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LETTRES de NANY à son fils JEAN HAUSERMANN,  1937, extraits

 

Pour mémoire : 1 franc de 1937 valait environ 3,2 F ou  0,48 Euro  de  2004.
L’inflation est devenue galopante, suite aux augmentations de salaires et au Front Populaire :  +25,7% pour l’année !

 

 

Vierville  3  janvier  1937      4h1/2 du soir

 

…je viens de remettre toute ma smalah en voiture, mon Jean, pour regagner Paris, car les écoliers reprennent demain matin…  

 

…le temps clément a permis des promenades, même au bord de la mer, où l’on a pêché des gogins, la grosse attraction a été la chasse aux merles – 3 – et aux corbeaux également. Jean-Pierre ayant eu de son père après son bachot, la carabine de ses rêves, et j’ai prêté qq fois le fusil de chasse de mon père pour abattre les corbeaux, lorsqu’ils viennent se percher le soir. Il y en a des bandes dans le bois. Dame ! Je tremble bien un peu de les voir avec cela dans les mains et je ne cesse de prêcher la prudence. Nous avions très limité les cartouches naturellement.

J’ai profité de mon séjour pour voir beaucoup de nos bonnes gens ; il y a d’abord tant de misères à soulager, misères souriantes car ils ne se plaignent pas, mais misères tout de même, partout on me demande de tes nouvelles. Voilà Emile Thomas dont le fils va faire sa communion, je l’habillerai comme j’avais habillé le père, le temps passe .. .   Vu les Dagoubert, Balmont, Saillard, dont la maison vient de brûler de fond en comble, et la mère attend son 11ème dans qq jours, ils ont été très secourus – belle solidarité que celle de nos campagnes – Blin, Pohier, les facteurs, Dubois, Leterrier, les Auvray, etc, etc. mes fermiers ont payé à peu près tout ce qu’ils me devaient, la vente des pommes m’a rapporté 310F, en plus des 2 tonneaux dont un de pur jus, faits pour notre consommation personnelle.

Le brave Dubois s’emploie beaucoup à son métier de maire, c’est un brave homme qui a son franc parler pour tous et mord sans lâcher prise quand il tient le morceau, Legallois en sait qq chose, et qq autres aussi qui méritaient bien qu’on les mâte.

 

On cherche à former partout des sociétés de « jeunes combattants » formées de jeunes gens ayant accompli leur service militaire depuis la guerre et de ceux susceptibles de faire bientôt leur service ; le président de cette jeune société est ici l’aîné des Leterrier, le vice-président Guillaume de Bughas ; on serait très heureux de te voir en faire partie, je crois que tu ferais plaisir en écrivant soit à Dubois, soit au jeune Leterrier, pour demander qu’on t’inscrive. On a demandé à Suzon de faire inscrire ses 2 fils, ce qu’elle n’a pas mieux demandé bien sûr. Je crois que le montant de la cotisation est de 10F, mais je suppose qu’on peux donner plus ; je t’enverrai les statuts dès qu’on me les aura fait parvenir, mais l’idée principale est de se grouper pour se mieux connaître, s’entraider au besoin, sans qu’il soit permis jamais de faire de politique, toutes les opinions sont acceptées, du blanc au rouge, mais on ne veut pas des communistes . Il est curieux de voir comme on lutte contre ce fléau ; et l’on crie bien haut que c’est sérieux et que la condition est « sine qua none », un des jeunes facteurs suspect a été remis à sa place. Il y a qq bonnes têtes qui ont rentré leur caquet depuis la fermeté des autres. C’est un bon mouvement.

 

De tous côtés j’entends dire que l’on se remue pour lutter contre le bolchevisme. L’exemple de l’Espagne a permis bien des réactions et notre gouvernement lui-même a mis de l’eau dans son vin. Il était vraiment débordé. Le début de l’année s’annonce moins sombre qu’on ne pensait, espérons donc dans la sagesse de notre vieux et cher pays et il était temps qu’on se ressaisisse ! Je vais tâcher de retrouver certain numéro de Gringoire où Tardieu expose avec beaucoup de bon sens, qu’il ne faut pas exagérer, et que ce qui arrive n’est pas tellement pire que ce qui a été ; qu’un gouvernement Blum ou Daladier ou Sarraut, c’est la même chose, la machine est détraquée, il faut refaire tout, mais ne pas croire qu’un changement de ministère ramènera la paix ; je suis bien de son avis, le pot est fêlé, il faut le raccommoder….

 

…. Georges s’est fait une entorse en descendant une montagne, c’est sans gravité, il va mieux. L’argent rentre, je crois bien qu’ils ne tarderont pas à rentrer, j’en serai bien heureuse pour tous ! Mes boys vont très bien, ils se sont beaucoup fortifiés, ils travaillent très bien, j’espère tenir bon pour remplir ma tâche. Ils ont la santé, ce sera facile, car ils sont faciles à vivre et à diriger. Mme Cordelle s’en occupe du reste plus, depuis la rentrée d’octobre. Ne t’en fais pas trop pour ta vieille maman, mon Jean, et puis la bonne Suzon est là qui veille au grain avec autant d’affection que toi-même…..

 

Paris  samedi  9  janvier  37

 

….Suzon est allée hier présenter ses devoirs à Zézeth (Mme Bénézeth) qu’elle espérait ne pas trouver, mais elle s’était trompée. Elle est, paraît-il, bien vieillie, au mois de juin ils ont eu si peur de la révolution, qu’elle était déjà partie en Angleterre où il devait aller la retrouver.

 

La pauvre Mme Dessus est de plus en plus fatiguée, elle a cependant encore 2 mois à patienter si elle va jusqu’au bout. C’est vraiment affreux d’attendre un enfant dans des conditions pareilles.
Gillette Jenny, elle, est très vaillante, et avec cela d’un courage admirable, veillant à tout, s’occupant de tout chez elle, y compris de confectionner lingerie et vêtements pour elle et les petits. Elle trouve encore le moyen de faire des tricots que sa sœur vend ; et de recevoir presque tous les dimanches dans sa petite maison de Rueil, où elle offre le thé à des amis, thé renforcé de gâteaux de sa confection. Elle a vraiment du mérite de sourire à l’arrivée de son 4ème.

 

Nos boys vont bien et aussi la fille qui pousse en largeur au grand dam de sa mère qui voudrait lui voir la ligne. J’ai envoyé à Simon la taille de ses fils : 1 m 76 – 1 m 69  1/2 ! ça n’est pas mal, et avec cela 1kilo et 2k1/2 de gagnés. Ils travaillent très bien et le succès de François me paraît certain, à moins d’une très grande malchance, Jean-¨Pierre est très bien noté et son prof. de math lui a dit qu’il serait reçu en continuant à bien travailler. Bonnes nouvelles du Pirée,  Phil travaille très bien, son père avec une patience admirable a repris les math avec lui, et il a la satisfaction de le voir maintenant comprendre. C’est un grand point d’acquis…

 

 

16 / 1 / 37

 

….j’ai envoyé par le même courrier..  … une plaquette sur Mermoz qui a beaucoup de succès ici et pour cause. On est très sévère pour le Ministère de l’Air à ce sujet, on prétend que l’avion a été saboté, l’autre jour pendant les actualités au cinéma (jusqu’à l’apparition de la Télévision, on avait à chaque séance de cinéma 20 minutes d’actualités cinéma dans les salles) où l’on représentait Pierre Cot (le ministre de l’air, un  compagnon de route des communistes) prononçant l’éloge des disparus de la Croix-du-Sud, un cri fortement envoyé « Assassin ! » a obligé l’opérateur à arrêter la projection. Il est constant d’entendre siffler avec vigueur tout ce qui touche au Front Populaire. La population saine se ressaisit ou plutôt se met en travers, il était temps ! Tu liras la protestation (grève) des ingénieurs et agents de maîtrise dans le Nord. Jusqu’à présent il n’y en avais que pour les prolétaires. Chacun son tour, la France n’est pas morte, vive la France ! ….

 

 

23  janvier  1937   samedi

 

….nous avons parlé de vous tous avec la charmante Nelly (Mangin)  qui s’est attardée longuement pour me donner des détails, vous étiez tous bien, mais elle a trouvé Simon bien amaigrie. J’en suis désolée, elle me disait que Simon se tourmentait beaucoup pour ses boys..  et pour moi ! Grâce à Dieu, tout va bien en ce moment, je lui écrit de reprendre de l’entrain, il le faut ! car rien ne peut être changé à l’ordre des choses établi. Donc prenons-le avec courage. Je voudrais bien voir les 3 petits à Riachuelo avec les beaux bateaux. Nelly nous a dit qu’elle n’a pas reconnu le Titi si grandi avec sa frimousse en éveil. …

 

…j’ai payé pour les livres de classe de Jean-Paul…   … le livre de calcul ne se procure que au cours Hattemer qui fait des difficultés pour l’envoyer. J’ai écrit en faisant valoir les cours suivis par tes neveux Cordelle, et j’ai demandé celui-ci pour Simone qui recevra les 2 exemplaires et te les remettra. …

 

…J’ai appris par Tantine, qui voit souvent Jeanne Hausermann (installée aussi au Cercle familial d’Auteuil)  que Alice et les Feuillebois sont au Maroc depuis le mois de juillet dernier. Alice vit chez Emile, Marthe est à Casa avec son mari et André qui a une situation. As-tu eu des nouvelles d’Emile ?

 

 

Paris  1er  février  lundi   (1937)

 

…les livres d’arithmétique (que j’ai eu du mal à obtenir du cours Hattemer) ont été expédiés franco à Simon, car j’ai pensé (et c’était exact) qu’on le ferait plus volontiers pour elle qui avait pris tous les cours pour ses fils ; j’ai du reste dit que c’était pour ses deux derniers fils, car ils ne voulaient en envoyer qu’un. Ils sont jaloux, à juste raison de leur méthode qui est parfaite, et je ne saurai trop vous féliciter de la faire suivre à votre aîné. Le résultat obtenu près des boys est magnifique. Ils suivent à merveille. …..    …..Ils paraissent tous les deux désirer la marine !! ce n’est pas faute de dire que leurs parents n’y tiennent pas, Simon m’ayant dit à ce sujet qu’elle recommandait de ne pas les y pousser. Je n’en serai pas coupable, mais entre camarades ils causent et n’ont besoin de personne pour savoir ce qu’ils veulent. Veremos ! Ils vont bien ; à part qq petit rhume par ci par là, sans importance : je n’ai donc pas sujet de me faire le souci de l’an dernier, et j’espère tenir le coup jusqu’au retour des parents, que je souhaite pas trop lointain, car je reste toujours persuadée que la direction paternelle est nécessaire à la formation d’un garçon. Georges s’aperçoit maintenant que je n’avais pas tort quand j’insistait sur son retour. ….   …Georges ne connaissait pas ses fils…..De plus notre autorité féminine ne vaut rien devant ces petits hommes qui ont besoin de temps à autre d’un tour de vis un peu énergique, et ce sont pourtant 2 excellents enfants que tes neveux Chedal ; que veux-tu, les femmes n’ont pas la manière, et je me souviens bien de l’aide que ton cher Père, qui paraissait ne pas tant s’occuper de toi, savait donner à la direction qu’il te fallait prendre.

