6581

 

LETTRES de NANY à son fils JEAN HAUSERMANN,  1934, extraits, adressées à Rosario,

 

Pour mémoire : 1 franc de 1934 valait environ 3,9 F ou  0,6 Euro de 2004 - il y a déflation de - 4%

 

 

Paris  vendredi  5  janvier  1934

 

….Je suis donc rentrée mardi ici, avec Phil qui devait reprendre ses classes le lendemain, c’est vraiment commode ce voisinage ! J’ai bien surpris mon monde en arrivant à Vierville sans crier gare, il n’y faisait pas très froid…..Les 2 convalescents profitaient bien de leurs vacances, et l’on faisait de bonnes parties dans le bois, tout est sujet d’amusement. Le Club a été trouvé superbe avec la fenêtre qui donne sur la serre et où brille le moindre des rayons de soleil.  Brigitte avait déjà retrouvé le roses de ses joues, mais JP était encore bien pâlot. J’ai engagé Suzon à voir Brée qui est d’un bon conseil. Il est venu le jour de mon départ et attribue cette défaillance passagère du JP à une poussée de croissance, ce petit a grandi  de 5cm en effet depuis septembre. Il faut donc le fortifier à grands coups, ce que Suzon a dû faire aussitôt avec du sérum – le grand succès – de jeune bovidé !! et des ampoules d’hémoglobine.

 

……Nous avons donc fini et commencé l’année bien tranquillement dans la vieille maison….un long bavardage rempli de souvenirs chers, pendant que les 3 petits las de leur journée de grand air dormaient comme des bienheureux.

 

……Le lendemain a été très occupé par des visites de pas mal de Viervillais…….Leterrier doit t’écrire, mon Jean, pour te parler des élections municipales, qui sont excellentes. Il est vrai qu’on avait travaillé la population, ..... c’est le père Dubois avec ses petits coups de café à qui il revient le succès de la liste. Je m’en réjouis pour notre petit village. Le maire n’est pas élu mais ce sera sans aucun doute Leterrier.

 

….En rentrant sur Paris, le train traversait une campagne blanche de neige…..Depuis notre retour le temps s’est bien adouci, c’est presque printanier, aussi hier j’ai été faire un bon tour avec mon pensionnaire, en partant en auto-car (il y en a de tous les côtés maintenant partant de Paris pour tous les environs) sur Vaucresson et La Celle St-Cloud, retour à pied par Bougival, La      Malmaison, les bords de la Seine où nous avons rattrapés un train qui nous amis à la porte Maillot. C’est une promenade délicieuse à refaire au printemps.

 

…….(nos appartements) ils sont confortables  souhait, et de plus l’administrateur de la société qui demeure à l’étage en dessus est aussi aimable que le père Pourcheroux l’était peu ; se faisant un plaisir de vous être agréable et s’informant si l’on est satisfait. Cela me change.

 

….Les journaux sont pleins maintenant du scandale Stavisky, celui ci a pris la fuite, sans doute a-t-il été prévenu par l’un quelconque de ses amis hauts placés.

 

….Avez vous enfin trouvé un nom pour le N° 2. Suzon a dû vous offrir qq idées, elles sont originales, mais je doute que vous en profitiez…..

 

 

Paris  19  janvier  1934   vendredi

 

…JP s’est amenuisé, mais il a aussi beaucoup grandi et tout d’un coup. La fièvre qui revenait de qq dixièmes tous les soirs et pour tous les deux, disparaît degré par degré, nous en sommes à 37° pour JP, 37°3 ou 4 pour la fille. Le Dr s’ancre de plus en plus dans l’idée qu’ils ont eu dans le sang, se le communiquant de l’un à l’autre un avorton de mauvais microbe impossible à identifier par sa teneur même et qu’ils s’en débarrassent petit à petit ; peut-être même le microbe de la paratyphoïde dont a été infesté il ya qq semaines Paris.

….J’ai bien reçu ta lettre avion du 4 janvier…..me faisant part de la belle gratification que le bon grand Jean a obtenu pour toi. C’est une bien jolie récompense…..vous aurez fait une fructueuse campagne, mais je ne m’attendais qu’elle fut aussi brillante. ……. On dirait que d’en parler fait arriver les choses ; à l’instant un coup de téléphone de Courcelles m’avise que 50 gros billets ont été portés à ton crédit, je viens donc de transmettre ton ordre d’achat de 25 bons, cela vous en fera 28. C’est une excellente affaire ; et sans ordre de ton beau-frère j’ai cru bon de lui en faire prendre aussi….Cet emprunt – par bons de 5 et 10 ans – a été très prisé, malgré le discrédit dont jouit le gouvernement à présent.

