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LETTRES de NANY à son fils JEAN HAUSERMANN,  1936, extraits

 

Pour mémoire : 1 franc de 1936 valait environ 4 F ou  0,61 Euro  de  2004. L’inflation a repris à la fin de 1936: +7,7% pour l’année

 

 

Paris  7  janvier  1936   mardi

 

….Simon me dit que le Conte Grande part demain pour BA, je ne vais pas manquer de lui confier qq mots qui t’arriveront assez vite…

 

…Ici notre Mich va mieux, il était même resté 2 jours entiers sans aucune  fièvre, ce soir voici 37°9, c’est peu mais c’est trop. Artaud qui le soigne avec le dévouement que tu sais, n’est pas étonné, mais pas inquiet, ces choses là sont longues, longues, et dépriment beaucoup le malade ; aussi on nourrit Mich, et on lui fait avaler des tas de drogues pour le soutenir. De ce fait il conserve bonne mine et de l’entrain. Les glandes sous maxillaires ont beaucoup diminué ; dès que cela sera complètement fini on le changera d’air, peut-être même ira-t-on à Vierville car l’air de la mer un peu vif est tout indiqué ; mais il faudrait pour cela qu’il fasse meilleur temps. C’est un vrai déluge ici et ailleurs.
Je suis allée passer 2 jours à Vierville avec Suzon et les 5 garçons, et n’ai pas pu mettre le nez dehors ! Les boys, outillés comme des égoutiers bravaient le mauvais temps, en fait les 5 enfants sont revenus en excellent état. La bonne Suzon, elle, a passé de drôles de fêtes toute seule avec eux, car je suis revenue pour passer le jour de l’an ici ; et ce n’était pas gai pour Simon et Jean, près du lit de leur petit malade qui oscillait avec 39 et même 40 de fièvre certains soirs (Mme Cordelle était partie pour passer 8 jours à Besançon !!) Suzon est revenue le 2 ici, elle avait passé le jour de l’an à Louvières, chez les de Pierres, le marquis avait été trouvé mort le matin dans son lit, les 2 pauvres femmes (Mme de Pierres et Guillemette) se trouvaient seules au château avec une domestique, leurs fermiers, voisins, sont de vilaines gens que tout le monde craint. Avec cela notre curé a été odieux, refusant l’inhumation religieuse sous prétexte de certaine rente laissée par des grands parents de Pierres, non versée à la cure, il a fallu des ordres de l’évêché pour qu’il s’exécute. Cela lui fait bien mauvaise presse dans le pays, et il y a de quoi. Envoie qq mots de condoléances, n’oublie pas ! Je ne sais ce que vont devenir ces pauvres femmes, dont la fortune est bien diminuée. La pauvre Guillemette faisait pitié, car c’est elle qui devait se débattre et courir ici et là pour ordonner tout cela. Suzon l’a entourée du mieux qu’elle a pu. …

… Le vieux Lebastard est mort le 31 décembre presque en même temps que son vieil ami de Pierres, il était très diminué m’a écrit sa fille qui m’a appris le nouvelle par une lettre pleine de cœur. Toutes ces morts changent bien l’atmosphère de notre petit coin. J’ai rapporté une extinction de voix de mon voyage à Vierville et…aussi une énorme dinde pesant 16 livres, cadeau des Leterrier, et 2 lapins de garenne de la part de Dubois, cela nous a fait un déjeuner exquis que nous avons partagé dimanche, dans la salle à manger de Suzon, car la mienne ( !) ne permettrait pas une tablée de 10 personnes, nous en avons profité pour tirer les rois, et comme par hasard les fèves se sont trouvées dans les assiettes de Brigitte et d’Yves ! le hasard fait bien les choses. Le Michou était pour la 1ère fois à table depuis tantôt 3 semaines ; cela faisait bien d’avoir un peu de gaieté !

 

Jean s’apprête à partir le 20 par le Campana et Marseille, Simon nous restant avec Yves jusque fin mars. Il te dira qu’il a parlé de toi à Gilbert au sujet de son départ éventuel et de celui de Drillon en 1937 . Celui-ci n’a pas paru s’opposer à ce que tu prennes la direction des travaux………Tu as sans doute intérêt à attendre que Jean Cordelle s’en aille pour êtres sûr de ce qui adviendra ; si d’ici-là tu avais qq chose d’intéressant à prendre… mais il est probable étant donné la crise actuelle que rien ne se présentera. Jean Cordelle prétend que si tu t’en vas de la maison, les Hersent seront furieux ; cela je le crois, mais ils ne pourront pas dire qu’ils ont fait tout pour cela. En somme tu gagnes bien ta vie et celle des tiens, je crois que vous aurez une petite gratification encore cette année, je ne crois pas que beaucoup de chantiers pourraient en dire autant.

Hébert, qui est venu avant hier avec sa femme, nous a dit qu’en Perse cela marchait plus ou moins bien et que Sagne était au dessous de sa tâche (ce qui ne m ‘étonne pas ; pourvu qu’on n’envoie pas Georges y faire un tour). L’organisation du chantier est très difficile, il y a 48 heures d’auto pour aller au 1er bureau de poste, et il faut 1mois ½ pour demander et recevoir les marchandises dont on a besoin, doux pays !  - A Ténériffe ils ont mille ennuis. Hébert arrive d’Oran où la Marine va faire 100 millions de travaux, mais la maison Sainrapt et Brice y est très accrochée et en a fait déjà pour 300 millions. On parle aussi d’un gros travail au Caire, mais cela m’étonnerait que les Anglais lâchent cela. Hébert ne paraît toujours pas apprécier infiniment Chalon ; celui ci est X jusqu’au bout des cheveux. Il a daigné recevoir ton beau-frère et Simon après dîner pour un thé !! Je crois bien que c’est le seul ingénieur de la maison reçu ainsi. Il paraît que c’est d’un désordre magnifique chez lui et d’un mauvais goût admirable.  Jean et Simon ont déjeuné chez les Gilbert avec les Claudon, et déjeunent jeudi chez les Georges (Hersent) avec les Gilbert (Hersent) . Mme Jean (Hersent) va un peu mieux, nous nous sommes téléphoné mutuellement nos vœux, la bonne Yvonne de Brichambaut est venue et aussi Juliette (Batiffol) et Mr l’Abbé Jean B. (Batiffol) très beau dans sa soutane N°1. Nous prenons le thé chez les Marchand samedi et déjeunons vendredi chez les Bousquet……

A Vierville nous avons eu la visite, par une pluie battante, de Béquignon ce prof. de faculté, ami de vos aînés,….il était accompagné de ses sœurs, l’une avocate, l’autre prof. de droit (la seule femme en France ayant ce titre) et le mari de celle-ci, prof. de droit également, venus de Caen en auto ; tous aussi simples qu’intéressants ; nous avons pris le thé dans le bureau de Père, bien douillet, grâce à son poêle cadenas que tu connais……

 

…Jean Cordelle voit en ce moment Artaud pour lui, il voudrait avoir son avis au sujet de son estomac, on va le radiographier ; je comprends qu’il désire un avis autre que celui de son médecin habituel ; il ne souffre pas, mais vraiment son alimentation n’est pas celle d’un homme qui aurait beaucoup à faire…..

 

…je ne sais si je vous ai dit que nous venons de renouveler notre bail. Suzon a obtenu 3500F de baisse et moi 2000F ce qui est fort intéressant. Cela me fait 12.000F de loyer toutes charges comprises, c’est le bienvenu. J’ai touché cette année 15.000F de rentes en moins que l’an dernier !! avec cela le vieux tonton m’a coûté déjà près de 8000F. Tout cela se tassera, mais c’est un pilule à avaler. Dubois a refait un bail, mais au lieu de 7000F c’est 4000F par an ; il faut m’attendre à une baisse de Leterrier l’an prochain….

 

 

Paris vendredi 17 janvier  1936

 

…cette lettre partira par le Campana que Jean devait prendre lundi, et qu’il ne prendra pas ; il est couché depuis lundi avec une grippe assez forte qui a déterminé une crise de cystite aiguë, fort douloureuse. Après avoir cru retarder seulement son départ jusqu’au 24 en prenant l’Asturias à Cherbourg, le Dr a carrément dit ce matin que ce serait impossible, avec cette affaire de cystite ; on peut craindre des complications rénales en prenant froid, il faut donc prendre des précautions, et le temps qui reste est insuffisant. Le pauvre garçon a été bien incommodé par ce malaise, il a uriné du sang à plusieurs reprises ; et il a fait pendant 2 jours une grosse fièvre, c’est mieux aujourd’hui….   ….Le Dr n’a jamais eu d’inquiétudes, cette forme grippale est assez fréquente, paraît-il.  

 

….tout le restant de notre maisonnée va bien, mon Jean, y compris ta vieille maman toujours assez active mais qui n’oublie pas ses 62 ans, et qui est obligée de prendre les précautions habituelles dès qu’il pleut ou qu’il fait froid, c’est bien ennuyeux ! et j’envie notre bonne tantine dont les 84 ans ne s’effraient pas de la neige qui tombe cette après-midi puis qu’elle est arrivée tout à l’heure, rose et fraîche pour donner une leçon de piano à la Bison. En voilà une, ta filleule, qui ne fait pas pitié ! Elle a des joues comme des pommes et des jambes solides….   Michel va bien et n’a plus récidivé un degré de fièvre… …le petit se remet du reste très bien…il commence à s’ennuyer et réclame son école, c’est bon signe. …

 

…j’ai eu hier une bonne lettre avion de Maine datée du 9 (comme cela va vite !) et nous étions heureux de lire combien les 2 petits étaient satisfaits de leur séjour sur la plage…..   …c’est bien dommage que les circonstances ne vous aient pas permis de filer directement sur Mar Del Plata au lieu de perdre toute une journée à vous cuire à BA !

 

Bonnes nouvelles de Georges qui commence tout de même à envisager sérieusement son retour en France, pourvu qu’il en soit de même au bureau de Paris ! J’ai bien l’impression que Marcel et le « crâne de Piaf »(Bénézeth) ne font et ne feront rien pour le rappeler à Paris ; ses appointements à Athènes étant « en participation » (cela signifie que les frais sont supportés en partie par d’autres que les Hersent, ceux qui leurs sont associés dans l’affaire Grecque…). Je voudrais bien tout de même pour tes aînés que cette séparation prenne fin, il y aura 2 ans ½ qu’elle dure….

 

…ci-joint aussi la lettre de mon curé assez penaud, me semble-t-il, pour m’avoir confié ses difficultés avec Mme de Pierres, il a été bien maladroit ! Par un coup des téléphone des Collières près de qui nous prenions des nouvelles de Mme de Mons…nous avons appris que notre curé avait reçu l’ordre de Mgr de Bayeux d’enterrer d’abord Mr de Pierres religieusement ; il l’a fait, paraît-il, de très mauvais cœur, interdisant au sacristain de Louvières de tendre l’église avec les tentures noires autrefois offertes par les parents même de Mr de Pierres. Nos bonnes gens ont été outrés de cette intransigeance et le pays est en feu. Quelle maladresse !     ….Je n’ai pas répondu à sa lettre, et lorsqu’il m’en parlera, car il m’en parlera, je lui dirai à peu près ceci « Ne me forcez pas Mr le Curé de vous donner mon avis qui pourrait manquer au respect que je vous dois » Je n’approuve ni son intransigeance ni sa dureté de cœur.

 

Ci-joint aussi l’annonce de la nouvelle assemblée de la SPR (Société du Port du Rosario). Voilà donc ce que nous réservent les grandes conférences des magnats de la SPR qui s’effarent d’être obligés de rendre des comptes et de partager l’argent et les réserves de la Société en 1942. Ils devaient en être malades, c’est une telle source de revenus pour d’aucuns ! Et comme ils tiennent tout ou partie des actions, il est bien probable que l’assemblée extraordinaire projetée leur donnera tous les droits. Nous sommes donc loin de partager les bénéfices, on s’arrangera pour les dépenses sans doute et sans nous. La division des actions en cinquièmes permettra une plus grande activité en Bourse, tout le monde ne peut pas acheter une action à leur prix actuel : 16.500F. Je n’ai pas revu Flondrois depuis plusieurs semaines, il m’a écrit de Stang Ar Lin où il doit être encore.

 

Et ton poste de TSF ? entends tu de belles choses ? Simon me dit que les postes de BA  ne donnent pas grand chose, entends-tu NY ?

 

Nous irons lundi, Suzon et moi,  entendre « Le Prince Igor » par la troupe russe, avec les danses polovtsiennes dansées par le ballet russe…..

 

…..J’ai vu cette semaine Maître Lot a qui j’ai été rappeler l’affaire de Robert (tonton). Il m’a dit qu’il avait toujours l’assurance qu’on tirerait bien 150.000 à 200.000F pour la part de Robert qui en toucherait les rentes. Le curateur a été nommé par le tribunal et cela durera qq mois… dit-il !! Je n’y crois guère, mais ce sera bien joli si vraiment tout cela arrive…  même plus tard qu’il ne le dit. L’intéressé va toujours bien et se plait à Sarcelles, tant mieux. Les appartements qui font partie de la succession vont être mis en vente, et il est possible que  Bousquet en achète un… 

 

 

Vendredi  24  janvier  1936  Paris

 

…je serai à Vierville, je pars en effet demain matin avec Michou – (et Yves naturellement) et Marthe, le Dr tient beaucoup à ce que notre ex-malade change d’air avant de lui permettre de retrouver ses classes. Les fièvres adénites sont très déprimantes et malgré l’état florissant de notre bonhomme, Artaud prétend qu’il aurait vite fait, à la moindre fatigue de dégringoler la pente de nouveau. Nous partons donc pour 5  ou 6 jours, espérant que le soleil sera de la partie, mais celui-ci est tellement capricieux……   …Il paraît que la France est sous ce régime en toutes régions, votre maman nous écrit de Toulon que c’est navrant, de Savoie les skieurs reviennent bredouilles, etc, etc…

 

…Jean Cordelle qui se remet lentement de sa grippe ne va pas regretter en partant l’hiver de France, il a passé encore une semaine assez pénible, la cystite régresse avec lenteur et il a beaucoup souffert des reins ; enfin l’appétit est meilleur  depuis hier et comme il n’a plus que qq degrés de fièvre, et le soir seulement, il se lève un peu matin et soir ; j’espère donc le trouver en bien meilleure forme à mon retour, jeudi probablement. Gilbert Hersent s’est aimablement informé de lui en téléphonant 2 ou 3 fois, et lui a recommandé de prendre toutes précautions utiles avant de s’embarquer, que rien ne pressait à Rosario. Artaud qui avait d’abord laissé espérer qu’il s’embarquerait aujourd’hui par Cherbourg, n’ose plus parler de date précise et il est maintenant certain que ce ne sera pas avant les 1ers jours de février.

……Les 3 grands et la fille travaillent avec courage ; le bon Michou voudrait bien en faire autant, il s’ennuie tout seul et sans grande occupation à la maison. Il sort du reste matin et soir, commençant à bien se débrouiller dans le Bois, dans Paris ; de plus nous sommes très bien desservis dans notre quartier, dans la banlieue ouest, en 12’ nous sommes dans les bois de St Cloud, en 20 à Versailles, ou Meudon ; nous en usons le plus possible . Nos boys ont aussi le tennis le jeudi dans un coin très aéré de Boulogne Auteuil, c’est un but agréable auquel ils n’aiment pas manquer…

 

…Bonnes nouvelles de Georges qui réclame en vain à Marcel que celui-ci vienne pour mettre au point les dernières décisions à prendre. L’arbitrage est clos, il y a maintenant les différentes dates de paiement à fixer, il y a une vingtaine de millions à toucher. Cela fait, rien ne retiendrait plus Georges au Pirée, mais…    …les appointements de Georges sont en participation ..  au Pirée….

