma santé ne me permet pas encore les foules ou les longues stations. Le bruit me fatigue encore, et j’ai dû à regret refuser l’aimable invitation au mariage et à la réception de l’après midi de votre tante de Rosière…

 

…j’ai appris que vous faisiez vos paquets pour aller vous installer au Riachuelo. Je suis bien sûre que vous saurez très bien employer votre solitude, du reste on n’est jamais seul avec des enfants, et puis la grande sœur ne tardera pas à vous aller retrouver sans doute, et votre Jean pourra peut-être faire un saut jusque là.

Je vous expédierai mardi par le Massilia les livres du cours Hattemer que j’ai eu la chance de trouver d’occasion chez un camarade des boys. La liste est au complet, même l’arithmétique. J’en suis bien contente, cela a coûté 35F, les livres sont en très bon état, aucune inquiétude pour une contagion quelconque, les livres ont été désinfectés par mes soins, c’est plus prudent.

 

 

Samedi 12 février  38    Paris

 

….Nous avons échafaudé des projets pour l’été avec Mme Saillard qui a déjeuné chez moi mercredi. Elle rentrait de Reims et je suis chargée de trouver une villa où les Rousseau et peut-être les Vauterin viendraient passer un mois ou 2. J’avais d’abord pensé au manoir de Than, assez inconfortable, il est vrai, mais vaste, contenant un nombre respectable de lits, jouissant d’un beau jardin, et à notre porte, mais No Rousseau aimerait qq chose au bord de la mer, afin d’y pouvoir lâcher les petits dès le matin, elle ne voulait pas qq chose de trop cher, car ils ont de gros frais à faire dans la maison que leurs parents leur abandonnent, et dont ils n’aiment pas l’installation moderne ; je vais donc écrire à St Laurent et à Vierville, où nous trouverons bien qq chose. L’an dernier « Les Embruns » (vois-tu cela d’ici) –une maison à 2 pas de la cabine Hausermann de la mer – n’ont pas été loués, et il y a 2 ans, c’était une petite pension de famille, ce serait bien, car non loin de chez nous et cela ne demanderait pas beaucoup d’entretien, ce à quoi No tient, afin de ne pas avoir de mal ; ce que je la comprends ! Paulette viendrait peut-être aussi, mais je crois qu’Henry et sa famille ne pourrais assumer les gros frais d’un tel voyage. De toutes façons Maine aura la joie de se trouver parmi les siens, et il est convenu que le Cdt et Mme Saillard s’installeront près de leur fille dans le petit appartement que tu sais. Voilà un joyeux été en perspective, mon Jean, et je ne veux pas penser que tu n’y seras probablement pas. Noblesse oblige ! Je sais ce qu’il en est avec les devoirs qui t’incombent….

 

….Les santés sont bonnes autour de moi, mais j’ai attrapé un vague rhume qui, par prudence, me cloue à la maison. Finis même les 3 petits tours dans le quartier, il a fait froid du reste, il a plu, sale semaine…   …et puis j’ai entrepris qq travaux dans mon mobilier, coussins, rideaux, pour avoir un bel appartement.
Georges est reparti lundi soir, mais nous espérons tous qu’il sera revenu dans peu de temps…

 

…Notre politique a l’air aussi de se calmer, mais les autres pays sont dans le cafouillis, l’Allemagne, la Roumanie ?? On ne sait trop ce qui s’y passe et votre peso a prudemment baissé…

 

…Nous n’avons pas revu le vieux Flondrois ces temps-ci. Georges a essayé de le voir chez lui, il était sorti, et il l’a remercié de sa visite par une carte aimable, envoyée 27 avenue…….., je me demande comment elle est arrivée ici, mais notre vieil ami déraille, c’est sûr .

 

T’ai-je dit que Georges a revu à Vierville ma cabine du bord de mer entièrement démontée, et remisée à la maison, elle est en excellent état sauf la toiture en tôle ondulée. Je dois donc remplacer celle-ci. Tout en me procurant cette tôle au syndicat agricole du Calvados, dont je fait partie, j’en ai pour près de 800F ! Tu ne peux croire au coût de la vie actuellement, je me demande où cela s’arrêtera.

Les espagnols rouges font une rafle de tous les chevaux quels qu’ils soient, par chez nous, de ce fait il est très difficile de s’en procurer ; c’est ce qu’a dit Leterrier à vos aînés ; j’aimerai bien cependant avoir un bourri pour cet été, et me promener avec les petits dans le tonneau…

…Les jeunes mariés étaient déjà de retour d’un court voyage de noces. Lui allait reprendre sa besogne, il est sorti de l’Ecole des HEC et a un emploi à la direction des « prix uniques » . Elle, a conservé son bureau de publicité qui lui rapporte pour 3000F par mois, son mari tient beaucoup, paraît-il à ce qu’elle soit occupée, car il est très pris du matin au soir, et il ne peut être question de  sortir beaucoup dans le monde… 

 

 

Paris  19  février  1938

 

….Bonnes nouvelles de Georges qui, à peine rentré, s’emploie à essayer de faire rentrer ses millions, grâce à des capitaux français nécessités là-bas. Les Grecs fabriquent indifféremment des munitions pour les 2 camps d’Espagne, ils ont besoin d’argent, de matières premières, les crédits gelés de Georges serviraient à cela, par un simple jeu de comptabilité, mais c’est trop beau pour être sûr, et Georges lui-même n’a pas grand espoir. De toutes façons il compte être ici avant peu.

 

Nos affaires de France sont toujours bien inquiétantes, on dit que le ministère ne durera pas, tous ces conflits sociaux le mettent chaque jour sur la corde raide. Il nous manque une autorité, on en arrive à envier nos voisins italiens, malgré la lourde poigne sous laquelle ils vivent. Nous avons entendu hier à la TSF le diplomate Butenko, échappé de Roumanie, qui promet qu’il passera la fin de sa vie à éclairer le monde sur ce qui se passe en Russie. Il a bien fait de se réfugier à Rome. Ce n’est pas ici qu’il aurait une protection suffisante, c’est plutôt humiliant. …

 

 

Paris  samedi  26  février  38

 

….toutes vos santés sont bonnes, il en est de même ici, et vous en aurez la confirmation par les Zapata (un ingénieur Argentin et sa femme), et Mme Claudon que j’ai vus hier à une heure d’intervalle, les 1ers tout à fait aimables sont restés au moins 1h ½ , ils ont passés peu de jours ici, fort occupés du reste, ce qui ne m’étonne pas, ils ont bien l’intention de revenir, car ils sont enchantés de leur voyage, et de Paris. Nous avons pris le thé chez Suzon qui avait aussi Juliette Pétrini (Batiffol, je crois) , qui nous a priés de passer le petit couloir, ce qui a beaucoup amusé nos argentins. Nous avons causé de bien des choses, souvent en espagnol, car la seniora ne parle pas et comprend mal le français. J’ai eu plaisir à entendre dire que « el senior Hausermann està muy trabajadore », et que les relations avec la direction Hersent étaient des plus courtoises, grâce à son Directeur et Sous-Directeur, qui sont de « verdaderos caballeros » sur lesquels on peut se fier. Cela me rappelle l’expression d’un argentin au sujet de ton cher Père «  el senior Hausermann, me disait-il, no tiene mas que una palabra ».

Nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde, je regrette que leur départ qui a lieu ce matin ne m’ait pas permis de les avoir à déjeuner, mais cette bonne Suzon, dès leur départ, a sauté en voiture jusque chez Bouché, et a fait préparer une bonne et grande boite d’exquis chocolats, fruits confits, noix fourrées, nouée d’un grand ruban, tout cela très parisien, qu’elle a été elle même porter (il était 7h1/2 du soir) jusqu’à l’hôtel du Mont Thabor où nos argentins étaient descendus – l’honneur est sauf – . Ils ont vus mes boys Cordelle, qui rentraient de la patinoire un peu plus tôt que d’habitude, pour saluer Mme Claudon qui est arrivée à peine plus d’1/2 heure après eux  - son mari avait déjeuné chez les Gilbert Hersent, avec Zapata, et je sais aussi que Gilbert leur a prêté son auto pour les emmener à Fontainebleau. Il sait y faire ! ce Gilbert, beaucoup mieux que Marcel, qui traite de haut certains grecs, qu’il aurait pourtant avantage à ménager, Dieu sait si le grand Georges en est navré et furieux…

 

… Le temps s’est beaucoup adouci ; cela m’a permis de sortir tous les jours, cela me secoue, ce n’est pas un mal. Je ne m’endors plus dans mon inactivité. Finies les randonnées de 7h du matin, dont tu me parles, mon Jean, j’en serais bien incapable, et je ne sors pas de mon lit avant 10h1/2 !

J’attends ma vieille tantine demain pour le déjeuner, elle était aussi restée dans  sa coquille.

 

Je suis très gâtée de visites : j’ai eu celle des Bénézeth dimanche, parfaitement ! Je n’en reviens pas, très aimables tous les deux, mais j’ai bien l’impression – en causant -  qu’on le tient très à l’écart de Rosario, il ne connaît pas les Claudon, et n’a pas vu les Zapata. Est-il plus au courant de la Grèce, j’en doute, il ignorait les efforts de Georges pour faire rentrer ses millions, efforts qui paraissent intéresser nos diplomates qui s’occupent beaucoup de réussir, ordres du Quai d’Orsay, sans doute ; si bien que Georges a de nouveau bon espoir ; mais cela ne lui fait pas boucler ses valises, et c’est dommage.

Nos boys travaillent très bien et la fille aussi, qui, sans s’en faire est dans les 1ers de sa classe de 40 élèves. Elle est intelligente la gamine, elle est aussi très servie par sa mémoire, et fait des lectures excessivement sérieuses, dont elle tire profit. Drôle de petite bonne femme, elle a beaucoup grandi et parait plus que son âge.

Vu Tio Mio mercredi chez Suzon où nous avons déjeunés ensemble, je le trouve de plus en plus diminué, il oublie tout. C’est bien triste…

 

…Quant à toi, mon Jean, ce que tu me dis sur ton voyage ne m’a pas surprise ! ….    …Il en avait été de même pour ton cher Père que ses affaires ont retenu bien longtemps en Argentine, avant qu’il ne puisse enfin s’absenter. Et ce fût notre voyage en 1910. Te rappelles-tu notre joie en arrivant sur les côtes françaises. Il y avait 6 ans que nous n’avions pas revu la France, c’était bien long, je l’avoue. (Bizerte, puis Dakar, puis Rosario à partir de 1906).

….Phil passe son conseil de révision  mardi prochain à la mairie du 16ème, il sera sûrement accepté, j’aime mieux cela, Léon m’écrit que G. (Georges Victoire, son fils, probablement) passe le 28 mars à Trévières, et qu’il serait désolé s’il n’était pas pris.