 

J’ai été à mon coffre cette semaine et pris un paquet de titres que je porterai demain au Crédit Lyonnais…Je suis tellement plus tranquille maintenant  que je sais pouvoir éviter les complications que tu sais. En ce moment les maîtres de l’heure paraissent moins enragés, et pour cause ; mais je ne m’y fie guère et un de ces jours on nous ressortira les mesures plus ou moins vexatoires qu’on nous avait promises – En ce moment il s’agit de trouver de bonnes poires qui satisferont à l’emprunt. Ce n’est pas facile, je le crois, celui-ci traîne en longueur ; on vient d’emprunter à Londres pour 9mois, mais il faudra rembourser alors, et le budget se chiffre par des milliards d’excédent qu’on n’a pas ! je ne sais trop où nous allons ; …au moins au point de vue finances, car autrement on s’accorde à dire que les conflits intérieurs s’apaisent et qu’au surplus une très grande partie de la population s’est reprise, et qu’on ne se laissera pas avaler…   on se mettrait en travers. Nos gouvernants le savent et les rouges aussi, que les ligues sont tenues en mains par leurs dirigeants, désormais en partie liée entre elles, et que l’on serait prêt à tenir le coup, dans la rue au besoin ! Au mois de juin dernier nous n’en étions pas là.

Extérieurement d’après les discours de tous les bavards internationaux, on croirait en une paix désirée universelle ! mais l’affaire d’Espagne avec le soutien moscoutaire qu’elle reçoit, est une épine prête à piquer et à mettre le feu aux poudres. Tout de même personne ne désire la guerre, il faut donner un bon point à notre Parlement qui a voté à la quasi unanimité la non-intervention en Espagne….

…Léon m’écrit ce matin que la mer à de nouveau emporté la route du bord de la mer. Elle a mis à mal toutes nos côtes, le vent tourbillonnait partout ; nos fleuves montent et voilà que l’on commence à craindre pour l’expo prochaine, dont presque toutes les constructions sont sur pilotis au bord de la Seine. Ce serait le comble, on n’est déjà pas en avance….

 

…. Vu les Hébert dimanche…  il nous a dit que Chalon venait de se voir éliminer de 2 travaux importants à St Nazaire et Brest avec des prix ! .. Pour Littardi, il avait voulu avec Bénézeth le mettre second de Bertard à Bizerte…mais Chalon y avait casé Canonne. En Perse cela va difficilement. Mme Sagne qui y est allée passer 3 mois s’est disputée avec la femme d’un spécialiste en tunnel…Sagne a exigé le renvoi du mari. Cela a fait très mauvais effet et coûté fort cher. Je suppose qu’il n’est pas parti sans une forte indemnité…

 

 

Paris  12 février  1937  mercredi

 

…j’ai passé à Vierville 3 jours de paix et de recueillement…

 

…je ne chargerai pas Gilbert (Hersent) du fif ( ??) et de la boite, je ne veux rien lui devoir (peut-être sera-ce les boys qui l’apporteront) Tout ce que je demande à cet excité, c’est de t’accorder l’augmentation que tu as demandée ; le départ de Drillon doit, du reste, mettre sur le tapis la grave question de ta situation, et que tu sera sans doute bientôt fixé sur ce qu’on attend de toi, si tant est qu’on puisse avoir une réponse ferme dans la maison Hersent…  à la grâce de Dieu. J’ai confiance en toi, mon Jean, en ton courage ; mais je n’attends rien du côté Emile, il est bien égoïste celui là ! Bon au fond, oui ! mais il aurait pu depuis longtemps montrer qq intérêt vis à vis de toi, rien qu’en souvenir de tout ce que ton père et moi avons fait pour lui ! il y a longtemps sans doute que c’est oublié…

 

… la boutique est fermée (une librairie)   …faillite très probablement. Elles sont bien nombreuses ici malgré tout ce que le gouvernement crie trop haut : « que tout va bien ! » On entend se plaindre de tous les côtés ; la vie est bien difficile en France….

.. ; je n’ai vu personne à Vierville que nos braves gens, été faire un tour à la cantine où une quinzaine de gosses dévoraient un déjeuner copieux. J’apportais le dessert  sous forme de gâteaux, ,j’ai été fort bien accueillie. L’institutrice, que tu connais, organise une fête enfantine pour grossir le budget de la dite cantine. J’en ai été pour 2 carnets de billets et un lot à fournir…  que je regagnerai peut-être, ce serait le comble !  Vu Dubois et Pohier – je vais faire mettre de l’engrais au vignet des pommes, il l’a bien mérité…

 

 

Samedi  27 février  1937

 

… D’après les nouvelles de Simon du 18 février reçues jeudi 25 je conclus que vous êtes en ce moment à Punta del Este, où, j’espère, vous passez qq bons jours. Le voyage est-il facile en auto ? Avez vous revu les amis Martin – Tonazzi ? ….

 

…Ici tout va bien, j’ai encore été fatiguée au commencement de la semaine – foie – mais j’ai remonté la pente, cela va bien, presque très bien, et je ressors malgré la pluie ! car cela tombe, mes amis, à croire que c’est un nouveau déluge…   … L’Exposition n’en mène pas large, malgré les objurgations de notre cher Président du Conseil qui implore les ouvriers de mettre les bouchées doubles. Il ne manque plus que la nature s’en mêle ! Mais ce sera peut-être bien une belle excuse pour l’inauguration d’une expo qui ne sera pas prête au 1er Mai. Les pavillons dont on aperçoit les squelettes sont tous en matériaux légers, sauf celui de l’Allemagne, une belle construction avec des poutres métalliques qui font l’admiration de plus d’un badaud. Les coups de marteau retentissent là dedans même après l’heure convenue par les délégués de la puissante CGT. En tous cas notre quartier tranquille est sens dessus dessous, et il faut bien compter plus d’un an avant de retrouver l’ordonnance des rues et des avenues. Notre Troca a décidément vécu et vous ne reconnaîtrez pas l’ensemble de palais qui le remplace. Ca parait mieux du reste, et une fois mis à part le regret d’une chose qque l’on était habitués à voir, il faut reconnaître que l’on n’a rien perdu à l’échange.

Nos boys se réjouissent à l’idée des visites qu’ils pourront faire là dedans, mais il y a aussi ce maudit bachot dont la date avance et vers qui vont tendre tous les efforts. Si tout va bien..  .. François ne sera pas quitte avant le 10 ou 12 juillet, et JP vers le 20. Le temps d’embarquer mes 2 jeunes voyageurs et je pense que nous ne serons guère installés à Vierville avant la fin de juillet, presque un mois plus tard que d’habitude. Phil passera très probablement son bac à Athènes. Il travaille bien et Georges a très bon espoir…  ..Je pense aussi que Georges rentrera définitivement en juillet…..  …cette vie de ménage séparé ne peut pas se prolonger éternellement et j’en veux à Marcel (Hersent) qui n’a pas l’air de comprendre. J’ai bien essayé d’en dire 2 mots à Bénézeth quand il est venu me voir, mais je n’ai rien pu en tirer, naturellement.

……Je ne suis peu ou point sortie cette semaine, et j’étais cependant priée avec Suzon chez plusieurs de nos amies, …et aussi hier chez une de nos voisines de campagne, Mme Finochi, la femme d’un gros fabricant de chaussures qui habite l’été à St Pierre du Mont et dont les enfants voient les nôtres. Suzon y a rencontré Guillemette de Pierres et Sabine de Loÿs, ici pour qq jours. Il paraît que Mme de Pierres ne veut plus entendre parler de vivre en France, elle veut tout vendre et s’en aller en Suisse. Guillemette a promis à son père de tout faire pour garder Louvières et la pauvre fille se trouve ballottée entre mille sentiments.

 

Vu aussi Mme Godard qui passait par chez moi et est gentiment montée. Son fils Pierre lui écrit de Belgique que les affaires vont à plein, mais Louis a bien du mal avec son sucre …  et ses ouvriers. Les industriels, les ingénieurs sont à plaindre en ce moment ici. Vous êtes plus heureux en Argentine ! où vous ne connaissez que la joie de travailler. Ici, grâce au « frente popular » on ne parle plus de travail, mais de repos, triste chose !

 

Le vieux tonton est remis d’aplomb et me l’écrit.

 

Marthe Pichorel va mieux et commence à sortir ; comme je ne pouvais pas aller la voir (elle demeure au diable vauvert) je lui ai demandé des nouvelles par téléphone et lui ai joué le tour de lui dire après la question traditionnelle : «  Qui est à l’appareil ? – Ici la secrétaire de Mr Blum, madame -  Ah bien ! j’écoute ». Je n’ai pu retenir un éclat de rire et le charme a été rompu ; j’ai été copieusement attrapée au bout du fil, et le plus courtoisement du monde du reste par cette brave fille qui vaut mieux que ses opinions. Robert est toujours aussi désolé que sa sœur ne s’assagisse pas. …

 

… Mme Dessus est toujours aussi dolente, elle prétend qu’il y a au moins 10 mois que cela dure, Gillette s’en est tirée à merveille, c’est une chance.

 

 

Paris  20  mars  1937  samedi

 

…toute la bande va s’embarquer au complet lundi pour Vierville. Je dis au complet car j’ai eu hier François avec une forte fièvre, heureusement à peu près tombée aujourd’hui, angine légère ? foie ? un peu de froid après avoir joué au tennis avec trop d’ardeur jeudi ?