Cette affaire Stavisky est une honte qui s’ajoute à tous les mécontentements ; tu verras que Robert Collard vient de fonder un groupe dont je ne sais encore le programme exact, mais qui est celui d’honnêtes gens qui n’en peuvent plus.  Je voudrais bien lui faire du prosélytisme. A Vierville pendant le temps que j’ai été là bas j’ai prêché pour la bonne élection obtenue, le triomphe des braves gens en fait foi. ….Leterrier est maire et Dubois adjoint, envoie un mot de félicitations, n’oublie pas.

 

J’ai eu encore pas mal de visites cette semaine (c’est le privilège des ancêtres)  pendant que Suzon courait corner des cartons dans tout Paris. : Roger Busson, les Dessus – elle est vraiment charmante, intelligente et simple, leur fille est une grosse bonne femme et Gaby en est fou -  puis tous les Collard avec Claude et son mari, cette dernière très en beauté dans le noir du deuil de son oncle (G. Pichorel probablement) ; Robert (Collard) très fatigué et tourmenté – comme tant d’autres – de l’allure que prennent les choses.

La charmante Yvonne de Brichambault déléguée par sa mère (Mme Jean Hersent) souffrante est venu passer un long moment…..

Tantine est à Choisy près de Marthe (Pichorel, sa fille), elles doivent partir sous peu pour un mois dans le midi, à Vence ou à Grasse ; le vieux tonton compte les jours qui le séparent du 1er février où il partira pour Nice et les splendeurs du carnaval. Il a déjeuné chez Suzon hier et nous l’avons entraîné au cinéma où l’on jouait une nouvelle adaptation de La Bataille de Claude Farrère avec Charles Boyer et Annabella comme principaux rôles….c’était très beau……mais le vieux tonton trouve que nous choisissons toujours des sujets sans gaieté, il aime mieux qq chose de rigolo (sic). Heureux âge ! dirons-nous.

 

…le temps reste doux, qq fois même ensoleillé, je pense donc que je pourrai aller passer qq jours en février pour l’anniversaire de la mort de votre cher Père….. ..Mlle Leterrier se marie le 5 février à un jeune cultivateur (Monsieur Jacquet) de Mosles, je pourrai aller les féliciter à l’église, je viens de leur envoyer un service de verres en cadeau de  noces.….

 

 

Paris  2  février  1934

 

…Plus le temps avance et plus je pense intensément à vous qui allez bientôt avoir la joie de serrer dans vos bras le cher petit que nous attendons avec tant de bonheur…

 

…Je ne crois pas pouvoir aller à Vierville….le temps s’est mis au froid de nouveau, il gèle et il souffle un fort vent du Nord…
JP est de nouveau au lit avec une angine…..Phil travaille bien et s’adonne au patinage le dimanche et le jeudi…c’est un bon sport qu’il peut pratiquer en plein air à la piscine Molitor et qui lui fait moins regretter les joies équestres des cous ! ….

 

…Georges écrit chaque jour de longues lettres, il se débat dans des parlottes pleines de traquenards, mais le ministre de France chapitré par le quai d’Orsay semble s’intéresser à la solution de l’affaire. Je le voudrais bien pour vos grands dont la séparation ne semble pas finir…