A l’instant je reçois une réponse pour la villa Les Embruns ; on me l’offre pour 5000F – ça n’est pas donné, mais c’est la seule suffisamment grande. D’autre part le propriétaire a déjà des amateurs, il ne peut donc me donner une réponse ferme avant la leur. J’écris tout de suite à Reims…

 

 

Samedi  5  mars  1938

 

…le grand départ approche du reste et dans 3 mois ce sera votre tour, petite Maine, de faire vos malles…

 

…vous verrez dans ma lettre à Simon que je m’occupe activement d’une villa pour Nono ; j’en ai plusieurs entre St Laurent et Vierville, mais le hic c’est de ne louer que pour 1 mois, ainsi qu’elle vient de me l’écrire, c’est assez difficile à obtenir, surtout pour le mois d’août…

 

…pendant que je vous écris, je déguste une magnifique et délicieuse orange d’Algérie, la baronne Peyronnet nous a fait envoyer à chacune un gros panier de ces fruits, qui viennent de sa propriété d’Algérie (elle en tire, paraît-il, de 8 à 900.000F par an ! ) Naturellement j’en fais participer le varicelleux, (il s’agit de François) que je suis bien au regret de ne pas pouvoir aller voir, mais le Dr  est inexorable, j’ai dû m’incliner, pour ne pas courir le risque de tourmenter encore mes enfants avec qq nouvel accroc de santé, mais si je suis furieuse, je suis aussi très vexée de ne plus pouvoir agir à ma guise. Dieu sait si j’ai frôlé dans ma vie des malades contagieux, sans jamais avoir qq  crainte, il faut en arriver à mon âge pour être traitée en enfant – Triste !


Phil a passé la révision, il a été pris, bien entendu, nous en sommes tous contents…

 

 

Paris  samedi  12  mars  1938

 

…mon grand François est débarrassé de sa varicelle. J’ai eu la permission de le voir hier, et j’ai vite pris une voiture pour aller l’embrasser, je l’ai trouvé un peu pâlot, mais parfaitement d’aplomb et réclamant son exeat pour sortir, ce qu’il fera dès demain. Je préparerai un bon goûter en cet honneur pour fêter le rescapé. Mich est encore indemne, mais le Dr conseille de ne pas nous réjouir trop tôt. La fille, qui n’a pas non plus revu ses cousins, ne donne aucun signe de lassitude, espérons qu’elle échappera à la contagion..   et touchons du bois.

 

Il y a beaucoup de malades autour de nous, et nous avons été terriblement inquiets de notre tantine. Elle a fait au commencement de la semaine de la congestion pulmonaire, avec une fièvre de cheval ; grâce aux soins éclairés et immédiats qu’elle a reçu à son Cercle Familial où le service médical est installé à demeure, elle est à peu près tirée d’affaire, la congestion paraît enrayée, et s’il lui reste de la bronchite, on espère tenir tout à fait le bon bout, mais nous avons eu chaud. Le bon Robert et les siens ne la quittait pas, le 1er passant les nuits ; mais la bolchevique (Marthe Pichorel, la fille de Tantine) n’avait pas cru pouvoir se passer d’aller à Angers prononcer qq fameux discours. Robert était furieux après sa sœur qui savait sa mère malade quand elle s’est éloignée, ainsi qu’il me le disait ce matin par téléphone, en rentrant de passer la nuit près de sa chère maman « Ma sœur est persuadée qu’elle va sauver la République, elle tombera bien sans elle ». Toute visite était absolument interdite près de notre chère malade dont il faut ménager les forces (on entretient le cœur avec des piqûres), nous ne l’avons donc pas vue, ce sera pour dans 3 ou 4 jours. Je remercie profondément Dieu de nous avoir laissé encore cette bonne et chère tantine. C’est tout ce qu’il me reste de ma chère maman, et nous l’aimons tous tendrement. Elle était encore samedi chez moi, enseignant aux 3 boys – disponibles -  les éléments du solfège avec un entrain, une bonne humeur qui enchantait les élèves. En nous quittant, elle me disait, joyeuse, «  j’aime la jeunesse, leur élan, leur gaieté » et c’est bien réciproque ! Tant de vieilles dames par leur humeur rogue, auraient besoin de son bel exemple…

 

…on aspire aux vacances de Pâques, ce trimestre est long pour les étudiants. Ils auront bien besoin de grand air. J’espère bien partir qq jours avant eux si le temps le permet ; c’est que j’ai l’intention d’être très vaillante cet été ; mes piqûres me font du bien, je reverrai le Dr après la série. La brave Tatou se remet lentement de sa crise de foie, et pour la ménager, votre aînée me donne l’hospitalité du déjeuner, ce qui simplifie son service. Elle est comme moi aussi, elle se vieillit…

 

…du reste la situation reste critique, les affaires vont de plus en plus mal, je perds pour ma part encore de l’argent dans une société jusque là déclarée très solide. La livre est à 159F, et le gouvernement démissionnaire, au moment où l’on aurait bien besoin d’une poigne pour tenir le manche.

…J’ai écris à Léon qu’il se presse pour le jardin, qu’il fasse des quantités de légumes et de pommes de terre, et qu’il se distingue dans les plate-bandes. Notre réputation est en jeu !

J’ai envoyé 4 adresses de villas à No cette semaine, il y en a 2 qui me paraissent très intéressantes, toutes 2 sur la route de Vierville à St Laurent, avec l’auto ou les bécanes, c’est à 2 pas de chez nous. Reste à savoir si l’on voudra les louer pour seulement le mois d’août…

 

…ce sera bien commode d’aller au Havre chercher les chers voyageurs ; je me vois d’ici sur la jetée…

 

… vu Guillemette de Pierres qui est revenue cette semaine et vous envoie un bon souvenir. Je l’ai félicité de sa vaillance à accepter avec le sourire la situation difficile qu’elle subit. Elle est absolument sans aucune aide, pas même une heure de femme de ménage dans la semaine, elle fait tout chez elle, et c’est, dit Suzon, d’une propreté exemplaire, elle mange dans sa cuisine, s’habille des pieds à la tête, et avec son élégance, a toujours son air de marquise qui lui va si bien.

J’ai un cheval ! Le brave Leterrier m’en a trouvé un bai brun taille 1m58, 5 ans, doux et bien attelé, 3500F seulement à cause d’une petite tare insignifiante qui consiste en une légère grosseur sur le canon antérieur droit (à la suite d’un coup de pied de sa mère quand il était poulain). D’après Leterrier, cela ne lui cause aucun préjudice, sans cela il aurait été vendu à l’Armée. Aimablement il va le garder à l’Ormel qq jours pour l’atteler afin qu’il conserve ses bonnes habitudes. Le pauvre Pompon avait été vendu 1250F, celui-ci me revient à un prix raisonnable.

….Bonnes nouvelles de Georges qui a écrit au constipé qu’il n’avait plus qu’à revenir. La fameuse « combinazione » pour faire rentrer les moutons a complètement échoué. Je pense donc que ce n’est plus que l’affaire de qq semaines pour qu’il soit ici, enfin !…

 

 

Paris  19  mars  1938

 

…Ici nous voila avec le Mich au lit depuis 2 jours : varicelle ! C’était bien à prévoir et comme imprudemment nous avons laissé la fille voir son cousin préféré jeudi,  2 jours avant le temps imposé par la faculté, il y a mille chances à parier qu’elle y passe aussi, et dans une période bien proche de notre départ pour Vierville, ce qui fait un déluge de protestations de la part du quatuor masculin, qui, lui, aspire à la tranquillité des vacances au grand air, comme je les comprends !…

…Notre tantine va mieux, elle trotte dans sa chambre, ayant surmonté cette épreuve avec un cran énorme.

Quant au grand François, il allonge ses jambes avec plus d’ardeur que jamais et s’essaie à l’harmonica avec les 2 cous’. Nous n’avons pas réussi à faire un chœur genre Ventura, on vous attend avec impatience cet été, pour guider cette jeunesse récalcitrante aux beautés de la technique musicale…

 

…Nous avons eu de bien terribles émotions avec le coup de force d’Hitler en Autriche, et cela sans gouvernement à notre tête. Celui que nous avons de par la grâce du sire Lebrun, est peut-être encore plus malfaisant, on sent le mécontentement partout, je voudrais bien que le grand Georges soit revenu…

…j’ai reçu ce matin une lettre du propriétaire des Embruns, à qui votre sœur n’a pas encore donné sa réponse, et qui a besoin de savoir. Je vais écrire ce matin à No pour l’alerter, peut-être la petite sœur désirée a-t-elle mis le nez dehors ?..

Avez-vous appris le mariage de votre cousine Yvonne Sicher avec le petit fils d’Abdul Hamid Osman Yaghen Bey. Le Matin d’hier en avise comme faire-part, dit-il. J’espère que le petit-fils sera moins cruel que le grand-père qu’on appelait le Sultan Rouge, et dont le règne n’a été qu’une suite de massacres, surtout en Arménie. Il avait réussi, on se demande encore comment, à cacher ceux de 1895-96, où des milliers d’arméniens ont été persécutés d’atroce façon. Votre cousine paraissait très douce, et sera heureuse, espérons-le.

 

 

Samedi  26  mars  1938

 

…je  n’ai pas eu de vos nouvelles , et j’ai bien peur que mon cher courrier ne vole au gré de qq vent âpre sur les cimes de Pyrénées, à moins qu’il n’ait brûlé avec le pauvre avion qui s’est perdu dans la nuit de mercredi à jeudi avec ses 8 occupants…   …en envoyant une prière attristée pour les malheureux, j’avais déploré la perte des lettres ; on a cependant retrouvé une partie de celles-ci, éparpillées et à moitié brûlées…

 

… des nouvelles de Mich qui, sans être inquiétantes, ont été ennuyeuses, le pauvre petit a eu une éruption formidable de boutons qui lui ont occasionné une forte fièvre. Heureusement c’est complètement terminé sans à-coups…  …la fille est indemne, mais le Dr Artaud…   …ne doute pas un instant qu’elle ne tombe malade ces jours-ci….   Il y en a une véritable épidémie à Paris, et aussi beaucoup de grippes, de scarlatines…  n’en jetez plus S.V.P. !

…notre tantine que son Dr avait imprudemment fait sortir bien vite, s’est trouvée de nouveau fatiguée, elle va mieux maintenant, elle est bien affectueusement entourée par qq vieilles dames de son Cercle Familial qui la soignent même, Robert et les siens viennent souvent, la moins empressée et cependant la plus libre de ses mouvements, ….  C’est Marthe Pichorel. …  ..je me suis permis de réveiller par téléphone l’apathie filiale de sa sœur. Nous avons eu une conversation animée où je n’ai pas ménagé ma façon de penser, et tant pis si elle en prend ombrage. Mais comme elle a eu l’aplomb de me dire : «  Je suis très occupée, tu comprends – et à quoi, bon Dieu ? – A ma Fédération – ta Fédération ?, mais il n’y a aucune Fédération qui tienne devant la maladie d’une maman, comme la tienne encore. Envoie moi promener tout cela ; ce n’est que ton simple devoir ; si tu ne vas pas soigner ta mère, c’est moi qui vais y aller – ah ! non, ce n’est pas à toi d’y aller - je le sais bien, c’est à toi » Elle a compris et a fait enfin…  ce qu’elle devait faire…   …Quant à Robert il me disait bien tristement que sa sœur ne pensait plus qu’à la politique….