 

…..visite de …Baquemard qui m’a appris que sa sœur Henriette était cousue de rhumatismes goutteux fort douloureux, qui la retiennent au 1er étage de la villa des Maurel, conséquences, dit-il en riant, des bons vins et liqueurs qu’elle aimait. J’ai pu en effet constater à plus d’une reprise qu’il lui fallait une bouteille entière de vin à son repas, sans eau ! et qu’elle dégustait avec plaisir 2 ou 3 verres d’alcool. Pauvre fille, elle paie cela cher.
Le Verdon est toujours calme, il accoste environ un bateau par mois, c’est un succès.

Le vieux tonton a déjeuné avec nous mercredi, il va bien, le fisc le tarabuste pour régler ses impôts de l’an dernier. Il peut …   se fouiller, il ne peut rien saisir près de Robert, quant à moi, je me refuserai à lui donner un sou. Croiriez-vous que je n’ai pas le droit de déclarer sur ma feuille d’impôts la charge qui m’incombe du fait de Robert ! un beau-frère ? Cà ne compte pas ; passe encore pour un père, une mère, un enfant.. infirme ! mais un beau-frère on peut le laisser mendier. C’est une honte.
La politique actuelle en est une autre, voilà Laval par terre, son bon sens faisait voir rouge à nos édiles de gauche ; ils sont maintenant un peu penaud et pas très pressés de prendre la responsabilité du gouvernement. Heureusement – si j’ose dire – que les Anglais sont occupés à enterrer leur roi, celui-ci est mort en brave homme comme il avait vécu. C’est un exemple ; que sera son successeur ??

 

Nous avons été visiter l’exposition d’art flamand au musée de l’Orangerie, c’est une merveille……..   …et je n’ai pas dit encore ce qui m’amène. Eh bien ce sont les 2 ans de notre Chucho ; que le bon Dieu a envoyé le 5 février pour que l’anniversaire du lendemain soit moins cruellement douloureux, que le cher petit en soit béni……. 

 

PS.  Jean-Pierre a vendu certains de ses bateaux à un amateur. Il est aux anges. Il en a tiré 400F, l’animal. Les derniers sont vraiment bien.

 

 

Paris  vendredi  7  février  1936

 

….les santés sont rétablies (touchons du bois), depuis le 15 Xbre nous vivions au milieu de fioles de pharmacie, de cachets et d’ampoules. Jean est bien remis et a pu s’embarquer hier sur l’Augustus….  ..ces 15 jours de haute mer vont être excellent à l’ex malade qui a encore besoin de se remonter. Artaud lui a ordonné de la viande grillée, et il en mangeait ici tous les jours sans dommages, j’en suis bien aise. La nourriture qu’il prenait convenait mieux à un vieillard qu’à un homme de 37 ans, et j’avais nettement noté de sa part une très grande nonchalance et un manque d’entrain que j’attribue à cet éternel régime débilitant à la longue. Mais il était difficile de l’en faire changer et il

ne s’y est conformé qu’après l’avis formel du Dr Artaud et de 2 autres médecins qui l’ont radiographié. Son estomac parait tout à fait normal maintenant.
Le pauvre garçon a été bien ému en se séparant de ses 2 fils, et il y a de quoi ! La pauvre Simon a eu aussi déjà un avant-goût de ce qui l’attend et elle a passé qq mauvaises heures. Nous allons la remonter elle aussi, pour commencer je lui fais prendre un petit verre de bon vin à chaque repas, nous allons varier les menus, ce qui était assez difficile avec Jean Cordelle qui condamne toute la variété culinaire si nécessaire souvent à l’appétit. Mais n’en parle pas à ton beau-frère qui pousserait les hauts cris. Les 2 boys sont ravis de goûter à tant de choses .. ..défendues ! Ils travaillent bien (Mich a repris avec plaisir)  et nos 2 autres grands garçons aussi. La fille prend la tête de sa classe avec facilité, ce qui ne m’étonne pas, elle est très intelligente et c’est un plaisir que de la faire travailler. Sa plus grande joie est d’aller visiter qq monument ou qq musée. Hier pendant que les 4 boys étaient au tennis et Simon chez sa belle-mère avec Yves, nous sommes allées Suzon, elle et moi à la Malmaison. Elle était ravie, suivant avec le plus grand intérêt… …..

 

Bonnes nouvelles de Georges qui attend impatiemment Marcel (Hersent) pour fixer enfin son retour. Mais celui-ci est trop occupé au Caire pour penser au Pirée. On doit livrer les projets dans les 1ers jours de mars. Le travail est intéressant me dit Hébert, il l’est même tellement que je serais bien étonnée que les Anglais le cèdent à une maison française. Passe pour la Perse où ils ont les mille soucis. Je t’enverrai dans une lettre par bateau celle qu’un employé écrit à Georges, le personnel est installé d’une façon sordide, on y a les fièvres….et les précautions ont été si mal prises pour les travaux dans un pays atrocement difficile, qu’on en est au 39ème mort par accident. (je n’en ai pas parlé à Suzon, car elle a toujours peur qu’on y envoie Georges) ….

 

….Notre Vierville se dépeuple après la disparition du marquis de Pierres, du bon père Lebastard, voici qu’on m’annonce que les vieux Dagoubert, mari et femme, sont au plus mal ; et que notre amie Mme de Mons est terrassée par une affreuse maladie qui s’annonce comme un cancer généralisé….  ..les Dr ont été catégoriques, il n’y a rien à faire, ce n’est qu’une affaire de semaines, de jours peut-être. J’en suis atterrée, c’est encore une bonne amie qui s’en va….. rien ne laissait prévoir cette catastrophe, jamais nous ne l’avions vue si entrain que l’an dernier…  …Voilà qui changera bien la face de cette vieille maison si accueillante dans sa solitude champêtre.….

 

…. Tantine est partie à Menton avec sa fille pour 1 mois…

…nous avons eu la surprise de voir arriver Vauterin chargé de paquets par la Villa Bleue qui auraient dû être glissés dans les malles de Jean ; mais Simon n’en a pas eu le temps, on venait chercher les bagages, ce sera pour la prochaine fois. Vauterin viendra déjeuner avec nous à son prochain voyage à Paris, vers le 18 pour le Bal de la Marine à l’Opéra…   …Savez vous que les Henri attendent un 3ème héritier. Je dois aller mercredi chez les Marc (Saillard)  et vous dirai ce qu’ils en pensent. Savez-vous aussi que Longchamp s’oppose absolument à ce que Paulette descende dans le midi pour faire ses couches, et qu’il faudra séparer complètement le baby de sa maman, pendant au moins 2 mois ; puis refaire un pneumo à Paulette, l’enfant pendant la grossesse lui faisant office, paraît-il. C’est Vauterin qui m’a dit tout cela….

 

 

Paris  samedi  22/2   36

 

…je suppose mon Jean en route par une bonne petite chaleur – pour aller chercher son monde à Mar del Plata. Sans doute auras-tu rencontré le grand Jean à BA….

…Ici les 2 mères sont vaillantes ; les 5 boys florissants, Michou est rose comme une pomme, à l’instar de son cadet. La petite a eu une petite secousse de bile qui fait craindre pour plus tard une opération d’appendicite, mais il n’y paraît déjà plus.

….Je ne vous ai pas écrit la semaine passée et pour une bien triste raison : on a enterré vendredi notre pauvre amie de Mons à Vierville. J’y ai été avec Simon (Suzon était horriblement enrhumée) ….j’étais émus près de ce cercueil qu’on a ramené  la veille dans notre petite église toute tendue de noir……La pauvre Denise  faisait peine, «  tout croule » me disait-elle en sanglotant sur mon épaule. De fait cette mort pose un fameux point d’interrogation pour St Sever, la propriété de Jacques maintenant, ……notre curé a vieilli de 10 ans, je le suppose très affecté par ce qui est arrivé avec Mme de Pierres. Il a dû faire des excuses, ordre de l’évêché !

La semaine est à la tristesse, la bonne tantine, partie à Menton avec sa fille pour 1 mois, a une côte cassée, son armoire à glace, mal fixée au mur lui ayant dégringolé sur le dos. C’est miracle qu’elle n’ait pas été tuée, mais cet accident, à son âge,  peut avoir les pires conséquences, j’en suis bien tourmentée ; mon grand-père, (son père), est mort de ce même accident, la côte cassée ayant égratigné la plèvre, il en est résulté une congestion pulmonaire, il avait 78 ans, était aussi solide  que l’ami Flondrois, et tantine a 84 ans !

 

Pour en terminer avec toutes les misères, je vous dirai que nous avons été voir Choute de Gourcuff couchée depuis 5 semaines avec une mauvaise grippe compliquée d’accidents cardiaques. Je l’ai trouvée bien amenuisée, soignée plutôt mal par son toqué de mari, plus gnome que jamais, sale à faire peur et qui fait tout dans la maison. Cà se voit du reste, la maison lui ressemble, elle est sordide, d’une malpropreté repoussante..  .. et Choute repose dans son vieux petit lit, entourée des beaux portraits qui lui sourient, mais que son mari a encore diminués (c’est une manie) ………

 

Parlons de choses plus riantes, nous avons revu, et avec quel plaisir ce charmant Vauterin revenu ici pour le bal de la Marine avec 140 marins. ….     …..eu aussi la visite de vos sœur et frère Rousseau que j’avais conviés à dîner par lettre à Reims, mais qui n’avaient pas le temps d’accepter ; ils étaient venus pour le bal de la Marine, aussi couru que celui de l’an dernier….    …nous avons vu les Rousseau le lendemain, ils étaient complètement…   claqués ! Il y avait de quoi. Je me suis laissé dire que plusieurs femmes se sont trouvées mal. Votre sœurette, petite Maine était jolie comme un cœur dans une robe noire et blanche dernier cri, mais Simon vous en donnera verbalement des nouvelles, ils vont tous bien… …

 

…….Dimanche dernier, Suzon a donné asile au cours de danse dont font partie ses fils, une quinzaine de couples entre 14 et 18 ans – familles amies ou connues, la belle-fille de Gaby Dessus (Nicole Le Mée, future épouse de François Cordelle) en est. Le prof. (de l’Opéra s.v.p. ! )  a fort à faire pour discipliner une telle cohorte, chacun tire à hue et à dia, trop préoccupés, tous, de leurs pas compliqués, pour suivre la mesure ou guider leurs danseuses, celles-ci suivant au petit bonheur. Cela nous a fait, ma foi, passer un bon moment de.. .  rire. Il y avait là qq mères, dont Mme Dessus que son mari est venu rechercher. Mari et femme sont partis ce matin faire des sports d’hiver et ne reviendront que mercredi – cela tous les 15 jours ! Heureuse maison  que cette CPDE.

……Allons mes chéris, je vous quitte, il y a bien longtemps que nous ne savons rien de vous et je me demande s’il n’y avait pas une lettre pour moi sur la Ville de BA – perdue ! combien triste…

 

 

Paris  mercredi  4  mars  1936

 

… Il n’y avait pas que je sache , aucun courrier pour BA la semaine dernière ; celui de cette semaine n’est pas fameux : Mendoza ! c’est pour le moins 24 jours de mer, mais je suis encore bien aise de le trouver…  …Je vous écrirai cependant un mot par avion samedi, pour être là, c’est une façon de parler ! au jour voulu et souhaiter la fête de mon Jean-Paul dont les 6 ans vont faire rêver le camarade d’enfance . Cher petit ! c’est déjà un grand garçon ; raisonnable ; que Dieu lui conserve sa protection, notre Daddy aidant ; espérons que la vie ne sera pas pour lui d’une  sévérité excessive, et qu’il vous donnera toutes satisfactions….

 

…il ne manque que celle (une carte postale) de la Ville de BA, ce grand et bel oiseau blessé à mort qq part au milieu de l’océan. Que Dieu ait les braves qui le pilotaient en sa Sainte Garde !….

 

… les 2 aînés en donnent un coup car le bachot (il s’agit du 1er bac, qui se passait à la fin de classe  de 1ère, et était beaucoup plus important que l’actuelle épreuve anticipée de français) approche ; Jean Cordelle a dû vous dire le projet formé par vos aînés au sujet de leurs 2 fils  qui passeraient sans doute leur bac à Athènes . Ce n’est peut-être pas très « fair play »  mais cela ne fait en somme tort à personne, et j’avoue que je comprends le souci des parents à faire passer ce rubicon. Qu’au moins la séparation de Georges d’avec Suzon serve à qq chose …   ….De ce fait Suzon partirait à la mi-mai, le bac a lieu dans les 1ers jours de juin là-bas, il a fallu un petit coup de pouce au règlement qui exige 2 ou 3 mois de présence avant l’examen. A Dieu vat ! Les de Puybaudet, les amis de vos aînés à Athènes, ont procédé de la même façon pour un de leur fils, élève et maintenant professe des Jésuites de Toulouse, et le Baron Peyronnet, attaché militaire à la Légation dont le fils fait ses études à Alger va faire venir celui ci pour Pâques pour la même raison…  Je ne voudrais pas que les vacances de nos 2 boys soient empoisonnées par un examen à fournir en octobre.

…. François et Michel travaillent très bien, la fille ne s’en fait guère pour un résultat plus qu’excellent, c’est un genre de Jean-Pierre en jupons, Yves se contente de prendre des grammes, il a engraissé d’un bon kilo en 7 à 8 semaines, c’est un succès. Simon se pique et repique avec une préparation au Cacodylate qui m’a fort bien réussi, je voudrais qu’elle engraisse, mais elle est en tous cas fort entrain, point du tout fatiguée, elle absorbe visites, courses et cinémas voire même théâtre sans se plaindre, au contraire, il faut avouer que votre aînée est un véritable animateur, et je ne saurai trop l’en féliciter….

 

…le vieux tonton a eu une crise de rhumatismes, et le cœur un peu fatigué, j’ai été le voir à Sarcelles où il a été merveilleusement soigné par un personnel dévoué, et cela absolument gratuitement. Je me félicite tous les jours de le voir entré dans cette maison, sa chambre est coquette, d’une propreté méticuleuse, très ensoleillée, chauffée à souhait.

 

(Tantine)  a eu une côte cassée, qui se remet fort bien heureusement ! mais nous avons eu peur, étant donné son grand âge….

 

…je vois qu’à Mar del Plata vous avez été très affectueusement entourée ainsi que vos deux chéris, petite Maine et que les possesseurs de belles autos vous en ont fait profiter. Je leur en rends grâce, et je regrette bien de ne pas avoir pu m’asseoir sur le sable près de vous avec mon tricot.

Je me sauve, j’ai été interrompue par mon « chef de section » des Croix de Feu, en l’occurrence une femme charmante venue pour notre ouvroir. Nous travaillons toutes les 3 pour cela. Voilà les 2 sœurs qui s’inscrivent à notre mouvement, votre oncle Marc – chef de centaine – va leur servir de parrain avec moi. …

 

 

Paris samedi  7  mars  1936

 

…..Hélas ! le départ approche (celui de Simon et Yves), mentalement je compte avec regret les jours qui nous en séparent ; ils ne sont même plus aussi nombreux que les doigts des 2 mains ! Quand donc en aurons-nous terminé avec ces séparations si angoissantes ??