…Nous sommes allés, Suzon et moi, réclamer des lumières près de Mr Dessus – père – pour l’établissement de la nouvelle déclaration d’impôts, un vrai casse tête chinois. Il y a mis la meilleure des complaisances et nous voilà parées, il ne s’agit plus que de payer, et cela se traduira par une augmentation de nos charges, bien certainement. Nous sommes tous réduits à la même enseigne et c’est ce qui explique le mécontentement croissant de tous les honnêtes gens. Les manifestations parisiennes ont été très bruyantes cette semaine , sans distinction d’opinion tous les mécontents formaient nombre, beaucoup défilant au chant de la Marseillaise, foule grossie par des passants qui prenaient la pas ; on arrivait de tous les coins de Paris avec la volonté de disperser les forces policières sur les dents, mais quand il s’agissait de s’approcher de la Ch. des Députés – sacro sainte – près de laquelle on voulait se retrouver, l’effort était inutile sans horions.  Les alentours de tout le quai d’Orsay, des rues et du boulevard avoisinants sont fortement  gardés par la police et la garde mobile (gendarmerie nationale organisée depuis qq années seulement pour remplacer la troupe, appelée autrefois en cas d’émeute) . Les jardins intérieurs de la Chambre, de sa présidence et des ministères sont du reste remplis de gardes. On dit que les députés n’en mènent pas large, on peut convenir qu’ils ont mauvaise presse. Et voilà le ministère Chautemps par terre et remplacé par un autre signé Daladier, que tout le monde considère comme non viable. Les scandales Stavisky sont loin d’être éteints, au contraire ils se propagent chaque jour avec de nouveaux inculpés. C’est navrant et honteux. Robert Collard suit de près tout le mouvement, il n’est pas le seul, et je connais des tas d’honnêtes gens qui, par devoir, descendent dans la rue, tous les soirs, par protestation. Arrivera-t-on à qq chose ? Il ne se révèle aucune vraie volonté pour chasser les marchands du temple et mettre ordre dans la maison. Le commerce et l’industrie sont dans le marasme ; je viens d’en faire une triste et nouvelle expérience avec la Caisse de Crédit Hypothécaire dont j’ai pour 100.000F d’obligations et qui vient de suspendre ses paiements, soit 6000f de rente en moins. Bousquet espère que la crise passée (car ce n’est pas la faillite)  je ne perdrai pas tout, mais voilà qui fait un fameux trou à mon budget déjà resserré. Le Président du Conseil d’Adm de cette affaire qui était considérée comme très sérieuse s’appelle Louis de Rosière, est ce un de vos cousins, petite Maine ?

 

Les déconfitures ne se comptent plus, la Séquanaise voit ses caisses envahies de souscripteurs qui réclament leurs versements toujours payables à leur demande. Suzon qui a bientôt terminé les paiements d’un titre de 10.000F  a été au siège central, mais la rue était remplie de gens, plusieurs milliers, dit-on, qui ne passaient que  par fournées de  qq dizaines ; la grande porte du hall était close et gardée par la police. La Séquanaise proteste par la voie des journaux, elle est fortement gagée par des immeubles, mais si tous les ressortissants réclament elle sera dans l’impossibilité absolue de les rembourser et ce sera la débâcle. Les immeubles ont baissé de plus de moitié.. quand ils trouvent acquéreurs. Personne ne se soucie d’acheter des maisons, boutiques et appartements ne se louant plus. C’est en grand l’histoire de la Caisse Hypoth. citée plus haut, et dont les réserves plus modestes n’ont pas permis de résister aussi longtemps….

 

 

Télégramme le 6 février 1934     (naissance de Jean-Louis Hausermann, le 4 février 34)

 

« PROFONDEMENT  HEUREUSES  VOUS  EMBRASSONS  TENDREMENT  NANY  SUZON »

 

 

Samedi  10  février  1934   Paris

 

….la fille bougonne « c’est la guigne, et qu’est ce que je vais devenir avec toute cette bande.. » Elle a perdu un peu de ses illusions avec mon frère Yves, qu’elle s’imaginait, comme il était petit, pouvoir promener et pouponner à son aise. Quelle chute ! Elle a eu vite fait de s’apercevoir que le bonhomme ne se laisserait pas faire !

 

Votre dépêche m’est parvenue  comme je m’apprêtais à partir à la messe avec Suzon ; c’était le 6 février ! je vous laisse à penser notre émotion……..Je vous ai télégraphié aussitôt, ainsi qu’à l’oncle Georges et même à l’oncle Emile ! Je ne voulais pas écrire, cela mène trop loin, une dépêche a annoncé la naissance d’un Jean-Louis Hausermann au chef de la famille, c’est bien, je ne connais pas l’adresse des tantes à Orléans, elle ne pourront pas dire cependant qu’on ne leur annonce pas les évènements. Et puis j’ai téléphoné, écrit aux amis chers, aux parents proches : Robert, tantine, Robert Collard, Hébert, Hersent, Batiffol, Cordelle, Bousquet, Flondrois, de Mons, notre curé de Vierville…..J’ai prévenu aussitôt les Prangé par pneu, et je verrai Mme cette après midi dans une vente de charité où j’irai lui faire qq emplettes, si ces messieurs de la Bastille permettent aux transports de marcher. (la grève générale était annoncée par la CGT pour le 12 février, riposte populaire aux émeutes du 6 février)


