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LETTRES de NANY à son fils JEAN HAUSERMANN,  1935, extraits , adressées à Toulon puis Rosario (Jean H. y retourne en février, Tante Maine en juin)

 

Pour mémoire : 1 franc de 1935 valait environ 4,3 F ou  0,65 Euro  de  2004 - il y a déflation de - 8,4% -

 

 

Paris  vendredi   vers début janvier 35  (adressée à Tante Maine, à Toulon)

 

…..Vu tantine ce matin, encore un peu .. chose à cause des piqûres de cocaïne qu’on a dû lui faire pour lui éviter toute douleur, mais ne souffrant pas. Elle a un tout petit bandage à l’œil – l’opération a consisté en l’application de 3 pointes de radium pour lesquelles Robert  a dû signer un engagement de 10000F – leur valeur – en cas de perte. Ce qui fait dire à la bonne tantine qu’elle est une personne très précieuse – plus qu’elle ne le crois la chère tante !……

 

 

Paris  mercredi matin   (adressée à Tante Maine, à Toulon) qq jours après la précédente lettre

 

….le bloc de la TSF est enfin revenu, mais après 3 courses inutiles et avoir échangé le bloc rendu qui n’était pas celui qu’on leur avait confié. Enfin ! hier nous avons passé notre soirée les oreilles aux écoutes ! All is right.

 

Tantine va mieux, je l’ai vue hier, son chirurgien a revu son radium (je suppose qu’il est rassuré sur ses 10000F) on enlèvera tout cela dans qq jours.

 

En sortant de chez tantine nous avons été passer 2 heures au théâtre Antoine, pour voir jouer une petite pièce de « Florestine » le pseudonyme de la Comtesse de Rougé, la tante de Guillemette de Pierres, c’est par elle que nous avons eu 2 billets.

 

Mercredi  6 février  1935  5h soir   (adressée à Tante Maine, à Toulon)

 

…j’ai eu une bonne lettre de votre Jean, datée de lundi matin à Barcelone…

 

…ces chères missives m’ont fait du bien……… et je vous voyais vraiment sur le quai que je sais, si seule ! agitant votre mouchoir pour celui qui partait.

 

….Je voulais écrire ce matin à Jean à Cadix, mais bien m’en a pris de m’informer au bureau des Transports (les Transports Maritimes à Vapeur). Ce n’était pas le 9 mais le 8 que le bateau y fera escale…c’est bête, j’aurais pu envoyer un mot hier. Je lui télégraphierai donc…     ….Je vais lui écrire par avion à Dakar.

….Suzon commence à s’agiter pour le mariage, elle est conviée au déjeuner (il y aura grande réception ensuite) la fille est un amour dans sa longue robe de taffetas…..Il y aura réception lundi chez les Torchet et un thé de 150 personnes chez les Bligny (j’ai vu Odette, une amie de Simon, hier soir) Suzon fera partout une apparition, mais j’aurais un violent mal  de tête ces 2 jours là ! Comme ça se trouve. Non ! vraiment je n’ai pas le courage de faire des amabilités….

 

…je vous fais envoyer 1livre ½ de laine de Cherbourg, il paraît que ce sera fait contre remboursement. C’est l’habitude, elle vaut 42F le kilo. J’ai la laine de Simon que j’avais achetée cet été à Bayeux. Je vous l’apporterai….

 

 

Paris  lundi  11  février  1935     (adressée à Tante Maine, à Toulon)

 

…..(Jean-Louis) et le voilà parti à marcher, dans 2 mois il sera  solide sur ses jambes, et je vois d’ici le contentement de son papa !

 

…….vu hier les Hébert, parlé de vous. Hébert n’a pas très haute opinion de Sagne ! tant mieux. Chalon est à Madrid pour conclure Ténériffe, ce serait Dorier, le second de Georges, qui irait là bas – mais c’est un suisse et marié à une grecque, dommage !

 

 

Vierville  jeudi  21  février  1935 

 

Pendant que tu t’éloignes toujours de plus en plus, mon Jean, je suis venue ici, et dans la vieille maison si calme je viens t’écrire……..je suis bien impatiente de savoir si tu as eu nos lettres-avion à Dakar… Tu ne dois plus  être bien loin de BA maintenant….

 

….Je suis arrivée ici hier par beau temps, un ciel bleu à rendre jalouse la Côte d’Azur, mais un vent de chien à décorner tous les bœufs et les.. du canton. Naturellement je cours comme un rat empoisonné, depuis, mettant le nez partout ce qui est excellent pour stimuler l’ardeur de nos gens. Rien de bien spécial, mais un tas de choses à mettre au point, comme par exemple les décisions à prendre pour faire enlever un de nos plus beaux peupliers que le vent vient de coucher sur le vivier. Il est si mal tombé qu’il faudra 6 à 8 chevaux pour le tirer de là. Je l’abandonne à celui qui en fera les frais. Leterrier et Dubois que j’ai vus m’ont promis de s’en occuper pendant mon absence. Notre petit village est toujours tranquille, mais on y cause déjà des élections municipales du mois de mai, j’ai bien peur que certaines brebis galeuses ne s’y glissent et je regrette que ces messieurs du Sénat se fassent tirer l’oreille pour le vote des femmes, je n’aurais pas donné ma voix aux chiens….

 

…Av. de Lamballe, le fille est encore  très excitée du beau mariage où elle tenait un rôle, et qui avait eu lieu la veille. C’était ma foi très réussi ce service d’honneur de 8 fillettes uniformément habillées de soie blanche, couronnées de corail, suivant seules la mariée qu’accompagnait son père d’abord, son mari ensuite. Magnifiquement habillée de lamé d’argent, la mariée, très belle femme, avait très grand air. Pas de cortège, mais un monde fou qui remplissait La Madeleine et s’étageait sur les escaliers du dehors. Le Figaro d’hier relate l’élégance de la     mariée et de son service d’honneur et ton bout de nièce y a son nom, elle était délicieuse et très peu empruntée….

 

…nous allons être de nouveau occupées par le voyage de Suzon pour Le Pirée qui se précise de plus en plus. Je me réjouis bien de cette réunion, le pauvre Georges ne l’a pas volé. Il est question d’y emmener les boys pendant les vacances de Pâques, mais le dépense en fait peur à Suzon (son voyage à elle est payé) surtout en pensant au séjour prochain (1er juillet – 1er Sept.) de ses 2 boys en Angleterre qui ne sera pas sans leur coûter.. On n'en a pas encore parlé aux garçons si bien que le cas échéant il n’y aura pas de désillusion. Ils sont ravis du reste de partir in England.

 

…je compte bien toujours aller passer un dizaine de jours à Toulon pour revoir Maine et les petits ; comme eux aussi vont repartir…

…Georges n’a aucune idée du temps qu’il peut encore rester au Pirée. Les arbitres se réunissent vers le 15 mars.

…Nous avons eu la visite de Madeleine de Mons à Paris, elle arrivait de Lisieux où elle avait été soigner Gillonne et François-Bernard, tous deux atteints de diphtérie, le dernier très gravement. Ils avaient pourtant été piqués tous les 2 contre cette horrible maladie !.. Cela laisse rêveur.  …..les 2 convalescents sont éloignés de l’école pour 40 jours.

 

Je n’ai donc vu personne ici, pas même mon curé qui, paraît-il, ne dérage pas, parce qu’il y a eu une petite soirée théâtrale donnée par les jeunes gens et jeunes filles du village au Casino ( ?)  au profit de la cantine scolaire. L’institutrice m’a apporté ce matin un programme dont la couverture est décorée d’une aquarelle représentant le château, pas si mal que cela, ma foi ! Je vous l’enverrai dans ma prochaine lettre….

 

…..J’ai vu – je l’avais prié de venir – le cousin Thibaut de Robert. Il m’a paru beaucoup plus compréhensif que ce dernier. Il a réussi à voir Louis Marin, un des 2 ministres d’Etat du gouvt. actuel (il a remplacé Tardieu souffrant)  Celui ci trouve que l’AP a fait une ignominie et a dû écrire lui-même à Mourier. Qu’en résultera-t-il ? En tout cas le brave Thibaut a sur sa rente – qui n’était que de 18000F – fait assez d’économies pour voir venir  pendant 1an1/2 ou 2. J’ai rapporté le fait à Robert qui n’en a pas fait autant malheureusement. Quel pauvre homme !

 

….La TSF des boys marche bien, mais c’est bien absorbant d’être aux écouteurs, vite le haut-parleur SVP.

 

…La mer semble furieuse, je n’irai pas la voir, j’ai plusieurs choses à voir dans la maison. Nous avons mis du cidre en bouteilles ce matin, je me garderais bien de t’en offrir !       Je pars demain matin, selon l’usage j’emporterai beurre, œufs, crème, lapin, fleurs voire même un pain du pays et qq gâteaux de Jerrymann à Bayeux !!..
….Les pêchers sont tout roses.. nous ne mangerons pas de pêches cette année, c’est certain, à la 1ère gelée, et il y en aura,  tout sera grillé…..

 

 

Paris  lundi  11 mars  1935   (adressée à Tante Maine, à Toulon)

 

…Nous avons eu des nouvelles de Georges, qui paraît être moins au courant de la révolte grecque que nous, car la censure sévit là bas avec diligence. Athènes est assez tranquille, quoique très préoccupé des évènements – et pour cause ! Comment tout cela finira-t-il ?? Je viens  justement de rencontrer à la banque le Général Lepetit qui est attaché militaire en Yougoslavie, et a longtemps séjourné en Grèce, où il a connu vos aînés. Il faisait partie de la Mission Militaire Française. Il prétend que tout cela finira en eau de boudin et que ces gens là font très attention de ne pas se faire de mal. Cela ressemble alors furieusement aux révolutions sud-américaines.
Le voyage de Suzon tient toujours, elle compte partir vers le 20 avril…

 

   … Le Jean-Louis ‘est-il enfin mis au trot ?  Impressions des boys sur l’entrée de Jean-Paul en classe « Pauvre gosse ! et il s’en réjouit ! Cà lui passera, sans compter qu’il commence tôt »   …(Sans commentaires !)

 

 

Paris  samedi  16  mars  1935

 

……C’est une leçon de plus pour que si l’occasion s’en présente – mais avantageuse – tu quittes la maison Hersent sans regrets. Le dévouement de ton cher père n’aura servi qu’à rendre tes patrons plus exigeants vis à vis de son fils. Tant que tu as ce bon grand Jean comme Directeur cela ira, après, …veremos ! Je suis bien persuadée que ta longue conversation avec l’oncle Georges Hersent n’a pas fait plaisir aux 2 autres  avec qui ils ne s’entendent guère, c’est pourtant le seul des 4 Hersent qui t’ait manifesté qq intérêt à ton passage ici. Le vieil ami Flondrois prétend que c’est encore le meilleur, il me l’a dit souvent….

….tout va bien ici, après qq jours pénibles pendant l’insurrection grecque où l’on ne savait sur quel pied danser. Suzon est restée 2 jours sans nouvelles ; Georges, lui, en savait sur la révolution  beaucoup moins que nous, on pouvait craindre le bombardement d’Athènes. Tout est remis en ordre, heureusement, mais les fauteurs de désordre sont bien coupables d’avoir mis leur pays à feu et à sang et de l’avoir ruiné un peu plus pour le triomphe de leur ambition personnelle ; les chefs au surplus ont agi comme des lâches, dès qu’ils ont vue la partie perdue, en fuyant, - avec la caisse -  et en laissant leurs subordonnés se débrouiller avec les vainqueurs….

 

 

Paris  vendredi  29  mars  1935   (adressée à Jean et aussi à Simone, à la fin)

 

Mon Jean, j’ai eu ce matin à mon petit lever ta bonne lettre avion datée du samedi précédent, succédant celle-ci à la mienne du 16 ! Cette rapidité d’échanges de nouvelles est vraiment une bien bonne chose, quand on songe qu’il y a peu d’années il fallait compter 40 à 45 jours pour en avoir autant. Je ne peux pas cette fois emprunter les « Santos Dumont » (l’hydravion qui faisait la liaison Paris Buenos-Aires ?) que l’on dit au repos afin de permettre certaines révisions, une si belle performance nécessite des précautions, et l’on a raison de ne pas user jusqu’au dernier boulon le bel oiseau qui nous sert si vaillamment. Je sais donc qu’il y a 6 jours à peine vous étiez tous en bonne santé, contentes de vous retrouver tous et bavardant à souhait sur les évènements de ces derniers mois. A la fin de l’année les rôles seront renversés et vos aînés vous rapporteront les nouvelles de leur voyage…


……je me prépare à partir à Toulon ; jusqu’à tout à l’heure je devais prendre le train de 8h du matin lundi pour être à Toulon le soir vers 9h1/2 – mais un coup de téléphone de Thibault – le cousin de Robert, m’annonce que Sa Majesté Mourier, Directeur de l’Assistance Publique, daignera nous recevoir mardi matin, grâce à l’intervention de Louis Marin, le ministre d’Etat qui a été fort aimable en l’occurrence. Il ne s’agit pas de manquer la meilleure occasion qui nous reste de plaider la causes des bénéficiaires !! de l’héritage d’Adolphe !  Ce n’est pas que nous pouvons penser que l’AP reviendra sur sa décision, c’est une chose impossible étant donné les jugements qui ont été déjà prononcés, mais au moins pourrons nous obtenir l’entrée de Robert et des Thibaut par un tour de faveur dans une des maisons de la ville de Paris dont qq unes sont du dernier confort et payantes. La maison de Sarcelles que j’ai été voir ave Suzon en est une, située au milieu d’un beau parc, des bâtiments neufs, chauffés, etc. Nous avons été en voir 2 autres dont une à Arcueil Cachan, mais qui sont moins bien. D’autre part grâce à Me Lot qui a bousculé le notaire et le jeune Thibaut lequel n’est pas pressé de sortir de son appartement, il y a eu un pas décisif de fait cette semaine. Les héritiers principaux ayant comme je vous l’ai dit, renoncé en temps que légataires universels, l’Etat va hériter et devra servir aux légataires particuliers les rentes qui leur ont été faites par Adolphe, mais au prorata, bien entendu, de la succession actuelle. L’acte a été signé, et Me Lot s’occupe de faire nommer un curateur – fonctionnaire de l’Etat obligatoirement – qui doit finir de régler la succession. Il faut compter 1 an. Je pousserai un fameux ouf quand tout sera fini.