J’ai eu vos lettres avion du 28 février arrivées ici le jeudi 5 mars ; comme c’est vite fait maintenant, il est difficile de croire à tant de célérité, en qq jours maintenant nous pouvons avoir une réponse  à nos lettres, grâces soient rendues à nos aviateurs. …

 

…Tout va bien av. de Lamballe ; le vieux tonton est remis, et notre tantine rentre ce soir presque aussi vaillante qu’à son départ. Elle a eu malheureusement un temps affreux pendant son séjour à Cap Martin, même de la neige, mais son accident ne lui laissera aucune trace a assuré le Dr avant qu’elle ne se mette  en route. C’est presque incroyable à 83 ans.

….bien noté tes impressions sur GH (Gilbert Hersent) , mon Jean, elles sont bien toujours les mêmes et je ne saurais, hélas ! pas t’en vouloir. Tu as mille raisons pour être aussi sévère à son égard. A Dieu vat ! donc ! Simon en téléphonant à Mme GH a appris que son mari allait sans doute partir pour Rosario…..

 

….Bien noté pour les 15.000F que tu as fait revenir (vers l’Argentine semble-t-il), notre situation politique est telle que je ne saurais t’en blâmer, on ne sait vraiment pas où nous allons. J’ai vu ces jours ci votre oncle Marc (Saillard) qui est venu m’apporter dûment signés les papiers nécessaires à vos sœurs pour entrer aux Croix de Feu. Ce groupement s’augmente tous les jours, sans distinction d’opinions, n’est-il donc pas permis d’être seulement et pardessus tout : Français toujours !..

 

 

(lettre de Simone Cordelle, de Paris, par avion) 14 mars 1936

 

….notre départ est toujours fixé à jeudi soir en principe, mais nous sommes un peu suspendus aux événements (les Allemands viennent, je crois, de remilitariser la rive gauche du Rhin, violant ainsi le traité de Versailles) .. et vous devez vous en douter, ma chère Maine,  l’anxiété règne en France, à vrai dire, elle se calme un peu, mais lundi nous avons vu la guerre de bien près, je vous assure. On ne parlait que de cela dans les rues, dans les magasins, et chacun était près à faire son devoir, l’union sacrée régnait et c’était très réconfortant au milieu de tant d’angoisses. Enfin espérons que tout cela va s’arranger, on en a l’impression  maintenant. J’ai bien pensé à tous les vôtres, ma petite Maine, et à tous les soucis que vous deviez vous faire là bas, votre chère maman a dû trembler elle aussi pour tous ses fils, quelle horrible chose que cette guerre, et comment peut-on encore en souhaiter une. Le coup de téléphone de mon Jean m’a fait un immense plaisir, c’était un peu de lui qui m’arrivait ainsi au bout du fil et c’était très réconfortant. Nous étions prêts à nous en aller (à Vierville, pour échapper aux bombardements à Paris…) à la première alerte, Paris n’est guère un endroit sûr avec 6 enfants, mais je crois bien que toute crainte est écartée maintenant et que je pourrais partir sans trop d’inquiétudes jeudi.

… J’ai vu de Seroux jeudi, (en famille ils venaient de revenir d’Argentine en bateau) il a engraissé, le régime du bord étant fort bon, mais par contre il trouve que les côtelettes des hôtels en France ont un petit goût de trop peu. Ils ont acheté une auto et comptent remonter à Paris après Pâques, pour mettre leurs enfants au collège. De Seroux ne paraît pas très fixe à ce sujet, et a peur que ce ne soit catastrophique.

 

…votre sœur Paulette est très vaillante, mais elle ne se décide pas à aller dans une clinique à Nancy pour l’arrivée de son bébé, ce serait pourtant beaucoup plus sage que de rester à Lunéville où il y a peu de ressources. Vous devriez lui prêcher les avantages de la clinique et la simplicité de la chose, cela la déciderait peut-être. …

 

(lettre de Nany, dans la même enveloppe)  Paris samedi 14 mars 1936

 

Mes enfants chéris, le coup de téléphone du grand Jean nous confirme bien ce que nous pensions déjà : votre préoccupation de la situation actuelle. Celle-ci a été tragique au commencement de la semaine et nous avons vécu de lourdes heures. Le péril immédiat semble conjuré, mais tout le monde s’accorde à dire que l’Allemagne nous tombera sur le dos dès qu’elle se sentira en force, ce qui fait regretter par beaucoup que nous ne saisissions pas l’occasion maintenant. Où est la vérité ??.. Dieu seul le sait !

Pour le moment Simon (qui avait presque hésité à fixer son départ) travaille au contraire à prendre son bateau comme il est convenu, elle s’embarquera donc avec Yves le 20…  .. ; la pauvre Simon ne quittera pas ses boys sans un gros serrement de cœur : la séparation se double, du fait même des événements, de préoccupations sans doute exagérées. En cas de conflit, il est bien entendu que Suzon et moi nous partirons – comme nous pourrons – pour Vierville avec les 5 enfants, j’ai fait pour cela le plein d’essence (au figuré, Nany et Suzon ne disposent, en fait de voiture, que de Pépita qui est sur cale à Vierville pour tout l’hiver)..  en retirant de la banque nos disponibilités qui nous permettraient toujours de vivre. Je n’ai pas touché à votre dépôt qui n’a pas encore été débité des 15.000F que tu m’avises avoir vendus, mon Jean, et qui se montait à 18.104,87 (pesos??) il y a qq jours. La parole est à la SDN  (Société des Nations, l’ONU de l’époque) qui aura bien du mal à convaincre ce sale Hitler  de l’énormité de son geste. Notre gouvernement sera-t-il à la hauteur des circonstances ? Je voudrais bien en être sûre, malheureusement son étiquette ne permet pas d’en avoir l’absolue certitude. Tous nos postes de l’Est sont alertés, nos forts sont sur le pied de guerre, je pense à ma petite patrie dont le cœur doit battre !..  On a parlé, à un moment de mobiliser 10 classes ; nous n’en sommes pas encore là. Que Dieu protège la France, mais après l’hécatombe de la dernière guerre on frémit à l’idée de celle qui vient. .. 

…les 4 boys vibrent à l’excès – heureusement ! – on ne parle rien moins que de s’engager, et les prof. de Kayser ont fort à faire pour maintenir la discipline actuellement. Il est vrai qu’au dire des élèves, ce sont les prof. qui sont nerveux..  il y a sans doute un peu de vrai. Heureusement que toutes les santés sont bonnes ; nous pensons pouvoir partir – si tout va bien – à Vierville pour Pâques, ce qui ne fera pas de mal à nos 2 – futurs ( ?) – bacheliers qui n’en peuvent mais, ils sont en plein dans les révisions…

 

 

Paris  mardi  23  mars  1936

 

      ….je voudrais bien profiter de l’Augustus qui part jeudi, et comme je veux vous écrire longuement, je m’y prends de bonne heure…  Le départ de notre Simon a été bien cruel…pour comble de malchance Simon était à moitié grippée, avec un mal de gorge formidable qu’elle a repassé à Michou, qui de ce fait n’a pu à son grand regret aller accompagner sa maman à la gare….    Les nouvelles que j’ai reçues de Barcelone me disaient qu’elle allait mieux, le calme et le repos qu’elle a dû trouver à bord sont un fameux remède physique et moral. …

 

…nous voici donc chacun repris par le trantran de la vie habituelle ; les boys sont installés dans la chambre du fond, ils y ont toutes leurs aises, et sont ravis. Il est évident qu’ils sont mieux que dans l’appartement voisin (chez les Chedal, où ils étaient pendant le séjour de Simone chez Nany) où l’installation ne pouvait être que provisoire, …   … et le travail continue pour nos boys, excessif parfois pour les 2 aînés qui n’auront pas volé de réussir à leur examen. Il est toujours question d’aller le faire passer à Athènes, mais les circonstances le permettront-elles ? Les Boches n’ont pas encore dit leur dernier mot et l’on se demande avec angoisse ce qu’il y a derrière ce front têtu d’Hitler…   Je comprends, mes enfants chéris, que vous ayez déjà pris toutes les résolutions nécessaires pour le cas échéant. ……   ….La vieille Nany sera toujours prête à vous accueillir les uns ou les autres. Il est bien entendu que nous quitterons Paris s’il est possible pas trop tard, mais de l’avis de bouches beaucoup plus autorisées que la mienne, il n’y aura pas de déclaration de guerre, mais une attaque brusquée des forces aériennes ennemies sur la capitale..  Nous allons cependant nous arranger à Bayeux avec le brave Halley pour qu’à mon appel il puisse venir nous chercher aussi près de Paris que possible, nous irions le rejoindre au rendez-vous avec des moyens immédiats trouvés ici. Gabriel Dessus m’a promis de nous prévenir du danger ; dès qu’il en sera avisé lui-même ; il ferait partir les siens à pied, les sorties de Paris seront vite embouteillées…  Espérons que tous ces projets sont vains, mais nous avons bien l’intention d’emporter à Vierville dans nos bagages de Pâques qq vêtements et linge nécessaires qui y resteront jusqu’à des temps meilleurs. Nous pensons partir pour Vierville la veille des Rameaux, ce qui nous permettra d’assister à la bénédiction de notre petit cimetière, le lendemain ; et puis nos boys, surtout Phil et JP, n’en peuvent plus, ils ont une mine de papier mâché, il va falloir les laisser vivre en petites brutes pendant les 15 jours de congé.

…. Georges se fait lui-même beaucoup de soucis de son éloignement ; on est, dit-il, très inquiet à Athènes…

 

…il ne s’est rien passé de saillant depuis son départ (celui de Simon et Yves) ..  … nous nous sommes recroquevillés dans notre coquille,  pour ma part je suis restée après le départ de Simon comme rouée de coups, au physique – au moral ce n’était guère plus brillant. Je reprends du poil de la bête, il le faut, pour les petits que l’on m’a confiés. J’ai eu hier la visite de votre jeune ami Faure en beau S-Lieutenant de chars…   …son instruction se termine à Versailles, il va être nommé, il ne sait où, prêt à faire son devoir, tout son devoir. Son arme à son dire n’est pas fin prête, il s’en faut de qq 6 mois pour que les nouveaux chars soient tous en service..  attendront-ils jusque là ces Boches ? Le Sénat a voté la loi de 2 ans (service militaire obligatoire de 2 ans) . Elle était nécessaire. La Chambre s’est séparée pour préparer les élections, que donneront celle-ci en un pareil moment ? (ce sera la chambre qui en mai 36 installera le Front Populaire, et la même qui donnera à Pétain les pleins pouvoirs en juillet 40 après la défaite… ) nous subissons pourtant le contrecoup des autres, c’est une fameuse leçon.

 

…Oui ! je suis bien comme toi, mon Jean, la vue de tous ces enfants qui m’entourent me laisse souvent rêveuse, qu’en adviendra-t-il de ces petits qu’on choie que l’on élève de son mieux ?  .. Que Dieu les protège et votre cher Père aussi !

 

…j’attends la visite de Mme Kocheleff dont la détresse me peine. Elle est à la recherche d’une situation pour vivre, leurs affaires sont bien mauvaises, et les parents se gênent le plus qu’ils peuvent pour donner à leurs enfants (les 2 fils sont dans l’usine) et  leurs petits enfants de quoi vivre. C’est navrant. On se plaint de plus en plus ici, les affaires allemandes n’ont pas arrangé les choses, loin de là. Nous avons appris hier soir à 10h par la TSF que le Führer repoussait toutes les propositions de la SDN, c’était bien à prévoir. Votre poste vous procure de meilleures distractions, et je comprends votre plaisir à vous régaler de bonne musique. Ici aussi nous sommes gâtés sous ce rapport, surtout en fin de semaine avec les beaux concerts : Pasdeloup, Colonne ou Lamoureux qui sont fidèlement transmis par la Tour Eiffel ou les PTT.

 

 

Vendredi  17 avril  1936   (de Vierville, où ils sont pour Pâques)

 

…Simon semble bien heureuse , elle aussi de se retrouver at home et près de vous. Le voyage a dû lui sembler long et pour cause ! Il faut lui téléphoner bien vite pour lui donner les meilleures nouvelles de son Michou, le Dr revenu avec le résultat de la 3ème analyse était fort content, plus aucune trace d’albumine, aussi j’ai la permission d’alimenter le bonhomme plus sérieusement et de façon plus variée, ce qui lui fait le plus grand plaisir, il a une faim de loup, il est même sorti qq instants aujourd’hui par un bon soleil qui fait rire la campagne verte…   …mais toutes ces fariboles n’intéressait pas le camarade, et le but de sa promenade était..   le village nègre dans le petit bois de cyprès près du tennis où les 3 grands boys ont ainsi que je vous l‘ai écrit, édifié une nouvelle maisonnette à un étage !! Je ne vous le cache pas, cela manque de confort, mais cela me paraît être d’une solidité à toute épreuve ; la terrasse ( !) serait peut-être charmante si les moyens d’y accéder étaient plus faciles.

 

… Donc Michou est tiré d’affaires, mais la fille est toujours traitée en pestiférée. Le Dr venu hier n’est pas du tout affirmatif quant à la coqueluche, il faut encore qq jours pour être fixé. Elle prend d’ores et déjà du vaccin buccal (les piqûres sont passées de mode) cela arrêtera peut-être la cause dans l’œuf, je le voudrais bien. Mais Suzon va rester qq jours de plus ici avec elle et sa cuisinière. Je partirai avec les 4 boys lundi avec Marthe, les 3 aînés tout au moins doivent reprendre le collier mardi, je vais aviser pour Michel dès que j’aurais vu Artaud. Il faut faire attention qu’il n’attrape pas froid, les 2 Drs sont d’accord là dessus, or les jours de printemps parisiens sont souvent frisquets, - veremos - . Il faut espérer que cette coqueluche, si coqueluche il y a, ne sera pas trop méchante. Le départ de Suzon et des boys (vers Athènes) est pour le 11 mai, c’est le dernier délai. Suzon parle déjà de laisser partir ses fils seuls, il ne peut en être question, je ne vois pas Georges seul avec ses fils pour 36.000 raisons, Suzanne partira donc, et il sera facile d’isoler la pauvre fille dans l’appartement voisin le temps nécessaire. Sacrée histoire que celle là, avec les gosses on n’est jamais tranquille. …

 

…..visite des amis Collières bien en peine dans leur vieille maison où ils ne se sentent plus chez eux (St Sever va revenir à Jacques de Mons), leurs fils sont souvent ici naturellement.…   … ; visite aussi des Finocchi (les grands fabricants de chaussures) dont nous avons fait connaissance l’an dernier chez les de Pierres, ils habitent (le Touny saura bien où) la maison où s’était réfugiée Mme Steinhell, gens simples et bien élevés, 3 enfants de 11 à 14 ans, uns vieille maman de mon âge, nous les reverrons cet été.
On dit le manoir du Than loué pour l’été, mais pas aux locataires de l’an dernier.

Jacqueline de Bughas attend son 4ème et son mari gagne 800F à Paris, elle est donc ici.


Je ne sais plus si je vous ai dit que j’ai eu pour 3000F (le prix d’une action Cotelle) un petit herbage clair près de mes Vignets, il est loué à Blin, mon fermier pour les 2 autres parcelles, cela arrondit la propriété, mais c’est tout ce que je ferais pour l’instant au moins, tant que le vieux tonton n’aura pas liquidé son affaire. Un mot de lui me dit que le curateur nommé en janvier, n’a encore reçu aucun papier de l’administration de l’Assistance Publique ; c’est un vrai scandale, car on ne peut rien contre cette sacro sainte , j’en sais qq chose. …

 

…… Nos 2 bacheliers (futurs) travaillent comme des forcenés, chaque matin. C’est que la date de leur examen est du fait de leur voyage, avancée, et la révision des cours ne sera pas terminée chez Kayser. Le grand François n’a pas encore besoin de s'en faire, il en profite, il a bien raison, le Mich se laisse vivre, il faut espérer que les mois qui vont suivre vont être plus favorables aux santés .