Vous aurez lu dans les journaux que notre semaine a été pleine d’émotions diverses. Je vous ai expédié un gros paquet de journaux. Le Tout Paris des honnêtes gens qui était descendu dans la rue (j’en connais des tas et Robert en est) sans armes pour protester contre cette chambre de politiciens sans scrupules, a été abattu à coups de revolver et de matraque. Les auteurs du désordre ont à peu près disparu. Armand Massart comme conseiller municipal réclame qu’on éloigne en ce moment la garde mobile et même la garde républicaine. Ils ont agi comme des brutes, et je connais de parfaites honnêtes gens qui ne se contiennent plus. Un père de famille ami du Dr Artault viens de voir mourir son 3ème et dernier fils tué par une balle, (les 2 aînés étaient morts à la guerre) Il dit tout haut qu’il aura la peau de Frot, ce sinistre socialiste auteur de tout le mal, le Fouché de la situation, qui entretenait Daladier – une chiffe ! – de mesures sanguinaires à prendre sans hésitation. D’aucuns le recherchent pour lui faire certainement un mauvais parti, il a disparu.

 

 Suzon et moi n’avons rien vu des bagarres. Il y en a encore, mais qui n’ont plus le même aspect, mais l’aspect de la Concorde, de la rue Royale, du quartier de la Madeleine, avec ses traces de balles, le sang par terre, les marbres brisés, les réverbères abattus, était abominable à voir. Il était temps que Doumergue vienne apporter qq apaisement. Lebrun a été au-dessous de sa tâche – on le dit malade, d’autres disent qu’il tremble de peur, et il est pourtant gardé de près par la troupe ; car on a appelé la troupe et j’ai reconnu le N° de ton régiment sur la capote d’artilleurs à cheval. Il faut dire que nos soldats avaient tous l’air mornes, les officiers soucieux ; ce n’est pas là leur besogne, personne ne les a accusé d’avoir tiré les premiers, ni même d’avoir jamais tiré ; tout est de la faute de cette garde mobile, formée d’anciens sous-off. rengagés. Il est prudent de les mettre à l’abri en ce moment, les innocents paieraient pour les coupables. Les mesures d’apaisement gouvernementales  qu’on vient de prendre dureront-elles ? J’ai bien peur que non, il y a à la Chambre un tas de profiteurs à qui on ne pourra rien faire entendre. Ce sera donc la dissolution et surtout la révision de la constitution, notre régime est bien lézardé. Au dessus de toutes ces préoccupations qui accablent les bons français, la venue de notre chéri jette une lueur de ciel bleu…

 

 

Paris  17  février  1934   samedi  matin

 

…..Je suis bien impatiente d’avoir qq détails sur cette naissance…..je ne crois pas que la 1ère lettre avion tardera beaucoup, mais je pars demain pour Vierville, où je compte passer qq jours et cela retardera un peu ma joie de vous lire. Suzon ouvrira la bienheureuse missive et me la fera suivre aussitôt bien entendu……

 

…J’avais télégraphié la naissance à…l’oncle Emile…j’ignore l’adresse d’Orléans, et de plus Emile est le chef maintenant, j’ai donc envoyé : « Jean-Louis Hausermann né hier Rosario - tout bien – affections » Je n’ai pas eu de réponse, peut-être serez vous plus heureux. Du reste qu’importe, mais il ne faut pas que l’on dise que nous vivons à part, après le semblant de réconciliation qui a eu lieu entre nous, et je ne me souciais pas d’écrire.

 

J’ai eu de bonnes lettres se réjouissant avec nous, notre curé de Vierville toujours dithyrambique vous envoie toutes ses félicitations affectueuses, et aussi Mad. de Mons, et Artault, et Flondrois, et………

 

…Nous prenons le thé chez les Collard cet après midi, nous allons causer de vous et de la situation de notre France, toujours bien angoissante, car aucun des partis de violence n’a fait trêve. Les honnêtes gens se rebiffent  et veillent, la trêve n’est qu’apparente et si le cabinet Doumergue réussit à mettre un peu d’ordre dans la maison. Robert Collard est en relation avec des tas de gens mêlés très honnêtement à la résistance, et il y participe aussi de toute sa volonté. Il était temps que les partis de l’ordre fassent le point, on sait maintenant sur qui compter et le nombre est impressionnant. Vous verrez l’Illustration remplie de détails, et je vous ai envoyé un gros paquet de journaux qui vous feront revivre les heures fiévreuses des 6 et 7 février. Je vais vous envoyer aussi Gringoire qui contient un article de Béraud remarquable et qui relate admirablement  point pour point toute l’histoire de ces tristes soirées.