 

…la capitale avec toutes ses agitations politiques mal réprimées par un gouvernement impuissant, gagnerait à être plus sage. Nous sommes un tas de braves gens qui opinent dans ce sens, mais une poignée d’énergumènes, entraînés par des meneurs, cherchent à pêcher en eau trouble. L’affaire de Clichy, en est un triste épisode, la haine que les communistes portent aux Croix de Feu est ardente, justement parce qu’ils sentent là un parti nombreux, bien décidé quand il le faudra, à leur barrer la route, mais la veulerie du gouvernement et de son Président du Conseil est évidente ; ils n’osent pas faire œuvre de chefs. La grève du lendemain a surpris tout le monde, gênant surtout les travailleurs qui ont fait des km pour se rendre à leur tâche, dès midi tout le monde était à son poste, excepté les ouvriers de l’Expo qui ont profité de cette bonne occasion pour mettre leurs mains dans leurs poches, et regarder travailler les qq malheureux  non affiliés à la CGT, dont le courage mériterait plus d’appui de le part des dirigeants. Cependant on travaillait à plein chez les Boches et à l’URSS !!  L’indignation était générale, mais la CGT se moque de ce que peut penser le reste de la population. Je me demande où en sera l’Expo au moment de l’ouverture. Ceux qui y viendront alors seront bien volés…

 

…J’ai bien prié pour vous tous, mes enfants chéris, en faisant mes Pâques dimanche. Nous étions du reste tous réunis à la table sainte, avec une foule de monde, ce qui rend réconfortant un si bel exemple de foi. Il est à remarquer que les hommes sont de plus en plus nombreux à communier. La fin de cette journée de dimanche a été plus profane pour la jeune bande qu’il convient du reste de tenir en gaieté. Notre Suzon avait réuni une assemblée de jeunes camarades, sœurs et amies (dont Nicole Dessus et les 2 filles de Renée de Lépinay) ils s’en sont donnés à cœur joie de 4h à 9h car la bonne Suzon a retenu tout le monde pour partager une copieuse assiette de viandes froides et de salade russe que l’on a dégusté assis par terre sur des coussins, dans les salons démeublés de Suzon. Je vous laisse à penser la joyeuse gaieté de ce petit monde. La fille y a tenu son rôle… déjà ! Elle danse réellement sans avoir jamais appris. Michel s’est risqué, pas si mal ma foi, le grand François faisait fonction de chef d’orchestre – au pick up -  et JP faisait les honneurs de la maison avec beaucoup d’amabilité et d’abnégation – surprise party – sans doute, mais Suzon avait ajouté une belle garniture de buffet, qui a été vivement goûtée par tous ces jeunes appétits. Renée de Lépinay est venue chercher ses filles qui ne voulaient plus partir…   …Gaby est venu aussi chercher sa belle-fille qui s’en est donnée à cœur joie ; nous avons eu des nouvelles de l’accouchée qui va sans doute passer sur la table d’opération ..  … une appendicite et un fibrome. Pas de chance ! Le bébé (Pascale Dessus, je crois) est superbe, mais dommage que ce ne soit pas un garçon !

Mon appartement servait de vestiaire – ils étaient bien une quarantaine -

Pendant cette joyeuse réunion, j’ai reçu la visite de Gilbert Hersent, venu pour voir les boys et en emporter des nouvelles à leurs parents. C’est gentil. J’ai été hier chez lui pour lui porter 2 boites de sucettes et des petits poussins de Pâques, j’ai hésité à lui confier autre chose, mais non ! il valait mieux pas ; vos affaires partiront une autre fois. J’ai donc vu sa femme….   …elle a été très aimable ainsi du reste que Gilbert que je n’avais pas vu depuis.. X temps…

 

.…j’ai donc visité Mme Bénézeth qui m’a retenu pour le thé en me parlant affectueusement de vous tous. Qu’y a-t-il de vrai là dedans ?

….Il paraît que la semaine de 40 heures a été adoptée rue de Londres (les bureaux parisiens de Hersent)  je n’en reviens pas. Chaque jour, bureau de 9h à midi ¼ - 2h1/4 à 6h1/4 – le samedi matin 9h à 12h3/4 – congé l’après midi. Suzon en rit d’avance en pensant à son grand Georges qui sera si heureux de profiter de ce congé, et je pense à votre cher père qui eût été si content également !

 

Bonnes nouvelles du Pirée où Phil travaille bien. Georges espère bien rentrer cet été, mais Marcel (Hersent) reste sourd à ses lettres où il lui demande de venir pour mettre certaines choses au point. Il ne se soucie guère de voir rentrer Georges ici, voilà mon opinion. Il apparaît qu’ils ont de gros soucis en Perse où les crédits restent gelés terriblement ! Joyeux métier que celui d’entrepreneur ou d’ingénieur de travaux publics en ce moment…

 

 

Paris  vendredi  23 avril  1937

 

…je veux demain aller voir le vieux tonton qui m’a lancé un SOS, car il est de nouveau à l’infirmerie – affaire cardiaque toujours, il a de la tension et ne peut se permettre une nourriture trop forte et du vin pur – or je le soupçonne de ne pas observer son régime dès qu’il est livré à lui-même ; cela me prend toute une grande après midi pour aller à Sarcelles, je quitte la maison à 1h de l’après midi….   

…notre petite (Bison) a donc communié hier avec beaucoup de piété au milieu d’une cohorte de petites filles de son âge ; la cérémonie a été très belle, très touchante aussi ; un bon évêque missionnaire à barbe, au sourire doux, les a confirmées dans l’après midi…   le bon grand Georges et le Phil ont dû éprouver bien de la tristesse de leur éloignement…   …heureusement les 4 jeunes y compris l’héroïne du jour avaient de l’entrain à revendre après l’obligation de passer des heures à l’église. Toute la semaine s’était du reste occupée avec notre petite que Suzon et moi, nous avons accompagnée à tour de rôle aux divers exercices de la retraite…

 

…toutes les santés sont bonnes ici, j’ai repris une série de piqûres de strychnine qui m’a déjà très bien réussi l’automne dernier, afin de me retaper complètement de l’intoxication due au gigot de Truss (Bousquet). Nous en reparlions l’autre jour avec l’ami Flondrois que nous avons été voir chez lui (il va beaucoup mieux) il a été des semaines aussi à se remettre ; notre bon Dr Artaud (toujours couché, lui, et bien souffrant) voit rouge quand on lui parle de cet …  accident, si l’on peut dire, il prétend qu’avec mon foie malade on pouvait aller au pire. Tio Mio  étant lui aussi dans le même cas, a payé de bien des malaises ce déjeuner..  amical. J’avoue que j’en garde une dent à l’intéressée, à qui je servirai ce plat – digéré ou non – à la 1ère occasion….

 

….Votre maman s’apprête à remonter dans le Nord pour accompagner Marguerite jusqu’ici : je croyais la bonne petite réinstallée en famille à Brest, j’oubliais que ces messieurs les ouvriers imposent leurs volontés même à la Défense Nationale. Triste !

Ils en font bien d’autres à l’exécution de l’Expo qui n’avance pas, je me demande comment le gouvernement ose parler d’une inauguration pour le 15 mai ! Inauguration de pavillons vides alors et à peine finis, car il ne peut être question  de décoration avant que le gros-œuvre soit sec. Tout le monde grogne, personne n’est content, pas même les héros de la fête, pourtant choyés par leur Front Populaire. Dans un paquet de journaux où se trouvent les cartes muettes de Jean-Paul, vous trouverez 2 papiers verts qui vous donneront une idée de ce que l’on distribue dans nos campagnes. A Paris le PPF avec Doriot, le PSF avec La Roque, et bien d’autres, sont prêts à fusionner contre les rouges ; le 1er (Dorio,t un ancien communiste, devenu extrême droite) écrit tout au long, dans son journal L’Emancipation Nationale, « Je suis prêt à m’allier avec le diable s’il le faut, pour chasser les communistes »…

 

…Tio Mio ne sort que pour aller se faire faire des applications électriques chez son médecin, il a été bien touché et il est encore bien pâle…

 

…J’ai été voir les Beaujon, lui a une mine épouvantable, et comme je lui disais de prendre sa retraite, il m’a répondu qu’il ne pouvait pas, même à la campagne. Ils habitent pourtant un très bel appartement qui dénoterait une certaine aisance. Il m’a dit aussi que la citation des 200 familles (le journal L’Humanité avait dénoncé 200 familles qui auraient possédé la richesse française, les Hersent devait donc en faire partie ?) a fait beaucoup de mal à la maison Hersent, qu’il n’y a pas de semaine où il n’ait un inspecteur à ses trousses. Il est bien évident que le brave Beaujon doit être précieux dans ces cas là. Il y a bien des choses qu’il doit être à peu près seul à savoir…   …le gendre (de Beaujon) exploite à perte la propriété presque entièrement expropriée par la Défense Nationale à des prix dérisoires. …

…Jean-Pierre…   …trouve le moyen de se faire des muscles, il est classé pour un challenge de natation entre lycée sous la présidence du ministre Lagrange….

 

 

Paris  samedi  8  mai  1937

 

…je vous écrirai la semaine prochaine…   …vos aînés ayant besoin de longs détails sur leur petit malade (François semble avoir été opéré en urgence de l’appendicite)   …tâchons d’oublier les vilains jours, je ramène notre petit cette après midi, quand je pense à l’état où il se trouvait quand il est parti, et qu’il n’y a de cela que 10 jours, je n’y peux croire, cela m’a semblé si long !  La mort du vieux tonton en a paru moins pénible. Ainsi va la vie, les jeunes d’abord…   … cette semaine, tout à été subordonné à notre François que je quittais le moins possible. Vous lirez les détails dans la lettre à vos aînés…

 

 

Paris  12  mai  1937  mercredi

 

….notre François, quoique en très bon état, était encore couché…     j’en tremble encore rétrospectivement ! Le Dr Artaud, bien mal remis encore, qui a tenu à monter mes étages pour voir le rescapé avant hier…   …m’a encore répété que nous avons eu beaucoup de chance avec notre petit, dont l’état, ce triste jeudi, était plus que critique..  nous pouvions craindre le pire si l’opération n’avait pas été faite le jour même, ou si elle n’avait pas réussi. Son état de parfaite santé  a permis une prompte et heureuse convalescence, ce qui est encore une chance presque inespérée car la température pouvait se maintenir fort élevée pendant qq jours..

 

…. Vendredi matin, sur le conseil même du chirurgien, je pars avec Fr et Marthe pour Vierville où il achèvera de se remettre, nous reviendrons 8 jours après….   …c’est bien mal tombé, il arrivait avec tranquillité à la date fatidique (le 1er bachot), il va falloir mettre les bouchées doubles…  ..le prof de math de Kayser qui a vu Jean-Pierre n’a pas l’air d’en douter, et comme Jean-Pierre lui faisait remarquer que Fr se tourmentait pour le français « Belle foutaise » s’est-il écrié. Je ne suis pas tout à fait de son avis, mais avec un peu de chance…

 

…le temps reste doux, le jour de Coronation (le couronnement du roi Georges VI) à Londres est favorisé, tout en vous écrivant j’entends l’orgue et les fanfares qui accueillent les souverains à Westminster, le petit poste de JP  a été amené dans la chambre de Fr qui le fait marcher à longueur de jours. C’est une délicieuse distraction pour « La France » (comme le dit Suzon) qui joint à son entrain habituel, un appétit que je dois réfréner pour ne pas courir le risque d’un embarras gastrique…

 

…j’espère que tu es bien rentré de ton beau voyage, mon Jean, et qu’au bout en est résulté d’intéressants renseignements pour de futurs travaux. Sous la conduite de Castello, ce devait être une excellente leçon de choses pour toi….