Il faut dire à Simon que je lui ai écrit cette semaine par la Condor (la Cie aérienne postale allemande). Mon bel Aspiron (un aspirateur électrique) fait merveille ici sur les tapis qui n’en avaient pas eu autant depuis des années, la brave Tatou n’en revient pas, et Jeanne en admiration « Ch’est bi comode »………..

 

 

Paris  vendredi  1er  mai  36

 

….vous avez raison, petite Maine : c’est la poisse !! Voici mes deux boys à la maison depuis 10 jours avec la coqueluche attrapée sans aucun doute de la Bison que nous avions pourtant sévèrement isolée à Vierville depuis qu’elle avait été suspecte. Mais ces 2 grands garçons tellement poussés par leur âge et très préservés par leur vie à Rosario sont apte à tout recueillir dans ce foyer de pestilence qu’est Paris. François a cela sous forme de trachéite, Mic se rapproche plus de la coqueluche habituelle mais tous deux sont atteints. Ils s’en tireront peut-être plus vite que la pauvre Bison  qui a des accès de toux sifflante….elle est rentrée  depuis samedi dernier de Vierville avec Suzon, elle est isolée complètement dans sa chambre, même pour ses repas, à cause de ses grands frères qui bien entendu ne mettent pas les pieds chez moi, il ne s’agit pas que ceux ci pincent la contagion, le départ pour la Grèce approche et le bachot…….le départ est pour le 11, de Marseille,    …… le bachot est pour le 8 juin.  ….c’est Georges qui paie le voyage de ses 3 chéris (en 2ème classe à bord pour les garçons, en 1ère pour Suzon. (Il a même pris les billets à Athènes pour être plus sûr d’être obéi !).

Suzon va bien, un peu fatiguée, les nuits sont mauvaises pour Bison qui tousse beaucoup, cela ne saurai durer, voici notre petite malade qui finit la 4ème semaine de sa maladie, cela doit s’améliorer maintenant. Mes 2 malades à moi passent de bonnes nuits, et toussent peu, ils se rattrapent dans la journée, les pauvres chéris. Artaud consulté, les soigne au vaccin et étant donné leur âge espère que la coqueluche sera atténuée, c’est une maladie de 6 à 10 ans, plus rare à leur âge. Mais les voici à la chambre heureusement très ensoleillée, il ne peut être question de les sortir avant peut-être 15 jours, les complications, l’horrible broncho pneumonie, sont toujours à craindre, il ne faudrait pas que Mich qui vient déjà d’être si éprouvé avec cette attaque de néphrite nous fasse encore qq chose de vilain, je suis bien tourmentée de tout cela mes bons enfants, je vous l’avoue, je ne veux pas en écrire à Simon pour qu’elle ne se fasse pas trop de soucis, mais vous pourriez en parler à Jean. Il est certain qu’après un pareil hiver Michel aura besoin d’un fameux coup de fouet. Ils ont tous deux heureusement très bon appétit, les bons biftecks sont recommandés, même à Mich ; je ne les en prive pas, comme vous le pensez bien ; mais après 15 jours ou 3 semaines de coqueluche l’appétit sera-t-il le même ? le bord de la mer sera-t-il bon pour eux ensuite ?…. Heureusement que nous arrivons à la bonne saison, ce serait bien pire si nous commencions l’hiver. Naturellement les études sont interrompues, l’accès leur étant interdit pour qq 5 à 6 semaines, je dois voir Kayser demain pour arrêter ce que nous pourrons faire….

 

….les élections ont eu lieu sans bruit, ce qui est assez rare, elles seraient bonnes sans ce scrutin de ballottage un vrai traquenard tendu par les rouges, les communistes ont gagné des voix, c’est indiscutable, mais elles ne représentent pas encore une telle majorité ; notre Duc d’Harcourt (le député de Bayeux) est élu d’emblée, le communiste (dont je vous ai envoyé la profession de foi) , la même dans toute la France était mis là pour compter les voix du parti ; mais il y a des désillusions, notre Herriot est très vexé d’être en ballottage  et d’autres aussi fameux. Il faut attendre dimanche pour se réjouir, ou non ! Les Croix de Feu ont obéi partout à des ordres de vote. Le 1er mai, d’aujourd’hui, est des plus calmes, tout le monde travaille, cela ressemble peu à l’effervescence d’il y a une quinzaine d’années, il y a tout de même du bon sens en France ; et comme tout se finit ici par des chansons, je vous ai envoyé celle qui fait fureur « Tout va très bien Mme la Marquise » c’est assez piquant ; cela entraîne bien, dit-on à la danse, c’est fait sur un fox-trot de Ray Ventura, le célèbre conducteur de jazz ; en tout cas, c’est une satire pas méchante, et bien typique de notre mentalité française. …

 

 

Paris  9 mai  1936

 

…il a fallu sérieusement à éviter la contagion aux 2 jeunes voyageurs qui partent demain soir – indemnes – avec leur maman………  … Il faut bien remarquer que  le sort s’acharne sur notre petite colonie depuis Xbre dernier ; le Dr Artaud parlait hier de prendre une chambre à demeure ! Mes 2 malades paraissent être aussi en période décroissante… 

 

…j’ai été très fière de regarder votre belle auto, c’est une folie ! mais charmante et toute la maisonnée vous propose de l’échanger contre la fidèle Pépita…  Non ? Cà n’est pas chic ! elle est encore très bien, il va donc falloir qu’elle reparte du pied droit pour notre saison d’été, ça roule, ça roule, mais les boys sont un peu vexés de monter dans cette antique bagnole. Elle n’a rien d’aérodynamique, j’en conviens. Si encore Robert avait pu se passer de moi ..  et me rembourser les qq 10.000F que je ne suis pas loin de lui avoir fourni depuis 1 an passé ! Son affaire n’est pas encore terminée, mais j’ai vu Lot ces jours-ci, l’espoir paraît se préciser, et il compte pour 125 à 150.000F pour Robert. C’est plus que je n’osais l’espérer. Il est à un âge où le viager est avantageux (14%) mais j’ai bien l’intention de lui demander de me rembourser – ce sera bien la 1ère fois , et alors ce sera la grande débauche et une nouvelle petite Pépita à l’horizon. Les Renault en ont à 13.900F    4-5 places, qui sont charmantes, et l’on reprendra la mienne à bon compte du moment que je rachète une de la même marque.  ….

 

…..superbe, décidément la « Sisebuta » (le nom donné à la nouvelle voiture de Totoni), et comme je comprends la nécessité d’une toilette assortie……

 

 

Paris  samedi  6  juin  1936

 

…nous avons quitté Vierville  mercredi avec regret, pour retrouver ici la capitale avec toutes ses agitations……Ma nichée est en bon état, à part François qui a encore qq fois un peu de trachéite mais sans gravité…..   …Ils en avaient assez de cette quarantaine et de leur travail solitaire, j’ai eu le plaisir de constater que grâce aux programmes suivis selon les données hebdomadaires de Kayser et du lycée, ils ont pu reprendre les cours sans mal….

 

…nous sommes tombés ici au milieu des perturbations occasionnées par les grèves quasi révolutionnaires qui ont éclaté partout (on était mieux en Normandie) , car, quoiqu’en proclame par TSF le camarade Jouhaux, de la CGT, l’occupation des usines, des chantiers, des maisons de commerce par les troupes de grévistes pavoisées de rouge et hurlant l’Internationale, n’ont rien de bien républicain. Vous savez sûrement que chaque jour on enregistre de nouveaux abandons de travail, c’était hier les grands Magasins, Printemps, Bon Marché, Galeries (dont cependant Blum lui-même fait partie du Conseil d’Administration) , puis ceux de l’alimentation, Potin, Luce, Conté, les employés, tous, hommes et femmes, campent nuit et jour « sur le tas » comme il est convenu de le dire, toutes les usines sont occupées, et je me suis laissé dire  par Mme Cordelle que dans toutes les administrations d’intérêt public, on veille au grain. Gabriel est plus dans son bureau que chez lui, sa femme et sa fille sont allées à Crillon, mais il n’a pas quitté Paris ; naturellement le front populaire voudrait étatiser tous les services d’eau, de gaz, d’électricité, et rien ne prouve que cela ne se fera pas. Le lait nous arrive difficilement, les Grands Moulins sont en grève,  et le boulanger a prévenu ce matin qu’il y a qq jours de farine d’approvisionnement, les abattoirs sont fermés, l’essence se fait rare, les cageots de fruits, de beurre et d’œufs sont par milliers en souffrance dans les gares..  voilà le résultat des élections brillantes qui viennent d’avoir lieu. La ville est calme cependant, sans qu’on sente aucune pression  policière, mais vous savez combien le peuple de Paris s’émeut facilement. Pour moi j’ai pris tout de même qq provisions, afin de rassasier les jeunes appétits de mes 3 petits, le cas échéant, mais je suis bien sûre que s’il y a pire le gouvernement avisera avec plus d’autorité. Je soupçonne Blum et Cie plutôt ennuyés de cette prise de pouvoir en un pareil moment, Sarraut et les autres trop heureux de lui avoir taillé de telles croupières. Mais nous sommes à peu près sans détails, car aucun journal ne paraît depuis 2 jours, l’on ne nous dit, par TSF, que ce que la censure veut bien nous laisser passer, et ce n’est pas grand chose…  

 

…. Donc Sisebuta roule et le nommé Titi n’en veut plus descendre ; en voilà un dont les 2 petits yeux noirs disent toutes les malices, à côté du sérieux du Jean-Paul, et même d’Yves ! …ils ont belle mine, mais Yves est tellement grand qu’on s’explique les moments de fatigue qu’il peut avoir.. C’est la même chose pour mes 2 gaillards que j’embrasse maintenant en me soulevant sur la pointe des pieds….la fille a tout de la normande, joues rondes et rouges, assorties aux mollets…

….de Grèce , c’est lundi qu’on entre dans la fournaise, je voudrais bien que les 2 boys soient reçus, ils le méritent, mais sait-on jamais avec les examens, Phil se démonte facilement. Aux dernières nouvelles Georges est examinateur de math pour la 2ème partie du bac. C’est même lui qui a préparé l’écrit des math. J’espère qu’il n’a pas été trop..  rosse.

 

…j’avais des tas de courses à faire, j’ai dû ravitailler mes boys en affaires d’été, mais tout cela est resté derrière les grilles fermées des galeries…

 

…j’ai tout laissé là bas (à Vierville)  en bon état, l’ouvrage bien avancé, les petits communiants ont dû passer leurs récréations  des 3 jours de retraite dans le parc, je sais que c’est toujours une joie pour eux. J’ai vu bien des bonnes gens de chez nous, il y a toujours des misères à soulager, des malades à voir. La femme d’Emile Thomas attend son 6ème . Mon amie Madeleine de Mons m’a manqué, ainsi que les visites à St Sever, je n’ai pu que fleurir sa tombe en allant près de votre cher Père – comme le petit cimetière se remplit !

On dit le manoir du Than loué à un avoué de Bayeux, Collières avait presque envie de le louer à bail, il est bien évident que l’arrangement de l’été ne peut être que provisoire ; ....... La pauvre Denise appréhende beaucoup le partage des bibelots et des meubles qui doit avoir lieu en septembre prochain. Comme je la comprends.

 

Les de Pierres sont reparties pour Paris, laissant un simple paysan pour garder la propriété, avec ordre de ne rien toucher, ni faire. C’est Guillemette qui a hérité de Louvières, de Loys ayant eu grandement sa part au moment de sa faillite, mais Mme de Pierres ne veut pas entendre parler de la propriété qu’elle déteste et qu’elle conseille de vendre. Je ne sais donc si Guillemette pourra assumer à elle seule l’entretien d’une pareille maison déjà bien délabrée. Tout cela est plutôt mélancolique, et le vide se fait autour de notre vieille maison. …

 

 

Paris  20  juin  1936

 

…les lettres avion ont le privilège de la vitesse certes, mais le prix un peu prohibitif (10F aux 5 gr) dont elles sont accablées ne permet pas de longs discours, et Dieu sait si la Nany est bavarde quand il s’agit de ses enfants !

…il fait chaud depuis 2 jours ; nous avons eu froid jusqu’à présent ; je vous écrit fenêtres et volets clos pour garder la fraîcheur de la nuit, acquise, ce qui déroute tous les Parisiens qui viennent me voir…

 

… elle n’est pas belle la situation ah ! non, et nous avons frôlé la révolution à un cheveu. Gabriel, qui est venu la semaine passée avec sa femme qq instants un soir après dîner, pour prendre de nos nouvelles et nous donner ses impressions ; que dis-je ! mieux ! pour me conseiller de partir avec les enfants. La situation était à ce point délicate ce soir là, qu’on s’attendait à l’arrêt de tous les services publics. En fait nous ne craignons rien dans l’appartement, mais la vie pouvait être rendue difficile. . Le malheureux passe ses journées à discuter avec les délégués des syndicats ouvriers et les ministères , il mange quand il peut, qq fois pas du tout , se couche à 1heure, se lève à 6h, il a une mine effroyable, mais l’on sent vraiment qu’il a toute l’étoffe d’un chef énergique. Il est du reste très secondé par sa femme….

 

….La situation intérieure de notre pauvre pays est navrante ; les piquets de grèves, véritables soviets, ont empêché pendant des semaines les ouvriers de travailler, c’est tout juste si l’on n’était pas insulté par les sinistres voyous qui présentaient à votre charité un tronc cravaté de rouge destiné certainement beaucoup plus à leur poche personnelle qu’à la caisse du parti. Blum et son ami Thorez laissaient faire, il a fallu qq paroles énergiques de Salengro à son président du Conseil (cad Blum) , dit-on, pour voir enfin qq gardes mobiles et qq agents de plus par les rues. Cela a suffit pour ramener un calme relatif, et la liberté du travail n’est plus entravée, mais cet essai que le front populaire tente est lourd de dangers et tous les gens sensés s’attendent à qq réactions quand dans qq 3 ou 4 mois les ouvriers augmentés vont voir aussi la vie hausser de ton. Ils sont persuadés et Blum l’a dit en pleine chambre que l’un n’entraînait pas l’autre, pauvres idiots ! Nous payons la faiblesse des différents partis qui ont gouverné depuis 10 ans ; il nous faudrait un Mussolini. J’avais fondé plus d’espoir dans le Colonel de la Roque..  et je ne suis pas la seule. La dissolution des ligues décrétée hier paraît être acceptée par les intéressés eux-mêmes. Je ne sais plus ; mais voilà tout notre beau mouvement social avec toutes ses œuvres charitables, par terre !
Ne parlez pas à Simon de ces inquiétude, gardez ma lettre…   … au surplus, le cas échéant, nous avons toujours la vieille maison où nous réfugier, à moins que qq agités des villes ne vienne nous y trouver, nous y serons bien tranquille….

 

… J’ai de bonnes nouvelles du Pirée où le coup de l’échec du Philou  a été dur pour tous ; il méritait mieux le cher petit ; Au temps ! il va falloir le préparer pour octobre et je m’emploie à éviter à Philippe la mise en boite à bachot. Je n’oublie pas tout ce que tu m‘en as dit, mon Jean, et c’est la généralité. Leur retour est avancé, ils seront ici le 4 juillet, et Suzon organisera le temps à venir. Nous partirons ensemble pour Vierville le plus tôt possible. On opère mes 2 boys des végétations, le 1er juillet, le chirurgien (un normand voisin de chez nous) leur a trouvé un gros paquet de végétations dans l’arrière nez qui suffit à expliquer bien des misères de l’hiver dernier….