 

…les nouvelles de Georges sont bonnes……..mais l’arbitrage de son affaire est commencé et ne va pas tout seul. Les grecs y sont de la plus mauvaise foi, ce qui n’a rien pour nous étonner étant donné le boum qu’ils viennent de faire qui a dû racler jusqu’au dernier sou de leurs caisses. Ils ne doivent pas être pressés de payer aussi peu que de soit de leurs dettes. Le pauvre Georges a tiré là un bien mauvais numéro, et ce n’est pas sans me préoccuper pour leur avenir. La bonne Suzon broie souvent du noir….   Heureusement leurs 2 garçons préparent sérieusement leur avenir….

 

……. Le temps est très variable et cela suscite des tas de malaises, quand ce n’est pas pire, Micheline Collard est encore très souffrante d’une otite double, elle a frisé de justesse une mastoïdite et l’opération, et elle n’est pas encore tirée d’affaire ; Mme de Courcelles est très malade, rechute de grippe avec une broncho-pneumonie infectieuse. On ne peut pas encore lâcher ses fourrures. Et pourtant je lis que dans le midi c’est au beau fixe…..

 

….. Tante Suzon lui (à Jean-Louis) a fait un manteau rouge à boutons dorés, auquel j’ai assorti un béret basque. Il va être roulant là dedans…….. J’apporterai tout cela à Maine…  La brave Bati m’a apporté un petit paquet à porter dans un couvent de Rosario où se trouve l’une de ses nièces. La pauvre fille m’a fait peine, sa fille Yvonne, pour laquelle ils ont tous deux tant peinés, les a quittés pour se marier ( ?) avec un garçon coiffeur qui ne vaut rien paraît-il. Comme ils s’opposaient à ce mariage, elle est partie en déménageant à la cloche de bois, en leur laissant un petit mot sec. Les pauvres gens ne méritaient pas  cela, mais il faut bien avouer qu’ils ont élevé leur fille avec des idées bien au-dessus de leur condition. C’est toujours la même histoire.    

 

…….Nous avons été passer 1 heure chez Mme Cordelle qui m’a remis les dernières commissions pour Rosario. Elle a gâté tout son monde…… La bonne Yvonne est désolée car la vente des chapeaux ne marche guère. Cela ne m’étonne guère, tout le monde retape  ses frusques.   

 

…Il y avait chez Mme Bousquet Guillemette de Pierres qui nous a appris que son beau-frère de Loÿs était sans situation et sous le coup d’une grave opération (vésicule biliaire) . Mr de Pierre voudrait quitter complètement Paris et qu’ils aillent tous à Louvières, mais Guillemette envisage cela avec effroi et va se chercher une situation !! Laquelle grands dieux ? C’est triste.

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Ma Simon, ….je t’envoie par Maine….de quoi faire une culotte pour Yves……il va avoir l’air d’un « marinero » français. J’espère qu’il ne pense plus à son mal de cœur ; quel sale pays que le vôtre en ces changements de saison, avec ces chaleurs humides et les différences brusques de température. C’est bien éprouvant pour les foies fatigués. Oui je crois que pour vos aînés il ya aura une accoutumance à prendre qui n’ira pas d’abord sans qq fatigues. Il faudra veiller de près à leur santé et les fortifier souvent. (Nany parle de la prochaine installation de François et Michel en France, définitivement, pour y poursuivre leurs études à partir d’octobre 35). C’est ainsi que nous avons fait pour les 2 boys qui se tirent bien en somme de leur croissance. Pour leur installation ici, nous verrons cela quand vous arriverez, mais ce serait bien dommage que vous ne puissiez les faire profiter de Vierville, ne fusse que pendant 15 jours à votre arrivée en France.

 

…..Je pars donc mardi soir 2 avril pour Toulon….je rentrerai ici avant les Rameaux pour laisser à Maine le temps de boucler ses malles, et prendre les 3 enfants ici et filer à Vierville avec eux et Marthe. Suzon partira 2 ou 3 jours après pour Athènes……

 

 

Toulon  6  avril  1935

 

Me voici donc à Toulon, mon Jean,  …j’ai trouvé très bonne mine à tout ton monde, même un malade qui ne l’est plus, et que je sors tous les jours au bon soleil du littoral, en poussant le frérot dans son carrosse. Par exemple celui là il a changé ; pas de figure ! c’est toujours le gosse à la Poulbot, aux cheveux hirsutes, mais il trotte et cherche à causer, s’intéressant à tout, montrant de son petit doigt les chiens ; « Tote » dit-il, et les gros bateaux dont je lui ai appris en un rien de temps à imiter la grosse sirène. Très volontaire le monsieur, je prévois qq orages avec papa, mais malin, les petits yeux vifs et la bouche en point, de bonnes grosses joues rondes. Rien de l’élégance de son aîné qui veille à la sienne et avec qui nous avons de longues conversations. Comme je comprends que ce petit monde te manque…

…..je vais écrire à Simon, tu trouveras des détails sur mon entrevue avec Mourier, une vraie brute aussi celui là. Je n’ai rien obtenu pour Robert et m’occupe de le faire entrer le plus vite possible à Sarcelles, si tout se passe bien il aura de quoi payer sa pension et même qq chose en plus.

 

 

Vierville  mercredi  17  avril  1935

 

………les boys passent leur temps dans le grenier à remonter leurs bicyclettes et le fameux moteur du Touny qui, au moment d’y mettre une allumette, s’est révélé troué (le réservoir) comme une écumoire !!

………Suzon est sur le départ, elle prend le train ce soir à 8h1/2 et sera à Athènes samedi à 11 heures. Le grand Georges ne tient plus son impatience…. ….au moment ou ils se rejoindront, vous quitterez Toulon, ma petite, et la fin de la journée ne s’achèvera pas sans que vous soyez loin déjà…..


….nous avons trouvé le beau temps ici en arrivant, et c’était un enchantement des yeux que ce printemps naissant….

 

…..aujourd’hui pluie diluvienne, qui ne permettra pas la promenade en bicyclette des boys, à Trévières, il y a eu de terribles bourrasques cette nuit et je tremblais un peu pour mon vieux toit côté bois. L’avant veille de mon arrivée ici, une trombe d’eau a fait un trou de plus d’un mètre carré à travers les ardoises de Caumont qui sont là depuis 2 ou 3 siècles. Jeanne en femme de tête a fait de suite le nécessaire pour réparer le désastre sans m’attendre, mais je peux juger à la couleur des ardoises neuves qui tranchent sur notre vieux toit gris qu’il était urgent d’aviser. Il faut nous attendre de temps en temps à cela malheureusement !

 

 

Paris  samedi 11  mai  1935

 

…le frère jumeau du « Santos Dumont » est au point pour entreprendre son utile et belle randonnée, j’espère donc qu’il arrivera à temps pour les 32 ans de mon Jean…

…j’ai bien pensé à vous ce dernier jeudi, suivant l’arrivée joyeuse à Montevideo, …. la courte traversée de l’estuaire……puis cela a été Buenos Aires, le chemin de fer et Rosario, où l’on vous attendait si impatiemment…..la belle maison toute prête…ah je donnerais bon pour que la télévision dont on faisait à Paris cette semaine les 1ers essais pratiques à la TSF, soit au point pour assister à la belle arrivée des voyageurs !

 

…J’invite Suzon à ne pas se presser de revenir…….ils ont fait une randonnée de 5 jours en Arcadie, à mulet, à pied, en auto selon les besoins…….Ils ont retrouvé partout les traces des grands noms français dont les représentants allant aux Croisades s’étaient fixés en Grèce : Villehardouin, St Omer, Bruyères, Trémoille, etc, etc.    …..elle a beaucoup de plaisir à se retrouver en Grèce où la vie est facile. Si seulement ces animaux-là payaient leurs dettes ! Mais l’arbitrage avance bien lentement, une séance tous les mois – voici  la 2ème seulement !  où l’on résout 2 ou 3 questions – et il y en a 70 ! A ce train là je doute que Georges soit quitte en septembre comme il le dit ! !

 

….J’ai vu qq amis cette semaine : Batiffol, Blanche Duchemin, tantine, le vieux tonton, puis le thé chez Mme Cordelle où j’ai revu sa vieille maman très vaillante, Yvonne, Gillette, son mari (c’était samedi après midi) , et les bons Prouveur. Lui vraiment aigri, et il y a de quoi de la façon cavalière dont il a été prié de se retirer de chez Saunier Duval où il avait pris tous ses grades jusqu’à celui de Directeur Associé, après 38 ans de travail, et ce sans un geste généreux. Que cela vous serve d’exemple !

….Flondrois m’écrit de Stang Ar Lin pour me dire qu’il viendra me dire adieu avant de s’embarquer sur le Normandie dont les essais se poursuivent en ce moment……

 

…tous les braves gens, - et même les autres, -  ont tenus à remplir leur devoir de citoyen, et ma foi, le résultat est assez bon. Dans notre quartier, le socialiste est battu ; dans le 17ème, Armand Massart a été élu avec une forte majorité, 5500 voix sur 6000 électeurs. ………..A Vierville 8 sur 10 des conseillers municipaux sortants sont réélus, Lebastard est en ballottage, ........ Il ya eu des listes, des manifestes, ce qui ne s’était jamais vu.

 

 

Paris  1er  juin  samedi

 

…je me demande où est passée ma lettre avion envoyée à Rio !  Je suis navrée de ce retard inexplicable et je finirai par croire que notre poste rue Singer est  à la merci de qq communiste….

 

…sur mon insistance, Suzon s’est décidée à ne s’embarquer que le 7 pour Marseille. Le bateau fait faire une belle économie, mais il ne faut pas être fixé sur la date de départ. Le grand Georges va se retrouver bien seul après ! et je me demande vraiment quand cela finira ! Voilà qu’on parle de rétablissement de la royauté en Grèce après un plébiscite, cela irait peut-être mieux qu’avec tous les fantoches actuels. En France cela ne va guère mieux, on dit nos caisses vides malgré les emprunts et la Loterie Nationale (celle ci alimenterait sérieusement le budget), on prétend même que la fin de juin est assurée, mais qu’après…c’est l’inconnu. C’est le moment que les députés ont pris pour flanquer le ministère par terre, parce que nos ministres réclamaient les pleins pouvoirs. Hier comme le bruit avait couru d’un nouveau ministère avec Blum, Auriol, Frossard, etc, les ligues ont alerté leurs partisans, je crois qu’on est bien décidé ici à ne pas se laisser manœuvrer par le front commun, mais cela ne se ferait pas alors sans de sanglantes réactions et c’est affreux d’y penser. On est inquiet de tous les côtés. Bienheureux ceux qui voguent sur le beau Normandie sans souci. L’Illustration donne cette semaine les détails de cette installation grandiose, quel luxe ! et il semble que cela cadre mal avec toutes les préoccupations actuelles et l’on se demande si le résultat sera proportionnel à l’effort, Lebrun a prononcé à la fête du Havre un  discours lyrique où il dit «  Vogue Normandie, sans regrets, sans remords »?? et Gringoire de faire remarquer : sans doute ce mot est-il pour la quote part des contribuables à la construction du super paquebot. On dit qu’il y a 2000 invités à bord et les actionnaires la trouve mauvaise qui n’ont pas touché de dividendes depuis 5 ou 6 ans. Le vieux Flondrois est parti enchanté, mais il a payé place entière, lui !


…….J’ai eu la longue visite de Mme Cordelle…    ….puis celle de Truss, toujours nantie d’un énorme cabas qu’elle remplit jusqu’au bord quand elle vient dans notre quartier, qui est un des meilleurs marché de Paris, dit-elle…

 

….L’affaire de tonton paraît se mettre en branle et je pense qu’il sera installé à la fin du mois à Sarcelles, mais il faudra liquider son installation au Cercle familial, aussi je ne pense pas être à Vierville avant les 1ers jours de juillet, je le regrette bien, …..Léon m’écrit cependant que les derniers froids ont fait bi du mal au jardin, j’en ai peur.

 

…J’ai vu que mon ami le Dr Brée est réélu maire de Trévières, avec le bon Me Pommier pour 1er adjoint. Tout cela a une importance pour l’avenir de nos campagnes et de notre pays. Tout le monde commence à s’en apercevoir….