 

….Georges écrit à Suzon, avec beaucoup de circonlocutions, qu’il a vos tapis….  ..si vous voulez l’en remercier, envoyez votre lettre à Suzon qui fera suivre par la valise (la valise diplomatique, qui évite douane, censure, contrôle des correspondances, etc) . Toute la correspondance est ouverte et comme Georges est soupçonné, -  à tort,  hélas ! dit-il – d’avoir fait passer des capitaux hors de Grèce, ses lettres sont très épluchées, au moindre soupçon, il serait incarcéré, et le régime pénitentiaire n’a rien de tendre, un peu ce qu’on fait les fascistes italiens pour leurs adversaires. Au fond le système est le seul susceptible de donner de bons résultats pour le régime ! Si seulement on pouvait en user avec nos députés du Front Populaire.
Malgré la défense gouvernementale, le défilé devant Ste Jeanne d’Arc a été plus dense que jamais, nos boys y ont été comme il se doit ; on évalue à plus de 200.000 personnes le nombre de ceux qui ont défilé. C’est encore plus que les qq 10.000 affiliés du front populaire de la démonstration de la place de la République. …

 

 

Paris  samedi  29  mai 37

 

…j’ai trouvé un papier assez léger pour mettre un peu plus d’aisance dans ma correspondance…   (c’est encore plus difficile à déchiffrer pour moi ! le papier est presque complètement transparent et écrit des 2 côtés)

….vu  Lot pour lui annoncer la mort du vieux tonton. Il a encore exprimé sa rancœur contre l’Assistance Publique, il y a de quoi, voilà 7 ans que cela dure . comme je lui parlais du testament de Robert et de Jeanne, il s’est informé des parents restant  et m’a annoncé à ma grande surprise que vous êtes les seuls héritiers, tes 2 sœurs et toi, sans avoir besoin de ce testament. Il va donc falloir établir une procuration, je vous enverrai la formule que vous signerez et ferez légaliser par le consul. Lot croit que cela vous rapportera qq chose. Naturellement vous accepterez cet héritage sous bénéfice d’inventaire, cela ne vous engagera donc en rien…   … il paraît que la situation compliquée des appartements de la rue P. Nicole est la cause du retard du règlement, le liquidateur ne met pas beaucoup d’empressement à mon sens pour solutionner cette affaire…..   …mais  si ton beau-frère Chedal revient, je suppose que son intervention vaudra mieux que la mienne ou que celle du vieux tonton ou de ses cousins, aussi effacés l’un que l’autre…

 

…J’ai lu avec beaucoup d’intérêt, mon Jean, les détails de ta randonnée dans le Chaco, combien pittoresque ! et je vous vois autour des valises chargées de surprises rapportées de là bas. Je suis aussi bien heureuse de te voir bien orienté après le départ de Drillon, grâce au grand Jean qui t’a donné un bon coup d’épaule. Espérons que le jeune patron (Gilbert Hersent) te continuera ses amabilités et bon courage à l’ouvrage qui ne doit pas te manquer avec les nouveaux travaux..

 

 

Vendredi  11  juin  37

 

…qu’enfin nous ayons la joie de nous revoir l’an prochain pour le congé dont nous parlons déjà bien souvent…

 

…La préparation de nos écoliers a été excellente et le résultat également, mais un examen (le 1er bac de François, le 2ème bac de Jean-Pierre) a toujours des aléas et il nous faut tendre le dos. Je voudrais pourtant bien être le 10 juillet à Cherbourg pour embarquer nos voyageurs (François et Michel doivent partir 2 mois à Rosario, mais si François rate son bac…)

 

…car il (Georges) arrive tout de même à se faire payer (les règlements des travaux par les Grecs) ; il y a de grosses sommes en banque, le tout est de les faire rentrer (en France)  mais c’est une autre histoire, et Georges prétend qu’il y en a pour 25 ans. En tous cas il est bien décidé à ne pas les attendre…

 

 

Paris  3 juillet 1937

 

…j’ai vu votre maman hier, …   … mes 2 boys qui sont venus la saluer l’ont bien regardée (sur mon invitation) pour pouvoir mieux vous en parler….  

 

 

Vierville  16  juillet 37  vendredi

 

…Ils voguent, mes poussins, et je suis bien impatiente d’en apprendre qq chose, surtout avec ce sacré vaccin que le consul argentin nous a imposé pour le déclarer ensuite inutile. Celui de la France (François) paraissait prendre, j’en serait bien marrie car cela fatigue, heureusement que j’ai pu les confier à l’aimable infirmière (du bord)

 

…nous sommes vraiment bien dispersés, et je ne pourrais vous dire que c’est pour mon plaisir que je sens tous mes chéris de par le vaste monde isolés ! Notre Suzon a seulement pu partir hier soir par le Simplon (Simplon-Orient-Express) pour Athènes, il n’y avait pas une place de libre, elle sera dimanche près de Georges… …j’ai eu ce matin une lettre des boys datée de Londres… 

 

…ici depuis mardi la maison s’organise comme il convient, mais il faut la prendre du haut en bas, quel aria ! Je commence (?) à trouver qu’elle est bien grande et lourde à tenir. A vrai dire ce n’est pas une idée que j’ai quand vous la remplissez, mais cette grande maison pour nous deux Bison, cela semble exagéré, j’ai envie de me terrer dans le petit coin d’hiver, mais la fille n’entend pas cela, elle insiste pour que je reprenne mes quartiers d’été et ma grande chambre, ce que nous ferons demain puisque la voici remise en état. J’ai 4 femmes qui triment depuis mon arrivée, et ce n’est pas fini.

 

J’ai aussi les peintres qui ont mis du papier dans la chambre des boys au 2ème, vous la trouverez toute rajeunie, et bien moderne avec les boiseries que le grand Georges a eu l’idée d’y poser. C’est aussi la révision de la serre, des portes, des vérandas, des extérieurs de fenêtres que les peintres sont entrain de remettre en état. Tout cela souffre de l'hiver et des ans… le couvreur vient demain pour grimper sur les toitures qui ont besoin de ses soins.

 

Léon et Jeanne suffiront pour l’entretien des portes et barrières ; ils sont très occupés en ce moment au jardin, qui est, ma foi, très joli. Je vous ai entretenu du changement des massifs de la pelouse devant ; c’est très réussi ces qq bandes fleuries épousant les formes arrondies de la pelouse, cela sent son petit 18ème siècle grâce aux boules de buis qui les encadrent. J’espère que vous trouverez cela très bien quand vous viendrez. J’ai toujours un peu d’appréhension en changeant l’ordonnance habituelle, et puis c’était celle que votre cher Père avait connue, et cela cause un serrement de cœur de ne pas la suivre… mais le temps nous pousse, la vie, les petits qui viennent aussi, et l’on va malgré soi en avant, Dieu l’a voulu ainsi et c’est mieux.

 

….je n’ai vu personne encore…   … Le jour des prix, j’ai offert un bon goûter de gâteaux et de brioches arrosées de sirop, aux 60 enfants de l’école, cela  a eu un plein succès. Les 2 institutrices s’occupent activement de leur affaire, et paraissaient très heureuses de cette fin d’année offerte à leurs élèves. Ce sont les enfants de beaucoup de ceux que j’ai connu à leur âge et cela amène la continuité avec vos petits.

 Je n’ai aucune idée de ce qui se passe à la plage…   … il va falloir que je me préoccupe de poser notre maisonnette qq part à la fin de l’été. Les Collières devaient me vendre un bout de terrain, on les dit très mal dans leurs affaires ; la brave Denise va s’installer ces jours-ci dans la maison des Leforestier, près de l’église, qui leur appartient, mais à laquelle il n’ont pas pu faire faire l’essentiel pour l’habiter ; c’est plus que misérable, je les plains ; elle surtout qui est pleine de courage, et va assumer l’été seule , sans aucune aide, avec ses 4 enfants.


On dit que Jacques (de Mons) est à St Sever avec sa femme, la situation sera plutôt difficile. Les de Pierres ne sont pas encore là, les de la Heudrie sont toujours à Trévières , mais à pied, comme moi, car mon chauffeur court les chemins vers la Grèce. On ne peut plus compter sur personne à l’heure d’aujourd’hui. Me voilà réduite à réatteler Pompon qui n’aime pas du tout cela, et trouve la farce mauvaise, et puis il n’a plus l’air guilleret d’autrefois, s’il a encore la branche de son sang, qu’il ne perdra pas.
Notre Kazan (le chien) vieillit aussi, il est couvert de rhumatismes ; et ma vieille Maria n’a pas pu reprendre son service de blanchisseuse qu’elle tenait chez nous depuis qq 12 ou 13 ans, elle est bien lasse. Tout cela serait attristant s’il n’y avait pas les jeunes, c’est la femme d’Emile Thomas qui la remplacera….

…il faut dire à mes 2 petits que la Bison ne suffit pas à manger les groseilles, aussi les merles, ces effrontés, s’y sont mis, et avec quelle ardeur ! Il faut qu’ils viennent bien vite pour les chasser…

 

 

Vierville  vendredi  30 juillet  1937

 

…Jean-Pierre qui rentrera par l’«Aquitania» de la Cunard, le 11 août, par Southampton-Cherbourg. Phil restera encore une douzaine de jours et rentrera par le Queen Mary, le veinard, toujours par Cherbourg…

 

…Beau tempos ici, avec un peu de vent… qui dessèche un peu notre jardin au grand regret de Léon qui, en bon normand qu’il est, n’aime pas arroser…

 

…. Notre bonne tantine vient d’arriver pour une semaine, elle se vieillit, se ratatine, elle est heureuse de se trouver ici….
… J’attends Mme Cordelle pour qq jours, elle restait seule à Paris, je lui ai fait signe, elle arrive demain en auto avec Guy Jenny et Yvonne qui poursuivent jusqu’à Coutainville.

…les parisiens paraissent moins nombreux qu’à l’ordinaire, ce n’est pas moi qui m’en plaindrai, je les vois 9 mois par an, c’est plus qu’il n’en faut pour mon bonheur….