 

….tâche de ne pas te laisser rouiller dans la ½ paresse de ton chantier peu actif, mon Jean, travaille pour toi personnellement….

 

J’espère que vous avez de bonnes nouvelles de Toulon où, je lis, qu’eux aussi subissent mille agréments, quand part-on pour Lunéville ?

 

….pas pu avoir le Crapouillot (un journal satirique de l’extrême droite), je le redemande….

 

 

Vendredi 10  juillet  1936

 

…qu’ils (François et Michel) vont très bien, et qu’il ne paraît plus rien de leur petite opération, celle-ci les avait laissés un peu pâlots cependant, car ils avaient perdus pas mal de sang, mais Artaud s’est refusé à les droguer, me disant que le bon air de la campagne suffirait à rougir les joues. A en juger par l’appétit de ces 4 gars…..   …c’est un plaisir aussi que de voir leur bonne entente, que d’entendre leurs bons éclats de rire et les dégringolades dans les escaliers, la TSF n’arrête que pendant leur absence, on a été rechercher les fils de l’antenne du Touny, et l’on entend paraît-il tout ce que l’on veut. Malheureusement le départ des 2 Chedal va jeter une ombre, ils s’embarquent lundi sur le Queen Mary pour Southampton …   …ils goûteront pleinement le charme de la campagne anglaise. Ils y passeront 4 semaines exactement, ce qui sera excellent pour leur anglais, qui est déjà très convenable…..

 

….. l’atmosphère parisien manque de charme plus que jamais, les inquiétudes de l’heure rendent les gens hargneux, pour ne pas dire plus. . il est par exemple de mise, chez les gens comme nous, de tenir un drapeau tricolore constamment à ses fenêtres, et de porter une cocarde tricolore à sa boutonnière. Inutile de vous dire si la jeune génération a adhéré à cette marque française, seulement beaucoup de salopards – pardon : de communistes – n’hésitent pas à cracher sur l’emblème français, et c’est arrivé aux 2 aînés la veille de notre départ. Je vous laisse à penser leur fureur et la dispute qui a suivi. J’ai eu pour ma part plusieurs accrochages, je ne me laisserai pas faire par cette tourbe. La dernière date de notre voyage en train, avec le conducteur. J’ai porté plainte, du reste, et demandé qu’on veuille bien me renseigner sur les suites. Si nous nous laissons faire, ces gens là nous écraseront. Le Sénat, depuis 2 jours, a l’air de réagir..  Veremos ! Mais la situation n’est pas drôle. Nos gens d’ici ne paraissent pas vouloir se laisser faire, et Dieu sait si je ne manque pas de les y encourager….

 

… Déjà pas mal de monde à la plage, dit-on, car je n’ai pas encore bougé d’ici que pour ma visite au cimetière. Les Jacques de Mons sont là, les Collières déménagent pour Versailles, Gérald est recalé – et de 2 ! Ils sont foule , héla, les pauvres gosses, l’ami Marchand, Puyreux mordent la poussière. Suzanne va sans doute mettre Phil à Paris, à partir du 17 août, dans un cours tenu par d’excellents professeurs. Le bachot a lieu le 25 sept. Pourvu que Phil soit reçu ! Nous attendons Georges ce mois ci pour 1 mois ½, il doit être revenu le 2 octobre à Athènes.

Tantine nous arrive demain pour 5 jours, de Ouistreham où elle était chez les Massart. Elle ira ensuite retrouver sa fille, et elles finiront l’été près de Concarneau
où l’ami Flondrois m’écrit être en ce moment et insiste pour nous y voir tous en 7bre . Je voie cela mal, nous sommes une vraie tribu, les 2 cadets des boys filent le mercredi 15 pour Coutainville, par le train, départ de Bayeux à 10h57, arrivée à Coutances avec un seul changement à Lison, c’est plus pratique que le car. Mr Dupuis les amènera à pied d’œuvre, et nous irons les rechercher le lundi suivant avec Pépita. Toujours à son poste la Pépita, quoiqu’un peu désuète , sa jeune sœur Sisebuta est plus élégante.

… j’ai encore appris sans plaisir, que certaines valeurs en ma possession cesseraient le service de leurs intérêts jusqu’en 1944.. d’ici là ! Quant à la Société Franco-Marocaine, dont le bureau de la rue de Londres vient de m’envoyer le CR de l’assemblée générale, je viens d’y lire 1° que les bénéfices sont affectés aux réserves, pour changer, 2° que Mr Jean Hersent a donné sa démission d’administrateur et serait remplacé par la Société Anonyme Hersent..   bonnet blanc, blanc bonnet, mais c’est une façon élégante de  se débarrasser d’une charge d’administrateur, actuellement on poursuit les heureux bénéficiaires de tantièmes, qui souvent accumulent leurs rentes. Le Sénat poursuit aussi cet abus, et une intervention d’un de ses membres a donné les détails fournis par le Crapouillot, que tu m’as indiqué, mon Jean.

 

Pas vu ni entendu parler des Daumas, je le regrette bien, …   … Daumas devait faire partir des voyageurs qui ont débarqué si difficilement à Bordeaux, à cause des dockers, le Matin en a parlé. Triste réputation à donner à nos lignes maritimes qui n’en peuvent mais.

 

J’ai téléphoné à Maître Lot qui s’occupe de l’affaire du vieux tonton, les appartements seront vendus le 25 juillet, les valeurs, aux dernières évaluations valent à peine 250.000F, elles étaient évaluées plus de 2 millions à la mort d’Adolphe. Le partage sera effectué entre les héritiers, à la Caisse des Dépôts et Consignations au prorata de leurs legs respectifs.

 

Les Batiffol ne seront pas cet été à Ste Honorine, Mme de Niverlais va venir occuper sa propriété, (peut-être s’agit-il du château de Ste Honorine, que les Batiffol avaient l’habitude de louer) où se fera le mariage de sa petite fille, cela vient de se décider. Je le regrette et eux aussi. . Ils ne savent encore où aller, le jeune ménage revient d’Amérique en septembre, l’abbé Jean (Batiffol) part comme précepteur dans le Jura.
Je ne sais rien des Papar (Parmentier).

 

  je vois que les affaires vont mal en Argentine, vos amis Reed en sont victimes. C’est une leçon, et dure.

 

 

Vers le mois de juillet 36 ??

 

…au sujet de tes démarches pour ton changement de situation, mon Jean, je ne peux que les approuver et tu feras bien de ne pas trop attendre pour te mettre en relations – sans pour cela parler affaires – avec les Baron qui pourraient t’aider, je crois, à changer ton fusil d’épaule. L’Argentine est encore un pays où l’on peut penser à faire qq chose d’intéressant. Idem près de l’oncle Emile, si tu penses avoir qq chances de réussir au Maroc dans son affaire ; tu ne risques rien de t’en ouvrir très franchement près de lui. Il aura certainement à cœur de te rendre l’aide que ton cher Père lui a si généreusement prêtée sans compter ! ….

 

 

Paris  31 août  1936  (en fait Nany se trompe, elle écrit de Vierville le 31 juillet 1936)

 

…Les 2 garçons continuent de se faire une santé solide au bon air (peut-être un peu trop !)…

 

… heureuse surprise de la visite des Daumas, partis et arrivés de  Paris sans crier gare, et qui, après avoir discrètement déjeuné chez Piprel, sont venus tirer la grosse cloche de la grille…   …ils déposeront le phono chez Mme Cordelle que j’aie avertie. Nos boys auront donc de quoi se distraire cet hiver, ils sont ravis, la belle housse servira à trimballer l’instrument n+1 fois sans doute !

 

(Phil et Jean-Pierre, le 12 août) le steamer Aquitania les mettra le soir  même à Cherbourg, où père et mère les accueilleront avec Pépita, ils seront ici pour coucher….   …le pauvre Phil doit être le 17 à Paris. Il partira le 16 avec Suzon qui va l’installer av. de Lamballe sous la garde d’une brave femme que nous connaissons et qui fera son ménage et sa cuisine…..   …le bachot  a laissé une quantité de blessés sur le carreau. Laure de Lépinay est recalée…   …idem le jeune de Brunville, du château d’Asnières, et aussi le fils Leterrier – pour son 2ème bachot - ….tout cela console un peu le pauvre recalé. Espérons qu’il vaincra en octobre…

 

…Georges bibelote à longueur de journée, arrangeant bien des choses qui en avaient besoin, et cela avec beaucoup d’adresse. Les 2 boys  déjà fort adroits d’eux mêmes suivent attentivement les leçons. Vous devez savoir que Mich a réussi à mettre en marche le fameux poste de TSF en y adaptant qq pièces de celui qu’ils avaient fait à Rosario, ils sont ravis, bien entendu.

 

Nous avons revu Denise, souvent préoccupée car elle procède en ce moment avec ses frère et belle-sœur au partage des meubles de St Sever. …   …C’est triste.

Guillemette de Pierres a un pensionnaire, un américain entre 2 âges qu’elle promène le long des routes

 

… reçu une carte de Flondrois qui voudrait nous avoir tous en septembre , çà n’est pas dit pour moi, tout au moins, de plus Georges doit rejoindre Athènes dans les 1ers jours de septembre, veremos….

…le grand Georges …  .. fait des photos magnifiques à l’intérieur de la maison, pour compléter la collection que vous connaissez, il m’a apporté – pour y joindre -  3 agrandissements de la porte du bûcher (une merveille), de la salle à manger et du clocher de notre petite église…

 

 

Vierville  13  août  1936

 

…nos boys sont rentrés hier soir (à minuit) avec leurs parents..  … et cela a été une joie bruyante, des dégringolades d’escalier quand on a aperçu les phares allumés. Nous étions tous couchés, dormant d’un œil…..

….les averses semblent faire trêve ; tant mieux, tout s’abîmait, y compris les fruits et les pommes de terre, dont j’avais fait faire une ample plantation en prévisions d’évènements qui nous auraient obligés à séjourner ici plus longtemps. Rien ne prouve que nous ne serons pas contents de nous retrouver ici.. L’horizon n’est pas tellement éclairci et pas plus tard qu’hier j’avais une lettre de Truss (Bousquet) me demandant de lui trouver à acheter une petite maison, ferme ou villa où se réfugier le cas échéant . Cela n’est pas facile, on a beaucoup acheté tous ces temps ci pour la même raison, sans doute. Le pays normand est du reste bien tranquille, nos gens n’ont rien de révolutionnaire ; mais le front populaire ne perd pas de temps , on annonce une conférence contradictoire pour ce soir à Trévières ; j’ai grande envie d’aller m’asseoir près du Dr Brée – le maire, mais Georges renâcle..  pour ne pas que j’y aille , je le regrette. Il faut avoir le courage de dire tout haut ce que l’on pense. Notre vieille tantine à Paris a bien eu le geste ..  osé, de cracher dans le tronc cravaté de rouge que lui tendait un gréviste en lui disant « voilà ce que je donne ». Denise Collières, en réponse à des insultes proférées en plein jour à Lisieux devant la cocarde tricolore qu’elle porte à la boutonnière, n’a pas craint de répondre « ta gueule »  à l’insulteur qui d’étonnement s’en est tu ; Guillemette de Pierres, la jolie, la délicieuse folle, a eu aussi son attrapade, et tant d’autres.

Nous faisons tous des vœux pour les insurgés espagnols (Franco venait de lancer son soulèvement contre le gouvernement républicain, la guerre d’Espagne a duré 3 ans)

 

…Le vieux Flondrois nous écrit qu’il est encore mal en point, souffrant toujours du côté droit, je suis sûre qu’il a dû se luxer une côte, mais il doit se soigner à sa façon, qui n’est pas la bonne. Nous attendons le charmant Yo samedi….

 

…j’écris demain à Simon par avion, les petits sont superbes, François a grandi de 8 cm 1/2, et engraissé de 11 kilos. Mich se maintient à ses 561/2 et a grandi de 8 cm. Ca va bien…

 

 

Vierville  ce  4  sept.  1936 – 3h  soir – vendredi

 

….nous avons eu une très belle semaine qui a clôturé en beauté le séjour de Georges ici, …   …. Celui-ci reprend sans beaucoup d’enthousiasme le chemin d’Athènes. Il part cependant avec un bon espoir de retour , ayant reçu au dernier moment, dans une lettre de son avocat, une proposition de règlement de la dette  quasi miraculeux, mais je préfère ne pas vous indiquer ici la façon proposée, elle est honnête mais compromettrait peut-être certains grecs. Naturellement Suzon m’écrit que Marcel qui s’était éclipsé de Paris pour La Baule afin de ne pas affronter Georges qui lui avait demandé un entretien particulier pour son retour ! Marcel, dis-je, prend la chose beaucoup moins bien que Gilbert que Georges a vu au bureau et qui a tout de suite marché dans la..   combine inespérée. Le robinet d’eau tiède (Bénézeth) est pourtant absent – sans que Georges le regrette – et n’aura pas pu poser les si et les mais qu’il sait si bien dire de sa voix traînante. J’ai bon espoir de même que Georges a le plus grand désir de rentrer, les événements actuels l’y incite, il se sentirait plus à son aise près des siens ! Sa place est là ; il nous a du reste donné l’assurance qu’à la 1ère alerte il prendrait l’avion (cela suppose quelques possibilités de vols commerciaux ou à la demande, dont j’ignorais l’existence ??) . Il faut bien espérer qu’il n’en aura pas besoin. J’ai eu aussi avec lui un entretien tout particulier aux mesures à prendre le cas échéant, en cas de guerre, arriver ici le plus vite possible, en cas de révolution idem ; mais là notre vieille maison sera peut-être un refuge moins sûr, qq mauvaises gens pourraient peut-être l’occuper… veremos ! à la grâce de Dieu.

 

 Nos gens d’ici sont du bon bord, il n’y a qu’à voir la résistance que les « chemises vertes » , c’est ainsi que nos paysans s’intitulent, mettent à recevoir les ordres de la CGT. Une nouvelle tentative de grève à la laiterie d’Isigny a provoqué une réunion de 300 cultivateurs, qui voulaient d’abord prendre d’assaut la laiterie où l’on faisait la grève sur le tas, et que leur chef (un cultivateur aussi) a eu bien du mal à calmer ; le sous-préfet, un affreux franc-maçon, rouge jusqu’au bout des pieds – prévenu aussitôt et qui s’était rendu sur les lieux, a été plus que molesté, mais bousculé rudement par les 300 paysans qui l’ont…  poussé si l’on peut dire jusqu’à la mairie d’Isigny, où ils l’ont tenu prisonnier de 10h du matin à 6h du soir, jusqu’à ce qu’ils aient obtenu ce qu’ils désiraient. Cependant que les journaux, Matin y compris, diront seulement, par ordre du Gouvernement sans doute, dans un petit entrefilet perdu dans les nouvelles «  la grève de la Laiterie d’Isigny s’est terminée par un accord en présence du Sous-Préfet » Et c’est tout. J’ai eu les détails ci dessus par un des protestataires qui était présent.

 

 A Trévières le fameux conférencier de la CGT n’ a pas reparu. J’engage notre vieux Dr Brée à la résistance, tant et plus, et fait dans la mesure de mes moyens du prosélytisme près de tous nos bonnes gens d’ici.

 

J’ai eu la visite de Truss et du bon vieil ami Bousquet mercredi et jeudi. Je leur avais signalé 2 maisons à St Laurent et Ste Honorine, mais elles n’ont pas plu à Truss, toujours trop exigeante et jamais décidée, elle est toujours la même. J’aurais des volumes à vous écrire qui vous feraient bien rire, sur les détails de son séjour ici. ..