 

…J’espère que les bavoirs arriveront bien, j’en ai un autre de Mme Jean Hersent à vous expédier et un amour de tablier acheté à une vente de charité que présidait la Duchesse de Vendôme, s.v.p.  Le jeune Cerisier vogue avec la médaille de Suzon et la chaîne de Nany, je tricote avec acharnement pour le 3ème âge et tante Suzon taille un manteau de taffetas bien élégant pour notre 7ème garçon. Elle renonce avec bien du regret aux nombreuses robes dont elle avait le projet pour Marie-Catherine….

 

 

Paris  3  mars  1934  -  samedi  matin

 

….chaque fois que je glisse à la poste une lettre avion pour l’un de vous, j’ai comme un petit serrement de cœur en pensant aux vaillants qui tentent leur chance pour nous procurer un peu de bonheur. J’ai bien peur que cette fois ci mon inquiétude n’ait pas été vaine, car le journal nous dit que le courrier de l’Amérique du Sud a atterri -  avec dommages,  hélas ! – en territoire insoumis avant Dakar. Le mécanicien tué, les 4 autres blessés, l’avion incendié pour ne pas le laisser aux Maures, les blessés secouru par un avion de Cisneros, mais le courrier ?? C’est peu de chose ce tourment à côté de ce qui est arrivé….

 

….J’ai eu cette semaine votre lettre avion du 16/2, petite Maine et suis tout étonnée de voir si promptement rentrée chez vous et si vaillante.  ….

 

…Jean-Pierre est rentré hier soir avec de nouveau mal à la gorge et un peu de fièvre. Cela devient si fréquent qu’il y a beaucoup à parier qu’il fait de l’infection des amygdales et qu’une petite opération s’impose. Le Dr nous renseignera là dessus cette après midi , mais d’ores et déjà je m’apprête à partir qq 8 jours  plus tôt à Vierville, c a d le dimanche de la Passion, avec lui, cela lui donnera une semaine de plus que les frère et sœur qui viendront le jour des Rameaux, avec leur maman….

 

…Tantine rentre demain du midi, le vieux tonton y reste jusqu’à fin mars     , il nous a gâtées d’un magnifique envoi de fleurs si brillantes qu’il semble qu’elles ont éclairé nos appartements – Quel veinard ! ….

 

Paris  vendredi  16  mars  1934

 

….j’étais encore au lit ce matin, et Suzon était là venue comme chaque jour me dire bonjour quand le facteur nous a apporté – arrivée par le Massilia – votre bonne lettre, petite Maine, qu’accompagnait de chères photos…..et il semblait que cette journée commencée sous de brillantes auspices ne pouvait être que joyeuse. Pourquoi faut-il que Le Matin que j’ai ouvert ensuite nous ait appris la mort si inopinée de notre amie M.L. Stévenin en invitant à un service pour mardi prochain à St Etienne du Mont. Qu’a-t-il bien pu arriver ? …

…j’irais justement cette après midi chez Mme Jean Hersent et je pense voir Flondrois mardi à l’église, peut-être auront-ils qq détails à nous donner. ….En attendant, ……ne penser qu’à la Marie Louise charmante et simple, venue si affectueusement réconforter à Vierville une Nany esseulée.. Que Dieu lui tienne compte du bonheur qu’elle m’a si gentiment apportée ces jours là.

 

…….Il ne se passe pas de jour ici où je n’entends se plaindre. La situation politique malgré la trêve d’union est préoccupante, la situation financière et économique paraît l’être encore plus, car on n’en voit pas le fin. Les meilleures fermes sont en difficultés, les faillites sont légion, les boutiques se ferment, les magasins sont vides d’acheteurs, même les grands magasins dont on a raréfié singulièrement les vendeurs.. et pour cause. ; et pendant ce temps le scandale Stavisky continue à faire couler des flots d’encre et de sang. Cette semaine vous aura appris la tentative de suicide de  Me Raymond Hubert, l’internement de Mr Hurlaux et de Mr Duthuillet de la Mothe dans une maison de santé ; la révocation de Pressard le procureur général. La magistrature est lourdement mêlée à tout cela, presque autant que les parlementaires ; c’est un peu triste, on peut dire qu’on n’ouvre pas le journal le matin sans qq appréhension, et le dernier mot n’est pas dit. Vraiment tous les Français dignes de ce nom participent à  tout cela avec une profonde angoisse. ….