 

 

Vierville  13 août  1937

 

… nous avons ici, depuis hier, récupéré un de nos anglais, JP nous est arrivé à midi ayant été obligé de coucher à Cherbourg. Son bateau ayant traversé la Manche dans un brouillard intense, n’est arrivé qu’à 10 h du soir, il a accosté à la gare maritime, ce qui simplifie bien les choses pour les voyageurs . C’est admirablement organisé et tout y serait parfait sans les dockers qui mettent les passagers au pillage pour les transports des bagages. J’ai naturellement eu maille à partir avec 3 d’entre eux à l’embarquement de mes boys, je les ai muselés d’autorité, mais Le Matin, qq jours après, en 1ère page, se plaignait des exigences de ces seigneurs qui gagneraient à être tarifés, ils avaient réclamés 50F à un Américain du Sud pour le port de sa valise à son auto, un rien ! Le vice président de la Chambre de Commerce de Cherbourg que j’ai vu et à qui j’avais raconté mon histoire (peut-être les boys s’en souviendront-ils) m’a répondu que le délégué Cégétiste avec lequel on est obligé de discuter  a purgé 4 ans de prison pour vol. Pauvre France !

 

…la veille j’avais eu un goûter d’enfants avec les jeunes Collières et 4 petits enfants Godard amenés par leur bonne grand-mère, Louis et sa femme, Denise étaient des nôtres, nous avons goûté dehors..  …. Et remué de vieux souvenirs……   …puis l’on a visité la vieille maison du haut en bas, Mme Godard y situant sa vie passée, ses belles filles sont charmantes  et gaies, ce sont 2 sœurs. Je dois voir Pierre et sa femme la semaine prochaine, ils arrivent de Belgique où lui s’occupe des Phosphates, Louis fabrique du sucre toujours. Annette était là la semaine passée, sa vie est assez mystérieuse…

… Mme Cordelle et tantine nous ont quittées lundi, la 1ère pour Evian, la 2ème pour Porquerolles…

 

.. ..Léon peine à arroser, mais nos fleurs sont si réussies qu’il les soigne avec amour. Braves gens que ceux là.

J’en ai fini avec les réparations. La hausse de la vie a bien arrondi mes notes, mais il le fallait. Le couvreur a refait tout le solin (?)  des cheminées, on a dû reclouer des voliges (?) de la tourelle, j’ai même dû pour la 1ère fois grimper par la trappe au dessus du cabinet de toilette de la grande chambre du 2ème (ça n’est pas une vie pour une nany) J’en ai profité pour faire poser des crochets à la tourelle qui permettront d’attacher les échelles ; je tremblai en voyant le couvreur grimper tous les ans là dessus, sans attache.
Léon et Jeanne ont passé le carbure aux poteaux de ciment qui ont repris une jeunesse, il y a encore qq portes à repeindre, et ce sera tout pour cette année.
Vous ai-je dit que j’ai fait consolider la clôture du chemin qui mène à la mer, et fait faire une bonne barrière avec mon bois. J’y ai fait peindre « chemin privé » , cela arrêtera un peu ! les parisiens, je l’espère sans en être sûre.
Il y a naturellement un monde fou à la plage, pas des plus distingués, les « congés payés » comme les appellent nos gens, font prime, on arbore des shorts étonnants, des bains de soleil fort décolletés, on fait, à l’occasion, une propagande rouge près des normands qui écoutent .. et n’en pensent pas moins, et puis on part, la bourse plate, ayant bien du mal à payer les dernières factures.

Vous ai-je dit que j’ai eu la visite des Brunville, d’Asnières, leur fils vient d’échouer pour la 3ème fois à son bachot, ils en sont atterrés, il y a de quoi. …

 

…Suzon nous revient par l’avion italien qui partira d’Athènes le mardi 17, la déposera à Turin le soir même, elle prendra le sleeping qui la mettra le lendemain matin à Paris : 24h au lieu de 3j ½ et moins cher que les 2ème classe dans l’Orient Express, à cause des repas qu’on est forcé d’y prendre et qui coûtent dans les 40F l’un. Il paraît que tous leurs amis usent maintenant de ce moyen, que le bon Dieu et votre cher Père les protègent, mais j’ai caché le moyen de transport à la fille qui a écrit à son père : « il ne faut  pas surtout  laisser maman revenir par avion, tu comprends je ne veux pas perdre ma petite maman » Georges n’a toujours rien reçu de Marcel Hersent.. et je vois encore avec regret son retour porté aux calendes grecques…  …JP me disait avec raison hier : «  dans 4 ou 5 ans, Phil et moi aurons quitté la maison sans avoir vécu avec papa »

 

 

Vierville  vendredi  10  sept.  37

 

…je viens de recevoir la lettre avion de Simon du 3 septembre et je lui répondrai à Lisbonne ou de vive voix, car la voici bientôt sur son départ, et je sens bien toute l’émotion du grand Jean à se séparer de ses 4 chéris…


… depuis 2 mois je mène une vie de plein repos, sans pour cela avoir reconquis mon entrain habituel et mon activité. J’enrage ! Mon vieux Dr Brée a retapé de la machine ce qu’il faut pour rentrer à Paris où je vais retrouver une science médicale plus active, mais je n’irai pas le 27 attendre ma chère fille et les boys à Bordeaux, et j’en ai le regret que vous pensez. C’est si tellement mieux de voir arriver un beau paquebot, dont la lenteur à accoster distille votre joie, au lieu de la locomotive bruyante qui à l’heure juste, pan ! s’arrête à votre nez ! De toutes façons c’est le bonheur qui arrive…

 

…Simon me donne de bonnes nouvelles de tous, y compris du grand Jean enfin débarrassé de ces vilains rhumes de cerveau.

 

…le temps s’est subitement gâté…on a sorti les tricots… les feuilles tourbillonnent, les poires jonchent le sol.. on rentre ! Déjà le « Front Populaire » a démarré, il ne reste guère ici que les propriétaires de villas, c’est le Vierville d’autrefois qui avait plus de charme que celui créé par ce sacré Legallois, lequel fait sa propagande dans l’Humanité, et draine ici, grâce à cela, bien des gens indésirables…

 

…la maison est toujours remplie de jeunesse, le grand Phil est patient avec eux, il est très occupé d’une forge, cadeau de son père, et va servir d’apprenti à Blin qui est ravi de le voir s’intéresser à son métier. La Bison ne se sépare guère de Gillonne dont le voisinage tout proche permet de fréquents échanges de visites.

 

…JP doit passer l‘oral le 27. cela tombe à pic. J’avais promis à mes garçons en cas de réussite un canoë – d’occasion – on trouve cela facilement en fin de saison. Nous venons de trouver cela ici, par chance – d’une bonne fabrication anglaise, avec évidemment qq réparations à faire, mais réparations faciles a déclaré mon jeune menuisier – (le vieux Dagoubert ne travaille plus). La coque est en parfait état, j’ai payé cela 150F – c’est donné, il y a pour 100F de réparations au plus. Le Phil qui est allé prendre possession du vaisseau amiral et l’a ramené – de St Laurent – par mer, s’en déclare enchanté, le jeune marsouin (Jean-Pierre) retenu à Paris, exulte de joie, et je suppose que les cous en apprenant cet achat à Lisbonne, sauterons de joie. C’était le grand désir de tous, car la pirogue du Toutouni, admirablement entretenue et toujours en parfait état, ne permettait qu’un canoteur. Avec la nouvelle acquisition, qui a 3 places, on pourra exécuter des manœuvres sensationnelles. ..

 

.. je devrais avoir mon hôte habituel, le bon Tio Mio, voici 2 lettres que Suzon et moi lui écrivons qui restent sans réponse…  …je me demande si notre vieil ami n’est pas plus malade, j’en ai bien peur, son silence est tout à fait inhabituel. …

…Suzon nous arrive lundi soir pour qq jours, elle repart le samedi 18 pour Paris avec ses 2 enfants…  …il me restera juste assez de temps pour fermer la vieille maison et rentrer à Paris pour y accueillir convenablement mes chers voyageurs. Je laisserai du reste le petit coin que vous savez, prêt à nous recevoir, car notre Simon veut venir ici qq jours avec Titoune…

 

…bonnes nouvelles de Georges qui fait la chasse aux moutons , c’est ainsi que dans les lettres, dont on doit toujours s’attendre à ce qu’elles soient lues, il dénomme les derniers millions qu’on lui doit…

 

… Les affaires de mon achat de terrain à la mer marchent, cela va nécessiter tout un nouvel arrangement qui vous plaira, je l’espère. En attendant je fais démonter notre maisonnette la semaine prochaine, elle passera l’hiver dans la grande écurie, à l’abri et ne sera remontée qu’à Pâques. Je l’ai examinée de près avec le menuisier qui ne croit pas à de gros déboires en la démontant. Je l’ai toujours bien entretenue à cet effet.

…La Pépita se fait vieille, mais elle n’a pas roulé cet été ou presque et puis voilà l’achat du terrain qui vient prendre les disponibilités d’un échange de voiture…

 

 

Vendredi  24  sept. 37  Paris

 

…j’ai déjà manqué vendredi dernier le courrier avion à Vierville, grâce à la visite intempestive de la marquise de Pierres et de ses filles (je les maudissais)  et aussi de la présence du vieux Tio Mio, toujours absorbant quand il est là, mais encore plus avec sa santé détraquée, il est même resté 2 jours seul avec moi, après le départ de Suzon et des 2 enfants sous le prétexte de me tenir compagnie, et il nous a bien gênés pour les rangements de la dernière heure, n’avait-il pas imaginé de me faire rentrer à Paris en auto avec lui ! J’ai décliné l’honneur en disant que l’auto me fatiguait beaucoup , en réalité parce que le pauvre homme a un œil à peu près fermé et l’autre bien mal en point, il y voit à peine. C’est un miracle qu’il arrive sans encombre ( à son voyage pour Vierville il a laissé toute une aile de son auto sur la route) Il est bien changé et bien à plaindre, mais ce n’est pas une raison pour m’empêcher de vous écrire. Je suis féroce pour me réserver les heures de ma correspondance avec vous, mes enfants chéris, ce sont de trop bons moments pour la vieille Nany qui se figure ainsi être bien plus près de vous. Je viens d’écrire un mot à notre Simon, que Mme Cordelle emportera. Elle part demain matin, par car pour Bordeaux, via Royan…

 

… je suis rentrée avant hier assez lasse. J’ai vu Artaud dès le lendemain matin, qui, après une sérieuse auscultation, a trouvé mon cœur en mauvais état. Je vous écrit de mon lit où je suis sévèrement consignée (comme au retour de votre mariage) pour qq jours, on me pique de tous les côtés, j’absorbe des gouttes diverses, j’ai l’impression qu’on me dope comme un vieux carcan…  admettons, si c’est pour me redonner un semblant de jeunesse…   … le Dr prétend que cette faiblesse que j’ai (myocardite) est des plus facile à surmonter, et qu’à l’arrivée de notre Simon et des petits, je serai vaillante. Il est évident que le Dr Brée se fait vieux, il n’en est pas encore aux méthodes énergiques actuelles, il m’a un peu trop traitée à la poudre de perlimpinpin…. 
..Surtout n’allez pas broder sur le tableau que je vous expose, il est réel, sans plus ni moins.

