Lettre de Gabriel Dessus
du 3 octobre 1936

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     Lettre de Gabriel Dessus écrite de France à mes parents en Argentine pendant les époques troublées de 1936. Ceux-ci avaient envoyés leurs 2 enfants aînés (nés en 21 et 22) , François et Michel poursuivre leurs études  à Paris , hébergés par leurs grand-mères.

        Ces lettres montrent bien la clarté d’esprit de « tonton Gaby » et son aptitude à analyser des situations complexes et en tirer des conclusions qui, après coup seulement, paraissent frappées du bon sens. A l'époque les conclusions n'étaient pas évidentes.


 
 
              « samedi 3.X. (1936, front populaire en France avec grèves générales organisées par les communistes, début de la guerre d’Espagne de Franco contre les communistes espagnols)

        Mon cher Jean  -  Nous sommes allés avant-hier soir Maman  (ma grand-mère Cordelle) et moi chez Madame Hausermann (mon autre grand-mère) pour discuter de la question posée par ta lettre. Tu auras par le même courrier deux autres comptes-rendus de notre entretien –ce qui te permettra d’en reconstituer l’atmosphère.

       Il y a un premier point bien évident sur lequel nous sommes tous absolument d’accord: si après avoir lu nos lettres et réfléchi vous-même aux diverses hypothèses il vous reste un doute quelconque et une inquiétude sur la sécurité de vos enfants, faites-les revenir; il n’y a que vous qui puissiez prendre une décision définitive, et nous ne pourrons ni les uns ni les autres prendre la responsabilité de vous garantir l’avenir dans les conditions actuelles.

      Il nous est très difficile même de nous faire une opinion saine pour nous-mêmes; je te donnes ci-dessous  les éléments tels que je les vois.

      Il n’y a pas eu jusqu’ici une goutte de sang versée en France; si l’on se reporte aux époques d’avant guerre (grèves de Draveil, grève des cheminots, etc…, troubles des régions vinicoles, mutineries de troupes, etc.) on considérera la période actuelle comme exempte de troubles; seule l’absence totale de grèves et de conflits sociaux qui a marqué la période de crise de ces dernières années donne du relief aux conflits actuels.

     En sens inverse, il faut noter que l’action du parti communiste a pu se développer assez largement sous le couvert du front populaire; il n’est pas douteux qu’un grand nombre de moutons et de gens qui veulent être du côté du prochain manche ont évolué dans ce sens là.

     Le parti communiste a fait tout ce qu’il a pu pour faciliter cette évolution; il a multiplié les déclarations rassurantes, depuis l’intervention de Thorez en juin pour déclarer qu’il faut savoir arrêter une grève jusqu’à l’annexion du patriotisme le plus militant, en passant par les propositions de « front français » et les avances faites aux catholiques. Et il ne semble pas qu’il faille se dissimuler que le jour où ils croiront pouvoir prendre le pouvoir, les communistes ne reculeraient pas devant le choix des moyens; je ne sais pas ce qu’il faut au juste penser des révélations de J.Bardoux dans la Revue de Paris sur le projet de coup d’état communiste de juin, et les renseignements que donne périodiquement Gringoire sur les plans de la IIIème Internationale à l’égard de la France; mais je doute qu’il faille accorder aucune confiance aux déclarations rassurantes de Thorez et autres;

     En face, il y a d’une part les troupes de la Roque, peu nombreuses mais très  « gonflées »   (ce qui d’ailleurs sert et servira encore à maintenir la cohésion du front populaire). Le parti de Doriot qui paraît avoir du succès – et le fait que l’opinion générale du pays n’est nullement communiste (ce qui s’exprime par la résistance du Sénat, etc.. ; mais il faut bien avouer que les opinions générales ont toujours été violentées par les minorités agissantes). Depuis un mois environ, il y a d’ailleurs un certain recul du communisme dû précisément à ses changements de front excessifs.

      Si l’on devait en arriver à la question de force, il faudrait compter un peu d’armement de part et d’autre, (il y a certainement eu des distributions d’armes depuis quelque temps) mais tout cela ne pèserait absolument pas vis à vis des moyens dont peuvent disposer la police et l’armée. Or si l’on peut admettre que la police parisienne a quelques sympathies « front populaire », rien ne permet de supposer qu’elle soit prête à favoriser un coup de force communiste; et si l’on peut admettre que Pierre Cot  (le ministre de l'air du front populaire) a des sympathies très rouges, on ne peut pas dire la même chose de Daladier, et rien ne permet de supposer que l’armée ne suivrait pas ses chefs.
 

      Enfin il me semble que la très grande majorité des Français comprend qu’une guerre civile est en elle même une chose atroce  (expérience de l’Espagne ) et que dans les conditions actuelles de l’Europe ce serait la guerre étrangère immédiate – ce qu’il ne faut pas négliger dans vos plans; le risque de guerre étant peut-être, à un an d’échéance, plus élevé que le risque de révolution.

     Personnellement, je crois que des troubles intérieurs allant jusqu’à l’émeute partielle sont possibles; mais je ne crois pas à une généralisation.

     Maintenant il faut mesurer ce que des enfants, demeurant à Passy chez leur grand-mère et n’allant pas aux meetings politiques, risquent là dedans. Ils me paraissent avoir de bien faibles chances d’être « dans le coup ». (sauf cas de guerre étrangère avec bombardement de Paris) et il ne faut pas oublier que la Commune 71 a certainement tué beaucoup moins de gens qu’une épidémie de grippe – et de loin.

     Resterait la possibilité, d’ailleurs, de les envoyer à Vierville, à supposer qu’on puisse le faire à temps; la Normandie est remarquablement « fasciste » et Madame Hausermann a dû vous donner quelques détails sur l’aventure du sous-préfet de Bayeux et l’attitude de vos fermiers. (je ne sais pas de quoi il s'agissait)

    Je vous suggère une solution: si vous n’aviez pas d’objection absolue à l’internat, on pourrait chercher du côté Normandie un collège de grand air – genre Les Roches ou autre – où les enfants pourraient continuer leurs études françaises, à l’abri semble-t-il de la presque totalité des risques – tous les risques dont je parlais plus haut me semblent essentiellement parisiens  -  Je ne sais rien de précis sur les collèges possibles, mais je pense que si vous envisagiez cela, nous pourrions nous renseigner, aller voir en voiture et trouver assez vite.  On pourrait dans le même sens envisager un institut de Genève ou d’ailleurs en Suisse – mais cela me semblerait à la fois trop et trop peu – trop loin des études françaises, et trop peu loin de France.

     Voilà les éléments de réflexion que je peut vous donner; j’espère ne pas avoir sous-estimé les risques; mais je ne pense pas vous dissimuler non plus que l’atmosphère générale ne reflète pas du tout l’inquiétude dont témoignaient vos lettres.

     N’hésitez pas à nous demander soit des renseignements soit des recherches dans la direction que je vous suggère ou dans toute autre direction; je comprend trop bien l’inquiétude où vous êtes de vous trouver si loin pour ne pas être à votre entière disposition.

     La meilleure solution a été trouvée par François.. ils n’ont qu’à revenir ! !. .  C’est la grâce que je vous souhaite –
    Je vous embrasse tous deux affectueusement.
               Gabriel Dessus »


 
                  (Finalement, mes parents ont rapidement décidé de ne pas faire revenir François et Michel en Argentine, ni de les mettre en pension)

               

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