 

….Suzon, je pousse celle-ci à voir ses amies le plus souvent possible, car elle broie du noir, la chère aînée, il y a un peu de quoi : Georges attend depuis 1 mois la réponse de Marcel à ses lettres où il lui demande de rentrer. S’il ne lui écrit pas « je rentre » , il est encore là pour longtemps ; il ne fait absolument rien au Pirée où toute idée de transaction pour les drachmes gelées est abandonnée. Sa présence ici près de ses fils, de Phil surtout, dont il s’occupe beaucoup des études serait pourtant bien utile….

 

…les arbres sont tout verts, les fleurs printanières des jardins mettent leur note gaie, on m’écrit de Vierville qu’il en est de même, que les jonquilles émaillent la pelouse et les primevères aussi….   … Je pense toujours partir le lundi 4…   … je m’occuperai à Pâques de l’installation de ma maisonnette à la mer, le départ clandestin du coiffeur qui avait le droit d’occuper une petite partie du terrain jusqu’en octobre 38, fait joliment mon affaire ; je vais régler avec mon maçon l’organisation de la clôture, murette et barrières,… il y a aussi à régler l’affaire de la toiture dont la tôle ondulée faisait les frais, mais celle-ci est fort endommagée, il faudrait compter 7 à 800F pour la remplacer ; j’ai pensé aux ardoises « éverite » dont la durée est éternelle, même à prix égal, ce serait avantageux, et comme c’est assez léger, cela ne réclame pas une charpente autre que celle qui existe pour le toit.

Mon « bourrin »  est toujours chez Leterrier qui l’entretient dans d’excellentes dispositions, il faut changer le collier et la bride, trop petits, il doit être plus grand que Pompon. Leterrier ne me conseille pas de l’atteler à la bricole, ni d’enlever les oeillères, ce qui est bien regrettable. Veremos, pour les oeillères tout au moins ! Que voila de petits détails…

 

J’ai envoyé à votre sœurette, ma petite Maine, la lettre du propriétaire des Embruns qui réclame une réponse ; les locations se faisant généralement à Pâques. Elle me répond qu’elle avait oublié sa location d’été, elle a dû écrire pour louer les Embruns pour le mois d’août. Je doute qu’on les lui laisse. …

 

…La politique intérieure et extérieure marque un temps, mais on dit notre ministère en péril, et c’est tant mieux, Caillaux lui taille des croupières et il a la dent dure. Tout le monde réclame un ministère d’union nationale. J’aime causer avec les gens simples, je n’en rate pas l’occasion pour savoir ce qu’ils pensent. Les réflexions d’un chauffeur qui me ramenait hier à la maison, m’ont fait voir une fois de plus que beaucoup de gens ne veulent plus du front populaire ; l’occupation des usines Citroën faite pour l’intervention en Espagne, s’est faite difficilement, et pendant ce temps les rouges reçoivent une pile monstre des Franquistes, c’est un soulagement pour tous les vrais français. Le commerce est dans le marasme, rien ne va par ici, Suzon me dit que les grands magasins sont déserts, le Louvre aurait été relevé de faillite par le gouvernement qui a eu peur de l’impression désagréable près des étrangers de la longue file de vitrines vides en plein cœur de Paris….

 

 

Vendredi  8  avril  Vierville    1938

 

…..je suis arrivée ici encore bien lasse, et déjà ces 2 jours de bon air et d’oxygène ont revigoré mon cœur défaillant ; j’ai repris mes piqûres de gouttes spéciales, nul doute que d’ici qq jours je serai mille fois mieux qu’à Paris.


J’ai fait le tour du propriétaire, et trouvé le tout en bon état, nos gens ont bien travaillé, je les en ai récompensé. J’ai trouvé mon cheval à mon goût (le brave Leterrier était très inquiet de mon appréciation) , s’il n’a pas la belle tournure du sang noble de Pompon, au moins fait-il bonne figure ; plus haut que son prédécesseur, très doux, bai brun très foncé, j’ai hâte que l’équipage, qui est chez le bourrelier, rentre pour en faire l’essai. J’ai dû remplacer collier et bride trop petits, et Leterrier m’a trouvé une belle occasion à la vente du château de Commes, que son propriétaire Philipp, en déconfiture, a dû morceler d’abord, puis vendre ensuite. Il n’est pas le seul à être ruiné, hélas, on ne compte plus les fortunes par terre, où va-t-on ? Il parait que le cheval peut se monter, j’en laisse la surprise aux boys que j’attends demain avec Suzon et la fille.

Le bois est superbe, malgré la coupe sombre que j’ai dû faire faire à cause de nos voisins immédiats – 2 douaniers en retraite – assez mauvais coucheurs. Le bûcher est plein à craquer de grosses bûches et de qq centaines de fagots – provisions pour le futur.

A peine arrivée, petite Maine , je me suis enquise du manoir du Than dont votre sœur voulait des renseignements. Malheureusement il est loué depuis qq jours  à plein et pour plusieurs années ! Rien à faire de ce côté, il aurait fallu s’y prendre plus tôt, je l’avais dit à votre maman quand elle est passée à Paris. No trouve les villas du bord de la mer trop chères, plus qu’au Touquet, m’écrit-elle ; mais sans doute n’y a-t-elle pas loué pour le mois d’août, et y a-t-il aussi plus de facilités pour fragmenter les locations, Je vais m’informer à Ste Honorine, Grandcamp, mais c’est déjà à 10km de chez nous. Je voudrais bien trouver qq chose pour notre joie à tous, pour la vôtre en particulier.

Me voici installée dans votre appartement de cet été, je pense que vous y serez bien ; près de vos chers parents, si ceux-ci le préfèrent, je pourrais les mettre dans la grande chambre jaune au 2ème, mais vous seriez moins ensemble…

 

 

Vierville  14  avril 1938   vendredi Saint

 

……je dois vous écrire 24 heures plus tôt ici, pour être sûre de ne pas manquer l’avion qui part maintenant directement du Bourget, dans les premières heures de la matinée du dimanche pour Casablanca…

…la horde est arrivée samedi sous la conduite de Tante Suzon…ce trimestre a été long, celui qui vient par contre sera très court : 1mois ½ et ce sera les examens, dont le 1er (philo) commence le 16 juin ! … ils ont pris qq couleurs et le rose des fleurs de pommiers ( !!) colore les joues. Mich est complètement remis, bien entendu, mais les boutons laissent encore des traces..   … la fille est décidément indemne…. ..elle s’est encore arrondie…

 

Georges, plus impatient de rentrer que jamais avec ce qui se passe en Europe en ce moment, mais le divin Marcel lui a dit …  … qu’il voulait aller en Grèce fin avril. Simple prétexte, à mon avis,  pour le retenir là-bas, et il faut s’attendre à ce que le dit voyage soit reculé, ce sera autant de gagné, pauvre sire !

Et naturellement il faut que je vous parle de moi, sans cela vous ne seriez pas contents. Je me sens vraiment beaucoup plus forte depuis que je suis ici ; je suis partie avec un programme serré de notre bon Artault, je le suis à la lettre….   …je ne me reconnais plus moi-même lorsque j’arpente les allées du bois, ou le potager si ensoleillé. J’ai presque retrouvé mon pas de gendarme !

 

J’ai plaisir à m’occuper de tout ce que comporte la propriété, mon programme a été communiqué aux intéressés : maçon, peintre, menuisier, couvreur, qui doivent se tenir prêt à exécuter les réparations indiquées dès les 1ers jours de juin. L’agencement de la cabine du bord de la mer est convenu avec le brave Emélie(successeur du vieux père Tual) il faut préparer le plate-forme pour y fixer la cabane, construire une murette autour du terrain pour y poser barrière et balustrade ; transporter qq tombereaux de déchets de carrière pour aplanir le terrain et en faire qq chose de propre. J’ai bien peur, par exemple, que mes plantations aient 1 an de retard. Il sera trop tard pour repiquer les fusains qui doivent en faire le tour et border l’allée centrale, trop tard pour mettre en place 2 cyprès de Lambert qui encadreront au fond la cabine. J’ai fait placer celle-ci en retrait pour éviter le voisinage immédiat du boulevard, mais nous y avons une vue splendide sur la totalité de la plage ; ce qui nous était impossible avec les installations de Legallois, le terrain Cusinberche est entièrement masqué par d’affreuses cabines faites de bric et de broc, il avait réussi à s’y maintenir avec l’aide bien certaine de bons francs-maçons comme lui, et grâce à la veulerie de nos maires qui en avaient une quasi peur ; le gros Dubois s’est attaqué à lui, comme un dogue après sa proie, et je crois bien que  cet été verra la fin de  ces installations illégales, pour faire place à une petite cale en pente douce, qui permettra aux vieillards, aux enfants, aux voitures, d’accéder à la plage. Legallois ne dérage pas dit-on !

Vous ai-je dit que le bd de Cauvigny s’agrandit d’année en année ; nous en jouissons devant le terrain de la plage, avec même un petit escalier taillé dans le mur.
…J’ai vu Me Pommier cette semaine et réglé avec lui les derniers frais d’acquisition du terrain, soit 2500F dus au fisc, encore avons nous aussi, que Simon a dû vous le dire, déclaré un prix d’achat - - - - -

Aperçu Marcel Parmentier venu en coup de vent, il venait d’arriver et il est ici pour 15 jours. Il faut croire que ses occupations à Chaville ne sont pas de toute urgence ! Il a grossi fortement et il est toujours aussi excité, brave garçon mais un peu brac !

…notre vieille tantine m’écrit qu’elle se sent plus vaillante de jour en jour. Elle se préoccupe de trouver des chœurs pour nos garçons qui ne rêvent rien moins que de concurrencer Ray Ventura et sa troupe ! Nous comptons bien sur Tante Maine cet été pour soutenir la chorale en herbe !


… j’ai pris 6 mois d’assurance pour Pépita. Etant donné sa date de naissance, cela ne coûte vraiment que l’assurance contre les tiers (300.000F obligatoirement) de cette façon, Suzon peut servir de prof à nos boys qui tiennent déjà très bien le volant. Ph et Jean-P. ont l’âge de prendre un permis, ce qu’ils vont faire en rentrant à Paris. Le cheval est à l’honneur, on le monte, il a ma foi très bon air avec la selle mexicaine de Daddy. Je n’ai pu encore le mettre à l’une quelconque des voitures, les traits sont encore chez le bourrelier qui n’en finit pas.. ;

 

..je crois que je vais me décider à mettre sur ma cabane des petites tuiles de Carentan, de cette façon c’est une toiture dont je ne verrai pas la fin, mais m’en voici pour 7 à 800F au moins.