 

 

 

Paris  21  juin  1935    vendredi

 

…ici depuis hier, le baromètre se met au chaud, seulement ! Jusqu’à présent nous avons eu un printemps pourri – Léon m’écrit que le foin est par terre et qu’il pleut -

…Suzon prépare activement le départ de nos boys qui partent le 1er juillet, l’un pour Dieppe et Brighton, via Newhaven, l’autre pour Le Havre et Wirelescombe, via Southampton. Il est probable qu’ils reviendront tous deux via South. par Cherbourg avec un des paquebots anglais qui font l’Amérique du Sud ; nous irons les y chercher en auto, et cela précéderait de bien peu l’arrivée de nos argentins, ce qui prépare pour nous un mois de septembre bien joyeux.

 

….Nous pensons partir le 4 juillet pour Vierville après le départ des boys et l’installation de Robert à Sarcelles. Je me suis entendue avec le déménageur pour que celui ci m’apporte ici qq meubles que je veux sauver du naufrage. Je les caserai à la cave et dans la chambre de domestiques que j’aie au 7ème. J’ai bien essayé de vendre qq affaires, et il le faudra bien, mais ce sera vendu 4 sous à qq brocanteur. Ce n’est pas le moment de vendre !! est-ce celui d’acheter ?

 

…J’ai été cette semaine parler de vous avec vos amis Prangé…ils quittent Paris, ….mais il n’est pas encore sûr de sa désignation. Il espère Toulon, …mais tous nos bateaux remontent vers Brest et Cherbourg, à cause de la tension européenne et surtout allemande. L’amiral Bléry est à Brest avec tous les bateaux, et il y a une telle affluence de familles maritimes qu’on n’y peut plus se loger, même à l’hôtel…..
…..Il y avait aussi une Mme de Bray cousine des Charmontel et nièce des de Bray, de Valognes qui ont hérité du Manoir du Than ! Comme on se retrouve.

 

…..Nous allons demain prendre le thé chez Mme Cordelle et lui dire au revoir en attendant de nous retrouver sur un quai quelconque de port ou de gare où nous espérerons, le cœur battant, l’arrivée de cinq enfants chéris ! C’est bien bon déjà rien que d’y penser.

 

….Je sais par Thérèse que ses affaires –assurances – (celles de Roger Busson) vont mal. Qu’est ce qui ne va pas mal du reste en ce moment dans notre pauvre France ! Voilà nos amis les Anglais qui viennent de conclure derrière notre dos une convention maritime avec les Boches, de ce fait nos ministres s’agitent et décidément nos jeunes gens feront 2 ans de service militaire. Le nouveau ministère qui a obtenu pleins pouvoirs semble vouloir arriver à de sages économies. Je suis encore sceptique ; et je vous envoie par curiosité dans un paquet de catalogues un journal antifrancmaçonnique qui vous montrera que le plus enragé de nos ministres contre le cumul sait, le cas échéant, l’accepter pour lui : je parle d’Herriot. Je vous envoie aussi le numéro de « Solidarité Française » qui a été saisi trop tard puisque nos boys l’ont acheté, avec bien d’autres, dans les rues………

 

…Le C.I.C. avise aussi ses clients qu’il est heureux dorénavant de leur verser 1% d’intérêts, avis aux dépositaires, c’est la fortune.

 

…Bonnes nouvelles de Georges qui a très chaud et dont les affaires s’acheminent de plus en plus mal, c’est navrant. Leur avocat – qui  est un des as d’Athènes – les quitte, en sentant bien dit Georges, que l’arbitrage ne sera pas à leur avantage ; et comme il était payé selon ce qu’il obtiendrait, il faut reconnaître que cela sent mauvais. Il est de moins en moins sûr que Georges puisse venir en congé au mois de septembre. Je me félicite de plus en plus que Suzon ait pu aller à Athènes. Marcel Hersent est en Perse, il doit sentir la chaleur ; Sagne qui est là-bas depuis plusieurs mois demande instamment son rapatriement, sa femme devenant neurasthénique, je me demande qui ils vont envoyer, pourvu que ce ne soit pas Georges !

…je suis très impatiente d’avoir qq nouveaux détails sur votre récente installation, mes bons enfants, et qq photos seraient les bienvenues, je vous situerais mieux. As-tu enfin un bureau pour toi tout seul , mon Jean ? Hum ! J’en doute, c’est toujours cette pièce là que les femmes aiment le mieux.

 

Avez vous fini de manger les oranges et les mandarines de Tia Mone ? Et les amis d’enfance sont-ils toujours aussi intimes ? Vite une lettre, mes chéris…

 

 

Vierville  vendredi  5  juillet  1935

 

…après avoir embarqué à la gare St Lazare nos 2 boys pour l’Angleterre, l’un après l’autre, car il n’ont pas suivi la même route « for crossing the Channel ». Depuis Suzon a reçu la nouvelle de leur bonne arrivée…..

 

…Notre semaine a été bien occupée à préparer appartement et malles, à déménager le vieux tonton qui s’est installé plusieurs jours chez nous avant de pouvoir aller à Sarcelles. ……………….il m’a téléphoné depuis et déclare se trouver très bien, il a une bonne chambre, et comme il avait qq mots d’introduction près de qq pensionnaires, il avait été fort bien accueilli, et déjà engagé dans des parties de billard ou de belote ; c’est tout à fait ce qu’il lui faut.

 

….Tantine est à Ouistreham chez les Massart où nous irons la chercher fin juillet, les Collard sont partis au Portugal en auto.

Brichambaut est nommé commandeur de la Légion d’honneur à titre d’aviateur. C’est beau à son âge ; il a toujours été très actif de ce côté, plus je crois qu’à la rue de Londres, c’est du moins ce que m’a laissé entendre Mme Jean Hersent. Marcel est repassé à Athènes venant de Perse, en avion. Il a réussi à arranger les choses : Sagne reste là bas pour 1 an avec Dorier comme second, l’associé italien a été évincé et rentre chez lui, reste donc le seul anglais. Les Hersent faisant le travail.  Lisez l’Illustration de la semaine dernière, elle parle et donne des photos du projet. Suzon (et moi !) n’est pas fâchée que Georges n’aille pas en Perse, ….

 

……..j’ai déjà vu Leterrier qui est venu me conter les avatars de l’élection, et Mr le Maire  a demandé à venir demain me voir, il paraît que depuis qu’il est au pinacle, il a gagné en majesté. C’est un brave homme, et c’est beaucoup.

 

……La Bison erre, seule, mélancolique. Elle vient de partir avec Suzon pour aller voir un bel avion anglais, touriste, qui a piqué du nez dans une pièce d’avoine derrière chez Dubois, heureusement sans mal pour les aviateurs, mais l’avion est bien mal en point. (cf. une carte postale de l’époque) Il est gardé nuit et jour par les gendarmes.

…Votre oncle Marc Saillard m’a bien aimablement procuré une batterie d’accus de 1ère marque au prix de 207F au lieu de 475F pour le moins. Cela fait joliment mon affaire – Suzon veut en payer la moitié……

 

…J’ai eu la bonne lettre de ma Simon….je sens l’arrivée, quelle joie !

 

 

Versailles  jeudi  18  juillet  1935

 

…Georges n’a pas trop chaud, ses vacances ne sont encore qu’à l’état de projet, ….du 10 août au 10 sept. date à laquelle la commission d’arbitrage prendrait les siennes. Il ne veut à aucun prix s’éloigner de Grèce si ceux ci ne se séparent pas, sachant très bien qu’à la moindre occasion on lui soulèverait un lièvre inattendu. De cette sorte il ne verrait que très peu les boys et pas du tout nos argentins ; ce qui est vraiment rageant….

 

….Les rosiers, presque tous grimpants, ploient sous le poids des roses, il y en a des milliers , du blanc au rouge le plus éclatant, en passant par la gamme des roses. Vous seriez à votre affaire, petite Maine,  et Suzon l’est aussi ! Le vieux Léon exulte à ce succès, car il est sien, je n’ai pas eu à acheter un seul rosier, tout a été fait par lui. Votre cher Père serait follement heureux de se régaler les yeux de cette façon ! En femme pratique – il le faut bien – je veille au potager et la dessus Jeanne est sans pareille. Si bien qu’au fond ce couple sans protocole se complète pour le bien de notre jardin et de notre table.

 

…Collières n’est pas encore là, il fait partie des Croix de  Feu, et a été alerté pour se tenir prêt à venir à Paris. Heureusement le 14 juillet s’est tenu en bel ordre. Le défilé de l’armée le matin a été superbe et très acclamé, celui des Croix de Feu qui, sur la demande du gouvernement lui-même, a ranimé la flamme, a été au dire de tous ceux qui l’ont vu une belle manifestation d’ordre et de force très impressionnante qui a fait ressortir la pagaye du front populaire ; il est difficile de croire qu’une duchesse de Grammont, comtesse de Clermont-Tonnerre suivait le drapeau rouge des Cot et Frot, c’est pourtant vrai, les images du Matin vous donneront un  peu l’idée des 2 groupes. Ce matin, le conseil des ministres nous a sorti les fameux décrets, chacun en prend pour son compte, et c’est bien puisqu’il nous faut secourir la France. Elle a été fêtée ici le jour de la fête nationale, par un défilé bien restreint ......

Le manoir du Than est habité cette année par un ménage, ingénieur, et ses 7 enfants. Les villas s’ouvrent les unes après les autres, mais il y a nettement moins de parisiens indésirables cette année. On sent vivement la crise ; les produits de la campagne continuent à baisser, on dit que le lait pris par les laiteries est payé 0,30F ; il est vrai qu’ici on nous le vend 0,80F. Le beurre valait 2F50 cette semaine en Bretagne, il vaut ici 4F. Vraiment nous pouvons vivre ici à bon compte, et c’est ce que nous faisons. Ne te tracasse donc pas, mon Jean, et merci à tous deux de votre offre, je ne puiserai pas dans vos réserves, mes enfants chéris, et si j’abandonne l’idée des voyages projetés, ce sera sans regrets, puisque cela est nécessaire. Il est bien évident que Vierville me coûte cher, vous avez vus mes comptes, mais il n’est pas question, n’est ce pas, de l’abandonner. Je ne veux pas non plus prendre sur mon capital, il a été suffisamment touché par la crise ; reste donc la sagesse, j’en userai et j’espère boucler mon budget malgré tout.

Vendredi 19 juillet

….Suzon a une petite fluxion causée par une dent de  sagesse qui ne peut pas percer, faute de place – comme papa – notre voyage (à Cherbourg) est donc remis..

 

…les nouveaux accus sont à l’auto, qui marche comme un as, de ce fait. ….j’ai écrit à votre oncle Marc pour l’en remercier…

 

…la fête du village a du mal à se mettre en route. C’est le fils Guignard, maintenant étudiant en médecine, qui en est le président…..

 

 

Vierville  24 août  1935    samedi

 

…j’ai reçu 2 dépêches de Rosario m’annonçant leur départ…..j’ai communiqué immédiatement la bonne nouvelle à Mme Cordelle, aussi impatiente que moi de savoir, et nous avons pris rendez-vous pour le 16 septembre au Havre, (elle est en ce moment  à Besançon)

…..Georges est arrivé ici mercredi à 2h avec Suzon qui avait été le chercher à Paris à l’Orient Express…….il est reparti tout à l’heure pour Genève où il doit voir un de ses avocats grecs qui y passe 2 jours. J’ai poussé notre Suzon à l’accompagner, et cela n’a pas été long de la décider ; ils seront demain à Chamonix pour apercevoir le Mont Blanc, de là fileront à Genève en car, ils y coucheront demain soir, Georges verra son grec, retour par Lausanne, mardi matin à Paris – 7h45 – juste le temps d changer de gare pour arriver ici à 2heures. Ils tiennent tous deux à partir mercredi matin avec la « jeune » Pépita pour Cherbourg où nos 2 boys doivent arriver vers 4h sur le Berengaria – un beau paquebot de la Cunard  Line allant à New-York et qu’ils auront pris à Southampton.

….j’ai, en pensant à nos 4 grands garçons et à Jean Cordelle, fait verser des kilos de chlorate de soude sur le tennis, il n’y a plus d’herbe mais il y a un bon besoin d’un coup de rouleau avant que  ce soit au point. Ces courts sont bons et élastiques, mais combien délicats à entretenir et ne connais-tu rien, mon Jean, à me proposer qui ne soit pas trop cher. : Phil dit qu’il a joué sur des cours recouverts de liège aggloméré ? Il y a bien aussi la brique pilée et je pourrai peut-être voir aux briqueteries de Lison ce qu’il en est – Veremos !

 

Georges est arrivé en excellente santé …   pour 20 jours. C’est bien peu, c’est mieux que rien. En somme ses affaires d’arbitrage paraissent  s’arranger mieux qu’on ne pouvait le croire. Ils ont déjà gain de cause  pour qq millions de francs et ce n’est pas fini. Je veux espérer que ces 11 années de Grèce ne seront pas improductives pour votre aîné. Il a été très  aimablement reçu par Marcel qui partait pour La Baule.
………il a aperçu Chalon dans le bureau d’études. On travaille paraît-il à qq nouveaux projets, le travail de Ténériffe et celui de Perse (avec Sagne et Dorier) prennent corps, on a un assez gros travail à Bizerte avec la réfection des jetées ; Marcel Hersent espère que les travaux de Perse l’ont intéressé  dans un groupe anglais qui a de gros travaux  en Egypte – quelle illusion ! à mon sens !