 

…le changement d’université s’accorde difficilement…   ..pour notre Phil qui va être obligé de repartir en Grèce pour tenter de nouveau le bachot. Celui-ci  a lieu le 5 octobre à Athènes….

…les Collières sont en pourparler pour acheter la maison des Forestier, où ils s’installeront l’été. C’est en très mauvais état, ils feront petit à petit les réparations. Collières venu ici en courant, s’effraie des sommes à débourser dans tous ces déménagements successifs. Son affaire d’Orsay paraît bien emmanchée, tant mieux.


Nous avons été faire avec les Léon un tour des Vignets. Ceux-ci sont magnifiques avec leurs pommiers qui ploient sous les pommes ; nous allons faire 2 tonneaux de cidre, dont un de gros bère ; ce qui permettra l’an prochain de faire du Calvados, à bon compte. Une haie d’un des vignets est entièrement bordée de beaux noisetiers couverts de fruits, mes boys y sont partis tout à l’heure…….   …il y a aussi des mûres en quantité et superbes. J’ai fait poser 3 barrières à 3 de ces vignets en remplacement des bouts de bois qui servaient de clôture, c’est beaucoup mieux. La vieille maison prend vraiment bonne tournure maintenant que les réparations sont faites ; il a fallu regreffer tout le bas de la porte de l’écurie de Pompon, il me reste encore à faire consolider le clocheton du toit dont les montants s’abîment, il va falloir échafauder, c’est un travail embêtant je n’aime pas voir les ouvriers là haut.

Georges a commencé à poser des boiseries tout autour de la chambre des boys, cela sera complété par 2 armoires allant de la cheminée à la porte et de la cheminée  à la fenêtre, jusqu’à la grosse solive, armoires assez étroites mais qui ne prendront pas de place, cela fera très bien et sera très net….

 

 

Vierville 8   7bre  1936  mardi

 

…..j’ai pensé qu’étant donné les mesures gouvernementales, il serait préférable et plus prudent de me l’envoyer par tes soins ou ceux de Jean Cordelle (il s’agit de transfert d’Argentine vers la France de fonds appartenant à Nany et à envoyer  par Marcel Martin)    …Que Martin et Rodriguez ne m’écrivent qu’en passant par tes mains ou celles de Jean Cordelle. Ici, le gouvernement qui a besoin d’argent est très sévère pour les contrevenants……..    ….Réponds-moi par avion pour me dire si tu as compris ce que je désire, mais exprime toi à mots couverts. La situation ici est très préoccupante, le syndicat métallurgique de Paris composé de qq 200.000 ouvriers prétend mettre le gouvernement en demeure de porter secours aux gouvernementaux espagnols (pendant la guerre d’Espagne, Franco était appuyé militairement par des avions allemands et italiens) ; Blum a répondu courageusement non et s’est expliqué dans un discours qui a eu tous les suffrages ; ce serait très vite la guerre avec l’Allemagne. On le prétend débordé par ses troupes du Front Populaire – très fatigué – il est âgé de 67 ans, et ne désirant que la chute de son ministère. Qu’adviendra-t-il ensuite ? On parle beaucoup de Doriot, le communiste français (celui qui a tourné casaque et s’est lancé dans la collaboration et la Légion Antibolchevique avec l’Allemagne en 1940-44) ; je vous envoie du reste par le courrier un paquet de journaux. J’avoue en lire le moins possible, c’est trop décourageant. Suzon est rentrée hier de Paris, Georges est reparti pour Athènes assez ennuyé de laisser les siens en ces périodes troublées

 

….la plage a repris sa tranquillité, tous les parisiens indésirables ont fui, bon vent ; nous avons été empestés cet été, et avons pu nous régaler les yeux d’étalages de nudités, dont toutes n’étaient pas jolies, jolies à regarder !

…Il faut dire à mes 3 petits que je les voudrais bien ici ; on irait à la chasse aux mûres et aux noisettes et même aux pommes à cidre dont qq unes que je connais sont excellentes. Cela viendra pour eux aussi ! En attendant les grands s’en donnent, entre temps de préparer le nouveau bateau que Jean-Pierre prépare pour le prochain concours, mais celui-ci aura une coque et un moteur ! où allons-nous, grands dieux !

 

Que devenez-vous ? Les travaux marchent-ils normalement ? Et parle-t-on enfin des « ampliaciones » ? Ceux de Ténériffe doivent donner qq inquiétudes, j’aime autant ne pas vous y voir. Sagne est rentré de Perse où il ira seulement de temps en temps ; c’est Dorier qui le remplace….

 

 

Vierville, vers le mercredi 16 septembre 1939           Nany a dû écrire rapidement car elle ne date pas sa lettre

 

….Jean Cordelle est moins catégorique que toi au sujet de nos départs, et je crois bon d’écrire avant une décision ferme, c’est eux seuls qui peuvent prendre celle de l’embarquement de leurs petits. D’ici leur réponse, je vais avoir le temps de prendre toutes les dispositions nécessaires en temps que billets , passeports, etc. Au fait ce n’est pas une si mauvaise opération que cela, et cela vous tranquillisera. Pour vous je me suis décidée à faire dès aujourd’hui les démarches pour mon passeport que j’aurais en fin de semaine – à cause des photos – Suzon du reste t’écrit en t’exposant nos idées, il est bien évident que Georges serait le 1er (il écrit tous les jours)  à réclamer le départ des siens s’il en sentait le besoin. Il était ici il y a une douzaine de jours et a pu juger par lui-même de la situation exacte de notre pauvre pays. Malgré toutes les fautes passées j’ai encore confiance en son relèvement, et je ne suis pas la seule.

Le gouvernement rappelle à ceux qui menacent de troubler la paix, qu’ils ont des devoirs à remplir, les Radicaux menacent de quitter le Front Populaire, de toutes parts on sent la résistance des honnêtes gens, et il y en a heureusement encore beaucoup.

Je suis donc bien décidée, mon Jean, à partir en Grèce avec Suzanne et les petits, si cela est nécessaire, prête également à emmener Fr. et Mich si nous étions pris de court, mais je ne crois pas que cela sera nécessaire, en toute conscience…   ….Ne vous tourmentez pas plus qu’il ne sied, et soyez bien persuadés que nous prendrons toute décision utile en son temps, en nous tenant près à toute éventualités, bien entendu. ….

 

 

Au dos de la feuille de papier avion,  la lettre de Suzon :

 

Mon vieux Tony

En attendant de vous écrire plus longuement, c’est à toi que je viens parler de la situation actuelle, puisque dans ta longue lettre reçue ce matin, tu me charges de veiller tout particulièrement sur notre chère Nany en cas de danger.

 

A vrai dire nous avons été très surprises, Maman et moi, de vos bonnes lettres si effrayées ; il faut véritablement que vous ayez de journaux bien pessimistes, pour que vous vous figuriez la situation aussi gravement tendue en France. Il est certain que notre politique actuelle est en dessous de tout, et que la mollesse de nos dirigeants pourrait avoir de très graves conséquences, mais je crois aussi que vous vous exagérez qq peu les choses. Ce n’est pas un reproche que je vous fais, j’ai moi-même trop souvent senti l’angoisse d’être loin et de ne rien pouvoir faire pour ceux que j’aime, pour vous en faire un grief. Je voudrais seulement vous rassurer un peu tous et vous dire qu’il n’y a pas actuellement un péril immédiat, et que Dieu merci, il y a tout lieu d’espérer que les choses s’arrangeront. Vous me connaissez assez pour savoir que je ne suis pas particulièrement optimiste, m’avez vous assez taxée d’emballée et d’affolée, certains moments ! j’en ris, mais c’est pour vous rappeler que je suis aussi toujours aussi facilement prête à voir les choses au noir. Je crois en effet qu’il est bon d’être prêts à tout en ce moment, assurée aussi qu’en cas de guerre civile, Vierville ne serait pas un refuge très sûr ; nos disposition sont prises pour qu’en cas de mauvaise tournure, nous puissions nous évader vers la Grèce avec notre chère Nany, laquelle  a enfin consenti à se faire faire un passeport. Si les choses se gâtent, nous pouvons prendre – chaque soir – le rapide pour Athènes, rassurez-vous donc, car ce n’est pas en qq heures que les événements en prenant une telle envergure puissent nous empêcher de partir, tout étant prêt pour cela. Dès en arrivant à Paris, j’irai même faire viser le passeport de Nany et de Bison pour la Serbie et la Grèce, de ce fait tout sera paré de ce côté là.

 

Ce qui me préoccupe le plus, c’est la décision à prendre au sujet de nos petits pensionnaires. Je comprends mieux que personne, l’inquiétude de Simon et de Jean, mais il est grave pour nous de décider si oui ou non nous devons les embarquer, nul, hélas, ne peut prévoir l’avenir, et aussi optimiste que l’on soit, il est impossible d’affirmer qu’il se passera ou non qq chose. Je voudrais qu’à ce sujet les Cordelle soient plus catégoriques, Maman est très perplexe, car encore une fois il ne paraît pas pour l’instant y avoir un péril immédiat. Faites nous donc savoir ce que nous devons faire à ce sujet, je suis naturellement aussi toute prête à faire faire pour eux un visa pour la Grèce, si Simon et Jean le jugent bon, nous pourrions les emmener, en cas de danger en France.

Les choses paraissent en ce moment prendre une autre tournure, du fait de l’échec des communistes en Espagne (Franco a eu beaucoup de succès dès les premiers mois, puis la guerre s’est enlisée, les gouvernementaux étant soutenus par l’URSS et les Brigades Internationales, et Franco par les aviations allemandes et italiennes, la guerre a duré jusqu’en été 39, avec la victoire des nationalistes de Franco), les camarades de Staline ont senti je crois, que nous ne nous laisserions pas faire très facilement le coup du Père François ! Mais cela n’empêche pas qu’actuellement nous vivons sur un volcan. Ce qui n’est pas fait pour être très rassurant. Du calme, mes chers vieux, du calme, c’est l’affolée qui vous supplie…..

 

 

Vers le 26 septembre 1936,  de Vierville

 

…Je suis contente que la lettre de Simon du 18 vous montre plus rassurés. J’ai fait pour te complaire, mon Jean, tout ce que tu me recommandais : j’ai en main un passeport, je réaliserai en livres (sterling ??) dès mon arrivée à Paris, et j’ai pris des dispositions qui me permettraient le cas échéant de m’éloigner pour qq mois sans que la propriété en souffre – Te voilà rassuré ? – C’est bien pour votre tranquillité que je le fais, j’avais énergiquement refusé à vos grands de prendre un passeport comme ils me l’avaient demandé, ayant la ferme intention de ne pas quitter la France. La bourse remonte, les affaires ayant meilleure tournure, je pourrai donc dès mon arrivée à Paris vendre les titres que tu veux vendre, ce serait très vraisemblablement les Crédit national 1924. Je les verrai partir avec regret, ton cher Père les avait acheté avec tant de confiance. A Dieu vat ! …

 

…. On termine aujourd’hui la réparation du clocheton de la cloche du dîner. Il a fallu échafauder, remplacer une partie de la menuiserie, plomber tous les membrons, repeindre : mais voici qui sera fait pour longtemps.
Mes chéris, je vous embrasse tous les 4 bien tendrement, et toujours Vive la France !   Votre Nany

 

 

Paris  samedi  3 octobre  1936

 

…et nous voici rentrés à Paris depuis mardi soir après avoir laissé la vieille maison plus ou moins propre ( plutôt moins que plus) car il est impossible de nettoyer quand 10 personnes piétinent du haut en bas ; j’ai laissé tout le rez de chaussée à la débandade. Ce n’est pas une expérience à recommencer si l’on veut que la vieille maison conserve un peu de son lustre ! mais je tenais à rentrer ici, j’étais sans nouvelle de Mme Cordelle et  de Dessus depuis la lettre alarmée de vos aînés, et j’avais besoin de les consulter. On vous dira ce que Dessus est venu proposer hier, et qu’il doit communiquer à Jean Cordelle. Cette solution peut avoir du bon et éloignerait les inquiétudes de Jean et Simon.

…La situation financière n’est pas belle, certes, mais la dévaluation a eu cela de bon, à confondre le gouvernement populaire d’imposture. Bien des partis regimbent, et le Sénat avec Caillaux a fait une rude conduite à Blum et à Auriol. Ils n’en menaient pas large, et ont dû lâcher du lest pour rester au pouvoir ; malheureusement le moment était inopportun pour les flanquer à terre, il faut attendre. J’ai vraiment bon espoir que tout s’arrange petit à petit, il ne faut pas désirer brusquer les choses, on arriverait sans doute à un éclat, mais la résistance au front populaire s’organise partout, nos paysans normands ou autres manifestent bruyamment leur résolution de s’opposer à toute menace de grèves…  politiques ; la réunion de dimanche dernier à Isigny a été un triomphe pour les chemises vertes venues près de 7à 800 pour écouter Dorgères, c’est ce Dorgères qui a guidé les protestations de la grève des maraîchers à Paris, il est partout. Nos Croix de Feu changés en Parti Social Français sont de plus en plus nombreux, ils sont craints du Front Populaire dont la plus grosse injure est « Croix de Feu » . La crainte est le commencement de la sagesse, le Sénat ne l’a pas envoyé dire à Blum, qu’ils ont mis en demeure de prendre des mesures pour éviter les occupations d’usines. Je vous signale un article de Candide de cette semaine (1er octobre)  d’Alain Lebeaux, intitulé « La Terreur Communiste ». L’appréciation de l’écrivain sur les patrons modernes est pleine de vérité. Il ne suffit pas d’être un ingénieur remarquable pour savoir mener des hommes, ton cher Père le disait bien, lui, qui était aimé de son personnel, qui le craignait cependant ; un peu plus de simplicité ne nuirait pas à d’aucuns, et il ne convient guère d’afficher de belles autos devant ceux qui vont au travail sous la pluie. L’ancien patron, lui, allait avec son parapluie et ses caoutchoucs à l’usine, le vieux Mr Hersent le savait bien, qui s’en allait, malgré sa jambe boiteuse, à pied, du vieux port de Bizerte à la Maison Hersent sur le quai.

Tout n’est pas de la faute des ouvriers souvent aigris et dont nous ne nous rapprochons pas assez ; c’est notre devoir d’aller vers eux, nous payons actuellement la morgue de plus d’un chef.

 

Quoiqu’il en soit, nous voici avec notre franc un peu plus amoindri, j’en ai été à moitié malade, où vont mes dernières rentes ? Je ne sais plus vraiment ; il y a heureusement une compensation dans les terres d e Vierville, c’est de l’or cela, les dernières pièces que j’ai achetées l’ont été à très bon compte, les titres que m’a remis le notaire de Trévières, m’ont appris que les propriétaires précédents  les avaient payés plus cher, il faut remonter à 1908 et 1903, pour trouver les mêmes sommes que celles dont je les ai payées, c’est presque incroyable. La Bourse est fermée, et ne le fût-elle pas, je ne réaliserais pas comme tu me l’avais conseillé, mon Jean, ce n’est plus le moment. Mon plus grand regret c’est de n’avoir pas eu le temps de vendre ce que tu désirais, cela t’aurais permis de prendre des pesos, mais il était trop tard, toutes les opérations extérieures sont tenues d’être déclarées depuis le 20 sept et le bénéfice de change récupéré par les caisses de l’Etat. Attendons un meilleur temps, les rentes doivent normalement monter, l’atmosphère ici est beaucoup moins tendue, c’est aussi l’opinion de tous ceux qui approchent le monde ouvrier ; celui-ci commence à protester contre les exigences des dirigeants cégétistes. Dessus en a la preuve dans les réunions où la CPDE envoie des délégués, inconnus bien entendu, pour prendre le vent. On ne voit plus un drapeau rouge ; notre drapeau tricolore est le maître, et la Marseillaise a le pas sur l’Internationale.