Ma chère Maine, nous avons été voir pour les villas, il y en a une qui serait bien à St Laurent, mais le prix en est élevé, on demande 4000F pour le seul mois d’août. Je vais écrire à votre sœur, elle ne m’a pas encore répondu à ma dernière lettre qu’elle aura bien reçue, j’espère.

 

Mes boys ont sur mon désir, descendu avec beaucoup d’adresse, l’énorme panoplie de l’escalier dont toutes les armes se rouillaient . Je ne la remettrai pas, l’étoffe de l’écusson est passée, salie, et c’est tout un aria pour nettoyer cela. Les armes dûment graissées vont rejoindre le grenier, en attendant mieux. Les boys parlent d’une salle d’armes dans la tour de l’abbé…  

 

 

Vierville  vendredi  21  avril 1938

 

….Dans les temps actuels, quand on n’a pas un toit…   …le prix en devient prohibitif si on s’installe à l’hôtel dans le plus petit trou que ce soit. Ici il n’ y a personne dans les hôtels, ni à Grandcamp du reste où nous sommes allés, Suzon et moi, voir des villas pour No. Je vous dis vite que je viens de recevoir un mot  de Reims, me disant que l’on est décidé pour une villa à Grandcamp. Je crois qu’ils y seront bien, elle est située sur le perré et la plage – du côté opposé à l’hôtel Duguesclin, ce qui est mieux et plus tranquille, la plage est aussi plus belle ; la villa est simple mais très propre, elle a été repeinte à neuf l’an dernier. Je regrette que Jean Rousseau  ne se soit pas décidé à venir jusqu’ici, c’eût été mieux, et je suis un peu émue de ma responsabilité : 6 grands lits, très propres, une vaisselle convenable, une cuisine pratique avec eau courante, électricité partout. Les 9 km qui nous séparent sont vite franchis en auto. Le petit port de pêche qui fournit du poisson en abondance, approvisionnement de toute autre denrée dans le bourg même, pharmacie : 2500F pour le seul mois d’août. Ici il y avait des villas très bien, mais 4 et 5000F pour août. C’est inconcevable, et No trouvait cela trop cher, avec raison. Voici donc une chose décidée et nous en sommes bien contentes.

Je me suis occupée sérieusement de ma cabine au bord de la mer cette semaine ; et tout compte fait, y compris les frais du fisc, acte notarié, réparation et montage et démontage de la cabine, un nouveau toit en tuiles, égalisation du terrain, murette, fondations, pose de la barrière, etc, etc, j’en ai pour 22 à 23000F. Ce n’est pas rien, mais je suis contente car je fais là qq chose de durable pour vous et les petits.

 

Mon cheval est une bonne petite bête, vous en verrez la photo…   …il est charmant à la selle, et nos boys le montent chaque jour. Suzon a même fait qq essais, mais avec une culotte de ses fils, mais la coquetterie féminine l’empêche de recommencer, et elle pense à un autre accoutrement pour cet été….

 

 

Vierville  vendredi  29  avril  38

 

…la smalah m’a quitté dimanche avec regret, et depuis je mets la main aux derniers rangements, aux derniers arrangements aussi de notre été que je veux aussi confortable que possible…   …j’aurai tout le temps de faire la maison très belle pour l’arrivée de nos chers voyageurs, mais je suis un peu songeuse devant les complications qu’amènent cette 5ème naissance chez Henry…   …j’espère donc que l’arrivée se fera par Le Havre, et que j’aurais la joie d’aller sur la jetée pour voir entrer le « Groix » le 23 juillet, et si par malheur Mme Saillard ne pouvait remonter dans le nord, je comprends bien tout le désir de Maine d’aller embrasser les siens avant de venir ici… …  … No a loué la villa de Grandcamp pour août…   … ce serait une bien grande désillusion pour tous si le programme était changé.
Les grands cous’ ont « remis à neuf » les cabanes près du tennis, avant leur départ, tout sera prêt, mais si l’on tarde trop je pense mélancoliquement que  les fameux groseilliers à la taille des petits auront terminé leur récolte – la fin juillet est un maximum pour leur maturité. Tout allait si bien !

 

J’ai fait l’essai de mon cheval à la voiture, il allonge bien, je suis ravie. Leterrier m’a montré sa carte, il est fils d’un étalon du haras de St Lô, il a 4 ans et s’appelle Muscadet, son pedigree est intéressant, je suis sûre que l’ancien artilleur aura du plaisir à le monter, car je vois que moi aussi, mon Jean, je me persuade que tu viendras rechercher tes 3 chéris. Je pars donc demain pour Paris…

 

…bonnes nouvelles de Georges à qui le rouquin (comme il le dit) n’a pas répondu, - qu’est ce que je disais ? – c’est sa manière à lui, de faire, ce n’est pas celle d’un vrai chef ; on ne se dérobe pas. Suzon repique dans le noir…

 

 

Paris  7  mai  1938  samedi

 

…le voyage de Maine et des petits que je vois décidément fixé au 15 juin. Tu me demandes ce que j’en pense…je ne peux qu’accepter la situation, mes enfants chéris, …  l’impossibilité dans laquelle je me trouve d’aller à Marseille au devant de tes 3 chéris, mon Jean, écorne mon grand bonheur, je saurai bien attendre le 1er août qui vous amènera tous les 3 dans la grande maison, petite Maine, ….   …étant donné la date toujours imprécise d’une naissance, il me semble bien difficile de fixer maintenant l’arrivée de vos parents, cela va bien désoler les habitants de la villa de Grandcamp…

 

…les Vauterin, il paraît qu’ils viendront à Grandcamp pendant une vingtaine de jours. …

…je prends ta lettre, mon Jean, tu me demandes si Germaine ne pourrais pas coucher à Paris. Evidemment cela peut toujours se faire, Suzon sera peut-être encore là du reste, mais je crois que le mieux serait que Maine traverse Paris et s’installe pour qq heures  à l’hôtel du Havre, en face St Lazare, il y a là des trains très commode entre Paris et Bayeux ; un par exemple qui part vers 13h1/2 ou 14h pour être à Bayeux vers 18h. Le soir même les petits et leur maman dormiraient dans leurs lits, et y trouveraient un repos bien gagné. On parle beaucoup ici d’une carte touristique pour les étrangers ou français habitants l’étranger qui donnerait 40% de réduction chemin de  fer et d’un énorme rabais sur l’essence d’auto, veux-tu voir cela ? Cela doit s’établir probablement aux Cies de Navigation. ..

…Vous avez lu la mesure de stabilisation (traduire : dévaluation du franc….) de la livre par Daladier, mesure nécessaire, mais qui nous ruine tous, la vie ne va cesser de monter et notre franc vaut qq centimes. La ville de Paris nous a fait parvenir sa feuille d’impôts, j’en ai pour 1800F de plus que l’an dernier, +1000F de plus à Vierville, mauvaise affaire qui ne surprend personne , hélas, après les gouvernements de front populaire que nous avons subis. Où allons-nous ? Il y a de quoi s’en préoccuper.

J’ai laissé Vierville en bon état, nos braves gens très .. ? ..à faire un beau jardin pour l’arrivée de Mr et Mme Jean. Je vous livre la réflexion de Jeanne à Léon qui se faisait un peu tirer l’oreille pour refaire certaine bordure de buis «  Et puis madame a raison, quand Mr Jean verra cha, y dira : j’veux pas vé cha, c’est du raffreux » Ce sont de braves gens, on en trouve encore par chez nous, et aussi ailleurs, heureusement, mais les Parisiens dans leur ensemble ne sont pas vraiment la meilleure part de la population française.

…vu Mme Juliette et même Batiffol (mais celui-ci sans ses femmes , comme toujours). Il sortait d’un déjeuner chez la duchesse de Grammont avec d’autres couronnes fermées. Je lui ai demandé si ces gens là étaient fabriqués autrement que nous, il m’a répondu que beaucoup d’entre eux, très sérieusement touchés par la crise, travaillaient pour améliorer leurs rentes…

 

 

Samedi  14  mai  1938  Paris

 

…si vous n’y voyez pas d’inconvénient vos fleurs feront partie d’un fauteuil d’osier pour meubler la cabane de la mer, car je fais là aussi des projets d’embellissements qui ne s’exécuteront pas tout d’un coup, comme il se doit…

…Je suis très bien avec mes vieux souvenirs la marche de vos travaux, bravo pour la sonnette dernier cri, il faudra bien se résoudre à remplacer l’ancien matériel, croiriez-vous que Jean Hersent et Bénézeth  parlaient l’autre jour à Sauzé de vendre le matériel restant à Cherbourg pour lequel on paie un gardien 1000F par mois !

Il faut dire à mes 2 petits que j’espère que les groseilles résisteront jusqu’à leur arrivée ; j’en ferai mettre qq arbustes sous des toiles pour empêcher les oiseaux de grappiller à leur place !

 

…je me demande parfois si vous reverrez Georges, vous lirez d’autre part le sale tour que lui a ménagé Marcel, il est bien évident que Bénézeth ne doit pas le servir pour l’aider à son retour en France. La pauvre Suzon en a bien gros sur le cœur, et je regrette bien que Georges ne se soit pas décidé à démissionner en 1933…

 

Paris  samedi  21  mai  1938

 

…je m’apprête à partir bientôt à Vierville, afin de préparer la vielle maison, et de mettre un peu de rose sur mes joues, du vrai, pas de celui en bâton  que vous avez toutes dans votre sac. …   …La bonne Suzon vit d’espoir - elle aussi – le rouquin a avancé son voyage au Pirée où il doit être aujourd’hui. Georges est bien décidé à parler ferme, mais…   …il y a des moments où l’on doit s’incliner…

 

….J’ai aussi vu chez Suzon, Odette Colas-Paléologue, toujours charmante et originale, elle reçoit un monde assez hétéroclite, d’artistes surtout, musiciens, peintres, critiques, jamais banal , souvent extraordinaire. Suzon y est allé pour passer 1 heure, et s’est bien amusée d’une discussion entre 2 peintres sympathiques, elle est priée samedi pour 1 heure de musique, c’est toujours moins insipide qu’une visite à de méchantes langues, ou des femmes stupides… 

 

…Si Phil est reçu à son 2ème bac (ce que je crois bien),  Georges sur le conseil même du prof de math le laisserait faire 1 année de Math Spé avant de l’engager dans une école quelconque. Jean-Pierre continuera  sa 2ème année de Math Spé et a l’intention de se présenter ensuite à l’X ! Veremos. A Centrale, les candidats sont toujours peu nombreux, et ceux qui se présentent à St Cyr cette année ont l’heureuse chance de se trouver devant un contingent d’admis augmenté de 500 places. Je crois que Navale est aussi favorisé. On a besoin de cadres. A Janson on ne présente plus un candidat pour l’X n’ayant qu’une année de Math Spé, et l’on dit que Nicole Le Mée, la belle-fille de Dessus suivra le cours d’hypotaupe l’an prochain à Janson avec notre François !! .