 

….la journée de dimanche dernier qui était celle de la fête a été très animée, cela se passait autant à la maison que dans le champ… comme d’habitude ; en remerciements nos braves gens sont venus, maire en tête (c’est Dubois, mon fermier) me faire une petite aubade avec la musique venue de Bayeux, et le soir pour reprendre une habitude perdue depuis la mort de votre cher Père la retraite aux flambeaux a fait le tour de la maison, précédée toujours de la musique, feu d’artifice dans le champ de foire avec des feux de Bengale sous les arbres du bois, ce qui était bien joli. Pas mal de boutiques, de manèges et de loteries aux orchestres bruyants et les jeux habituels et beaucoup de monde et de gaieté « mais personne de saoul » me soulignait un brave garçon.

Dans la salle de billard nous avions préparé un bon goûter, qui a été très apprécié par nos amis Collières, de Mons, de Pierres, Batiffol (y compris l’abbé - le séminariste Jean Batiffol - qui porte soutane depuis Pâques, que je n’avais jamais vu si entrain). Tous les sandwiches et gâteaux ont été dévorés, le soir on s’est encore réuni  la maison pour la fête de nuit, nos petits s’en sont donné à cœur joie, et je vois d’ici ce que cela aurait été si tous mes chéris avaient été là. C’est égal, je n’étais pas fâchée que tout ce vacarme si proche soit terminé.

 

Au milieu de toutes ces agitations je poursuis l’entretien de notre vieux Vierville, et j’ai fait repeindre l’extérieur de la maison de Léon et leur ai fait poser l’électricité (2 lampes avec compteur à eux) pour leurs 10 ans de présence à la maison. J’ai du reste l’intention de souligner cela de qq billets pour l’exemple, à la fin de  nos vacances. La chose n’est pas si commune qu’elle ne mérite d’être encouragée, même au prix d’un petit sacrifice de ma part. N’êtes vous pas de mon avis ?

 

J’ai dû faire repeindre la cabine de la plage, fournissant la peinture, achetée à Paris, j’ai un peintre et son frère que je paie à l’heure et qui travaillent vite et bien. Ils m’ont aussi nettoyé et reverni les portes de chêne de l’entrée, très noircies par les couches de verni successives, puis j’ai fait retapisser ton ancienne chambre, mon Jean, avec le papier jaune ci-joint ; la toile qui couvrait les murs était très sale et j’ai eu ce papier à très bon compte à Paris (4F50 le rouleau de 8 mètres). J’ai eu l’occasion aussi d’un lavabo, qui est maintenant posé à la place de l’armoire, celle-ci mise dans le renfoncement où était la toilette, cela donne une place extraordinaire. L’eau courante a été prise très facilement, en dessous dans la cuisine, les eaux sales sont évacuées également par la cuisine, ce qui évite un tuyau le long de la maison, toujours bien vilain. Tout ceci ne m’a pas coûté bien cher, les travaux du lavabo ont été faits par Dagoubert.

 

L’an prochain, si je puis, je ferai poser un lavabo dans la chambre jaune au 2ème, évacuation dans le coin de la tourelle sur le côté Est de la maison, je laisserai la table telle qu’elle est, et ferai poser le lavabo sur le côté à droite de la porte, en entrant. Cela nécessitera fort peu de travail, l’eau venant du grenier. Je ferai aussi repeindre l’intérieur de la maison de Léon…   projets ! …    encore !

 

Le maçon travaille depuis hier à la réparation des clôtures de ciment armé, bien souvent mises à mal par les cornes de ces grosses et belles vaches des herbages de Leterrier. Nos gens badigeonnent cela cette semaine. Il ne restera plus qu’à revernir le kiosque (dont une partie du toit a été enlevée par un coup de vent – encore une réparation), la porte du potager, et à donner un coup de peinture à la barrière du champ de Pompon, pour que la vieille maison soit fin prête pour passer l’hiver sans encombre. La toiture a été soigneusement faite dès juillet. Je vous raconte tout cela, mes enfants chéris,  pour vous tenir au courant et je dois bien vous ennuyer avec ces petites histoires.

 

….Le gouvernement fait de louables efforts pour faire baisser le prix de la vie ; bouchers et charcutiers, épiciers priés par les Préfets, consentent une baisse, il était temps ; vous avez dû voir que les loyers sont d’office baissés d’un dixième. C’est une affaire de 1000F pour moi, c’est bon à prendre. Mais les terribles journées de Brest et de Toulon sont un fameux avertissement, et il ne paraît pas qu’on réagisse fermement contre la bande d’agitateurs qui a mené le branle. J’avais écrit à votre Maman, petite Maine, aussitôt ; heureusement ils étaient tous saufs et à Ste Anne, mais j’ai pensé à vous, ma petite, qui avez dû passer qq vilains jours d’inquiétudes.

Je vous envoie un article du Colonel de La Roque, paru dans le dernier journal des Croix de Feu. On semble craindre beaucoup le groupement de ces braves gens parmi le front populaire, et l’on dit que le gouvt. s’appuie carrément sur leur formation. Tant mieux, la crainte est le commencement de la sagesse.

 

Je vous envoie aussi un article sur le Verdon paru dans un journal financier. J’aime bien la photo avec le Champlain à quai ! Il y est allé 1 seule fois !….

 

…Notre Simon est certainement partie sans beaucoup de joie, c’est la fin à Rosario de leur bonne vie familiale. Leur voyage et séjour en France en seront bien attristés..  Quand se retrouveront-ils tout à fait ensemble et où ?

 

 

Vierville  samedi  31 août  1935

 

……….Ils (Suzon et Georges) ont pu mettre leur projet à exécution, en voyageant dare-dare, ils sont arrivés ici mercredi à 12h ½ , ont rapidement avalé leur déjeuner et sont repartis ½ heure après  avec Pépita. Ils sont arrivés à Cherbourg de justesse ; et sont rentrés ici le soir même. Nos boys sont arrivés brunis et ravis, ravis de leurs holydays anglaises, et de leur retour at home.

 

…et pendant ce temps notre Simon et ses 4 hommes voguent qq part sur l’océan. Ils étaient avant hier à Rio…. ;

 

….nous avons eu de grosses averses qui ont fait le plus grand bien à nos fleurs………….nos champs avaient leur herbe changée en paillassons, et je voyais le moment où, comme en Grèce, (c’est cette mauvaise langue de Georges qui le prétend) on serait obligé de mettre des lunettes vertes aux bonnes grosses vaches normandes pour leur donner l’illusion de paître de fraîches prairies….

….cette semaine le maçon a bien réparé les clôtures de ciment armé, il va falloir que je lui fasse refaire le mur du vivier mis bien à mal par le gros peuplier qui a dégringolé cet hiver. C’est encore une assez grosse réparation, je profiterai de la présence de Georges pour régler l’affaire avec le maçon….

 

 

Vendredi  6 sept.  1935  Vierville

 

….je veux pourtant que ma lettre parte ce soir pour qu’elle attrape le courrier qui, je le suppose ! part demain ; car nous sommes ici bien mal renseignés là-dessus……

 

…l’ami Flondrois nous est arrivé mercredi, sans encombre cette fois……….nous avons été hier avec les 2 voitures déjeuner à Omonville et fait le tour de La Hague que Georges ne connaissait pas. Il est revenu aussi enthousiasmé que nous ; la vue de cette baie d’Ecalgrain, de l’anse St Martin et des hautes falaises de Jobourg ne déçoit personne. Nous étions de retour ici pour le dîner, la « vieille lady » précédent Turzumel III, forçait celle-ci à une sage lenteur, que son chauffeur acceptait, je dois le dire, avec bonne grâce. C’est méritoire, il faut l’avouer.  Aujourd’hui toute la bande est partie à pied pour Colleville.

 

 

J’ai tout le fond du vivier à faire re maçonner, toujours les méfaits de ce diable de peuplier qui s’y est abattu. Avec Georges , j’ai été voir cela, et convenu avec un maçon de la réparation. Me voilà encore pour 300F.

 

La chasse est ouverte, un beau lièvre, poursuivi sans doute, s’est réfugié tout près du potager où il va tous les soirs se régaler de nos choux. Dubois qui est venu avec ses chiens n’a pas réussi à le dénicher, mais il m’a envoyé un beau lapin de garenne tué dans le Costil où ils pullulent, dit-on. Je lui en ai du reste laissé la jouissance…

 

 

Vierville  samedi  14  sept.  1935

 

…Rien de vous cette semaine, mes bons enfants, dans notre bled, je ne sais rien des courriers, pas plus de ceux qui viennent de BA ou qui y retournes, c’est pourquoi hier je commençais à être vraiment étonnée pour ne pas dire plus, en ne recevant aucune nouvelles de nos voyageurs qui auraient dû être le 12 à Casa. ………… …Enfin j’ai eu ce matin une dépêche laconique signée Cordelle, envoyée hier au soir vers 6 heures : « bien arrivés Casa » Venait-il d’y arriver ? c’est probable, car j’ai télégraphié aussitôt aux Chargeurs Réunis au Havre qui viennent de me répondre par la même voie « Jamaïque attendu Havre le 18 au soir » Cela recule donc leur arrivée…….    ….je ne partirai donc pas lundi…     …. Mais seulement mercredi matin à 7h, je déjeunerai au Havre, où je dois retrouver Mme Cordelle, et nous irons sur la jetée attendre nos voyageurs. Je suppose qu’ils commencent à trouver le temps long, c’est toujours comme cela  quand on approche du but….

 

….Vos aînés ont l’intention d’acheter 2 ou 3 actions de Rosario. D’après Flondrois le procès que la Société vient de gagner va mettre des sommes fort intéressantes dans les caisses.. mais que tout cela reste entre nous surtout !  Toujours de Flondrois : il croit que la liquidation du Port durera plusieurs années avant la répartition des réserves, peut-être jusqu’en 1950 !!     Le brave ami est parti lundi matin. Nous avons dimanche fait une dernière promenade avec les 2 autos jusque Port-Bail, non loin de Carteret…….

 

………..Nous avons mis au point le petit appartement que Simon occupera avec Jean et Yves. Mme Cordelle couchera dans ton ancienne chambre, mon Jean ; les 4 boys réunis là-haut vont être comme des poissons dans l’eau…..

….Le temps a été très variable , cette semaine, ce sont les fortes marées de septembre, nous avons été très achalandés de homards et de crevettes roses à des prix raisonnables, ce qui n’était pas arrivé depuis longtemps, car tous les hôtes de la plage, hôtels et même villas ont fui.  

 

…revu nos amis de Mons, Collières, Batiffol, de la Heudrie, dont les jeunes ménages sont arrivés du Maroc, par l’Espagne, en auto, aussi les de Pierres, Guy de Loÿs est un ami pour nos boys. Revu aussi les de Brunville.

J’ai su par mon curé que les habitants du manoir de Goussencourt -manoir de Than-  (un ingénieur, sa femme et leurs 7 enfants) connaissaient les Cordelle ; comme on se rencontre !

Les évènements de la semaine sont le renouvellement de la jeunesse de la « vieille lady » grâce à une peinture d’une nouvelle marque qui joue l’émail à crier ; si elle n’avait pas, disent les boys, sa forme de « poulailler » (ô jeunesse !) elle serait transformée.

 

La Bison a enfin pris son vol sur une des petites bécanes, grave affaire, elle ma chargée d’en aviser son camarade Jean-Paul. Les grands frères ont remis les 4 bécanes à neuf, les 2 petites et celles de tes sœurs, mon Jean, un peu mises à mal depuis qu’ils s‘en servaient pour eux. Ils les ont démontées, astiquées, repeintes, on n’attend plus que les cous’ pour partir en guerre…En fait-on de ces projets, jamais les qq 10 ou 12 jours qu’il reste à passer ici ne suffiront pour tout faire…..

 

Suzon pense partir en avant garde avec sa femme de chambre vers le 26 pour Paris. Les Cordelle suivraient vers le 30 avec tous les enfants, et je resterais 2 ou 3 jours pour boucler la maison. La rentrée chez Kayser a lieu le 4.

 

….. Nous nous régalons de poires succulentes, c’est le moment des Williams et nos arbres en sont chargées dans le contre espalier. Il y a de quoi faire des heureux dans le village ; il faut voir les yeux des petits à qui on en porte qq paniers.

 

…Suzon et Georges ont offert à déjeuner au vieux tonton qu’ils avaient fait venir à Paris. Il est toujours content de son sort.

Tantine m’écrit qu’elle s’ennuie en Bretagne et qu’elle rentre le 23 à Paris avec Micheline. Elle doit être en effet bien isolée dans son  coin ………où il n’y a personne  à voir… et pas de piano.

 

 

Vierville, vendredi  20 sept. 1935

 

……Vos aînés sont arrivés mercredi 18  vers 4h de l’après midi, avec 24 heures de retard, dus, tant, sans doute à une escale prolongée à Casa , qu’à une forte tempête dont tous les journaux s’entretiennent depuis mardi. Depuis mardi midi j’étais au Havre, ayant quitté Vierville le matin à 7h1/2. J’y avais retrouvé Mme Cordelle et nous contemplions de concert la rade houleuse, couverte d’écume, les vagues balayaient sans arrêt les jetées de la grande rade !! Le bateau attendu s’est enfin annoncé le mercredi 18 vers 10 heures, et à 2 heures il faisait une entrée triomphale entre 2 jetées noires de monde qui attendaient la sortie du Normandie (qui n’est pas sorti). L’accostage au quai Billot a demandé 2 bonnes heures, tant le ressac et la violence du vent agissait sur le gros navire stable et pourtant bien chargé. Il avait été impossible d’ouvrir le sas habituel tant on craignait d’en avarier les portes toujours pour la même raison ; mais nous étions pendant tout ce long temps d’accostage suffisamment rapprochés pour nous voir tout d’abord, nous parler ensuite.. puis nous embrasser lorsque la passerelle fût baissée.