 

…..on compte les jours qui nous séparent de l’exode vers Vierville. Je pense que nous partirons la veille des Rameaux, afin de profiter de l’unique autobus de la semaine qui part à 1h de Bayeux. Le service des autobus est très diminué, et les colis postaux ne vont qu’en gare de Bayeux ou du Molay. Pas très commode, mais le trafic était à peu près inexistant, il a fallu supprimer des frais ; et tout va ainsi en France actuellement. …

 

Nous avons eu la visite de tantine et de Marthe Pichorel dimanche, cette dernière attristée, mais sans que son chagrin paraisse de ceux qui prennent toute une vie.

Mardi Mme Cordelle et Yvonne sont venues prendre le thé ; nos langues et nos mains étaient aussi actives les unes que les autres ; Suzon est lancée dans la confection de pull très chics pour ses 2 boys, dont la carrure réclame maintenant un certain nombre de points de tricot, c’est au mètre…..

 

….Mme Dessus est à Lyon auprès de son père mourant, Gaby s’est foulé le genou en exagérant la gymnastique qu’il doit faire pour lui faire recouvrer toute son élasticité à la suite de son accident d’auto de cet été. Mais c’est en téléphonant avec lui que nous savons cela, cela ne l’empêche pas de surveiller avec bonne humeur les 3 enfants dont il a la charge – un vrai fléau de l’humanité : déclare-t-il en riant (ses 2 filles et un neveu de 9 ans dont les parents sont dans le midi)

 

…Ah j’oubliais, le parrain de Jean-Louis a fait bien aimablement les choses en nous envoyant à Suzon et à moi d’exquises dragées dans 2 jolies boites. C’est une folie par le temps qui court, je le leur ai écrit et le leur redirai mercredi au jour de votre amie Prangé….

 

 

Vierville  29  mars 1934  jeudi

 

…c’est de Vierville que je vous écrit, mes enfants chéris, je suis installée dans le bureau de Père, bien chauffé par le poêle cadenas ; cela nous permet de nous y tenir lorsque le temps  ou l’heure ne nous permet pas d’être dehors ; on a ressorti les tapis et les coussins, on a refait les bouquets composés de jonquilles et de primevères ; le soleil nous inonde du côté du bois, mais les volets et les rideaux restent bien clos du côté de la mer d’où vient un petit vent aigrelet qui glace, il a bien fallu nous organiser ainsi  pour que les 3 petites pièces contiennent les lits nécessaires à notre smalah, les repas se prennent dans la petite salle à manger, les petits poêles à bois ronflent, rendant l’atmosphère agréable ; il fait froid dans le reste de la grande maison.

 

….Nous n’y sommes cependant pas arrivés comme je vous l’avais écrit samedi dernier, notre petite Bison ayant eu un embarras gastrique avec un peu de fièvre, elle traînait cela depuis qq jours après un déjeuner trop copieux chez les grands parents Chedal (je ne compte plus les fois où cela nous est arrivé !)  Enfin elle a été suffisamment remise pour que nous prenions tous le chemin de la Normandie lundi.

 

…le jardin est plein de promesses de fruits, la serre regorge de boutures, les bourgeons percent….l’herbe est d’un beau vert, et la pelouse émaillée de jonquilles et de primevères. Le bois est rempli de violettes bleues et

blanches qui embaument, beaucoup de pervenches. Cela réjouit la fille qui fait des bouquets…Les boys ont récupéré le Club où l’on scie et l’on lime avec rage, on a installé des étagères, un établi, un vrai bazar de l’Hôtel de Ville ; on travaille à construire une hutte près des cyprès du tennis ; on attends les amis Collières  cet après midi…

 

…..Bonnes nouvelles de Georges qui doit pendant ses vacances de Pâques aller au Mont Athos. C’est un beau et intéressant voyage de plusieurs jours, mais assez laborieux à préparer car on doit tout apporter depuis son lit de camp jusqu’à la nourriture…. …..Georges voit tout de même ses efforts couronnés de qq succès et il espère pouvoir revenir en France en juin. Que fera-t-on alors de lui, That is the question ? Beaujon……m’a dit que le bureau était sans aucun travail. Je ne sais pas comment ils font mais les Batignolles viennent d’avoir un gros travail à Pointe Noire – Guadeloupe – c’est là où part votre ami Delasagade. Les Hersent y sont du reste intéressés, ils sont beaucoup plus des banquiers que des entrepreneurs, c’est un peu inquiétant.

 

……revu tantine…..le vieux tonton est sur le chemin du retour ; il revient par petites étapes ; une carte de Toulon me dit qu’il vu tous les vôtres petite Maine et que l’on allait bien ; il partait pour Arles, Lyon, Macon et doit être samedi à Paris.