 

 

Samedi  5 juin 38  Paris

…J’ai passé une semaine à Rosario, avec tous les amis qui ont bien voulu me consacrer qq heures pour venir me parler de vous tous ..  tous m’ont dit que vous étiez en excellente santé, et que tu travaillais beaucoup, mon Jean. Le brave Van Haaren tout particulièrement qui sait ce que c’est lui, pour avoir donné sa part quand il était jeune ; c’était un rude travailleur quand nous étions là. Il m’a dit aussi avoir eu du plaisir à se retrouver avec la maison Hersent et vous, comme autrefois. Il m’a dit aussi, mon Jean, qu’il était frappé de la ressemblance de ta méthode, de ton écriture, avec celle de Père. « il est seulement moins rude, plus souple que ce bon Mr Hausermann qui était dur dans les travaux, mais si juste »

 

…Et maintenant je suis entrain de fermer ma maison. Quel aria que de garer tous ces tapis, ces rideaux, contre les mites. Dans qq jours l’atmosphère sera irrespirable dans l’appartement à cause de ces tapis cloués que je dois asperger de camphre et de naphtaline, si je ne veux pas retrouver des désastres. C’est pourquoi ce serait bien difficile, ma chère Maine, que vous veniez coucher en passant ici. J’ai le nouvel indicateur, vous aurez à la gare St Lazare, un rapide qui part à 14h24 et arrive à 18h à Bayeux, un autre part à 16h30 et arrive à 20h25, il y en a même un à 13h5 qui arrive çà 16h à Bayeux, où vous nous trouverez les uns ou les autres. Vous verrez qu’il vous sera facile de ne pas flâner en route, vous serez mieux à vous reposer à Vierville le soir même

 

…Mich nous a encore flanqué la frousse avec son urticaire qui aurait aussi bien pu être une rubéole, il est de nouveau sorti, en excellente santé…

 

…je pense que ma vieille tantine viendra passer 15 jours avec moi fin juin, si le temps le permet, car avec ce qu’elle vient d’avoir, il faut être prudent…

 

…le vieux Flondrois a dû revenir ces jours-ci pour assister au conseil du Port du Rosario, mais je n’ai encore rien reçu de lui. Ils ont voté un versement de 200F par action, dont 100F ont été versés en janvier, en acompte. L’Etat prend là dessus 32% d’impôt ; enfin c’est bon tout de même à prendre. ..

 

 

Vierville  vendredi  10  juin  38

 

…Quant à notre Suzon, elle est comme l’oiseau sur la branche, attendant comme sœur Anne que Georges arrive….   …la discussion avec Marcel a été à ce point si dure que je ne croirai à la rentrée de Georges que lorsque je le verrai. On ne peut être plus privé de cœur que cet être là. Le pauvre Georges en était tout pantois, il y avait de quoi ! Encore n’a-t-il pas pu dire tout ce qu’il en était, à travers un langage sybillique, à cause de la censure qui règne toujours en Grèce. Marcel ne veut pas, avec cela, que l’on sache que Georges a quitté la Grèce…on se demande pourquoi, et tu vois comme c’est facile d’embarquer ses dernières caisses sans que personne n’en sache rien de son entourage ? …  …je reste persuadée que les appointements de Georges payés en collaboration là-bas, sont la seule raison valable pour l’empêcher de rentrer. Il a été jusqu’à lui dire «  Vous prendrez 6 mois de congé, mais vous ne viendrez pas au bureau, que pour poser vos affaires » Je continue à regretter que Georges n’ait  pas bifurqué il y a 5 ans quand on lui en avait fourni l’occasion, et j’ai idée qu’il ne retirera pas grand bénéfice de ces 14 ans passés en Grèce. La plupart des millions y sont gelés pour X temps, et pour en faire rentrer qq bribes, il faut des combinaisons d’affaires et de crédits qui réussissent bien peu souvent.

 

Grâce à Dieu, vos affaires sont plus brillantes. J’en ai parlé longuement avec tous les Martin que j’ai vus, puis avec ces braves Van Haaren…   … je veux revenir sur ce que m’a dit Van Haaren sur ton travail dont il comparait la manière à celle de ton cher Père ; on peut bien dire que c’est atavique, car celui-ci n’a eu guère le temps, hélas ! de t’enseigner sa méthode..   .. Les Martin sont toujours au Georges V . J’ai téléphoné plusieurs fois à Angèle le matin, car c’est le seul moment où l’on soit sûr de les trouver. Les 2 jeunes femmes, énervées, crispées, continuaient leurs investigations chez tous les couturiers de Paris ; ne se décidant sur rien, trouvant ce modèle extravagant, celui-ci bien trop cher. On ne trouve pas un petit costume à moins de 3000F, et une blouse à moins de 1500F, encore sont-ce des modèles pour haute cocoterie ou pour grand monde, qui ne convient guère à leur simplicité. Il y a cependant des maisons de 2ème classe qui habillent bien, et Mme Martin ne cesse de le leur dire, mais elles ne sont pas Argentines pour rien, et une robe signée d’un Lelong, d’une Maggi Rouff ou de Patou a tout son prix à leurs yeux, fût-elle horrible ! Je suppose donc qu’elles continuent (c’est le propre mot de Georgette - Tonazzi ? - ) à ressembler à des femmes de chambre dans un hôtel luxueux…


Ils doivent être aujourd’hui chez Suzon pour y prendre le thé. Elle les réunit avec l’ami Flondrois qui, revenu de Stang Ar Lin pour assister au conseil d’administration de la SPR( !!!), a déjeuné chez Suzon la veille de mon départ. Le pauvre homme est encore un peu plus affaissé, c’est navrant, il est tombé, sans raison, il le dit lui-même dans sa salle de bain à St. Ar L., a voulu se retenir, s’est foulé la main droite et a passé des jours pénibles dans sa solitude bretonne. …   …Intellectuellement il est très touché, ne se rappelle plus de rien, entend mal, voit encore moins, quelle déchéance !

 

…Dès lundi je vais faire monter la cabane, les fondations sont faites ; j’ai retrouvé tout en ordre parfait, les parterres déjà très jolis en l’honneur de Maine… et de Mr Jean,  le potager plein de légumes et de fruits, je mange les 1ères fraises, et vais faire de la confiture de rhubarbe. Marthe rentre lundi de vacances, la brave Jeanne la remplace avec dévouement. Mon cheval est joli et travaille comme un cœur, le bois est superbe, les groseilles sont nombreuses…

 

….Le CIC a reçu tes 10 actions SPR, et j’ai pu faire le nécessaire avant de partir pour grouper toutes nos actions – en tout 110 avec celles de Jean Cordelle, de Georges et les miennes, pour faire partie de l’assemblée générale qui doit avoir lieu le 12 juillet, et qui accorde un jeton de présence de 48F par action. De plus le dividende est de 200F cette année, 100F ont été touchés en janvier, les autres vont être touchés en juillet. Les impôts sont très forts, hélas, 100F se réduisent à 68,10F je crois. C’est toujours bon à prendre….

 

 

Vendredi  17  juin  38  Vierville

 

…Dans 3 semaines, Maine et les petits seront à Marseille, c’est une vraie peine pour moi de ne pas être au devant d’eux, mais c‘est si loin ce voyage, et après mes défaillances de l’an dernier, je n’ose plus m’éloigner si loin toute seule. Hélas ! mes moyens ne me permettent pas de me faire accompagner non plus ! …   …tout cela sera vite oublié quand j’aurais tes chéris ici, crois-tu qu’ils me resteront en septembre ? après le départ des Rémois ? …

 

…Au moins avez-vous la satisfaction en Argentine que cela rende ! En France, j’entends tout le monde se plaindre, de grosse maisons se ferment. La gente ouvrière commence à comprendre. En province on se plaint beaucoup de ces ouvriers parisiens toujours insatisfaits. Dans les arsenaux – (Marthe rentre de Cherbourg) – on travaille 48h et même 50 h à un armement intensif, c’est moins drôle, mais il faut en arriver là pour éviter le guerre ; si faire se peut ! dirait notre curé qui t’envoie son affection ainsi qu’à tes aînés.

Notre Vierville est de plus en plus joli actuellement, c’est une débauche de roses, de géraniums en fleurs, mais on doit arroser tous les jours, nos gens n’en reviennent pas ! …

 

 

Vierville  vendredi  24  juin 1938

 

…Simon dont j’ai la lettre du 17, me dit que tu vas bien, quoique très occupé au montage de l’énorme sonnette dont vous attendez merveilles ; ces nouveaux outils sont formidables, mais de combien de mains d’hommes ils suppriment la tâche ! C’est là l’échec de nos belles inventions, et socialement parlant on pourrait aligner de longues pages sur leurs services utilitaires ? …

 

…Tu liras toutes les nouvelles dans la lettre de Simon ; nos 2 boys : la France (François) et Jean-Pierre sont admis à l’oral de philo, c’est un bon commencement à tous ces examens que passent nos boys, et un encouragement, aussi quelle joie ce serait pour nous tous de n’enregistrer que des succès et de permettre aux étudiants les vacances tranquilles qu’ils ont bien méritées. Mich en est déjà à la 2ème journée d’épreuves. François passe son oral lundi matin, pour recommencer mardi avec Phil en math…

…je travaille, ou plutôt je fais travailler pour que la vieille maison soit très belle, on astique, on fourbit, on peint. Mon cabanon de la plage va être très réussi, quelle vue ! Cela nous change de notre autre installation, gâchée par Legallois, qui va pourtant être obligé de déguerpir pour qu’on mette là une sorte de cale permettant de descendre de plein pied à la mer. Le père Dubois a bien travaillé sur ce projet, il a eu du mal à déloger le tout puissant Legallois qui, jusqu’à présent a toujours agi comme Hitler en mettant les gens devant le fait accompli.