 

……Nous avons dû coucher au Havre que nous avons quitté hier matin à 8 heures, pour être à Bayeux à midi ½. Suzon et les 3 petits nous attendaient avec la vieille Lady ; sous une pluie battante, car il y avait des grains effroyables entre les coups de vent qui n’ont cessé que cette nuit. Et maintenant c’est la bonne réunion dans la vieille maison rajeunie de tant de cris, et malheureusement Mme Cordelle a dû repartir dès hier soir, la pauvre femme, appelée par dépêche près de sa vieille maman, restée seule à Besançon avec une domestique, les Dupuis étant en tournée d’automobile dans le midi, et qu’une crise cardiaque due à une indigestion terrassait. Les nouvelles reçues tout à l’heure sont plus rassurantes,  mais Mme Feige a 88 ans et le danger n’est pas entièrement conjuré.

 

…Vos aînés vont très bien, l’air de la mer les a bronzés…  ….Jean est superbe, presque méconnaissable, les 3 garçons bien grandis mais j’ai trouvé notre Simon très amaigrie. Elle se sent parfaitement bien cependant, et Jean m’a affirmé que le médecin qui la soignait préférait qu’elle reste maigre ! (tant mieux) mais il me semble que qq kilos ne la gênerait guère. Au surplus elle est très entrain….

 

….Depuis hier, installation dans le petit appartement du coin, déballage des malles, bavardages prolongés, tant de bonheur à la fois ! …   …nous ne nous lassons pas de parler de vous quatre………Nos boys ne se quittent guère, on arrive du bain, (il ne fait pourtant pas chaud)  et l’on m’a demandé tout à l’heure des fils pour monter l’antenne de la TSF. Les 2 sœurs bavardent….   …Jean écrit dans le bureau de Père. Il a déjà téléphoné au « petit Louis » dit aussi « robinet d’eau tiède » (il s’agit probablement de Bénézeth . On lui a confirmé le départ de Gilbert (Hersent)   …Celui ci sera à BA lorsque vous recevrez cette lettre, et Jean se demande même s’il ira jusqu’à Rosario…

 

….Bonnes nouvelles de Georges qui est arrivé sans encombre au Pirée et a repris sans entrain sa vie solitaire…

 

 

Vierville – vendredi 27 sept. 35

 

…Simon vous écrivant longuement, je ne le ferai pas cette semaine , mais je compte me rattraper la semaine prochaine, avant de regagner Paris, exactement dans 8 jours. Suzon est déjà partie avec sa femme de chambre pour préparer les lits du gros de la troupe qui part lundi. Je reste en arrière garde, avec Tatou, pour finir de mettre les housses. …..   ….la température reste très douce, ce qui permet aux enfants de profiter jusqu’au dernier moment du bon air ; mais cela sent déjà le départ, on a remonté la pirogue, clos les volets de la maisonnette de la plage, démonté le petit moteur, qui grâce à la générosité de l’oncle Jean a été monté sur sa bicyclette, à laquelle il a octroyé des pneus  neufs. Voilà donc le véhicule automobile rêvé, et l’on bénit le Touny qui a permis un tel plaisir, c’est toujours une joie de rouler sans effort !

 

…Simon s’étend du reste sur votre quatuor…   …je connais votre jolie maison dans tous les coins, et tous les tours « del bandito » qui a paraît-il une prédilection pour la négation et les casseroles. Chacun prend son plaisir où il le trouve. Mon Jean-Paul est toujours bien sage ! pour que l’anglaise Tonazzi consente à s’en charger ! Ici les 2 petits ne se quittent guère, ils se chamaillent bien un peu mais c’est quand même  de l’affection, la grande occupation consiste à rechercher des marrons d’Inde qui tombent déjà. Quel dommage de ne pouvoir s’attarder ici, cela ferait le plus grand bien aux 3 garçons qui viennent d’arriver. Il n’y a qu’à voir leur appétit, les tartines beurrées dégringolent pour leur plus grand bien, dans leur estomac. Yves en a bien besoin pour se remplumer…..

 

 

Jeudi  3 oct. 1935  (de Vierville)

 

….dernière lettre que je vous écris de Vierville…   …le gros de la troupe ayant quitté Vierville lundi matin 30 septembre…   … Nous avons bien du reste l’intention de revenir  ici pour Noël comme l’an dernier…   …notre petit coin est douillet, et j’ai installé dans les 2 chambres communicantes du 2ème étage un petit poêle à bois qui dégourdira l’atmosphère pour nos 4 boys dont le sang est jeune et chaud…

 

….Une bonne lettre de Simon me dit que leur installation se fait au mieux grâce à la bonne Suzon qui avait tout mis au point, ce n’est pourtant pas une petite affaire que de caser 6 personnes, mais on se serre.. avec affection et tout est dit. Les boys doivent commencer demain les classes. Je me demande ce que cela va donner pour vos 2 plus jeunes neveux, un peu timides et qui seront évidemment démontés à la première apostrophe, les 2 aînés les ont pourtant déjà prévenus de « ne pas s’en faire »……Jean Cordelle envisage du reste comme très probable l’obligation pour François de redoubler sa 1ère qu’il préférerait à la 2ème..Veremos ! Ils sont tous partis en bonne santé, il fallait voir l’hécatombe de tartines bien beurrées (pas des tartines de belle-mère !) que l’on engloutissait au goûter, même Yves, assez chipotier paraît-il, dévorait, il était  toujours le 1er après le coup de cloche à dégringoler dans la salle à manger (le souvenir que j’en ai, est que surtout il ne fallait pas risquer d’être en retard)… 

 

….les 2 boys ont rapporté d’Angleterre où ils ont fait beaucoup de sport, des biceps qui font envie à Simon pour ses fils. Tout se tassera….. ;   … 

…je n’ai pas besoin de vous dire que la maison n’était pas très en ordre après le départ de lundi, d’autant plus qu’il pleuvait depuis 2 jours. Il a fallu la reprendre du grenier à la cave ; aidés de la brave Maria, Tatou et moi avons remis de l’ordre et astiqué partout, il faut cela avant d’abandonner la vieille maison à l’humidité de l’hiver normand, afin qu’elle garde son air habituel de fraîcheur que tout le monde lui envient. Sans doute n’ont-ils pas le moindre soin pour conserver la leur. 

 

Revus tous nos amis venus me dire au revoir, de Mons, de Pierres, …   la marquise  …accompagnée du marquis et de ses 2 filles, Sabine de Loÿs est très en beauté…   …– notre curé ; les Collières ont rejoint Lisieux, lui toujours inoccupé,…..

Revu avec Simon et Jean le vieux manoir du Than, bien un peu mélancolique par ces journées d’automne , et par cela même plein de charme.

 

Car c’est bien l’automne et nous avons à faire pour préparer l’hiver, il pleut à lourdes averses, et les sabots et les bottes sont de rigueur. Les poires dégringolent et les pommes aussi, il va falloir expédier tout cela. Au Vignet nous aurons de quoi faire notre provision de cidre, sans plus, et pourtant les promesses du printemps étaient splendides. Un coup de brume en est la raison.

J’ai déjà fait mon tour dans tous les greniers, revu avec Jeanne et Léon les jardins et le bois, donné mes instructions pour l’hiver : des arbres à abattre dans le bois et le Vignet, des améliorations de la terre, des engrais à semer, des soins aux arbres fruitiers, des boutures de la serre, et des châssis, alors que les jours pluvieux devront être employés à des rangements ou à des réparations…  Ils ne feront pas tout, ce serait bien impossible ; mais je vous dis cela, mes enfants chéris, pour que vous sachiez pour plus tard.

Avec mes fermiers (Leterrier et Dubois) j’ai amorcé le curage de l’étang de l’herbage du Bois. Ils fourniraient les attelages, chevaux et voitures avec 1 ou 2 hommes, je compterais les journées d’hommes, la vase enlevée servirait à engraisser les 3 pièces qui se trouveraient fort bien de ce traitement. J’ai fait réparer tout le pan de l’abreuvoir mis à mal par le gros peuplier qui s’était laissé choir. En voilà pour 400F de maçonnerie, j’en aurais eu encore pour au moins autant si Dubois n’avait pas pris à sa charge l’enlèvement de l’arbre renversé. Pour éviter un nouveau malheur, on abattra un autre peuplier qui menace ruine à peu près au même endroit. Je n’ai pas fait remettre la barrière qui clôt le chemin de la mer, un des propriétaires riverains faisant exécuter des travaux , il est préférable d’attendre que les ouvriers en aient terminé, ce sera pour l’an prochain.

 

…..Je pars demain à 11 h pour être à Paris à 5 h bien heureuse de retrouver toute la marmaille et les parents. J’ai encore si peu vu Simon et Jean. Celui-ci part samedi à Besançon, il en reviendra lundi avec sa mère. Mme Feige est tout à fait bien, ses 88 ans ont eu raison encore une fois de cette terrible crise cardiaque, c’est merveilleux !

 

…..J’ai remis à nos gens les 50F que vous leur avez octroyé pour leurs 10 ans de présence ici, vos frères et sœurs en ont fait autant, j’y ai joint 500F avec qq paroles, en embrassant Jeanne et serrant la main de Léon. Les braves gens pleuraient, ils ne se doutaient pas de cette aubaine, ils me chargent de vous en remercier vivement.

Je me sauve, il est 5h1/2, j’ai encore ma malle à faire. Ne nous laissez pas sans nouvelles….

 

Jean Cordelle s’attend à repartir avant Simon – mais ne le lui dites pas s’il n’en parle pas – c’est à cause des travaux….

 

 

19 oct. 1935   Paris

 

…..l’automne reste doux, à ce point que nous avons repris des affaires plus légères et que la gente masculine circule sans manteau ; cela permet aussi de faire qq bonnes promenades aux environs de Paris…….Nous avons refait la promenade de Versailles que tu sais, mon Jean ; et jeudi nous avons été à la cueillette des châtaignes dans les bois de St Cucufa, au dessus de la Malmaison. Les 6 enfants ont remplis leurs poches et nos sacs de leur cueillette, qui a joué ensuite le rôle de dessert, ce qui les a enchantés.

…nos boys sont déjà bien pris dans l’ambiance nécessaire à un bon travail et au résultat qui en découle. Les 2 grands nagent avec qq difficultés dans les devoirs du prochain bachot, car Kayser n’épargne aucun moyen pour réussir ; il l’a encore montré cette année où il a eu 20 reçus sur 25 élèves présentés aux différents bacs. On dit que Janson en a  eu 14%, la moyenne est peu glorieuse.
L’anglais marche très bien, et pour cause, ces 2 mois en Angleterre ont été une très bonne chose. Les 2 cadets ont nettement pris position et se classent déjà bien dans leurs classes respectivement  - 3ème et 2ème

…..c’est un plaisir pour moi que de les voir tous les 4 si amicalement unis.

…..Les 2 sœurs sont allées ce matin aux magasins, comme il convient pour élaborer leurs élégances ; quant au grand Jean il met au point ses visites et ses projets ; il est naturellement allé plusieurs fois au bureau et a eu la chance ( ?) lui, de voir tous les patrons…! à part Gilbert que vous avez la … joie de posséder. ….     …..Chalon a dû partir ces jours-ci pour Madrid, ils ont de gros ennuis pour Ténériffe où la loi espagnole réclame des ingénieurs uniquement espagnols.

 

….Simon a eu, comme vous, l’impression qu’Emile t’accueillerait les bras ouverts. La Tante se désolant de le voir vieillir sans avoir pris près de lui qq un qui l’épaule, ni son fils, ni tes 2 cousins n’en ayant les moyens, a-t-elle ajouté. Mais te sens tu disposé à prendre cette tâche ? Elle doit être lourde et vous devriez en ce cas vous installer dans le bled auprès d’eux. Il conviendrait peut-être que tu confie à ton oncle dès à présent ton idée de changer ton fusil d’épaule. Il faut penser à tout cela et ne pas trop attendre pour prendre une décision..  si tu n’est pas décidé coûte que coûte à rester en Argentine au service de l’entreprise. .  …..

 

….Bonnes nouvelles de Georges que le plébiscite grec ne trouble pas trop. Il est certain qu’il ramènera la royauté, malgré l’esprit républicain du peuple lui-même, on n’en est pas à une tricherie près ! En Europe, à Genève plutôt, l’horizon semble s’éclaircir ; on pouvait craindre il y a seulement qq jours, l’étincelle capable de mettre le feu à toutes les poudres ; mais tout le monde craint la guerre, l’Angleterre semble reculer, et l’Italie comprendre. Ces 2 pays n’on jamais pu croire qu’on leur résisterait. Celui qui aurait déchaîné la guerre serait un assassin. Laval a le beau rôle, il a du mal, et doit peser ses mots plusieurs fois avant de les prononcer. La situation intérieure reste grave, les affaires reprennent mal, la vie habituelle est inchangée comme prix, j’ai payé 1/10 de moins à mon propriétaire, mais l’impôts de 10% que nous prélève l’Etat depuis les décrets lois est autrement pénible à nos bourses.

 

…..Jean Cordelle pense partir avec Simon et les 3 boys pour Besançon à la Toussaint où il y a un pont favorable aux écoliers. La vieille Mme Feige réclame ses  arrière-petits-fils. Il est assez probable, dans qq mois à la mise à la retraite de son gendre Dupuis, elle rentrera à Paris chez Mme Cordelle. Yvonne devrait alors s’installer à part, ce qui lui coûtera  je crois.