En voilà bien long, mes enfants chéris, sur ce chapitre, mais il nous tient tous au cœur, n’est ce pas ?

 

…..(Photos reçues) le plus réussi c’est votre titi devant son vieux cireur, c’est un vrai tableau de genre, que ce visage tout ridé près de ceux de vos petits….

 

…nous avons laissé la Normandie avec bien du regret…   …Jusqu’au dernier moment nous avons eu les 3 enfants Collières toute la journée, Denise se débattait en Lisieux et St Sever pour garer dans sa nouvelle acquisition les meubles qui la meubleront. Les Jacques lui ont fait avaler bien des couleuvres et la pauvre petite a dû en fermant la porte de St Sever derrière elle, avoir plus d’amertume  que de chagrin ; elle est partie 24 heures après nous, ayant posé ses affaires dans la maison que vous savez, laquelle est dans un état de saleté repoussante, mais c’est un  toit, et elle n’en avait plus. C’est bien triste et nous l’avons entourée du mieux que nous avons pu….   … Revu Guillemette de Pierres qui est repartie avec son neveu de Loÿs, mais qui doit revenir passer l’hiver à Louvières. Sa mère viendra l’y rejoindre dans 1 mois. Elle s’en effraie, il y a bien un peu de quoi. La ferme est enfin louée.

…. La vie reprend à Paris cependant et les femmes arborent les 1ères élégances d’hiver. Il y a une série de chapeaux qui fait ma joie…   à regarder, car je ne me vois pas avec l’un d’eux sur le crâne. J’enverrai des catalogues à mes filles pour qu’elles s’amusent….   …Les travaux de l’expo 1937  avancent, nos boys sont allés voir cela, notre vieux Trocadéro est bouleversé de fond en comble. Jean-Pierre est rentré hier à  Janson, il y a  classes de mathématiques élémentaires (nos terminales S) avec une moyenne de 50 élèves chacune, il a déjà été interrogé…pourvu que cela dure. Le Phil arrive ce matin à Athènes et commence les épreuves lundi….

…Georges qui a enfin obtenu de son patron l’autorisation d’agir à sa guise pour le règlement de son affaire. Cela n’a pas été sans mal , on voit bien que le robinet d’eau tiède était rentré. Espérons que cela marchera maintenant et que Georges rentrera enfin chez lui pour tout à fait. Il ne l’a pas volé, cela fera 9 ans qu’il ne vit plus avec ses fils. Je souhaite qu’il n’en soit pas de même pour vous, mes enfants chéris et que vous puissiez élever vos 2 fils !

 

 

vers le 10 octobre  1936, de Paris

 

….Rien de nouveau ici pour la situation politique, seulement que le Front Populaire a de plus en plus mauvaise presse, partout en province et parmi les paysans, on réagit violemment, vous verrez que les alsaciens montrent les dents à leur tour, le Mouvement Social Français a vivement protesté dimanche au Parc des Princes, et il faut croire que nos bons communistes n’étaient pas si fier que cela pour s’être fait garder par qq 25.000 hommes de troupes ou de police. C’est presque incroyable ! Espérons donc, mon Jean que nous ne verrons pas les horreurs d’Espagne.

Tu sais déjà que la dévaluation m’a surprise avant que j’ai pu vendre tes valeurs, tu n’as pas l’air de la regretter, j’en suis contente. Au surplus la Bourse n’est pas mauvaise, et les valeurs remontent à grands coups. La vie n’a pas encore eu le temps de se faire plus chère, mais cela viendra, c’est forcé.

Je suis contente que la Sisebuta vous procure de belles promenades, ce n’est pas encore cette année que je changerai la Pépita. Maître Lot a écrit à Robert qu’il n’aurait pas de fonds à lui remettre avant longtemps… et il y a 6 ans qu’Adolphe est mort. On peut dire que c’est une chose de longue haleine…

 

 

Vendredi  16  octobre  1936 – Paris 

 

…je viens profiter du Massilia qui part demain et sait si bien faire diligence pour aller vers vous, afin de vous envoyer une plus longue lettre et aussi des petites photos…  …ce sont celles de nos passeports et Suzon prétend qu’elle sont réussies. Moi je trouve que le photographe a balayé mes rides d’un coup de pinceau un peu fort, mais cela me flatte de me voir plus jeune que le prétend ma glace ; je vous envoie donc ma figure, en vous prévenant que vous aurez une désillusion quand vous me retrouverez de visu

 

…Voilà donc notre Phil buté contre un mur, Georges croit bien faire de le garder au Pirée, où il va d’accord avec qq professeurs lui faire refaire son programme, en reprenant le latin à la base. Je veux bien croire que le résultat sera au bout, sans en être sûre car Phil a horreur du latin…     bref voilà notre Phil avec son papa pour qq mois du moins, cela va lui faire du bien ; car ce petit depuis son âge de 9 ans a vécu avec des femmes. Lorsque il y a 3 ans j’avais crié casse cou à vos grands, ce n’était pas tant pour que les petits me soient enlevés que parce que il faut à ces garçons une orientation plus virile que la nôtre, nous avons beau faire, nous pensons comme des femmes, on a besoin d’être 2 pour l’éducation des fils tout au moins, tu connais mes idées là dessus, mon Jean, je crois qu’elles sont vraies…

 

…Jean-Pierre est maintenant à Janson…  …il paraît s’y être suffisamment bien classé tant en math qu’en anglais…   …il prend des répétitions d’allemand qu’il voudrait connaître ; ce petit est très travailleur – qui l’eût dit, qui l’eût cru ! Avec cela très sportif, et très adroit. Il s’est fait inscrire à la société athlétique de Janson et sous la conduite d’un professeur – as – fait des plongeons à la piscine Molitor et des exercices athlétiques une ou 2 fois par semaine à Janson.

…Je ne vous parle pas de mes 2 pensionnaires dont vous avez des nouvelles chaque semaine, ils vont très bien et ont repris le travail avec courage et assiduité … 

… quand mes boys me reviennent le dimanche soir après une promenade dans l’auto des Dupuis, cela leur fait le plus grand bien et ils ont bel appétit en rentrant. ..

 

….Ici nous avons eu des journées glaciales et il a fallu réclamer l’allumage des calorifères. Notre société est, pour cela, compréhensive, ce n’est pas comme le propriétaire de la rue de Longchamp (on m’a dit qu’il était mort). Maintenant la température est retournée à celle d’un doux automne, il faut rengainer les fourrures et les tricots que l’on avait sortis, c’était vraiment un peu tôt.

….L’opinion publique est certainement soulevée de l’audace sans cesse croissante des rouges ; ma petite patrie vient de leur asséner un coup de boutoir ; ils ont été reçus plutôt fraîchement et sans l’interdiction des leurs 52 réunions qui se sont bornées à 10 il y aurait eu qq bonnes bagarres où ils n’auraient pas eu le dessus. Le gouvernement n’aurait pas  pu les garder suffisamment. Les poursuites contre La Roque et Mermoz semblent prendre plus de lenteur ; je ne crois pas qu’il faudra toucher à ces deux-là. Vous auriez bien ri en me voyant hier dans un groupe de 25 à 30 ouvriers au coin de la place Chopin au milieu duquel pérorait un homme en casquette. Je m’approche pour écouter ; immédiatement un grand gars au regard insolent : « Madame, que faites-vous ici ? – Je viens pour vous écouter, je ne sache pas que votre réunion soit secrète puisque cela se passe dans la rue » et je regardais le bonhomme bien en face, il n’a pas répondu, il a tourné la tête et j’ai ajouté : «  Je lis beaucoup de journaux de tous les partis, je pense peut-être autrement que vous, mais il est possible que je me trompe.»  Alors un des ouvriers : « C’est pour faire sauter l’immeuble, Madame, qu’on nous réunit – Bast ! Je n’en crois rien, vous n’avez pas la figure de l’emploi »  un autre : « On nous donne la liste pour aller chercher nos uniformes, on va défiler cette après midi – Oh mais alors ça va être très joli ! j’irai voir cela – Oui, mais c’est pour la guerre civile – Alors dans ce cas je me fais cantinière »  un autre : « C’est moi le Chef, Madame, tous mes compliments !! » et nous  nous sommes quittés les meilleurs amis du monde ..  sans que je sache pourquoi ils étaient là..  naturellement ! La plupart de ces gars là suivent comme des moutons les mauvais meneurs.

 

….Je me suis payé un bon accès de fièvre paludéenne sans récidive, heureusement ! cette semaine. J’étais parfaitement bien jusque vers 3h. où j’ai été prise du frisson caractéristique.. je passe la suite ; à 6 heures j’étais aplatie dans mon lit, et en nage. Un peu de quinine et c’est tout, il y a des années que je n’en avais pas eu, et je ne m’explique pas la cause de celui-là. Sacré virus qui n’abandonne pas ceux qu’il tient.

 

…Tu verras, mon Jean, que j’ai fait scier un bel arbre, un orme, qui avait dû être abattu dans le bois, j’ai donc eu 13 belles planches qui sèchent dans le fenil, prêtes à être employées, il y en a de plusieurs épaisseurs…

 

…Georges et Suzon sont en pourparlers pour une Peugeot 402  -  6 places, que Mme Chedal leur offre. Il est évident qu’il faut s’attendre à ce que les autos augmentent, j’aurais bien volontiers changé la mienne que Renault veut bien me reprendre, mais cela m’est impossible en ce moment, je ne pourrai le faire que lorsque Robert m’aura remboursée ! .. quand ? Merci mes enfants pour votre offre de m’aider, je tâcherai de m’arranger sans cela ! Merci, je serre la ceinture par tous les bouts…

 

….Prends patience, mon Jean, il ne faut pas s’emballer en ce moment avec la crise, et s’il te faut faire les pieux de la Société des Travaux de Marseille, fais-les, ce n’est pas à toi à remonter la réputation de la Maison Hersent. Tant pis pour eux s’ils ne le comprennent pas. Est-ce que Drillon a toujours l’intention de revenir en 37, et Jean Cordelle parle-t-il aussi de son retour éventuel ? pour lui comme pour Georges, le problème se posera avant longtemps…

 

 

Samedi  7  nov.  1936    de Paris

 

…Il y a qq 15 ans, j’étais dans le train pour Tours où nous été né un petit François, et c’était beaucoup de joie dans tous nos cœurs, nous avons fêté comme il convient cet anniversaire, mais je ne vous étonnerai pas en vous disant que Suzon et moi étions au fond très mélancoliques ! Trop d’absents autour de cette table où nous étions réunis pour déjeuner, demain ce sont les 18 ans de notre Phil, je suis bien sûre que le bon Georges se mettra en quatre pour fêter son aîné, mais ils sentiront eux aussi leur quasi solitude. Aurais-je jamais la joie de vous sentir tous autour de moi ?

 

…temps gris et qq fois pluvieux, mais assez doux. Je ne puis cependant pas aller à Vierville comme je l’aurais aimé. J’ai par contre, avec notre Suzon et la petite, été fleurir nos disparus à Orsay, au Père Lachaise, à Montparnasse. A part Orsay, les autres tombes étaient bien délaissées , même celle de grand père, personne n’y était venu depuis longtemps, les morts vont vite…  Ces 3 jours m’ont été bien pénibles, je l’avoue ; je m’en tire toujours bien lasse .. et puis la vie reprend, il le faut bien.

 

J’ai été voir cette semaine le curateur de la succession d’Adolphe, pour lui demander de faire une avance d’hoirie à Robert sur la succession. Il est moins que rassurant, prétendant que les valeurs suffiront à peine à payer les droits de mutation et la forte amende que le fisc ne manquera pas de réclamer étant donné que cela n’a pas été payé dans les 6 mois. Cela, c’est le comble. Reste donc les appartements, un a été vendu avec 2 garages pour environ 80.000F, les 2 autres ne sont pas finis de payer, il y a 45.000F à verser ces jours-ci, ils ne seront pas vendables avant 1 ou 2 ans, et encore seulement en partie, car les droits de propriété ne sont pas acquis complètement avant 7 à 8 ans. C’est une vraie bouteille à l’encre, et le curateur a bien résumé la situation, en disant d’Adolphe «  Ce Monsieur était un joueur, la composition de son portefeuille, sa spéculation sur l’achat des appartements en est la preuve »  C’est exact, mais ce qui est malheureux, c’est qu’il aurait suffit d’envoyer 4 mois après la mort d’Adolphe, un référé (sorte d’assignation par huissier) pour mettre l’Assistance Publique en demeure d’accepter ou non la succession.  – coût 80F – la négligence provient autant du notaire que  des héritiers, m’a de nouveau répété le curateur. Il y a longtemps que je le sais ! Bref celui-ci va examiner s’il peut verser une petite somme à Robert. J’ai vu Me Lotte le lendemain qui m’a promis d’insister dans ce  sens près du curateur…..

 

…. Voici les Chambres rentrées, il y a beaucoup d’interpellations, dont celles sur les évènements qui ont marqué la visite dans les Arsenaux du citoyen Blancho, ancien ouvrier chaudronnier, maintenant sous-secrétaire d’Etat à la Marine. Je plains bien les Officiers de Marine qui ont dû subir une pareille humiliation. On espère la chute du Ministère, mais il serait sans doute remplacé par celui de Caillaux…  il faut donc nous attendre à subir le carnet de coupons de toute façon (c’est le projet chéri de Caillaux) d’ici peu. Tu sais que je ne déclare pas ce que j’ai, pour vous permettre à ma mort de payer moins cher, je ne vois donc qu’une chose me permettant de continuer ainsi, ce serait de mettre le supplément à ton compte. Y vois-tu qq inconvénient ? Il y aura certainement des modalités prévues pour les gens résident à l’étranger ; c’est ce que m’a déclaré de Courcelles à qui j’avais dit que j’avais dans mon coffre des valeurs t’appartenant. Au cas de ton retour en France, nous aviserions. …  …Il ne peut y avoir aucun inconvénient pour toi, puisque tu n’est pas sujet à l’impôt sur le revenu, habitant à l’étranger.
Tu peux lire dans le Matin d’un jour de cette semaine l’explication très claire donnée en 1ère page du fonctionnement du fameux carnet. C’est formidable !  et quelle paperasse cela va de nouveau amener, c’est à frémir. …

 

…Vous ai-je dit que pour éviter la fuite des capitaux en Grèce toute la correspondance est ouverte. Je vous laisse à penser ce que cela peut être agréable pour Georges et Suzon !! Il y a mieux, Suzon s’étant permis de blaguer cette mesure, le bonhomme préposé à la dite lecture a eu l’aplomb de souligner certaines phrases et même d’y mettre son mot. Liberté, liberté ! que de crimes on commet en ton nom !….