J’ai été hier rendre à ton ami Jacques de Mons et à sa femme la visite qu’ils m’avaient rendue la semaine passée, et que j’ai tenu à rendre dans la huitaine !! Ce n’est pas sans émotion que j’ai revu St-Sever : la dernière fois que j’y étais allée, c’était à l’automne, ma pauvre amie de Mons y était déjà souffrante et seule, les feuilles tombaient lentement  pendant que je l’embrassais sur le seuil de sa maison. C’était d’une mélancolie indicible…  je ne l’ai pas revue, elle est morte 3 mois après à Lisieux.
Les jeunes de Mons ont rajeuni, nettoyé l’entrée, l’escalier et même la salle à manger en les faisant repeindre en teintes claires ; cette dernière pièce est en gris clair, cela souligne le travail des boiseries, du genre de celles de ma chambre à coucher, qui est assez joli. Mais l’arrangement mobilier est quelconque, froid, et j’ai pu constater qu’il en manquait beaucoup ; sans doute emporté par Denise.
Jacques a tenu à me montrer et faire entendre son dernier travail, en l’espèce un petit orgue, fait de ses mains, dont les tuyaux sont en tuyaux de gouttières, le résultat est assez mièvre, le son sec et grêle, mais il y a là cependant une idée, et puis cela l’occupe. Ils paraissent très heureux ! Le jardin et le parc sont dans un  état de laisser-aller épouvantable ; cela ne vaut pas l’ordonnance  de notre jardin ! et Léon qui m’avait accompagné avec la voiture – mon valet de pied ! – est tout fier de son ouvrage, il y a de quoi. Je suis toujours ravie de mon cheval, il est facile à conduire, tout en gardant l’ardeur qui convient à son âge.

La maison des Collières est dans le même état que l’an dernier ; et la brave Denise va s’y installer avec ses 4 enfants, toujours sans eau et sans WC. Cela navre tous les gens qui gardent à la famille de Cauvigny et de Mons un souvenir ému. Il y en a dans le village parmi nos paysans.


Je me régale de fraises, et suis bien désolée de n’avoir pu en envoyer à Paris, mais c’est un fruit délicat, et j’ai eu des envois entièrement perdus. Les groseilles mûrissent à grands pas, à cause du soleil qui nous inonde…   Je crains bien qu’il n’y ait plus rien au moment voulu.

Les « congés payés » commencent à arriver, ce n’est pas ce qu’il y a de mieux dans le paysage !..

 

 

Vendredi  8  juillet  1938  Vierville

 

……les voilà donc près de nous, et je peux à peine croire qu’ils sont en France……. Le Jean-Louis surtout qui doit avoir tellement changé depuis que je l’ai quitté se traînant à 4 pattes dans le salon de la Villa Bleue, et qui va être un gaillard maintenant…    j’ai repeins cette semaine la petite balançoire appropriée à son âge, après avoir remis à neuf la table et les 2 petites chaises qu’il sera si amusant de transporter dans les petites cabanes, près du tennis…

…J’ai eu une lettre de Maine, mise à Dakar..  …c’est dommage que l’escale de Casa n’ait pas eu lieu, mais je me demande ce qu’aurait fait la charmante Tante Marthe. Elle eut sans doute été bien embarrassée…

 

…la bienheureuse dépêche du succès de mon François, je l’attends demain avec Suzon – et je vois d’ici la joie de Jean et de Simon qui vont bientôt revoir leurs grands garçons !

…Les pêchers du contre espalier sont couverts de fruits, il y avait des années que cela n’était pas arrivé.

 

 

Vierville  vendredi  15  juillet  1938

 

…Je ne peux pas croire qu’il n’y a qu’une semaine qu’ils sont en France ! je me languis de les voir. Suzon est en train d’écrire à Maine justement…   …pour lui donner l’heure d’arrivée de ses neveux (Fr et Mich) à Marseille mercredi matin 9h40. Le Florida part à 4h, il y aura donc tout le temps de se retourner ; je suis tellement tranquille que Maine les embarque et les confie aux Becker. Tout grands qu’ils soient et bien débrouillés, nos boys n’ont que 15 ans 1/2 et 16 ans ½. Ce ne sont pas des vieillards.

   …je t’assure qu’ils s’en donnent ici tous les 4 , ils te conteront de vive voix les nouvelles installations, demande leur de te dire mon essai de peinture stuc au bas de l’escalier, c’est fort réussi. J’en ai fini avec les ouvriers, à part les peintres qui poursuivent le cabanon, et je venais de régler avant hier mon couvreur, soit 700F dont 400 pour la couverture du cabanon, quand le garagiste de Trévières appelé pour réviser la Pépita, s’est aperçu d’un gros malheur. Le bloc est fendu ! Ca c’est un coup, et j’étais à cran. En y réfléchissant, j’ai accepté de faire faire la réparation (j’en ai encore pour 2500F) qui va nous permettre d’avoir l’auto dans une quinzaine de jours. A la fin de la saison, j’en ferai l’échange chez Citron ou Renault pour une neuve que je prendrai seulement au printemps.

Mme Godard qui est venue me voir hier a changé la sienne, une 6 HP comme nous de la même année, pour une Citron 7 HP. On la lui a reprise pour 6500F. Elle a donné 14000F. Je n’ai pas en ce moment ce qu’il faut pour faire une telle dépense, et d’autre part je ne pourrais avoir immédiatement une voiture. Or Pépita sera bien pratique pour nos allées et venues vers Grandcamp. Que penses-tu de ma décision ? Il me semble qu’il n’y en avait pas d’autre..

 

 

Vendredi  22 juillet  1938  Vierville

 

…je ris parce que dans 8 jours tes chéris seront bien près d’ici et que d’autre part tu me laisse un espoir de venir à l’automne. Ce serait bien bon, mon Jean, et j’en remercie d’avance le grand Jean, mais pour ne pas avoir une trop grosse désillusion en cas de non réussite, je vais laisser ce beau projet dans un coin de mon vieux cœur, je le ressortirai sans peine si besoin est !..

…Dommage qu’on n’ait pas pu faire voir à tes boys la revue du 14 juillet à Paris. Il paraît que c’était splendide, tant au point de vue de la tenue de notre armée, représentée très largement, qu’à l’enthousiasme de la foule. L’ère des poings tendus n’est plus de mise, enfin ! On se retrouve entre français. La réception des souverains d’Angleterre a été splendide, nous en avons saisi qq bribes ici par TSF, c’est d’une impression assez spéciale d’entendre tous les bruits sans rien voir, lorsque la télévision existera, ce sera parfait, mais c’est déjà bien extraordinaire que cette invention.

Tu liras dans ma lettre à Simon que j’ai eu 3 ou 4 mauvais jours, je mes suis carrément mise au lit, car le lait ne m’est même pas permis en pareil cas.  Bien m’en a pris, je suis de nouveau d’aplomb, et je t’écris dans le jardin à l’abri du parasol.

…Suzon nous a quitté ce matin. Georges arrive demain, elle espère le ramener très vite ici. …   Maine trouvera chez eux, qu’ils y soient ou non, une complète hospitalité, mais si elle tient à passer 3 ou 4 jours à Paris, je lui conseillerais plutôt d’y aller seule, en profitant par exemple d’un voyage de Georges ou de Suzon, je garderais bien volontiers les 2 petits qui seront mieux ici….

 

 

Vierville  vendredi  29  juillet  38

 

Il est 7h du matin, mon Jean, toute la maisonnée dort, mais la vieille Nany est depuis longtemps réveillée, après une nuit sans beaucoup de sommeil, il est bien permis d’être un peu agitée quand on va revoir ces petits et leur maman partis depuis si longtemps….  Je suis allée plus de 20 fois hier dans le petit appartement qui sera le leur avec le Cdt et Mme Saillard, pour secouer un coussin, retourner un bibelot, voir si tout est prêt, ça y est ! Les petits lits blancs sont faits…

 

…Georges et Suzon sont arrivés dans leur belle 402 et nous irons tous en famille à Bayeux ce soir, j’ai avisé Halley, car la caravane ne pourra pas toute se mettre  dans l’auto des grands…   …Tout à l’heure, toute la petite famille arrivera à la gare du PLM et se rendra av. de Lamballe,…   …ils prendront le train de 14h24, pour être avec nous à Bayeux à 18h – Joie ! , mon Jean…..   …je vois d’ici les petits et Brigitte si impatiente, elle aussi ! d’avoir ses petits compagnons se poursuivant dans le parc, le bois, le potager – où j’ai à grand peine sauvé 2 groseilliers, dont les grains trop mûrs tombent par terre – Et l’on projette des tas de réjouissances. L’arrivée de Georges tombe à pic… Lundi Georges a vu Marcel qui a été délicieux ! , lui a octroyé un congé jusqu’à fin septembre, avec seulement, peut-être, un petit voyage à Bizerte pour y solutionner une vente de drague, cela n’a rien de désagréable…

 

…Nos pauvres amis Godard sont frappés d’une manière bien cruelle : la femme de Louis, qui se trouvait chez des amis, partie avec eux sur un petit cotre pour une promenade en bateau, a disparu avec ses compagnons, le cotre n’a été vu nulle part, on espérait que l’équipage avait été recueilli en mer par qq pétrolier ou cargo qui aurait poursuivi sa route sans pouvoir s’arrêter, mais voilà 15 jours de cela, on a dû abandonner tout espoir, après que des bateaux et des hydravions de Cherbourg alertés ont fait une fouille consciencieuse des environs. Seul un pétrolier a signalé par TSF, dans la passe d’Auderville, le coque d’un  bateau retourné, que l’on n’a pas revu. Est-ce celui-là ? Je te laisse à penser dans quel état sont ces pauvres amis. Louis reste avec 4 enfants dont l’aînée a 10 ans.

…Les Rémois doivent arriver dimanche…   …je me demande avec inquiétude où ils comptent se loger tous, avec les Rousseau de Lunéville, et même les Vauterin. En admettant qu’ils trouvent à se loger ailleurs, la maison ne comporte pas un matériel suffisant de cuisine et de table pour une vingtaine de personnes qu’ils seraient pour le moins !…

 

..les boys passent une partie de leur temps en canoë, cheval, bécane, on peut dire qu’ils se remuent. Ils ont un gentil camarade en Jean de la Boulaye, qui était venu ici un peu pour retrouver Gérald Collières, mais ceux-ci n’ont pas encore fait leur apparition, et je ne sais pourquoi, personne n’en a de nouvelles.
A la mer la grosse foule n’a pas encore fait son apparition, on s’attend du reste à moins de clients que l’an dernier. Les « congés payés » comme l’on dit ici, se seraient-ils assagis ou moins nombreux ?

Dans le même ordre d’idées ! j’ai reçu hier une lettre de Flondrois datée de Rennes ; à l’écriture toute tremblée, me demandant des nouvelles  des examens des boys, dont il connaissait le résultat depuis belle lurette. Il rentrait de  Brest à Paris en auto, via Orléans, et doit repartir pour Stang Ar Lin, lundi. C’est absolument fou dans son état, et dangereux pour lui et les autres. Il ne veut absolument pas s’avouer qu’il vieillit, c’est pourtant notre lot à tous, et le mieux est de s’y faire.

Notre vieux curé qui vient de fêter ses 50 ans de prêtrise, m’a remis pour toi et pour tes aînés, une image que je remettrai à Maine…

…Je te quitte, tout à l’heure je mettrai qq mots à Bayeux pour te donner des nouvelles d e s voyageurs…

 

Quelques mots écrits par Tante Maine :

 

De Bayeux, dans la joie de l’arrivée je t’envoie nos tendresses – Nany est là, je n’en crois pas mes yeux, je la trouve seulement un peu pâle, le visage peut-être un peu amaigri, mais la joie rayonne et elle joue déjà avec notre Titi tandis que Jean-Paul accapare son parrain.
Nous sommes là au complet sur le quai de la gare, et tandis que l’on charge l’auto de toutes nos valises je veux te donner la preuve que tu es avec nous mon Jean – ainsi que Simone et les siens dont on a déjà parlés.