 

 

Vierville, vendredi 25 oct. 35

 

…..que nous avons déjeuné chez les Zézeth…parfaitement ! et qu’ils ont été ..  tout ce qu’il y a de plus charmants.. les années passent et ne se ressemblent pas. J’ai pris part à la conversation de Bénézeth avec Jean afin de vous rapporter les potins du chantier. La Perse est entrée dans une phase active. Les Sagne viennent d’y repartir, leur fille est restée à Paris dans leur appartement avec Mme Sagne mère, y sont-ils pour la durée des travaux ? Je crois que oui , pour lui du moins. Le séjour doit y être rude cependant. C’est à 36 heures d’auto d’un poste important de ravitaillement, on vit quasi sous la tente, à peine qq baraques en bois. En été : qq 50° à l’ombre, -35° en hiver. Il faut tout emporter pour y vivre….   ….Les travaux doivent être finis dans un délai maximum de 3 ans, il y a de forts dédits. Il y a 15 km de voie à faire avec 18 tunnels, la contrée est un vaste chaos d’immenses rochers et de montagnes escarpées. ; cela nécessitera des ponts et des viaducs. Il faudra du cran pour ceux qui s’y trouveront.

 

….Nous devons voir demain chez Suzon l’état major de la CPDE. Celle ci vient de monter le Salon de la Lumière, assez intéressant à cause des nouveautés qu’elle expose dans un nouvel établissement, le fin du fin de la construction moderne, faite d’éléments complètement indépendants, en permettant le déplacement facile…on peut ainsi augmenter, diminuer les pièces selon l’idée du moment (le cadre étant en ciment armé, bien entendu) Cela cadre assez bien, semble-t-il, avec la tendance de ses chefs ; installation grandiose des bureaux….

 

Bonnes nouvelles de Georges,….La venue du Roi ne paraît pas changer garnd chose aux décisions de l’arbitrage, qui semblent devoir être bien moins mauvaises qu’on aurait pu le craindre, (même au dire de Bénézeth qui n’est pourtant pas homme à croire d’habitude à un succès) Tant mieux pour vos grands qui mériteraient bien de vivre en famille ! Pour en finir avec les Bénézeth , (qui viennent de s’acheter une auto !, SVP ! ) j’ai entendu qu’il disait à Jean Cordelle que Gilbert n’aimait que les jeunes. Je sais d’autre part par Beaujon et Hébert qu’il a grand peur d’être remercié un de ces jours.

Je voudrais bien emmener vos frères et sœurs au Français, mais voici seulement que la troupe rentre dans son nouveau local rafraîchi ; nous sommes allés au Rex, sans Jean, bien entendu. Simon a beaucoup admiré le spectacle et la salle elle-même .

 

Sais-tu, mon Jean, que je suis en pourparlers pour acheter 2 parcelles de terre, plantées de beaux pommiers qui touchent mon Vignet et appartiennent au Père Lebastard. Celui-ci, très amoindri après une attaque vit maintenant chez sa fille à Caen, et a partagé son petit bien entre ses 2 enfants. Leterrier à qui j’ai écrit, me dit que cela arrondirait d’un peu plus d’un hectare ma plantation. Il croit que cela vaut environ 8000F, je vais essayer d’acheter cela à l’amiable, l’adjudication a lieu le 7 novembre. Je vendrais 5 actions de la Fse des Métaux, très en hausse depuis qq mois à cause des bruits de guerre. Cela vaut 2100F, je les ai achetées 1300F. Cela ne serait donc pas une mauvaise affaire, je crois. Je vous tiendrai au courant….

 

Paris  2 nov. 35  samedi

 

….les boys  …commencent une rude année où on ne les ménage guère, et chaque soir ils sont penchés sur leurs thèmes et leçons jusque vers 11heures. Comme ils partent à 7h1/2 de la maison le matin pour revenir 12h après avec le seul intermède d’un déjeuner hâtif, on peut dire qu’ils ont fort  faire. Cela ne ressemble pas au système anglais, et je le regrette, mais il y aurait trop à faire pour décider nos élites à simplifier les programmes. Ils répondent à cela qu’ils en ont fait autant…   à vouër !!  Vos deux autres neveux ont bien pris le collier, tout ce qui est science marche très bien, ils ont à faire en anglais et surtout en français, pas tant en orthographe, analyse et grammaire qu’ils savent et appliquent bien, qu’en littérature, dissertations, préparations. Tout cela a besoin d’être mis au point…. Mais aussi je reste confondue des sujets qu’on leur soumet, et je suis bien sûre de sécher comme Mich sur une pensée d’Anatole France ( !!!) qui comparait la vie sociale à celle de la rue…pauvres gosses.


Simon va très bien mais nous nous gardons de la fatiguer ; je suis bien tourmentée de ce maudit cœur prêt toujours à faire des siennes. Elle ne s’en plaint pas , mais il est bien évident qu’elle se doit de mener une vie exempte d’agitation ; quand je pense à la mienne (d’agitation) à son âge !… et que je voie comme son aînée court comme un rat empoisonné à longueur de journée ! enfin ! que Dieu nous aide, et que votre cher Père vous protège, mes chéris, tous !

 

…bonnes nouvelles de Georges qui va bien et dont l’arbitrage vient de se clore en lui donnant raison à peu près partout. C’est l’affaire de plusieurs millions de francs, et je crois que les Hersent n’en attendaient pas autant. Georges commence à croire sérieusement à son retour. Il lui reste encore des paperasses à faire, mais il compte bien être ici au commencement de 36…..    ….Pour en finir avec l’arbitrage, il était temps que cela se termine, l’avocat des Hersent est un fervent républicain et, le jugement à peine rendu, il a cru bon de mettre qq frontières entre lui et les royalistes ; il est arrivé à Paris où Suzon doit le recevoir sous peu, mais déjà on dit que l’amnistie politique sera complète et ce ne sera que de la sagesse ; personne n’a très grande confiance en une royauté durable, le roi lui-même qui se fait tirer l’oreille pour revenir ; l’Angleterre l’y pousse et le soutient, moyennant quoi elle espère une base navale dans les eaux grecques. Les projets de nos voisins d’en face sont à ce point personnels que l’on ne peut que craindre de les voir se mêler aux évènements du jour. L’imbroglio de la guerre et des sanctions nous met tous dans un fâcheux embarras, et il suffit encore de bien peu de choses pour mettre le feu aux poudres de l’Europe. Notre Laval qui ne m’est pas particulièrement sympathique a été très adroit, il est engagé dans un chemin plein d’écueils et s’en tire au mieux ; c’est tout à son honneur. …

 

…. Il paraît que Tante Marthe et Alice étaient à Paris ces jours ci, c’est tantine qui a su cela  par la cousine qui se trouve à sa table au Cercle Familial. Il n’y a guère paru sur la tombe de l’oncle René (René Laurin, époux d’Alice Hausermann) qui était aussi sale et délaissée que l’an dernier ; je crois qu’il n’y a que moi qui y vais . Vous ai-je dit que les Feuillebois vont s’installer au Maroc, à Casa, dès que l’oncle aura sa retraite, cad l’an prochain. Il n’est pas question qu’ils aillent s’installer chez l’oncle Emile, qui juge sa sœur méritoire mais difficile à vivre, et qui blâme sa façon d’élever ses fils, ..  de vrais ours, inhabitués à voir du monde, c’est du moins ce qu’il en a dit à Simone.

 

…Je ne sais plus si je vous ai dit l’autre jour à propos des Hersent que certain article que je vous ai envoyé, paru sur le port de Cherbourg, signé de qq sommités dont Jean Batiste et Georges Hersent, où l’on exaltait le nouveau port le comparant à celui du Havre très incomplet a fait un tel bruit dans Landerneau, que le grand Watier a signifié aux Schneider – Hersent du Havre qu’ils n’obtiendraient plus un sou de travail pour ce dernier port… Bénézeth qui m’a conté ceci, ajoute que l’article avait été fait par Doux, que tu dois connaître, mon Jean, il est rue de Londres, et que la Ch de Commerce de Cherbourg s’en était emparée, triomphante, ces messieurs ayant signé sans se rendre compte de la gravité du fait…  , bref il a fallu depuis faire machine en arrière, rétrograder le Doux, le désavouer, ..toute la lyre. Nous savons ce qu’il en est , n’est-il pas vrai et les polytechniciens ont la dent longue.

Je vous envoie la lettre  que m’a écrite mon ami Bousquet en rentrant de Tunisie, il en dit long là dessus en qq mots. Je n’ai pu du reste cacher cette lettre à Jean, à qui j’ai manifesté, en douceur bien entendu, les griefs que tous ceux qui ne sont pas de l’X font à ces omnipotents, et il n’a pu que déplorer lui-même la tendance de ses chers camarades.


Suzon a eu l’autre jour le s.directeur de la CPDE avec sa femme à prendre le thé, ce garçon pourtant intelligent devient inepte par moments et Suzon qui a visité avec vos frères et sœurs le nouveau local de la Société m’a dit en rentrant que l’atmosphère y était intenable, tant l’on sentait le m’as tu vu. Un seul exemple : on aménage encore qq pièces ; les ouvriers électriciens ou autres ne sont pas silencieux, et pour cause ! Au bruit de qq coups de marteau, Gaby est sorti de son bureau furieux en donnant l’ordre de travailler la nuit s’il le fallait, mais qu’il lui était impossible de travailler dans un tel vacarme….Mme Dessus qui m’a raconté cela d’un air convaincu a paru très étonnée quand je luis ai dit que votre cher Père..  et tant d’autres..  travaillaient à côté d’ateliers bruyants………. Georges Chedal m’a dit que rien que pour cette pose, il se réjouissait de ne pas être entré à La CPDE où il aurait été bon, lui, vulgaire Central, pour tout le boulot.. embêtant à leur sens. C’est sans doute vrai.

 

…..Nous fêterons ce jeudi 7 novembre les 17 ans de Phil et les 14 du François.. que de bougies ! en nous réunissant en pique nique chez votre aînée qui veut bien abriter toute la horde. ..  .. Il est probable que les cadeaux se résumeront à  qq argent qui servira à grossir les bourses de la bicyclette et peut-être d’un canoë, dont rêvent les 2 aînés, la périssoire du Touny, toujours en excellent état….devenant insuffisante pour tous ces marins en herbe….

 

…..Je me réjouis de pouvoir emmener nos garçons à la revue du 11 novembre….Le Titoune en est très impatient et sa mère en rêve, elle n’est pas ma fille pour rien.

L’adjudication des 2 petits herbages  dont je vous ai parlé  n’a lieu que le 7 novembre ….Me Pommier est persuadé que je n’aurai pas de concurrent et ne m’a pas conseillé d’essayer une vente à l’amiable ; que j’avais beaucoup plus de chance  de l’avoir à meilleur compte autrement. Veremos, si l’affaire ne se conclut pas à mon avantage, je n’en ferai pas une maladie.

Dimanche

 

….J’ai été interrompue par l’arrivée de nos voyageurs, ravis de leur voyage dans le Jura, si beau en ce moment avec sa parure d’automne. Leur bonne grand-mère était toute ragaillardie de les revoir. Les Dupuis sont encore à Besançon jusqu’en juillet, date à laquelle il sera mis à la retraite, ils veulent venir à Paris et comme leurs moyens seront diminués, il cherche une situation. Mme Cordelle aurait bien voulu qu’Yvonne aille habiter chez ses parents, elle aurait repris sa vieille maman, mais les autres, parents et fille n’apprécient nullement cette solution….. et je pense que tout restera dans le statu quo…

 

 

Paris  samedi  9 nov. 1935

 

…Nos boys continuent à bien travailler, les deux cadets prennent nettement la tête de la classe en sciences, le français – je ne parle pas de la grammaire et de l’orthographe – est plus faible, mais qu’auriez vous sorti vous-même si l’on vous avait demandé de  développer le vers suivant de Sully Prudhomme : « O l’implacable essaim des devoirs parasites qui pullulent autour d’une tasse de thé ! »   et notez que le pauvre Michou a trouvé encore de quoi mettre une page ½ ; Je ne suppose pas qu’il aura le maximum, et sans doute ne sera-t-il pas le seul.

 

….le renseignement donné par Bousquet sur Bizerte est faux en partie, les Hersent ont bien la réfection de la jetée, mais les exigences d’Ackermann leur ont fait rater les dragages qui étaient imposants, idem pour Porto où les Hersent ont offert 42 millions et le vainqueur 35. Depuis qu’on a la Perse, dit Hébert, Rosario est considéré comme une villégiature tant qu’on n’a pas 50° à l’ombre (37° à 40° la nuit)…. on doit se trouver en Paradis.

 

….L’adjudication des petites parcelles de terrain à Vierville a dû avoir lieu hier ; n’en ayant aucune nouvelle, je crois bien que je n’en suis pas propriétaire. In Cha Allah.

De Vierville on m’écrit que le Dr Létienne vient de convoler pour la 3ème fois, avec sa bonne – 19 ans !! Il en a 75. ……il a le goût plutôt peuple. Les 2 premières femmes étaient des anciennes servantes, mais leur âge était au moins assorti au sien.. celle ci l’aura vite tué, il n’aura que ce qu’il mérite.