A Paris on reste nerveux, on lit 2ou 3 journaux par jour, l’affaire Stavisky avec toutes ses conséquences n’avance pas, et Gastounet (Gaston Doumergue, le président du Conseil)  élabore dans le mystère le redressement de nos finances. Je me demande s’il y réussira. Ici même dans cette belle Normandie, c’est le marasme le plus complet ; le prix du bétail a dégringolé d’une façon effrayante, le beurre se vend à demi prix les œufs valent 2F50 la douz. Le chômage est en augmentation, même chez les cultivateurs qui veulent tout faire par eux-même. C’est beaucoup de misère en perspective. Le chapitre « charité » est un de ceux qui n’est pas en diminution, et pour cause.

 

…le petit mot du grand Jean qui parlait d’un voyage au Brésil où le cadet suivrait peut-être. Belle escapade que je vous souhaite à tous deux. …..

 

 

Vierville  5  avril  1934

 

…je ne vous écrirai pas bien longuement cette semaine, car Suzon a écrit un vrai journal à Simon, qui doit partir par ce courrier.

…Pauvre petite Marie-Louise ! si vite enlevée mais pauvre Stévenin encore plus ! …je devine son désarroi et me demande s’il va poursuivre sa tâche à Rosario ? ..mais que ferait-il en France ?….je comprends ta peine, ma chérie (Nany s’adresse à Simon) , en perdant le bonne amie qu’avait été pour toi Marie-Louise …Sa mort m’a rappelé celle de notre bonne Jeanne Quaintaine, morte aussi des suites d’une opération, comme vous, nous attendions avec votre cher Père la mort qui venait à grands pas, et notre bonne petite amie est partie, elle aussi, pour toujours, laissant un grand vide autour d’elle !

…..Le soleil brille et nous avons repris nos travaux dans le jardin. Suzon s’excite après de nouvelles plantations de fleurs et je fais mettre définitivement en place le cadran solaire, posé.. en attente ! par votre cher Père à la place qu’il occupe depuis 12 ans ! …Voilà plusieurs années que je voulais faire cela.

….la hutte des cous’ les empêche de dormir, nos boys fabriquent à grands renforts de bras de briques de terre, et je vous laisse à penser les mains qu’il en résulte.

 

 

Paris  19  avril  1934

 

…j’ai eu des nouvelles par la bonne lettre de Simon du 26 mars, arrivée par un (paquebot) italien…

 

…je suis donc rentrée vendredi ici…j’ai retrouvé tous mes chers voisins en bonne santé, mais les boys accablés de chaleur. Il a fallu tout d’un coup abandonner les tricots, la température ayant subitement monté à 30°, ce qui est assez rare en ce moment…..un bon orage nous a débarrassé, il a enfin plu !

 

je voudrais bien être sûre qu’il en soit de même à Vierville où il y en a un pressant besoin, l’herbe ne pousse pas au grand dam de tous les cultivateurs dont les greniers à foin ont été vidés pour nourrir les bêtes, pendant l’hiver rigoureux que nous avons subi. Les puits sont à sec ; j’ai dû faire une forte réparation aux pompes près de l’écurie et dans la buanderie car l’eau y est très basse. Si cela continue, cela pourrait être une catastrophe pour tous ces gens très éprouvés déjà par la baisse anormale des prix de leurs produits. Les œufs valent 3F la douzaine à Trévières, et la viande vaut 5F la livre (elle est vendue par le producteur 2F50 poids vif).

 Ici les intermédiaires ont passé et nous payons encore 8 à 12F la viande moyenne. Si l’on veut réellement faire baisser les salaires il faut aussi que la vie baisse en conséquence. Vous lirez dans Le Matin la résistance de nos bons fonctionnaires, mais notre Gastounet (Gaston Doumergue)  et ses ministres paraissent décidés à ne pas admettre les protestations. Il n’y a personne qui n’ait été obligé de s’incliner devant les circonstances. J’en sais qq chose avec la perte quelquefois totale, de certaines valeurs et aussi par la diminution sensible de mes rentes. Tous les gens de mon acabit en sont là, les fonctionnaires devront donc accepter eux aussi les mesures que l’on vient de prendre. Ce sont surtout les douaniers, postiers, instituteurs, contributions qui protestent, mais le gouvernement a déjà ratifié certaines révocations qui feront réfléchir les mécontents.