Tendres baisers de nous tous et cela fait déjà une fameuse tournée, tu peux tendre tes 2 joues. Ta petite Maine

 

 

Vendredi  12/8    1938  Vierville

 

Mon Jean, on fait feu des 4 pattes avec cette nouvelle taxe qui porte à 19F75 (!) le prix d’une lettre avion.

….nous faisons le meilleur ménage, et l’on vient sans se faire prier près du lit ou de la chaise longue de cette sacrée Nany qui n’en fait jamais d’autre, et qui au fond n’est pas plus fière qu’il ne faut de ce qui lui est arrivé. Je n’insiste pas sur ce qui s’est passé, il ya 2 gazettes qui me remplaceront, n’exagérez pas le danger couru, il n’y en eût pas, c’est le risque du métier, et tu peux être tranquille, conformément aux recommandations de ton Titi, je ferai attention que le bourrin ne me marche pas sur le même pied.

Drôle de petiot que celui-là ! alors que le Jean-Paul s’amuse avec les grands cous’ et la Bison, celui-ci furète partout, le nez en l’air, le sourire aux lèvres, les yeux brillants. Tout le monde aime tes petits, et je n’en finirais pas de te conter leurs histoires. Il y en a une qui m’a réjouie. J’entendais Jean-Pierre gourmandant ton fils aîné qui avait osé prendre une échelle pour aller s’approvisionner d’une certaine caisse en bois qui était dans le grenier du Club …. « Bravo ! ai-je crié ! je te défends de le gronder , je suis ravie que lui aussi prenne pied dans la vieille maison, c’est bien son tour ».     …Titi cherchait hier un balai pour balayer le 2ème étage des cabanes…

 

 

Vendredi  19  août  1938  Vierville

 

…merci donc , mon Jean, d’avoir pris le temps, malgré tes occupations, de m’écrire et de faire le nécessaire pour le maté. Le Cr Ly. m’a déjà accusé réception des caisses qu’il a reçues ; cela me rend service, et le prix est intéressant pour nous, ça l’est moins pour la France, je ferai le nécessaire près de l’ami Flondrois qui est chez lui, mal en point, heureusement entouré par sa sœur et sa nièce…  

 

…Je ne parle que pour mémoire de l’angine de Jean-Paul, très vite enrayée et sans aucune gravité… … J’ai été mal fichue cette semaine, avec un dégoût absolu de la nourriture, que le Dr Lehoux, appelé, attribue au mauvais fonctionnement du foie. J’ai celui-ci en tel état, que je crois bien que je me déciderai à faire l’an prochain une cure à Vichy. Je ne peux pas continuer ainsi, j’empoisonne la vie des autres ..  et la mienne.

Les aînés sont rentrés hier soir de St Malo et Mt St Michel, partis en auto 48h avec leurs enfants. Georges était désolé de ne pas emmener ta femme et son filleul, mais il est difficile que Maine laisse ses parents et les frères et sœurs venus spécialement pour elle, et puis cette  bonne petite ne voulait pas laisser cette sacrée Nany seule.
Vauterin est arrivé hier et venu me saluer aussitôt. Rémy Rousseau est reparti en manœuvres ; j’ai vu plusieurs fois cette joyeuse bande. Ils ont dû faire une grande randonnée de châteaux et déjeuner à Ouistreham. J’admire les mamans d’avoir laissé une grande journée leurs 11 enfants aux soins de 3 bonnes dont 2 de 14 ans ! Du reste tout s’est parfaitement bien passé. Il y a eu aussi régates et courses à Grandcamp, et cela a été une bonne journée pour Maine et les siens. Mais je te raconte tout cela alors que je sais que Maine a réduit de moitié, m’a-t-elle dit, les dimensions de son écriture pour te dire par le menu tous ses faits et gestes…

 

… Georges avait formé le projet de partir dimanche avec ses fils pour Paris et la Savoie, mais il est possible que Georges soit obligé d’être au bureau vers le 25 pour discuter une nouvelle manière de faire rentrer ses drachmes ; c’est intéressant…

…La vieille Maria Dubourg, trop malade maintenant pour continuer son service chez nous, a vu ton Titi l’autre jour « Ah ! bi ! cette fois, c’est Mr Jean ! » ..

 

 

Vierville  vendredi  26 août  1938

 

…Comme je disais à ton cadet « Eh bien qu’est-ce que tu lui diras à ton papa quand il va arriver à la grille ?.. » Cyniquement il me répond «  C’est à lui à dire bonjour le 1er parce que c’est lui qui vient »….  J’avoue que je suis restée un peu coite, le sale gosse a souvent le mot qu’il faut. J’aurais voulu que tu le voies au Vignet se faisant une provision de pommes. Ils sont bien tous les mêmes. Pendant ce temps le Jean-Paul avec toute la bande des Grandcopais  et même le Cdt et Mme Saillard pêchaient des moules à la Percée. Dès le dîner du soir, on lui servait 5 ou 6 petits poissons frits, produit personnel de sa pêche, et il fallait voir s’il en été heureux…..

…la jeunesse et même le Cdt et Mme Saillard s’agitent beaucoup ; moi, ….moins ; et la bonne Suzon qui a fait abandon de son voyage en Savoie pour rester à aider sa vieille maman, ne me quitte guère. Je me sens vraiment mieux depuis qq jours, mais quelle tape, messeigneurs ! Je voudrais bien pourtant être potable pour ton arrivée…

 

 

Vendredi  2  sept.  1938  Vierville

 

…Ici tes chéris vont très bien, ils ont pris tous les 3 un teint hâlé, qui leur va très bien, et même une bonne teinture de rouge sur les pommettes. Je regrette bien de ne pas les avoir pesé à leur arrivée ici, tu te rappelles que c’était un point d’honneur pour ton cher papa, lorsqu’il recevait des hôtes, de les renvoyer avec un excédent de poids…

 

…la vieille maison est presque revenue au calme, et en bonne égoïste que je suis, je ne suis pas fâchée de jouir plus complètement de tes 3 chéris. Suzon doit partir demain pour rejoindre Phil qui travaille de nouveau courageusement le brave petit. Elle nous reviendra en fin de semaine avec Georges qui doit rentrer de la Savoie. Jean-Pierre rejoindra ici lundi ou mardi…

 

…Tio Mio m’a fait passer de bien mauvaises heures. Figure-toi que le 22 août, je lui ai expédié son chèque de 9079 F 30 – barré bien entendu – par lettre recommandée. J’étais un peu étonnée de ne pas recevoir l’accusé  de réception de sa part ; quand hier je reçois un mot de lui me demandant de nos nouvelles, qu’il était inquiet, pas un mot du chèque. Surprise, je lui télégraphie pour lui demander s’il n’avait pas reçu ma lettre recommandée du 22. Réponse : N’ai reçu aucune lettre recommandée. Je te laisse à penser mon souci, le chèque, quoique barré avait pu, depuis le temps, être volé, lavé et touché. J’avais déjà pris toute sorte de moyens de défense, quand ce matin, nouvelle dépêche : «  ai bien reçu lettre le 22, avec maté, excusez-moi ». Je l’ai traité de tous les noms d’oiseaux possibles, cela te donne une idée de l’état mental de ce pauvre homme. Il m’écrit du reste qu’il rentre à Paris plus fatigué ; je t’avoue que je n’ai aucun désir de l’avoir ici, j’ai toujours peur que le pire arrive, il faut s’y attendre d’un jour à l’autre….

 

 

Vierville  vendredi  9  sept.  1938

 

…J’ai bien reçu ce matin ta lettre du 2 septembre que tu as eu l’affectueuse pensée de m’envoyer pour remplacer notre Simon partie en escapade avec ses 4 hommes…

 

…je vais donc bien profiter de la semaine qui me reste, car elle partira vendredi pour Reims et Moussy où elle doit passer une dizaine de jours. Voilà donc finies ces vacances dont je m’étais fait une telle joie et que ma mauvaise santé a empoisonnées de toute façon. Je vous reverrai ensuite à Paris à ton retour, toi et Maine…  …J’ai l’intention de rester ici tout octobre pour reprendre du poil de la bête, afin que tu me trouves bonne mine ; le Dr Lehoux a su me remonter avec prudence, car mon sacré foie réagit mal à bien des choses..

…J’entends les 2 petits qui avec Bison, sont très affairés autour du train électrique des grands cous’ que le Jean-Pierre a monté hier exprès pour eux dans ma lingerie. Le bon garçon l’aurait bien fait avant. Mais la présence des autres petits cousins était bien dangereuse ; plus on est de fous…  plus on casse…

 

 

Vierville  vendredi  16 sept.  1938

 

…Mon Jean, nous avons reçu vos lettres ce matin, bien heureux d’avoir de vos nouvelles : elles n’apportaient cependant pas celles très angoissantes des journées que vous avez vécues avec nous cette semaine. Ta dépêche à Maine en fait foi, et je ne saurais assez te dire quel soulagement cela a été pour moi, pour nous, de ne pas voir partir les 3 chéris vers Reims. C’était à mon sens un des derniers endroits où s’aller mettre, en ce moment où les choses pouvaient se gâter terriblement d’un moment à l’autre. Les routes auraient été vite impossibles avec les transports des troupes vers l’Est ; quant au Chemin de Fer, n’en parlons pas ! tout y aurait été sacrifié à l’armée, bien naturellement . Je n’osais pas conseiller à Maine de nous rester ; elle avait grande joie à aller retrouver les siens, ce qui est bien naturel, et d’autre part Mme Saillard ne semblait pas réaliser toute la gravité des heures qui s’écoulaient et ne parlait de rien de cela dans ses lettres.