….J’espère que vous n’avez pas d’ennuis avec les travaux, mon Jean, cela ne paraît pas très actif à cause de la hausse du rio, d’après Drillon, mais la trésorerie s’en tire et c’est le principal, n’est ce pas ?

 

Nous sommes impatients de vous lire, peut-être avez vous écrit par ce courrier avion si tristement perdu sur les côtes du Brésil.. le courage et le dévouement des aviateurs est une chose admirable. Que Dieu les protège tous.

 

Un mot à l’instant, m’apprend que les 2 petits champs du Père Lebastard sont miens pour la somme globale de 6500F plus 20% de frais. C’est une bonne affaire. C’est loué 650F par an à Blin, le forgeron. Je vais vendre pour payer cela 2 actions Cotelle, elles valent 2980 chaque…..

 

 

Paris  17  nov.  1935   dimanche

 

…J’ai eu il y a 3 jours votre lettre avion du 8 novembre, et je pense que le « Conte Grande » (un paquebot rapide italien) qui part mardi vous apportera cette lettre en 15 jours……vos lettres respiraient le contentement de cette petite fugue dans la sierra, où vous avez trouvé une agréable solitude au milieu de beaux paysages. C’est ainsi que j’en garde moi-même le souvenir lorsque nous y sommes allés avec votre cher Père ; seul l’hôtel de la Falda  résumait tout le luxe et le confort et il était bourré d’argentins qui n’appréciaient aucun des jolis sites des environs que pour y aller en bande..  le moins possible. L’été, ce doit être envahi par tous les bords, et hélas ! par beaucoup de malades. Je vous vois projeter d’y aller passer l’été avec un peu d’appréhension, je l’avoue. Ce serait tout autre chose si vous disposiez d’une maison bien à vous avec un joli jardin où vos petits pourraient s’ébattre à leur aise sans fouiller dans une poussière cosmopolite et certainement souillée. Louer une petite  villa comporte également de gros inconvénients  car on ne sait jamais par qui cela a été habité avant ! J’en ai vu un terrible exemple, la maison dont il était question ayant été habitée par une jeune femme tuberculeuse…. Si j’ose donner ma voix au chapitre, j’aimerais beaucoup mieux vous voir diriger vos pas et votre été vers qq plage… et je ne comprends pas non plus pourquoi vous n’allez pas au Riachuelo ? Y a-t-il une raison que vous ne dites pas, au sujet des Cordelle ? Enfin ! pendant que votre soleil s’exacerbe, le nôtre fond en morceaux…..   ….force averses mais cela ne ressemble pas aux formidables pluies qui changent votre midi en un vaste lac. Le Rhône a par endroits 20 km de largeur ; de quoi faire la nique à votre glorieux Parana. Le plus triste est que cela amène beaucoup de misères et de ruines qui nécessiterons de longues années avant leur réparation.

 

….notre petit Yves a eu au milieu de la semaine 2 jours de fièvre avec un petit embarras gastrique qui a cédé à la 1ère cuillérée d’huile de ricin « à la framboise » (il trouve même cela si bon qu’il ne parle rien moins que d’en emporter 3  bouteilles à l’ami Pitone !! qu’on se le dise). Il n’y paraît plus rien, mais il fait un tel vent aujourd’hui  qu’on n’a pas osé lui faire mettre le nez dehors, d‘autant plus que la fille a semé dans la maisonnée un vague microbe de coryza carabiné. Pauvre fille, on la fuit comme la peste ! et elle en est un peu vexée. Les boys s’entendent toujours comme larrons en foire  et remportent à qui mieux mieux les lauriers scientifiques du cours Kayser. C’est moins brillant en lettres…

 

…..les Cordelle – moins Yves – sont chez Mme Cordelle où ils ont déjeuné et les 2 boys Chedal viennent de partir à un cours de danse organisé par Mme Dessus  et qq unes de ses amies n’ayant que des filles et cherchant qq représentants du sexe fort (ce sont déjà les sourires des mères de filles à marier, peut-être !).  Jean et Simone ont trouvé leurs 2 fils trop jeunes pour les embarquer là dedans, les 2 aînés sont ravis de commencer leur éducation mondaine, et m’ont promis de poursuivre la mienne avec qq leçons de rumba… Il est vrai que cela me manque totalement.
Nos 4 boys sont tous enrégimentés dans la location d’un tennis dont ils disposent tous les jeudis après midi avec 4 ou 5 fillettes de 14 à 16 ans – les mêmes qu’au cours ; l’inauguration a eu lieu jeudi, sous les auspices du grand Jean qui a conduit le quatuor. Celui-ci s’en est bien donné, mais tout le monde le lendemain se plaignait de la raideur de certains muscles.

 

….Notre semaine s’est commencée par la revue du 11 nov. que nous avons été voir………plus de troupes cette année, et j’ai remarqué qu’on avait agrémenté les tenues de beaucoup de coquetteries. Les uniformes redeviennent pimpants…ayant semé la sévérité du temps de guerre (pour combien de temps ?) ….l’armée motorisée était nombreuse, mais le 32ème d’artillerie, conservateur, a défilé bravement au trot de ses énormes chevaux, bravo ! Yves n’en croyait pas ses yeux, Brigitte donnait les indications… ! ….la foule était nombreuse et vibrante….

 

Le soir nous sommes allés tous les 4 à une soirée de gala donnée à l’Opéra en l’honneur de notre belle victoire. Toute une série de ballets : Prométhée, Icare, La Grisi, Panthéa, les 2 premiers avec Serge Lifar aux talents de mime et de danseur admirable ; c’est mieux qu’un talent, qu’un tempérament, c’est une âme qui l’anime…

….Il y aura demain 15 ans que les Cordelle sont mariés, ils ont l’intention d’aller déjeuner tous deux à St Germain si le temps le permet….

 

…toutes les femmes ici ont les cheveux longs, je ne sais par quel miracle ; à l’Opéra l’autre jour où il y avait beaucoup de jolies élégances (c’était aussi jour d’abonnement) on revoyait des nattes et des chignons !! d’où sortaient-t-ils grands dieux ? Quant au bandito, je suis bien sûre que la coiffure garçon lui convient et qu’aucune afféterie féminine dans la tenue ne va à son air décidé….

 

…tout ce que tu me dis sur l’oncle Emile, je me l’étais déjà dit, mais je suis persuadée surtout que le voisinage immédiat de ces différentes familles, ne serait pas la meilleure des raisons pour aller t’installer au Maroc. Cela  ne me dirait rien qui vaille.  Quand à ton avenir dans la maison Hersent, c’est un point d’interrogation auquel je n’ose répondre ; en savent-ils eux même qq chose ?

 

….Ma petite Maine, Simon réclame encore vos commissions, le temps passe ! Elle demande aussi si elle ne doit pas apporter les rails de la loco à vapeur ? Ce serait facile et la place ne lui manquera pas. Elle doit du reste vous écrire par le prochain courrier…

 

 

Paris  vendredi  29  nov.  1935

 

…Les 4 grands étaient partis gaillardement hier au tennis pour y faire qq bonnes balles, c’était jeudi ! Mais une grosse averse a dissipé leurs espérances, ils sont revenus navrés ; les 2 mères croyant leur progéniture au plaisir, s’étaient octroyé qq heures de congé et avaient été au Gaumont voir le film du « 2ème Bureau », pendant qu’accompagnée des 2 petits je me dirigeais au Théâtre du Petit Monde qui a mis en scène : « les 3 petits cochons et le méchant loup ». Je suis revenue plutôt un peu groggy par les cris des spectateurs…..   ….la joie de mes 2 petits était bien complète….    …. Tout cela agrémenté de musique, de qq ballets même, par les petites classes de la danse de l’Opéra, aux pas si gracieux et déjà savants……

 

…..cela (un livre sur Gordon et le drame de Khartoum)  jette un aperçu sur la politique anglaise du siècle dernier ; depuis lors, elle s’est développée d’une telle façon qu’elle met l’Europe sur des boulets. Je ne sais si vos journaux vous donnent l’impression des inquiétudes actuelles ; les sanctions réclamées par la SDN (l’ONU de l’époque)  mais surtout par les anglais, amènent qq résistances de la part des Italiens et même d’autres. ; personne ne se sent le courage d’envisager une guerre pour défendre l’Ethiopie (envahie ou menacée par les Italiens) qui n’auraient pas dû être autorisée à faire partie de la SDN tant qu’elle n’aurait pas accompli toutes les conditions requises (abolition de l’esclavage, etc) . Laval a fort à faire et sa patience, son adresse ne sont pas en défaut. Il eut été dommage que la Chambre, réunie hier pour la 1ère fois depuis longtemps (depuis le printemps 34,après les émeutes du 6 février et la grève générale du 12 février 34, le gouvernement avait été autorisé à gouverner avec des décrets-lois)  ne lui fasse pas confiance. Tout le front populaire (alliance socialistes et communistes) n’était cependant pas d’accord, mais la crainte est le commencement de la sagesse ; à en juger par  les forces déployées autour du Palais Bourbon hier soir (que j’ai vues en rentrant avec les petits du théâtre) patrouilles de cavaliers et plusieurs centaines d’agents de police, nos bons députés s’étaient mis à l’abri de qq manifestations des ligues. Les Croix de Feu sont visés par les communistes ; Robert Collard chez qui nous avons été prendre le thé samedi trouve – avec beaucoup d’autres – paraît-il ! – qu’il faudrait passer à l’action contre ces énergumènes, en fait l’Action Française qui répond coup de poing par coup de poing, jouit près de ceux-là d’une certaine tranquillité. Cependant le nombre des Croix de Feu augment d’une façon considérable ; ils sont 700.000 maintenant. C’est une force que d’autres ne peuvent négliger. Qu’en fera-t-on ?

 

…Thé aussi chez Renée de Lépinay toujours bonne fille, avec Thézou (Thérèse Bros)  et Mme Roger Busson de Janssens encore un peu plus snob (Nany se moque et souligne « de Janssens », car Mme Busson a ajouté le nom de sa mère qui a une particule). Elle sert de secrétaire à son mari qui a complètement disparu de notre circulation… ? Sans doute à cause des assurances sur la vie que vous savez. Jean Cordelle a justement assisté hier à une réunion des assurés convoqués par le syndic de la faillite qui les a fortement conseillés de se porter partie civile dans le procès intenté au conseil d’administration à la suite de plaintes en escroquerie. L’historique de cette société est nettement celle d’aigrefins…./…..elle a été toujours en déficit…en 1928, l’Etat a été sur le point de l’interdire. Je ne peux pas croire que Roger (Busson) ait ignoré tout cela, ou alors – et c’est plutôt la raison ! – c’est un imbécile qui ne se tenait pas au courant des affaires de son crû. Il y a encore bien d’autres raisons  pour inculper le conseil, comme celui de prendre des hypothèques sur une maison – d’un administrateur naturellement ! – déjà fortement hypothéquée, ou d’acheter un immeuble le double de ce qu’il valait – à un administrateur… ! La condamnation de ces gens là ne saurait être qu’une satisfaction morale….. 

 

….Je vais aller cette semaine aussi voir Lot, au sujet de l’héritage d’Adolphe (Gervais), car ce n’est ni Robert (Gervais) , ni ses cousins, qui sont capables « d’asticoter » si j’ose dire les gens qui s’en occupent, et tout cela traîne en longueur.. Robert qui est venu déjeuner mercredi chez Suzon est toujours très content de son sort, tant mieux ;la maison est très confortable, très bien chauffée, on y donne toutes les semaines comédie ou cinéma et le parc est assez grand pour qu’on s’y promène sans désirer en sortir…

 

….j’ai fait recouvrir le fauteuil Louis-Philippe que j’avais dans le vestibule – en velours groseille, tout simplement, mais le tapissier en le démontant y a trouvé des papiers datés de 1828 intéressant un Mr Pitar, né dans l’Allier, sans grande importance d’ailleurs. Que faisaient-ils là ! grands dieux ? Tony de Béchillon avait un jour trouvé 400F dans les accoudoirs d’un fauteuil acheté au bric à brac.

 

Suzon vient d’être portraiturée par un excellent artiste qui l’avait rencontrée chez notre voisine Mme Torchez. En fait, c’est l’oncle de celle-ci, frère de l’Amiral, un vieux monsieur de 72 ans, médaillé du Salon, ayant de ses œuvres au musée de Versailles, et dont le père, élève d’Ingres, est au Louvre. Il a été tenté par le type un peu spécial de votre aînée, et il en a fait un superbe dessin en couleur, fort ressemblant, et qu’il lui a offert, SVP en réclamant seulement une photo. C’est bien joli comme facture, quel talent ! Votre aînée a posé avec sa robe grecque vert d’eau, garnie de ses gros cabochons en bijoux du pays, elle a aux oreilles les boucles d’oreilles grecques garnies de perles. Je suis ravie, mais j’en connais un qui doit l’être encore plus que moi : c’est Georges, car il avait le vif désir de faire le portrait de Suzon soit en pastel, soit à l’huile. Celui-ci est une très belle chose….
….Suzon est assez confuse de ce splendide cadeau, et ne sait comment y répondre, mais je suis sûre que Georges saura découvrir à Athènes tout ce qu’il faut pour faire plaisir à l’artiste.

 

Nous devons prendre le thé chez les Dessus cet après midi, ils ont quitté St Cloud et habitent maintenant un très bel appartement près de la piscine Molitor et donnant sur le Bois.