… A Vierville nous avons une récolte de fruits merveilleuse, j’en ai offert de tous cotés, et il en reste encore plantureusement, nos boys vont pouvoir s’en régaler en arrivant.
J’ai préparé l’hiver, renouvelé et augmenté (de 100F) le bail de Blin qui occupe 3 petits vignets (850F), la terre prend plus de valeur,  le bail de Dubois qui se termine l’an prochain sera certainement augmenté ; Les produits de la terre suivent la progression, nous payons le beurre 12F la livre qui en valait 6 l’an dernier, et tout à l’avenant.

 

Il a fallu aussi se décider à se séparer du vieux Pompon qui coulait une fin de vie heureuse, mais sans rendre aucun service, il se refusait à tout travail et je devais emprunter des chevaux pour les charrois. Tu connais assez ma façon de penser là dessus ! Sur le conseil de Leterrier consulté, j’ai décider de le vendre à la boucherie…   …il vaut pour cela 1000 à 1200F . Je ne peux plus négliger cette somme qui m’aidera à acheter un cheval de  sa taille, moins racé, sans nul doute,  mais plus utile (2500à 3000F) et j’ai dit adieu à la pauvre bête choisie par votre père, et qui venait manger dans notre main le sucre dont il était friand. Encore un souvenir qui s’en va !

 

Samedi  25  7bre  37

 

… j’enrage d’être au lit, mais Artaud qui est venu encore ce matin et qui est très content de moi, prétend que la principale médication pour le cœur, c’est le repos absolu, et qu’il n’a pas assez confiance en sa malade pour lui permettre même la chaise longue, il n’a peut être pas tort !

 

 

Paris  16 oct.  1937

 

C’est toujours de mon lit que je vous écrit, c’est long ! Heureusement que j’entrevoie une lueur à mon horizon ! je me suis levée qq instants hier dans un fauteuil, sans me sentir trop lasse, et le Dr ayant trouvé que mon vieux cœur avait repris son allure normale, je pense que « sa majesté mon foie » aura le bon goût de ne pas faire l’idiot. C’est pourtant lui qui m’a encore joué un vilain tour en se refusant à absorber les médicaments nécessaires à son voisin – triste carcasse. ..

…Le grand Georges, après une explication sans douceur avec Marcel, a retrouvé celui-ci d’une souplesse admirable, et le principe de son retour pour la fin de l’année est adopté. Il sera donc au bureau. Les paiements qui restent à faire continuent à coups de millions qui se déposent en crédits gelés, hélas. Il en reste à peine une dizaine à toucher qui doivent être payés dans 1 mois. Le reste regardera nos diplomates…

 

…notre vieille tantine a repris ses habitudes et sa musique, elle vieillit sans heurts. Robert rentre d’Angleterre avec sa femme, voyage d’affaires, et je suppose que sa sacrée sœur poursuit ses élucubrations « blumistes »…

 

 

Paris  23  octobre  1937

 

..nous sommes bien désolés, mes enfants chéris que nos lettres vous arrivent si mal, je vous ai écrit chaque semaine, excepté celle où me trouvant avec une crise de foie j’ai passé la plume à Simon….  Est-ce que tout cela serait perdu aussi ? Ce n’est pas possible, mais dites le moi afin que je fasse une plainte à la Poste, déjà cela m’est arrivé et le Directeur m’avait affirmé que l’on surveillait attentivement le départ pour l’Argentine. Je ne serais pas éloignée de croire qu’un employé indélicat trouve bon de s’approprier les timbres non oblitérés pour les revendre. Nous vivons en un temps où la probité n’est plus qu’un mot pour beaucoup.

 

.. je parle bien souvent de vos petits avec l’ami d’enfance…

 

 

Paris  samedi  30  octobre  1937

 

……j’ai de bonnes nouvelles de Vierville, le pauvre Pompon l’a quitté en jachère par les soins du brave Leterrier ; il était vendu à Bayeux pour la boucherie…  triste ! J’aurais mieux aimé qu’il finisse ses jours en invalide à la maison. Il n’a pas encore de remplaçant, je pense bien que ce sera un petit cheval que nous pourrons atteler sans que votre aînée pousse des cris d’effroi. Il faut dire à mes petits que lorsqu’ils viendront l’an prochain, on ira se promener dans la voiture de Nany….

 

 

Paris  samedi  6  nov.  1937

 

… nous n’avons pas en effet reçu vos lettres que l’Antarès emportait – pauvres gens !

 

…Ici l’automne reste assez doux, et heureusement car nous sommes sans calorifère depuis 3 jours, la chaudière nécessitait une remplaçante, on aurait pu s’en aviser plus tôt, car nous sommes chauffés depuis 3 semaines à peine….

 

….la jeunesse travaille ferme, notre grand François est en train de se placer à la tête de sa classe pour ce qui est des sciences, et ma foi le grand Phil suit d’assez près son cadet, …JP est dans la très bonne moyenne…   …il prend maintenant des leçons d’escrime, qui est devenue obligatoire pour l’X alors que l’équitation en est exclue. Mich est nettement le 1er de sa classe chez Kayser, bref nous sommes très satisfaits de nos 4 boys ; pour les récompenser nous avons organisé chez Tante Suzon, qui est ravie de donner asile à la jeunesse, une réunion d’une vingtaine de jeunes gens et jeunes filles qui viendront danser et goûter de 3 à 7 demain, l’après midi. Cela fêtera les 19 ans et les 16 ans du Phil et de François, qui se suivent de bien près pour leur anniversaire. Avec nos garçons, c’est la nouvelle génération fille de vos amis, mes chers enfants, qui fait les frais des invitations (car il n’y aura pas de parents à part Mme Cordelle) et tu reconnaîtrais sans doute, mon Jean, Laure et        de Lépinay, les 2 filles de Renée, aussi jolies que leur mère, surtout la seconde, c’est aussi « la Pépée » ou plutôt Antoinette Dupuis, une charmante petite de 17 ans – etc – le temps passe. Mes 2 boys sont très obligés à leur tante Maine de les avoir aimablement initiés aux premiers rythmes de la danse, et ils ont l’idée de s’en donner à cœur joie. La vieille Nany n’assistera qu’en passant à toute cette agitation, elle va mieux et se lève maintenant  pour déjeuner sur un fauteuil, puis passer l’après midi avec ses filles tout en tricotant . je souligne le mot qui donne le la, car c’est bon signe de me voir reprendre une activité….

 

.. .. nos écoliers ayant eu 3 jours de congé en ont profité pour aller patiner et même aller à la piscine. La 1ère est en plein air, la 2ème chauffée, on fait ce que l’on peut à Paris, et ces grands garçons là ne rêvent que plaies et bosses. …

…je pense que tes nouvelles occupations, mon Jean, empêchent tes sorties mondaines, mais Maine comprendra, j’en suis sûre, que le devoir est là, et qu’après une bonne et longue journée de travail, il est permis d’aspirer à ses pantoufles – je sais ce qu’il en est là dessus.

Bonnes nouvelles de Georges qui est rentré par un petit bateau qui fait la côte dalmate, Raguse (Dubrovnik), Spalatu (Split ?), les bouches de Cattaro (Kotor), cela lui a pris 1 jour de plus, mais il n’est pas si pressé de retourner au Pirée, où il n’a plus rien à faire que d’attendre le bon vouloir de paiement des grecs, ceux ci ont encore versé 5 millions, il reste 12 millions à acquitter. Georges a fait remarquer à Marcel que cette inactivité est au dessus de ses forces…..  son retour qui est en principe fixé pour la fin de l’année.

Je crois vous avoir dit qu’on travaille sérieusement au bureau à établir le régime des retraites. Il paraît que ces Messieurs sont disposés à faire le beau geste pour les anciens employés, le projet est intéressant, on parlerait de 30 à 40.000 pour les anciens directeurs, les femmes jouiraient le cas échéant d’une retraite ou d’une somme versée d’un coup. Simon vous dira mieux cela (mais gardez en le secret) car je vois passer les jours et la date du départ de ma chère fille approcher ! L’installation de mes boys chez Mme Cordelle va se faire bientôt aussi, c’est un chagrin – un vrai – pour moi de ne pouvoir finir ma tâche, mais je sais bien maintenant qu’elle excède mes forces – triste carcasse !

 

 

Paris  samedi  3 nov.  37

 

…le défilé du 11 novembre…   …tous nos grands garçons se sont joints à une bande de camarades pour saluer d’ovations l’armée, comme il convenait. Les mères accompagnaient les 2 jeunes. Il n’y avait que la vieille Nany qui mordait son frein dans son lit….  …Au dire de tous, la manifestation du 11 nov. a été splendide, pas une fausse note, elle eût été vite réprimée, je crois, et Brichambaud nous contait qu’aux fenêtres du Populaire (le journal  de Blum) installé dans un hôtel particulier des Champs-Élysées, de nombreux « La France aux Français » et par des bras aux mains étendues, les spectateurs des dites fenêtres ont répondu par des applaudissements. C’est du reste la nouvelle manière, on tend la main à tous, y compris et surtout aux associations catholiques ; à tel point que d’ordre de nos grands prélats et du pape lui-même, nos prêtres nous conseillent la plus grande méfiance, et il y a de quoi. Il est bien certain que l’on a senti passer le vent et que notre gouvernement ne cède plus aussi volontiers aux gauches, les  industriels se rebiffent aux nouvelles consignes de leur personnel dont une partie est lasse de l’autorité des délégués de la CGT.  Ceux ci ne sont pas  hélas la crème de la classe ouvrière, mais fort souvent de gens qui ont eu affaire à la justice…   … et je ne m’étonne pas , hélas ! mon Jean, de l’article de la Prensa que tu as eu la bonne pensée de m’envoyer. Nous méritons cette appréciation des étrangers qui est bien désastreuse à notre endroit, il faudrait qu’une traduction en soit répandue chez nous, peut-être cela nous ferait du bien. Malheureusement nos démagogues bernent leurs auditeurs, je ne pense pas que le grand nivellement par en bas soit une fameuse acquisition.

 

…Dieu sait si les parisiens sont venus nombreux..  ..les Champs-Élysées étaient noirs de monde, paraît-il. J’oubliais encore, très remarqués pour la 1ère fois,  les compagnies de parachutistes dans de gros camions, l’officier tout en blanc  debout à l’avant du camion, tout cela réconforte, et ces jours ci les « socialos » n’ont qu’à bien s tenir.