Cela a donc été un vrai soulagement, je le répète pour nous tous, y compris Maine qui me l’a avoué après, que tu l’enjoignes de ne pas bouger d’ici…

…ce petit rabiot de séjour est le bienvenu, si tant est qu’on puisse faire abstraction de la cause qui l’a amené. Jean-Paul s’entend au mieux avec la Bison, le Titi leur joue des tours, il est bien indépendant le gamin ! (il a de qui tenir) et nous assied bien souvent avec ses réparties…..   …pendant que je t’écris, il est parti au marché de Trévières avec eux (Suzon et Georges) , Georges veut aller cette après midi visiter qq jolis châteaux, son auto marche merveilleusement, quant à la Pépita qui remarche de plus bel, j’ai bien peur qu’elle n’ait pas terminé sa carrière chez nous ; ça roule, ça roule, c’est le principal, et bien astiquée, elle a encore de l’allure ! …

 

 

Vierville  23 sept.  38

 

…Maine vient de te télégraphier qu’elle part à Moussy demain. La situation s’est en effet beaucoup apaisée, sinon tout à fait éclaircie, car il reste bien à faire à tous nos dirigeants pour régler sans casse les nombreux problèmes qui se dressent à chaque instant sur leur route ! Mais enfin ! il faut espérer que, la réflexion aidant, les plus acharnés aux solutions violentes se résoudront à baisser pavillon. Il y a bien des chances aussi que nous y laissions, nous français, sinon des plumes, encore un peu au moins de notre prestige ;il n’y a pas de quoi être fier d’être obligé de s’incliner toujours devant Hitler ! mais quand on pense à l’horrible cataclysme qu’est la guerre, il vaut mieux accepter la discussion. Tout le monde a compris ton geste, mon Jean, à conseiller Maine de rester ici…   Maine n’a pas hésité un instant à se conformer à ton conseil, c’était presque un soulagement….   …elle craignait qu’on ne la qualifie de froussarde…   enfin ils partent tous 3 demain pour Moussy où ils seront pour le dîner….   …Georges les attendra à Paris à 4h, la malle sera enregistrée pour Toulon où Maine compte bien être à la fin de la semaine prochaine ….

…Jean-Paul s’est informé si c’était absolument utile d’aller à Reims, quant au Titi, il est revenu triomphant l’autre jour «  j’ai un club pour moi – Pas possible, et où ? – Dans le paravent !… ?? » J’ai mis un moment à comprendre que c’était dans la tour de l’Abbé, dont la girouette-paratonnerre indique le vent..  et le voici ravi et installé avec une vieille table, un vague siège pour faire sa correspondance. Je lui ai promis pour son prochain retour de faire arranger porte et fenêtre, et de lui mettre une serrure, avec clé, qu’il garderait par devers lui, afin de faire la nique « aux grands » Cela l’enchante. Chers petits ! Comme ta vieille maman a été heureuse…

…Toutes les santés sont bonnes, la mienne lâche de temps à autre, triste carcasse !..

 

 

Vierville  vendredi  30 septembre  38

 

Mon Jean, Petite Maine veut bien m’accorder une petite place dans sa lettre, car il ne me reste rien dans celle de Simon qui est remplie par celle de leurs enfants – bien arrivés – et de Mme Cordelle, réfugiée ici depuis mardi….  ….triste semaine, pleine d’angoisses pour tous ; et pour notre cher pays, entraîné dans une nouvelle guerre, par les exigences de cet exécrable Führer. Comme on avait presque perdu l’espoir d’un arrangement possible, le coup de théâtre de la réunion des 4 (probablement Hitler, Mussolini, Chamberlain, Daladier à Munich) , nous a été communiqué hier soir par TSF, et ce matin, l’espoir est vraiment permis, puisque l’invasion de la Tchécoslovaquie est abandonné par les Boches – du moins pour demain ! On est décidé enfin à discuter toutes les questions troublantes qui menaçaient de mettre le feu à l’Europe.. . je n’ai pas besoin de te dire, mon Jean, que tout en acceptant avec résignation et calme l’épreuve qui nous attendait tous, nous voici bien heureux de penser que tout ce qui vient de se passer restera à l’état de cauchemar.

 

Nous voici réunis 12 dans la vieille maison qui remplit bien son rôle de refuge, depuis samedi soir 24, ta petite Maine nous était revenue avec tes 2 petits ; je l’ai vue arriver à 10h1/2 du soir avec un soulagement…   … Depuis son départ à ( ? illisible), les nouvelles se faisaient de minute en minute plus inquiétantes, j’étais désolée de la savoir au milieu du brouhaha des trains se dirigeant vers l’Est . Heureusement Georges a pu la réexpédier par un train quittant Paris 10 minutes après son arrivée. Voici du reste l’odyssée de tes 3 chéris, contée par Titi : « Alors on est arrivé à Paris, on a descendu les balises, on a vu l’oncle Georges ; alors il a dit « on ne veut pas de vous », on a fait un petit chemin, et on est remonté dans un autre train pour revenir ici » .

Tout ceci aurait dû être évité si l’on avait télégraphié plus tôt de Moussy à Maine, mais la dépêche qui lui a été adressée à 11h26 ! m’est parvenue à 18h. Je n’ai pas besoin de te dire que les services télégraphiques et téléphoniques étaient encombrés à saturation ; on demandait à Suzon 3 à 4 heures pour pouvoir téléphoner à Georges. Enfin une fois une bonne nuit passée, tes 3 chéris étaient d’aplomb. Et nous voici tous réunis, serrant les coudes.

Les boys (François et Michel, retour d’Argentine) sont aussi bien arrivés après un voyage de mer sans histoires, et en chemin de fer  assez mouvementé car ils ont dû changer 8 fois de train. Mme Cordelle était arrivée à 23h la veille, sans crier gare, et Georges et Phil dans la nuit de jeudi en auto.


D’ordre du gouvernement, la TSF clamait de partir de Paris si l’on en avait les moyens, prévenant qu’en cas de mobilisation générale, tous les trains seraient réservés à l’armée. La ligne Maginot avait fait son plein, et il est bien probable qu’il eût été difficile de la forcer dès les 1ers jours, mais les raids d’avions étaient toujours possibles et Dieu sait tout le désastre qu’il en serait résulté. Espérons que tout cela nous sera épargné. Dans notre coin normand, nous n’avons pas grand chose à craindre, mais on tremble pour ceux qui ne seraient pas à l’abri !

 

Vu les Martin mercredi, ils partent pour New-York, n’ayant pas trouvé de place sur aucun bateau. Malgré toute l’affection que je leur porte, j’ai senti une fois de plus tout ce qui nous sépare de ces étrangers, Marcel (Martin) a fait sauter ta femme en lui disant que tu n’avais qu’à ne pas bouger d’Argentine…  Tonazzi  suait de peur, sans doute n’avait-il aucune envie de s’enrôler dans l’armée italienne, quant à Sarrucha, elle déclarait que toutes ces querelles ne l’intéressait pas. A part cela ils ont trouvé notre chère maison charmante. Tonazzi ne cessait de répéter « ça c’est un château, ce n’est pas une maison » . La bonne Mme Martin avait apporté une énorme boite de chocolats, et nos 4 petits formaient déjà une bande joyeuse. Je leur télégraphie aujourd’hui pour leur souhaiter bon voyage. Vous devez les voir vers le 10 nov.….

 

 

Vierville  vendredi  28  oct.  38

 

…je me soigne, je me soigne, pour redevenir sinon jeune et belle, comme disait notre Mara, mais une maman et une nany potable qui n’empoisonnerait pas la vie des siens, ce que j’ai fait avec usure, tout l’été…

 

…et même ce bon et charmant Yo qui a dû partir hier soir pour Reims, via Paris, le derniers des 6 oisillons qui quitte la Villa Bleue… Je pensais hier soir, près de mon feu, à l’émotion du Cdt et de Mme Saillard qui ont terminé leur tâche, …   mais ne devaient pas moins voir partir leur dernier né avec regret. Heureusement que Maine, si affectueuse et si compréhensive sera là pour les entourer de son mieux…   …Voilà ton Jean-Paul bien lancé en 7ème, et ton Titi qu’on ne pouvait plus tenir au guignol l’autre jour…   .. cela me rappelle tout à fait Jean-Pierre. Tu dois recevoir une lettre du grand Phil, reçu en 3ème aux TP et ravi de son sort ; Suzon m’écrit qu’il en est transformé…

 

…Georges est encore au Maroc, a vu Emile, tu liras les nouvelles dans ma lettre à Simon…

 

 

Vierville  vendredi  4  nov.  38

 

…je pense rentrer la semaine prochaine, après avoir mis la dernière main à l’hiver pour que tu trouves tout en ordre à ton prochain voyage ici. Est-ce vraiment possible, mon Jean, que dans 1 mois ½ à peine, j’aurais la joie de t’embrasser ? …

 

…J’ai bien envie de faire un envoi de fruits à Toulon, j’en ai de superbes, et il ya certaines pommes rouges qui ne demandent qu’à se laisser croquer par de petites dents. Le Jean-Louis savait bien les arbres où elles sont douces…   …je suis ravie d’avoir constitué un potager où tous mes petits peuvent sans gronderies…  se flanquer la colique.

Le fils de Jeanne est parti hier pour rejoindre son corps à Maubeuge, dans les meilleures dispositions d’esprit. C’est un brave garçon.
Te rappelles-tu notre déjeuner à la porte de la caserne de St Cloud où tu as été incorporé ? et le fort de Domont, où ma voiture est entrée..  comme si j’étais le Président de la République ? A propos de la République, je me demande ce que ces messieurs du gouvernement sont en train de nous réserver à la fin de la semaine. Il faut s’attendre à être étranglé. Si c’était seulement pour rétablir un peu d’ordre dans notre cher pays !

J’espère que les travaux vont bien , mon Jean, et que la belle sonnette tape à plein rendement !…..

 

 

Vierville  vendredi  11 nov.  1938

 

…j’y serai dimanche, trop heureuse de revoir toute ma smalah, et de préparer ton arrivée…

 

…Bonnes nouvelles de ton cher trio à qui j’ai envoyé un colis de poires et qq pommes rouges pour les petits. Ils en retrouveront en venant. J’ai bien préparé hier tout mon fruitier avec la brave Jeanne, pour que tu puisses goûter à notre récolte. Le cidre sera fait, pas encore bon à boire, malheureusement. Je compte trouver un jardin bien à point ; j’ai établi un programme très serré à Léon, qui en a quelquefois besoin. Ma santé cet été m’avait fait délaisser pas mal de choses, cela se voit, et j’entends que tout reprenne un bon pli. J’ai dit à Léon que tu ferais une sérieuse inspection dans tous les coins.

 

Pour ce que tu me dis au sujet des étrennes, tu les distribueras toi-même ici. L’arbre de Noël est suffisamment pourvu maintenant ; je viens de choisir un petit sapin qui en fera très bien le rôle ; il était étouffé par d’autres coreligionnaires. Tu donneras pour la cantine scolaire, c’est une bonne œuvre qui soulage bien des familles. Rien que pour Emile Thomas que tu connais, 4 petits prennent chaque jour un repas substantiel à midi, idem chez Saillard le jardinier, où ils sont 5, etc. C’est mieux que de donner des secours en argent qui vont trop souvent chez le marchand de vin. Les femmes sont souvent pires que les hommes…

 

… merci pour le maté, mon Jean, je suis bien contente que les terrains s’épuisent, car j’ai bien peur que le vieux Tio Mio n’en ai plus pour longtemps.
Entendu pour l’auto, le grand garage Peugeot est à 2 pas de chez nous, ce sera facile..

…Bravo pour la sonnette qui a résisté à la tormenta…

 

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