6722

Retour accueil

 

Brouillon d'une lettre adressée à Nany (à Vierville) par Jean Cordelle

 

"Rosario 16 septembre 1936          Ma chère Nany

L'idée que nous nous faisons de la situation en France, par les journaux, par les nouvelles que l'on reçoit, est à tort ou à raison, de plus en plus pessimiste; nous avons l'impression, par moment, que tout peut arriver. Aussi est-ce pour nous une préoccupation constante de voir nos enfants séparés de nous et peut-être exposés à de graves dangers, et aussi d'avoir à vous charger d'une si grande responsabilité. C'est pourqoui, à la suite des nouvelles de ces jours derniers, événements d'Espgne, nouvelles grèves en France etc... , et après en avoir parlé avec Jean (Jean Hausermann) notre première idée a été de faire revenir immédiatement les enfants en Argentine, craignant que si on attend trop les événements nous dépassent et qu'il ne soit plus temps ensuite de le faire. Bien entendu ce n'est pas sans de grandes hésitations que nous nous résoudrions à prendre une décision aussi grave, car après avoir fait des sacrifices pour instruire les enfants sans leur faire perdre de temps, ce serait dans le meilleur des cas leur faire perdre un an; les difficultés pour les études à Rosario surtout pour le français sont toujours les mêmes; même en admettant que l'on fasse passer le baccalauréat français à François à Montevideo ou à Buenos-Aires (à partir de l'année prochaine ce sera possible) cela lui fera perdre probablement un an à cause du décalage des dates.

Ca c'est notre première idée; peut-être allez-vous trouver que nous sommes exagérément pessimistes et que la situation ne comporte pas des mesures aussi extrêmes. Sur place, vous pourrez probablement avoir une opinion plus exacte. Mais il faut envisager le cas, si votre opinion concorde avec la nôtre, il n'y a qu'à prendre les dispositions nécessaires pour le départ des enfants, je vous les indique plus loin. S'il y a de notre part exagération manifeste ou s'il y a lieu à hésitation, échangeons nos idées par lettres; si c'est urgent échangeons les par télégramme ou plutôt par téléphone (vous pourriez le faire du bureau central de Caen si la ligne téléphonique Paris-Caen est bonne, nous-mêmes irions à Buenos-Aires. Par télégramme vous nous indiqueriez le jour l'heure et l'endroit où vous attendriez notre appel téléphonique - en principe ce serait entre 14h30 et 18h heure d'été française)

Dans le cas où le voyage des enfants serait décidé, nous désirerions qu'ils partent par un bateau anglais, par Cherbourg serait le plus commode. Il y a un départ de Cherbourg (Royal Mail) tous les 15 jours le samedi, donc le 3 octobre ("Alcantara"), le 17 octobre ("Almanzora") etc.. En cas d'urgence les autres samedi, il y en a un par Boulogne. Il suffirait de leur prendre un billet de 2ème classe (la question de l'aller-retour est à voir, je crois que l'on ne risque rien car en cas de non emploi du retour on peut se le faire rembourser) on doit trouver facilement une cabine pour eux deux. Le billet peut certainement se prendre indifféremment à Paris ou à Cherbourg, si c'est à Paris la maison Hersent s'en chargera certainement très volontiers. En ce qui concerne les papiers, les enfants ont leur passeport, le visa peut être donné par le consul argentin de Cherbourg aussi bien que par celui de Paris; il faut produire la cédule d'identité argentine, et le certificat de police argentin. A Cherbourg en cas de besoin Mr. Cerisier 17 rue Bander est au courant de toutes ces démarches qu'il a faites pour son fils et son petit-fils, et ne demandera pas mieux que de vous aider, aussi bien pour le billet que pour le passeport.

Voila la situation telle que nous la comprenons. Nous ne voulons être trop pessimistes, ni prendre une décision précipitée, mais il faut envisager le pire et savoir ce que l'on fera. Par le même courrier j'écris à Maman et à Gabriel Dessus, afin que vous vous concertiez et qu'ils vous aident en tout ce qui leur sera possible. En tous cas si nous attendons encore, je crois qu'il est bon que les enfants aient à leur portée leurs papiers prêts, passeports visés. Il serait bon de prendre les renseignements aux Compagnies de Navigation. De même pour vous c'est une précaution bien simple de prendre un passeport. Dans le cas de guerre étrangère, sans troubles intérieurs, Vierville parait sûr. Dans le cas de troubles intérieurs, cela nous parait beaucoup moins indiqué.

Ici les opinions sont très partagées, des français ont fait revenir leurs enfants, d'autres, après les avoir fait venir ont fini par les renvoyer en France. L'Argentine elle-même n'est pas à l'abri de tout incident, quoique les conflits politiques y soient infiniment moins aigus qu'en Europe.

[Une phrase qui a été barrée sur le brouillon: "Pour vous et les Chedal, après en avoir parlé avec Jean, nous envisageons votre départ de France, soit pour la Grèce, soit pour l'Angleterre, ou même ici où nous serions heureux de vous voir arriver. Jean doit vous en parler plus longuement."]

Puis une phrase illisible, et la suite du brouillon:

Si comme nous l'espérons rien ne presse, envoyez quand même un télégramme Hersent Rosario -lettre suit- Nous saurons ainsi que vous nous avez écrit. J'espère que la fin des vacances se passe bien avec toute la famille en bonne santé.

Ci-joint 25 pesos qui peuvent servir aux enfants.
Bien entendu vous pouvez prendre tout l'argent nécessaire au compte, et même faire vendre des actions Port Rosario en cas de nécessité.