 

…la vieille Nany se requinque,  ce n’est pas  faute de drogue  et de piqûres, ( j’ai les jambes comme des écumoires) mais le Dr Artaud s’est mis dans la tête de me tirer de ce mauvais pas, il vient toujours 2 fois par semaine, aussi dévoué et secondé par mes 2 chères filles… et de la brave Marthe qui met un véritable dévouement à me soigner.

Nos boys travaillent très bien après s’être amplement amusés à la matinée de dimanche chez tante Suzon. La proximité des réjouissances m’a permis d’aller jeter de temps en temps un coup d’œil à leurs ébats, et je dois complimenter le professeur de danse, dont les 2 élèves s’en sont donnés à cœur joie. Je suis ébahie de leurs progrès, surtout le grand François qui était réfractaire l’an dernier à ce genre de sport et que l’oreille musicale aide à bien rythmer la danse. J’en suis ravie ; on doit donc recommencer le 28 nov. chez les Dupuis, et voici Gabriel Dessus, qui s’était pourtant refusé énergiquement à suivre l’exemple donné, qui se décide cependant à ouvrir son appartement aux danseurs. Celui ci est assez grand pour le permettre…

 

 

Samedi  20  nov.  1937

 

…il faisait un si beau soleil hier que mes chères filles ont décidé leur vieille maman à troquer pour la 1ère fois sa robe de chambre contre une robe tout court ; (ce qui ne lui était pas arrivé depuis 2 mois) pour aller faire un « tour au bois » en voiture. …   … je suis rentrée sans être lasse et commence à croire que décidément je m’en tirerai.

 

…c’est dans qq jours que mes 2 chers pensionnaires émigrent chez leur Bonne Maman. Ils continuerons à prendre leur déjeuner ici, tant que leur Maman sera à Paris…. Ces petits sont forts attachants et intéressants, nous étions les meilleurs amis du monde, et le quatuor des cous’ devient légendaire, à Janson même, on ne les appelle plus que comme cela. Enfin nous les verrons à déjeuner chaque jeudi et dimanche, et chaque fois qu’ils le pourront, ils savent bien que leur arrivée av. de Lamballe sera toujours un rayon de soleil.

…les 2 sœurs s’excitent sur des élégances, et notre Simon prépare, hélas ! son départ, dans 15 jours elle sera en mer. C’était pourtant bien de se serrer les coudes !… et il me faut penser au pauvre solitaire de l’avenida Pellegrini pour ne pas oser me plaindre de ce départ. A vrai dire je ne croyais guère que Simon accompagnerait ses fils cette année, cette arrivée  a été une bien douce surprise.
…Nous allons repartir sur de nouveaux espoirs, mes bons enfants,  en faisant des projets sur votre voyage. D’après ce que tu m’en dis, mon Jean, celui de Maine et de vos petits est plus certain que le tien. Que t’en dirais-je ? Je sais trop ce que la situation exige de sacrifices pour ne pas comprendre, mais je veux garder tout de même l’espoir…

 

…le quatuor des grands parle beaucoup de se créer un coin plus acceptable que le Club pour y fourgonner toutes leurs affaires, et j’ai promis de leur trouver un emplacement dans une des granges. Ils ne sont plus à l’âge d’aller faire des pâtés de sable, et j’aime mieux les voir occupés à bricoler avec leurs outils, que de les voir tout le temps sur les routes, ou à faire le beau à demi nu devant les dryades (!!) sur la plage.

 

…jusqu’à présent je ne recevais personne à part tantine, Mme Cordelle qui vient voir ses enfants…   …cela me fatiguait horriblement de causer longuement. Le Dr prétend que l’énorme fatigue que j’éprouvais avait influencé mes pauvres méninges…

…Flondrois est parti pour Stang Ar Lin, m’écrit-il, mais par le train. Cela en dit long sur son état. Je l’ai tourmenté cet été pour qu’il prenne un chauffeur, il me répondait toujours : « Quand je ne pourrai plus conduire, je n’aurai plus d’auto »

 

…Georges Chedal, qui reçoit petit à petit le reste de ce qu’on lui doit. Il voudrait bien donner quitus avant l’arrivée du Constipé qui doit arriver de Perse en avion le 8 Xbre

 

 

Samedi  27 nov.  1937  Paris

 

…Je me sens de jour en jour plus forte, je suis ressortie en voiture par un beau soleil, nous sommes allées admirer les pelouses de Bagatelle….   …il n’y avait presque personne, on pouvait se croire chez soi…   …je suis revenue enchantée de notre escapade et pas un brin fatiguée, quoique j’ai marché au bras de Simon.  Aussi, hier, en l’absence de mes 2 filles parties..., et accompagnée d’Yves, mon petit compagnon, j’ai voulu essayer de mon indépendance et ensemble nous avons été au marché voisin pour faire qq emplettes. En rentrant, je suis tombée sur mes 2 filles qui ont levé les bras en l’air… voilà bien la vie, je n’ai plus le droit de faire un pas sans en demander la permission ! Croyez moi, si Nany reprend sa tête de bois, c’est que cela va mieux. Je ne sortirai pas aujourd’hui, mais c’est parce qu’il y a un brouillard atroce.

 

…Vous devez savoir que le départ du Formose est reculé de 4 jours, c’est bien égoïstement avec le sourire que j’en ai appris la nouvelle, mais je pense que le pauvre grand Jean sera bien navré de passer son jour de l’an sans les siens…

 

….Je viens enfin de conclure par écrit avec Collières l’achat du terrain de la plage, mais il a tenu la dragée haute, et j’ai abandonné tout le haut de la falaise pour me contenter d’un terrain de 8m des façade sur 20m de profondeur. Il désirait 30.000F du tout, je n’ai pas cela à dépenser là dedans, et ce que j’en prend va me coûter 15.000F. C’est cher le mètre mais vous serez installés là pour toujours et les terrains à vendre sont devenus inexistants, à moins d’aller près de St Laurent, ce qui est bien loin pour les petites jambes…  et les vieilles !! 

 

…Vu tantine très affairée par l’organisation d’un concert auquel Suzon et Simon sont allées assister, et qui a eu un plein succès… 84 ans ! C’est magnifique.  Robert m’a téléphoné hier et je dois les voir ces jours ci, je suis touchée de toute cette amitié…

 

…Je ne vous parle pas de l’histoire de la France, celle des Cagoulards remplit nos journaux ; nous avons certainement autour de nous des gens qui en font partie, c’était une sorte de barrière au putsch communiste toujours possible, et la carence de l’autorité de notre gouvernement est la cause de tous ces complots. On m’a dit que chaque rue avait sa maison désignée pour abriter une mitrailleuse en cas d’une révolution. Cet animal est très méchant, quand on l’attaque il se défend.  Vous avez dû lire que le comte de Paris s’était rendu en Suisse où il avait rencontré des aficionados au château de Versoix. C’est le château de Mme de Pierres, depuis longtemps à vendre et inhabité qui venait donc d’être loué par les royalistes. Mme de Pierres et consorts en sont des partisans, et ne s’en cachent pas du reste, elles ont bien raison, il faut avoir le courage de  son opinion. Vous lirez aussi que notre ministre des finances s’est refusé à élargir les crédits d’une augmentation exagérée des fonctionnaires, et que la Chambre l’a soutenu. Je suis bien tranquille pour le Sénat, Caillaux a la dent dure, il ne cédera pas – il est le président de la commission des finances – La confédération des fonctionnaires, qui jusqu’ici avait tenu tête au Président du Conseil Chautemps (le ministère Blum, du Front Populaire, a donc été remplacé, mais depuis quand ?) et ne voulait rien céder, baisse la tête devant cet échec, et paraît être plus conciliante, on ne parlait plus que de grèves générales, gaz, électricité, tout cela s’éteint. Les entrepreneurs du bâtiment ont signifié qu’ils entendaient garder intacts leurs droits d’embauche et de renvoi sur leurs ouvriers. Un peu de volonté se dessine enfin ! et l’Expo ferme sans beaucoup d’espoir de réouverture l’an prochain, je pense ; car il faudrait encore des centaines de millions pour cela ; et puis les riverains en ont assez. Chez les G. Hersent dont l’hôtel touche les bâtiments du parachute, montagnes russes, etc, ils ne peuvent plus reposer la nuit depuis plusieurs mois, c’est charmant.

…le citoyen Jean-Louis me paraît rempli d’idées et Jean-Pierre le revendique comme l’un des siens…

 

 

Paris  4  Xbre   1937

 

… je me sens de jour en jour plus forte et plus allante, et je trotte comme un gendarme dans l’appartement, mais il n’est pas encore question d’aller faire shopping, et je dois me contenter, quand le temps le permet, d’un tour au Bois. Le temps n’est plus guère favorable…  … Simon part au bon moment.. elle va bien me manquer, ma chère fille, ainsi que ce charmant petit qu’est Yves, nous faisons tous deux très bon ménage, et les éclats de rire frais mettent une joyeuse animation dans la maison.

Vous ne pouvez mieux faire pour m’aider à cette séparation que de me parler de votre arrivée dans qq  6 mois ! Il va y avoir juste le temps de prendre ses dispositions, et de se remettre complètement, afin de pouvoir aller au Havre vous chercher. Nous nous y retrouverons, je l’espère, avec Bonne-Maman et Bon Papa, et ensemble nous reprendrons le chemin de la vieille maison, où je serai si heureuse de vous accueillir tous. Le projet de faire signe à vos parents date de loin, petite Maine, et j’en ai même parlé à votre maman. Je pense vous installer tous dans notre petit appartement d’hiver, ce n’est pas très spacieux, mais il est commode, avec de grandes armoires, vous y serez bien groupés : vos parents dans la chambre bleue, où il y a un grand lit, vous dans l’ancienne chambre de Jean dénommée maintenant chambre jaune, à cause de son nouveau papier dont la couleur est pleine de soleil, votre ami ; les 2 petits dans le petit salon, il y a 2 lavabos avec l’eau courante ; le petit escalier tout proche qui permet les dégringolades faciles dehors, ou mieux l’ascension de la chambre des grands garçons. Bien dommage, mon Jean que tu ne puisses venir en même temps….     … cela avec l’orientation actuelle de ton avenir, et livré aux suppositions.