 

….Nos pommes sont cueillies à Vierville, il y en a 100 barretées de rentrées à la maison qui serviront à faire 1 tonneau de « gros bère » et un autre de « mitoyen » comme disent nos gens, et il en reste encore beaucoup qui sont vendues d’avance, car notre cru  est apprécié à Vierville.
Guillemette a écrit à Suzon une lettre bien mélancolique, elle est seule à Louvières avec sa mère, et cette grande maison glaciale, sans lumière ou presque, car l’électricité n’y va pas, est attristante.
Nous attendons la visite des Collières enfin installés à Versailles, l’autobus qui passe en bas de notre avenue, nous mène chez eux. …

 

 

Vierville  22 nov. 1936   5h1/2 du soir

 

….Je suis ici depuis hier…   …et me voici qui viens finir avec vous une journée bien employée  à faire le tour traditionnel du propriétaire. Je rentre de voir mon curé, …   … il fait nuit, le petit bois que j’ai traversé était bien sombre et les feuilles mortes qui le jonchent crissaient sous mes sabots….   …comme il est facile ici de vivre de cette vie intérieure si nécessaire à l’équilibre moral et combien le tohu-bohu parisien nuit à la tranquillité de l’esprit !  On a peine à s’imaginer  ici dans cette quasi solitude, tout le mal que se donnent tant de gens à se nuire…

 

J’ai laissé toute notre maisonnée en bonne santé, la bonne Suzon devait s’occuper de mes 2 petits pensionnaires qui ont dû passer la journée chez Mme cordelle, Suzon et ses 2 petits devaient aller à Versailles goûter chez les Collières.

 

…les pommes rentrées pour le cidre qui sera pilé  dans les 1ers jours de Décembre. Il y en a une telle récolte que j’en fais faire 2 gros tonneaux dont un de pur jus afin de parer à une récolte déficitaire l’an prochain, au besoin et en cas contraire, on ferait bouillir de nouveau. Déjà dans la cave, j’ai rangé un petit tonnelet de calvados que l’on a distillé ici, selon les droits que j’en ai ; dans qq 10 ans ce sera buvable…  mais nos gens déclarent qu’il est déjà excellent, ..  j’en doute ! …

 

…les boys travaillent courageusement, la fille sans s’en faire ;

 

la politique reste toujours aussi agitée ; le suicide de Salengro (c’était le ministre de l’intérieur du front Populaire) n’a pas solutionné la crise, je le crains ! Le parti des gauches est de plus en plus enragé à mordre et l’on se demande jusqu’à quand durera ce ministère de troubles et de haine. Pourtant on entend partout désirer la paix ; la paix entre français, comme il se doit, qq soit le parti auquel on appartienne. Pendant ce temps l’affaire espagnole se fait de plus en plus sanglante et si le succès paraît couronner les efforts des troupes nationales, il faut bien se dire que qu’il y en a pour des années avant que ces gens là retrouvent leur pays prospère. Quelle tristesse ! Dieu nous épargne pareille affliction ! Le péril de la guerre européenne semble s’apaiser ; le discours d’Eden (Prime Minister anglais) a nettement signalé que l’Angleterre soutiendrait une France et une Belgique attaquées, même une Allemagne provoquée ; c’est assez dire à l’URSS de se tenir tranquille…

 

… J’ai vu Guillemette de Pierres hier soir, il faisait nuit noire, et je n’attendais certes personne à cette heure-là. A vivre seule dans sa grande maison – sa mère est de nouveau repartie pour Paris – elle ne s’embarrasse guère des contingences, elle était à bicyclette et se meut, paraît-il, avec des yeux de chat dans l’obscurité campagnarde. Elle ne rentrera à Paris qu’en Xbre après avoir installé les fermiers qui doivent occuper bientôt le ferme derrière le château. C’est égal, c’est d’un certain cran de sa part de vivre dans une telle solitude ; à part une visite par semaine aux de la Heudrie  et de temps en temps chez les Jacques de Mons quand ils sont à St Sever, c’est tout ce qu’elle peut tirer d’ici ; c’est une bien charmante fille …   …elle m’a bien fait rire en me contant les petits potins d’il y a qq 60 à 80 ans qu’elle retrouve en fouillant et apurant une correspondance copieuse qu’elle a découvert dans des armoires.

 

…l’autobus qui m’a amené hier m’a fait passer par le « bord de mer » on répare à grand peine les dégâts de la dernière tempête ; le route a été coupée à plusieurs endroits, les murs des villas renversés, les jardins envahis par la mer…  mais la maison Gallois (il s’agit de l’hôtel bazar nouvellement construit entre la route et la mer, là où se trouve le monument actuel de la Garde Nationale)  tient fichtrement bien ! Je finirai par croire que de Mons avait raison et qu’il a qq accointances avec le diable ;

 

A part cela le village est tranquille ; j’apporte tout un lot de tricots que nous avons confectionnés pour l’arbre de Noël qui aura lieu comme d’habitude en son temps…

 

…On m’a rapporté de la scierie de Longueville les belles planches tirées de 2 hêtres couchés par une tempête l’hiver dernier et que j’ai dû faire abattre. Elles sèchent dans la grande écurie séparées par des tassots – attendant le moment d’être utilisées. Cela m’a coûté la modeste somme de 96F de frais pour qq 8 planches de 6m de long sur 30 à 40 cm de large et 3 à 4 cm d’épaisseur. Nos gens sont précieux pour tous ces détails, la Jeanne surtout, qui est pour moi lorsque je viens seule ici, remplie d’attentions touchantes, ce qui rend la maison moins vide  et mon séjour plus agréable.

Mercredi 25 novembre à Paris

 

Je n’ai pas terminé ma lettre à Vierville..  car le Matin m’a informé qu’à cause des grèves, le départ du Massilia était remis au 26…

….je trouve la combinaison que tu me propose dans ta lettre avion du 13/11 très bonne, en faisant mettre à ton compte dans qq grande banque le surplus de ce que tu sais. Je vais donc m’occuper activement d’organiser cela…..

 

…Je dois voir Flondrois aujourd’hui, il déjeune chez moi avec Suzon ; j’envoie les boys à côté, car avec le vieil ami, on se lève tout de suite de table à 2h1/2….

 

 … J’oubliais, les pommes mise de côté pour le cidre que je veux faire, en prévision d’une mauvaise récolte l’an prochain, j’en ai revendu  160 barretées (1/2 hecto) à 2,25, ce qui paiera les frais de pilage de ma provision. Ce petit vignet est une source de profit.

 

…Fais bien attention de ne pas donner ta démission avant d’être sûr d’être placé autre part. Ici les difficultés sont terribles pour les jeunes, et les places à prendre bien peu rétribuées ; votre retour en France me semble bien aléatoire pour l’instant ; Simone ne parle plus de son retour en 1937. Elle devait revenir pour le bac de François et si elle était repartie, cela n’aurait été que pour déménager…   …De plus, .. Mme Cordelle s’est proposée et l’a offert à ses enfants, au cas où je me sentirais fatiguée de prendre les 2 boys chez elle. Je ne sais pas comment elle ferait, ni elle non plus, mais elle s’arrangerait, m’a-t-elle dit, le principal serai d’éviter l’Internat aux boys qui le supporteraient mal sans aucun doute. Ils ont une mine magnifique, sont gais, entrain…   à coté de cela très préparés pour leurs études par celles qu’ils ont faites à Rosario ; je ne saurai trop vous recommander de ne pas négliger cela pour vos fils. ..  ..C’est une justice à rendre à notre Simon qui a su si bien orienter les siens…  ..le cours Hattemer est parfait comme guide, Simon doit avoir tous les programmes qui ont servis à ses fils……..   …Il est donc possible que cet arrangement avec Mme Cordelle incite moins Jean Cordelle à rentrer en France…
….J’ai pourtant été bien étonnée de recevoir il y a qq semaines une lettre de Simon – suivi d’une de Jean à Mme Cordelle – réclamant contre les jours de congé passés uniquement avec la famille Dupuis et insistant pour que Fr et Mich voient Jean-Pierre et Philippe au moins une fois sur 2..

 

…Flondrois m’a donné qq indications sur les prochains dividendes de la SPR ; il paraît que c’est secret. Mais il est facile de deviner que les bénéfices  que l’on ne peut garder d’après la nouvelle loi, nous serons distribués sous forme d’actions de nouvelles sociétés plus ou moins intéressantes. Plusieurs administrateurs ont nettement émis l’avis au Conseil, qu’ils auraient préféré de l’argent, d’aucuns même ont écrit à l’Administrateur Délégué. Je ne serais pas étonnée que la démission de Georges Hersent soit un peu causée par les ennuis multiples et les responsabilités qui arrivent. Il se fait vieux et avec cela n’est pas toujours d’accord avec son neveu  (Marcel) . Son successeur, choisi par lui, est un financier émérite, dit-on, …. 

 

 

Paris  vendredi  11 déc.  36

 

…Je rentre du Crédit Lyonnais où j’ai été demander les feuilles ci-jointes, d’autres semblables avec une longue lettre pour vous, et une lettre pour Simon, étaient parties par la Croix du Sud et ce pauvre Mermoz…  elles ne vous arriveront pas, et nous avons tous le cœur serré en pensant à ces 5 braves qui sont morts pour nous, à cause de nous, pour nous permettre d’être plus prêts les uns des autres, l’émotion a été très vive ici, et l’on suivait évidemment les journaux du matin, du midi et du soir (il s’agit bien sûr de journaux sur papier et non de la radio, balbutiante à cette époque) , espérant toujours et malgré tout. Même Edouard VIII et sa Mme Simpson, dont les journaux sont remplis, avaient tort…

On dit ici sous le manteau, que l’appareil avait été saboté avant le départ de Dakar ; que ce n’était pas la première fois ; on a peine à vouloir croire une chose pareille, mais il ne faut pas cependant oublier que Mermoz était le bras droit du Colonel de la Roque, de ce fait très populaire dans un certain milieu, et fort détesté dans un autre, ce dernier est une véritable mafia qui ne recule devant rien, et qui avait crié aux 4 coins de la France qu’on saurait venger Salengro !…

Tout cela est plein de tristesse et ne demanderait pas à être répété ailleurs qu’en France ; où c’est déjà assez navrant de l’entendre. Vous n’aurez donc pas de nouvelles de nous la semaine passée, ….

 

…. La lettre avion de Simon, reçue hier soir – sans retard – nous fait part des premiers essais des 2 camarades à la piscine …   …et il est probable que le Jean-Louis voudrait bien en faire autant. Jean-Pierre va toujours de temps à autres à la piscine, où un prof. de natation de Janson donne des leçons le jeudi matin. Toujours fanatique de sport, le cadet Chedal en revient enchanté. Je n’ai pas osé faire de même pour mes 2 boys….

 

…la visite que nous avons faite à Flondrois pour aller voir sa dernière acquisition qu’il trouve superbe, en l’espèce une nature morte signée d’un grand nom, que je trouve affreuse, entre nous. Il était venu nous chercher en auto, et nous sommes allés à Neuilly en passant par Versailles, tout chemin mène à Rome ; tasse de thé en visitant toutes ses jolies choses ; mais elles sont trop et ce n’est plus qu’un fouillis…

 

…A Vierville, la maison des Saillard a brûlé totalement, endommageant même celle de Pohier – un de mes fermiers – qui venait de m’acheter toutes mes pommes ; il a eu tout son foin brûlé, sa charrette, un équipage, etc. J’ai grand peur que mon fermage et le paiement de mes pommes subissent qq retard ! Les Saillard avec leurs 8 enfants présents se sont trouvés sans abri, elle est la sœur de Léon ; ils se sont donc réfugiés à la maison, c’est bien naturel, plusieurs jours, les secours ont afflué de toutes parts, la solidarité existe vraiment à la campagne, de tous côtés, en envoyant lits, armoires, tables, linge, plus de 5.000F en espèces, comme ils étaient assurés pour 20.000F, ils seront plus riche qu’avant ce sinistre. Tout va donc très bien, Madame la Marquise, ils sont de nouveau installés dans une maison depuis hier.

Si le temps le permet, nous irons finir et commencer l’année à Vierville afin de permettre à notre quatuor de prendre l’air à satiété, ce qui est difficile ici….

 

….Nous avons fêté mardi les 19 ans de mariage de votre aînée, vraiment elle ne paraît pas ses 40 ans qu’elle a, et on l’appelle souvent Mlle, ce qui ne lui déplait pas. …

…notre Suzon était un peu mélancolique, ce qui se comprend,  je l’ai emmenée passer l’après midi au cinéma voir Le Roi – tiré de la pièce de R. de Flers avec une interprétation hors de pair, car chacun y était à sa place, Francen, Gaby Morlaix, mais surtout Raimu dans le rôle du député, puis ministre Bourdier, sont inénarrables. C’est une fine satyre de notre époque, nos hommes politiques y sont pris sur le vif, je vous le recommande si jamais cela arrive jusqu’à vous.  Nous avons aussi fêté le Michou, mais je vais raconter cela tout à l’heure à Simon….

 

…Eté prendre le thé chez les Batiffol. Henry est là pour qq jours avec sa femme, tous deux bien sympathiques. Il va partir pour Berlin – avec elle – afin d’y achever le travail qu’il doit produire à la suite de son séjour aux Etats-Unis. Batiffol vient de terminer un ouvrage sur Richelieu et Corneille, dont il m’a fait l’hommage , il vient d’organiser à la Bibliothèque Nationale une exposition pour le tricentenaire de Corneille, dont l’inauguration a lieu mardi ; nous avons une invitation pour la dite, et nous irons ; il est toujours intéressant de rencontrer les puissants ou les lettrés du jour ; on frôle l’histoire ! …

 

…Je ne vous parle pas de l’abdication d’Edouard VIII, il a manqué à tous ses devoirs de roi ; il a une mauvaise presse ici.

Tantine va bien, le vieux tonton aussi, Dauthy le curateur de la succession, a répondu par un refus à la demande d’avance, laissant entendre qu’il restera peu ou rien aux héritiers, ça ! ce n’est pas gai…

 

 

Paris  samedi  19 déc. 1936

 

…pour vous apporter les vœux, les souhaits de votre vieille maman…        … Je sais combien la tâche est lourde, par les temps qui vont, mais vous êtes encore des privilégiés, en habitant un des seuls pays où l’on peut vivre sans menaces politiques ou financières. Notre vieille Europe aurait bon besoin d’un coup de barre pour remettre le vaisseau en droite voie. Ce n’est pas le moment de vous entretenir des actes de notre gouvernement dont les difficultés s’accroissent de par la route qu’ils ont voulu tracer. Le Sénat se met heureusement en travers des idéologues de Blum et Cie. Espérons en des temps meilleurs, et surtout moins remplis de haine, car à force de bouleverser tout, on arrive à se détester les uns les autres. Blum commence à le sentir, qui fait appel pour l’apaisement des conflits dans le Nord, au patriotisme de tous les Français. Il y a malheureusement trop d’étrangers chez nous, et ils se moquent pas mal de ces recommandations.

 

Donc il est probable que ce petit mot vous trouvera au Riachuelo…

 

…hélas  le brave Mermoz est bien définitivement disparu avec ses compagnons, que Dieu les ait en pitié ; mais comme je plains tous les leurs !…

 

…Reçu la visite de Truss, Bousquet est retourné en Tunisie, Yo et le chéri se voient chaque dimanche, et l’on parle de mariage pour fin mars. Peta va partir en Tripolitaine et en Egypte pour l’étude du droit musulman – mission payée par la Fondation Rockefeller – il ira en Syrie et jusqu’aux Indes un peu plus tard…

 

…Vu les Hébert dimanche ; je les ai trouvés en petite tenue entrain d’astiquer leur argenterie. Toujours gentil, il ne m’a pas dit grand chose de neuf ; les travaux sont au ralenti, ceux d’Oran ont été enlevés par Sainrapt et Brice, et il ne paraissait pas convaincu que les Grds Travaux de Marseille auraient l’élévateur de Rosario. La Perse va plutôt mal, avec des travaux fort difficiles. Au Pirée, Georges touche petit à petit, ce serait peut-être fini pour le jour de l’An, mais hélas on n’a pas l’autorisation de faire rentrer cela en France. Père et fils vont très bien. ….

 

 

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