…..Mes boys travaillent toujours très bien,  les cadets sont très brillants, en math, en sciences et enlèvent les 1ères places. Jean-Pierre aussi, même en latin, anglais, français. Yves a une mine superbe, il nous a bien fait rire, il y a qq jours, comme on lui mettait de l’Ercérhinol dans le nez « Cà ne débouche pas le nez, cela, a-t-il dit à sa mère, pourquoi que tu prends pas cette poudre qu’on met pour déboucher la baignoire ? » évidemment…

 

 

Paris  vendredi 7 décembre  1935

 

…il est de plus en plus question que Simon prolonge son séjour ici avec Yves de qq 2 mois ; elle a, sinon engraissé, du moins bien meilleure mine qu’à son arrivée en France, et surtout elle est plus entrain, plus active, j’avais été frappée de sa ½ passivité. Il n’est pas question qu’elle se fatigue, mais à son âge on doit avoir du trop plein d’activité.. Il est donc probable que Jean, après les fêtes du jour de l’an prendra seul le chemin du retour.

….. Nous avons dîné chez les Hébert samedi dernier – et beaucoup parlé de vous -  Ils habitent un charmant appt. de 3 pièces avec tout le confort, cuisine électrique et frigidaire, non loin d’ici (boulevard Suchet)…..il a dû partir hier pour Oran avec sa femme, pour une dizaine de jours – gros travaux en perspective…..

 

….par l’intermédiaire de Gabriel Dessus, Jean Cordelle a présenté Robert Collard à l’ingénieur de la CPDE  qui s’occupe de la partie publicité ; il s’agit toujours  du placement de cette invention d’affiches lumineuses, qui ne sont rien moins que des petits films lumineux dont Robert a eu l’idée, et où il a déjà mis 80.000F   de capitaux pour la mise au point pas encore terminée. L’aide de la CPDE lui serait précieuse ; son idée a paru intéresser et je serais bien heureuse que cela lui permit de récupérer un peu de ses espérances.

 

Simon pose devant le peintre de Suzon pour un dessin pastellisé très poussé déjà et très ressemblant. Elle pose en simple robe blanche, la main appuyée sur la joue, une draperie de soie rouge aux larges fleurs noires, sur les épaules ; c’est bien joli, et Jean Cordelle est ravi. Ce n’est pas gratuit,  par exemple, mais le prix en est très raisonnable – 800F – malgré la notoriété de l’artiste.  (ce pastel est dans ma chambre à Vierville, avec un autre  représentant Papa, mais il est moins ressemblant)

 

Je vous disais dans ma dernière lettre que nous allions prendre le thé chez les Dessus installés dans un immense appartement moderne, près de la porte d’Auteuil, leurs meubles nagent dans ces grandes pièces de 7x6, le salon de 8x7, il est vide et pour cause. Eclairage moderne, murs blancs à la peinture, tapis sombre, cloué, qq meubles modernes. J’ai l’impression que le bon Gaby a vu grand ; leurs 2 bonnes, bonne à tout faire et bonne d’enfant paraissent insuffisantes dans un tel immeuble ; ils sont jeunes, ils ont foi en l’avenir !!.. La petite (Aline Dessus) est un superbe bébé de 3 ans, Mme Dessus qui paraît bâtie à chaud et à sable, est en ce moment assez mal en point, les médecins s’acharnent à lui découvrir qq chose d’extraordinaire, sans pouvoir la soulager…

 

….Nous avons été avant hier voir jouer « Espoir » au Gymnase, avec Franceu et Géniat. C’est fort bien, vous lirez cela dans Candide, mais c’est une pièce faites d’expressions qui en soulignent les idées..  bien modernes. Nous avons pris un abonnement – pour 33F, nous avons droit à 4 places dans tous les théâtres avec 50% de réduction, et pour 25F par place l’autre jour nous avions une loge de face. Que n’avions nous cela l’an dernier avec vous !

 

….cette année qui vient fixera sans doute votre sort en Argentine, Jean Cordelle croit à de nouveaux travaux qui te retiendraient sans nul doute chez les Hersent, mon Jean, que ton cher Père t’inspire et te guide…..

 

 

Paris  vendredi  13  Xbre  1935

 

….cette fois ce sera le Massilia qui emportera ma lettre, et je pense que celle ci vous parviendra bien près du jour de l’an, ce qui me fera vous renouveler mes vœux, mes chéris. Il y en a déjà de partis vers vous depuis la semaine dernière, ainsi que des paquets à votre adresse (en attendant les vrais étrennes que le grand Jean vous apportera) ; je vais aussi mettre au courrier vos 2 agendas de poche, toujours les même pour chacun de vous ; et aussi l’agenda du Printemps pour les comptes du ménage. Au milieu de tout cela vous trouverez dans tous les coins la tendresse de la vieille nany qui pense plus intensément à vous en ces jours de fin d’année…

 

….J’espère que vous continuez à être tous en bonne santé, les photos de la Sierra nous montre un quatuor en bonne forme, le petit très changé avec sa nouvelle coiffure qui lui va délicieusement. Le séjour que vous allez faire à la mer va donner encore du ton à ce petit monde, j’avoue 100.000 fois mieux vous voir aller de ce côté que dans la Sierra où de dangereux voisinages sont hélas ! souvent à craindre, c’est seulement dommage que le séjour à Riachuelo ne s’arrange pas. Il est toujours bienfaisant et tellement moins coûteux pour la bourse ! Enfin le principal est acquis, cad la santé, et l’air vif de l’océan doit être un fameux coup de fouet……..

 

…Le trimestre se termine pour les boys qui ont très bien travaillé, ils n’auront pas volé leurs vacances….leur installation dans les pièces du 2ème étage……et nous reprendrons nos quartiers d’hiver tels que vous les connaissez ; votre aînée prendra possession du divan du bureau où tu couchais, mon Jean, les petites chambres seront occupées par les Cordelle, père, mère et Yves, moi et la Bison, et nous passerons des jours tranquilles mais bienfaisants.
Le pauvre Georges sera encore tout seul cette année ci…..nous avons fêté leurs 18 ans de ménage dimanche dernier, sans fastes, et pour cause…….la pauvre Suzon était plutôt mélancolique, il y a bien de quoi. Les affaires de règlement en sont au statu quo. Les grecs savent bien qu’ils devront payer, mais comme ils n’ont pas le sou..- la venue du Roi ne pourra cependant qu’avancer les choses, Georges  a eu l’occasion d’assister à un concert où le Roi est venu, et il a été très impressionné, écrit-il, par le cérémonial habituel. L’arrivée du Roi annoncée par un vigoureux « Messieurs, le Roi ! » donnait une autre idée, paraît-il, que le cortège de ces messieurs de la République. J’avoue que j’ai assisté au défilé d’un de ces cortèges dont l’allure n’ajoutait rien à la gloire de la France. Enfin ce pauvre Georges II  a fort à faire dans son pays et fait montre d’un certain courage vis à vis de tous les protestataires.

 

Jean Cordelle est parti ce matin pour Rouen où il allait s’informer de l’achat du matériel nécessaire aux futurs travaux que le jeune patron considère presque comme assurés, du moins le dit-il dans une lettre que Jean a reçue. Flondrois, avec qui nous avons dîné hier, chez Suzon, était moins enthousiaste, en tant qu’actionnaire de  la SPR…  mais il se gardait bien, disait-il, de donner son avis, étant donné que vous étiez intéressés à la chose. On attend Gilbert le 23 à Paris, et Jean s’apprête à être fort occupé avec lui…..

 

…nous avons été à la Comédie Française dimanche, Suzon  et moi, les Cordelle étaient chez des cousins aux environs de Paris (ce devait être soit à Rueil chez les Jenny, soit à Chènevières chez Marcel Cordelle), et les 3 Chedal chez leurs grands parents.
…Nous avons fêté les 13 ans du Michou avec le gâteau aux bougies, et demain soir les deux mères enlèvent leurs boys à l’Odéon où l’on joue « Vive le Roy ». J’ai eu peur du froid qui sévit très intense en ce moment, et je ne les accompagnerai pas, ce que je regrette bien, mais je tiens à être d’aplomb pour notre voyage à Vierville. J’aurais cependant bien aimé jouir des impressions de François et de Michel dont ce sont les premières armes, si j’ose dire, dans ce genre de distractions.

 

Nous avons eu le vieux tonton à déjeuner mercredi ; je le trouve en bon état, il a accepté enfin de suivre un régime sans viande, et s’en trouve très bien…….son affaire poursuit son cours, Me Lot espère que le mois prochain ajoutera qq résultat. Je l’espère sans y croire.

Visite, longue, de Mme Godard que je n’avais pas revue depuis plusieurs mois. Bonnes nouvelles de tous. Annette vient de passer 4 mois près d’un vieux maharadjah hindou comme…  dame de compagnie, avec qui elle a parcouru toute l’Europe et qui voudrait qu’elle le rejoigne aux Indes pour l’adopter…  sans commentaires. Mme Godard juge du reste sa fille un peu folle. Le jeune ménage Carnot a un fils.

 

….René Vauterin a envoyé cette semaine à Jean-Pierre le plan très détaillé d’un beau torpilleur, je n’ai pas besoin de vous dire que cette belle planche s’étale maintenant sur le mur de la chambre des boys , non loin de la jolie estampe de la Jeanne que vous leur avez envoyée en mars et qu’ils ont mis sous verre. Ce n’est pas fait pour guérir Jean-Pierre de l’amour de la mer et du métier d’officier de marine….

 

 

Paris  21 Xbre  1935  samedi midi

 

….je vous ai écrit chaque semaine passée par paquebot, et mes vœux sont déjà partis depuis qq semaines, je viens les renouveler ici par avion…   …sais-t-on jamais avec ces grands oiseaux qui poussent la bravoure à l’extrême..  et celui qui emportera cette lettre arrivera-t-il sans encombre ? A l’aviateur inconnu, j’envoie anonymement mes souhaits de bonne réussite…

 

….On attend le jeune patron après demain ici….Mme Jean Hersent que j’ai vue hier ne paraissait pas tellement affirmative sur les succès obtenus à BA… Flondrois est sceptique, …..le 27 doit avoir lieu le conseil  d’administration de la SPR et pendant ce temps-là les actions montent en bourse, elles valaient hier 15700F.

 

….comme les Cordelle voulaient passer Noël avec Mme Cordelle, nous devions tous partir le 26 au matin pour Vierville. On ne sait que décider avec Jean Cordelle, et avec cela nous avons Michou avec une angine et un peu de fièvre adénite (glandes sous maxillaires). Il est au lit depuis 3 jours et le Dr ne veut pas qu’on le lève avant que la fièvre soit totalement tombée. Il est donc possible que nous partions Suzon et moi avec tout le restant de la bande valide le 26, Simon suivra s’il est nécessaire 1 ou 2 jours plus tard, avec ou sans Jean.

 

….Jean Cordelle qui s’embarquera sans doute vers le 15 janvier. Simon nous reste avec le petit qui a une mine superbe et un appétit féroce. Elle, est moins brillante, notre brave Artault lui a déjà donné qq gouttes qui ont bien fait sur la marche cardiaque, mais elle n’a pas suffisamment de tension, c’est une affaire de fortifiants. Je suis bien aise qu’elle me reste pour éviter votre été si pénible….

 

 

Paris  27 déc. 35  vendredi

 

….et puis demain je pense bien être en route pour Vierville, c’est vous dire que mon Michou va mieux, et j’espère que cela va continuer, nous avons eu des journées noires cette semaine, c’était celles où le thermomètre enregistrait des degrés insoupçonnés – mardi : 40° 4/10 –mercredi : 38° - hier : 39° 5/10. Le Dr n’est cependant pas inquiet, ces fièvres adénites ont de ces surprises sans pour cela qu’il y ait du danger. . Il y a un gros ganglion enflé sur le cou, mais n’a aucune menace de phlegmon, et on nous prédit qu’il reprendra sa mesure au bout de longues semaines, la fièvre étant tout à fait tombée. Il n’a plus été question de partir tous ensemble finir l’année à Vierville. Mais les billets étant pris et les boys ayant bon besoin de grand air après un trimestre de fort travail, Suzon s’est dévouée et elle est partie hier avec sa cuisinière et les 5 enfants valides, de quoi s’occuper ! Naturellement la jeune classe était plutôt ravie de s’en aller gambader, et le pauvre Michou avait gros cœur !…  Il fait doux 10° à 12°, notre Normandie va être accueillante……

 

Je pars donc demain pour 2 jours seulement, je serai ici mardi, mais j’ai absolument besoin de faire signer et renouveler le bail de Dubois, j’ai rendez-vous avec Pommier au sujet de ma nouvelle acquisition, et je dois étudier le passage du ruisseau qui va à la mer et que la municipalité me demande d’établir dans l’herbage du Bois à l’aide de grosses conduites en grès, ce qui, en fait, ne me sourit pas du tout, car je crains qq surprises dans l’avenir.

Je vais à Vierville pour donner les étrennes un peu partout, ainsi que le faisait votre cher Père……

 

Le Dr a déjà prévenu Simon qu’il faudra changer d’air notre petit malade, que cette fièvre glanduleuse aura certainement affaibli (il n’y paraît pas dans son lit où il est toujours entrain). Comme son rétablissement va coïncider avec le départ du grand Jean qui s’embarque le 20 à Marseille, il se pourrait que j’aille avec le petit – où le Dr nous enverra – afin de permettre à Simon de rester avec Jean jusqu’à son départ. Voilà une malencontreuse égratignure qui nous a bien fait enrager tous ! …

 

 

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