Simon qui a déjeuné lundi chez les Gilbert avec les Claudon, m’a dit que Gilbert lui avait de lui-même parlé du retour du grand Jean…   …il paraît que le gros de votre organisation  de travaux va être en mai- juin ? Cela me rend rêveuse pour ton voyage, mais je n’ose pas m’en plaindre, trop heureuse de te voir content. Quant à la prolongation du séjour de Maine jusqu’en mars 1939, cela me paraît être une bien longue séparation pour le bon ménage que vous êtes. Croyez-moi, on a toujours le temps d’être séparé, mes enfant chéris…

 

….nos grands garçons travaillent très bien, on a fêté, d’avance, les 15 ans de Michel. Il y a eu un dîner de garçons avec les camarades Marchand, Puyreux de Fiennes, et de Lapis, chez Tante Suzon (les mères dînaient chez moi) et cette joyeuse bande a terminé la soirée au cinéma. La sortie de la maison de l’av. de Lamballe, avec ses 7 grands garçons, n’était pas silencieuse, je vous assure. Comme c’est bon cette gaieté ! fût-elle un peu trop bruyante…

…Nous avons vu …tantine avec Robert et Claude. Robert lutte âprement pour ses affaires, il est très pessimiste sur l’avenir de la France, et a quitté le PSF avec fracas, impatient de voir piétiner sans avancer, reprochant à de la Roque de freiner l’ardeur de tant de braves gens las de se laisser mener par les rouges. Il ne veut plus faire de politique, mais les Cagoulards sont nés de tous ces dissidents de l’Action Française et du PSF. La divulgation des versements à de la Roque de près de  200.000F sur les fonds secrets, fait craindre qu’il ne les ait touché que pour ne pas entraîner ses troupes, et ne pas faire d’opposition aux gouvernements successifs qui…  l’ont arrosé. Ceci est troublant et je suis navrée pour ma part des dénégations que La Roque oppose aux affirmations …  de Tardieu. Celui ci n’en est pas plus propre pour cela, son devoir était de se taire, mais personne ne doute plus qu’il ait dit la vérité. Triste !

 

J’ai définitivement acquiescé aux conditions de l’achat du terrain de la plage, nos petits pourront passer de bonnes journées sur le sable et les parents les contempler de leur fauteuil. J’ai l’intention de faire entourer le terrain d’une murette sur laquelle je rétablirai la clôture de l’ancien terrain, des fusains tout autour de l’enclos, et même une allée tracée au milieu par des fusains également. Je verrai cela de plus près à Pâques, afin que ce soit fini quand vous viendrez.

Même jour 5 heures soir

…nous avons ici la visite de votre charmante Nono qui, venue exprès de Reims, veut bien nous consacrer qq heures. Je suis heureuse de vous en donner d’excellentes nouvelles (elle est jolie comme un cœur)…

 

Quelques mots manuscrits de Nono : « Grande joie ma grande Maine de bavarder rue de Lamballe avec une Nany très vaillante et Simone et Suzanne si délicieuses toujours – Mille tendres baisers pour vous 4 de ta vieille Nono. »

 

 

Paris  11 Déc  37  Samedi

 

…voilà donc notre Simon et le charmant Yves envolés, mes chers enfants, cela a été une fois de plus la douloureuse séparation…

…ses 2 grands garçons sont en excellent état et nos voisins aussi. Jean-Pierre a cependant une figure de papier mâché, je ne sais trop s’il ne sera pas nécessaire de l’emmener au grand air…   …Jean-Pierre est Paris depuis le 15 août, travaillant ferme pour enlever la mention de son 2ème bachot, sans avoir pu seulement se reposer un jour. Il a été quitte le 7 ou 8 octobre, alors que les cours étaient commencés pour les math spé depuis plusieurs jours déjà, c’est assez mal fait cette reprise d’études . Heureusement tous nos boys travaillent bien.

 

…sale climat que l’été à Rosario, quand partez-vous à Riachuelo, petite Maine ? Certainement pas avant les fêtes  qui sont meilleures à passer en famille, Tia Mone ne sera pas à temps pour le Père Noël et je le regrette bien ! Comment allez vous faire passer cela aux petits ?.. Je crois bien qu’Yves a été renseigné par la Bison qui a perdu ses illusions…

 

…nous avons vécu concentrés dans notre tristesse, Simon a quitté la France le lendemain d’une assez forte tempête, je me demande comment se seront passés les 1ers jours de voyage. Je n’ai encore qu’un mot d’elle au Havre, elle doit être aujourd’hui à Lisbonne, demain à Casa. Elle n’a pas prévenu votre oncle Emile, nous avons appris par l’intermédiaire de Tantine, qui a à sa  table même une des cousines Hausermann, veuve, qui vit au Cercle Familial, que les Feuillebois sont installés à Fédalah, avec André qui est dans une maison de bois, Simon ne tient pas à la voir, et Emile l’aurait certainement prévenue. Elle écrira un mot à Emile de Casa.

Bonnes nouvelles de Georges qui touche ses derniers millions ; il n’en reste plus que 5 à verser qu’on lui a promis pour la semaine prochaine. Marcel Hersent est justement au Pirée, et Georges assure qu’il sera ici très vite, peut-être pas pour les fêtes, mais guère moins, il a bien signifié sa volonté à Marcel qui a dû s’y soumettre enfin. En voilà un que je retiens, son frère est plus compréhensif, après avoir donné à Simon les meilleures assurances de leur retour l’an prochain, il en a, paraît-il, entretenu le brave Hébert  qui l’a téléphoné en envoyant son  revoir à votre aînée. Cela me rappelle aussi qu’il a demandé de vos nouvelles et ajouté « ils sont bien silencieux les Hausermann » . Ne les néglige pas, ils ont été de fidèles amis….

…Bravo pour les essais à patins de notre Jean-Paul, plus adroit que son père, et je m’attends à des chutes retentissantes pour le cadet. Quel type que celui là, Simon me dit que c’est tout à fait toi enfant !… je m’attends donc à tout !

Bros doit être rentré à paris, mais nous ne l’avons pas encore vu. Il est mieux qu’à Shang Haï où l’on se tue par milliers.

Oui je crois que  la Roque a touché sur les fonds secrets, pour son parti , pas pour lui, mais on l’a accusé maintenant d’avoir ainsi été muselé et empêché de marcher contre le gouvernement !!  Son procès et celui des Cagoulards disparaissent devant les crimes du boche de la Celle St Cloud ! 5 crimes en 5 mois !!!

 

 

Vendredi  17 Xbre  1937

 

Je vous écris aujourd’hui, mes enfants chéris, je n’aurais pas le temps demain de le faire tranquillement ; nous devons être à 9 h du matin dans une clinique de la rue de Turin où l’on débarrassera notre Michou d’une petite taie qui menacerait l’œil si on n’y avisait. Aucune gravité pour cette opération, qui ne nécessite qu’une courte anesthésie de l’œil pour que l’intéressé ne sente rien. Aucune complication à craindre si l’on observe qq précautions, dont la première sera de lui maintenir les 2 yeux bandés pendant 24 heures, c’est la raison qui nous fera le maintenir à la clinique jusqu’au lendemain dimanche ; après cela, muni d’un bandeau sur l’œil opéré.. ;il pourra gambader à son aise, au bout de 4 à 5 jours, on enlèvera les points de suture, et il n’y paraîtra que par un peu de rougeur qui disparaîtra petit à petit, mais il est nécessaire que pendant ces qq 10 jours, il ne lise pas ; c’est pourquoi nous profitons des vacances pour qu’il soit bien d’aplomb à la rentrée…

 

….je crois que Mich aidant, nous ne bougerons pas de Paris, c’est dommage, ces 8 jours passés au grand air avaient la meilleure influence sur le 2ème trimestre ; et cela devient général que de prendre qq jours pour se refaire une santé à cette époque de l’année, beaucoup de gens prennent la moitié de leur congé (2 semaines) à Noël. …   … les Dessus qui n’y manquaient jamais ont dû interrompre la tradition cette année, leur 2ème petite a toutes les misères possibles aux oreilles, on vient de lui percer les 2 tympans. Dessus lui-même fait de l’otite sèche et doit suivre sérieusement un traitement d’air chaud, car il est complètement sourd d’une oreille.

J’ai fait un gros extra cette semaine – dimanche – en accompagnant mes 2 boys au Cinéma, dans un cinéma voisin, ils avaient le grand désir de voir « Crime sur la ligne Maginot » et cela m’a fait plaisir, il y avait tantôt 6 mois que je n’avais vu une pareille assemblée . Par exemple, j’étais un peu lasse, et j’ai dormi comme une souche. Le film est bien, l’intrigue insignifiante, mais une belle exposition de la grandeur et de la force de notre armée, cela a été pris sur la ligne même. Ce qu’on en voit permet de comprendre un peu  ce que c’est.

 

…Bros et Thézou sont venus nous faire une longue visite, je l’ai trouvé vieilli, marqué par ces 2 ans de Chine. Nous avons eu ensemble une conversation bien intéressante sur Shang Haï qu’il a laissé en flammes, une horrible désolation ; les Japonais se rendent odieux à tous les européens quels qu’ils soient. Ils agissent en fous, et Bros prévoit une catastrophe. Il est là pour 3 mois et ne sait plus ensuite…

 

…Je t’envoie…  la lettre de la maîtresse d’école de Vierville, bien tournée, ma foi, cette lettre ; je reste en correspondance pour les œuvres de Vierville avec elle, le peu d’influence que je puis avoir est bon à maintenir, j’ai tout de même l’impression qu’on m’écoute.

 

Pendant ce temps notre Simon, avec son petit Yves, vogue en plein Atlantique. Nous avons eu des nouvelles de Lisbonne et de Casa, mais elle ne paraît pas avoir eu nos lettres, j’en suis navrée. Elle n’a pas été malade du tout en quittant la France, elle voyage avec des tas de juifs allemands qui paraissent très malheureux. Elle connaît le Docteur, assez âgé, vieux parisien, cultivé et aimable, et échange qq phrases avec un allemand mi-normand (sa mère est une Guizot) , qui a une propriété en Pays d’Auge, non loin de Vierville, qui s’est vu obligé de quitter l’Allemagne à cause de ses opinions sur Hitler. Vous demanderez à Simon qu’elle vous conte ce qui est arrivé à Odette Bligny à Hambourg, où elle était allée pour apprendre l’allemand…

 

….Je m’aperçois aussi que tu es toujours aussi canard que ta mère qui était dehors dès qu’il pleuvait. Les G. le savaient bien, « Il pleut, disaient-ils, Mme Hausermann va venir ! » ô la joie de se promener sans parapluie, mais j’avoue que dans ce temps là, je faisais un peu sensation. Ils n’y avait pas une dame dehors. C’est égal, tes 126mm d’eau me laissent rêveuse, cela a dû bien tomber.

Samedi  4heures. Bonnes nouvelles de notre Mich qui a été heureusement débarrassé ce matin à 9h1/2 de sa petite taie à l’œil. Opération sans histoires…

…..Le vieux Flondrois qui est maintenant aux mains du Dr Artaud va mieux aussi après une série de ventouses sacrifiées, mais il s’ennuie à périr dans son appartement tout seul. C’est le revers de la médaille du célibataire….

 

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