 

Depuis mon retour, nous sommes Suzon et moi assez occupées par les courses, il faut nous renipper pour les changements de saison, et c’est en tout cas plus facile pour la fille que pour la mère. A Paris toutes les femmes sont sensées rester toujours jeunes, on ne pense pas du tout aux vieilles nanies ; ce qui vous explique que pour m’acheter un manteau qui convienne à mon âge et mes prétentions, j’ai fait avec Suzon tous les grands magasins sans rien trouver. Je ne désespère pas cependant ! Pour Suzon et la fille les jolies étoffes ne manquent pas, les robes aussi , même à 50F pour la mère !!!!..  Les chapeaux sont réduits extrêmement de hauteur…      … mais voyez vous cela sur ma tête ??

 

…..Puis je suis allée voir les Hébert dimanche, il faisait une chaleur ! ….Hébert m’a dit avoir beaucoup d’ouvrage au bureau d’études où l’on fait des masses de projets, sans hélas, beaucoup de succès. Les Batignolles enlèvent tout ce qu’il y a de travaux ..et d’ingénieurs……Chalon a, dit-il, bon espoir pour un travail d’une 40aine de millions à Brest. On a repris le projet d’Hébert déjà fait depuis 3 ans. L’Irak est aussi sur le tapis, et il est curieux de voir Chalon et Bénézeth réclamer la priorité des études au bureau, le 1er disant, non sans raison, que jamais les Anglais ne nous laisseront nous implanter là-bas. Et puis c’est un sale bled. Brest est beaucoup mieux, mais là comme ailleurs, il faut maintenant arroser certaines mains qui jusqu’à présent étaient incorruptibles ; je veux parler du corps des ingénieurs, Pts et Chées ou Maritimes !!! Il fallait que ce soit Hébert qui me le dise pour que je le croie, et il en est absolument sûr (n’en parlez pas), reste à savoir si les Hersent sauront être assez généreux, tout est là.

Nous allons cette après midi, Suzon et moi, à St Sulpice, avec notre vieille tantine – plus charmante que jamais – au festival Widor. Il doit y avoir un concert d’orgue magnifique en l’honneur du grand Widor qui prend sa retraite d’organiste de St Sulpice…..

 

Tonton va bien, mais il grogne sur tout, et je l’en taquine ; c’est une mauvaise habitude à prendre….

 

Le grand Georges est rentré du Mont Athos enthousiasmé de ce qu’il avait vu….. Georges a pu jouir d’une Pâque au couvent russe dont les chants sont renommés. Ce couvent comme tous ceux des rites serbes, bulgares, etc, est resté terre russe, mais les malheureux moines, très largement soutenus par le tsarisme, sont complètement abandonnés par la Tcheka, et vivent de leur richesse passée…qu’ils vendent….

 

Tio Mio va nous emmener à Rambouillet en auto, avec les enfants qui sont ravis. Nous irons par Orsay (où je descendrai au cimetière)  et la vallée de Chevreuse, retour par les vaux de Cernay et Versailles, c’est une magnifique promenade par ces temps de printemps…le plus beau moment de l’année à mon sens.

 

Figure toi, mon Jean, que tantine a rencontré au Cercle familial une des cousines de votre cher Père, Jeanne Hausermann – qui a un joli appartement et s’est retirée après son veuvage. C’est elle qui s’est présentée à tantine. Elle juge bien sévèrement votre grand père et dans des termes que je ne veux pas employer ici. L’héritage de  Mr Closier, dont elle est la nièce est resté propriété de gd père qui a donc dû le passer à vos tantes, car je ne vois rien venir des comptes d’Orléans et vraiment il n’y a rien à regretter. Tantine a eu soin de dire que vous n’aviez rien touché de cet héritage. Il paraît que dès que Feuillebois aura sa retraite, ils partiront tous les 3 immédiatement pour le Maroc où ils s’installeront…sans commentaires et grand bien leur fasse.

 

…..Il est probable qu’en ce moment Mr le Directeur (Jean Cordelle) et son secrétaire particulier (Jean Hausermann) sont au Brésil, veinards ! J’en connais un qui doit être bien content. (il reste de ce voyage de reconnaissance dans la région de Torrès de nombreuses photos vérascope)

 

….Philou a maintenant des pantalons longs, et JP devient joli garçon, élancé, aussi grand que son aîné. La fille toujours bavarde me réjouit de ses observations….elle a une adoration pour les poupées  dont elle possède tout un régiment qu’elle bichonne et habille avec le plus grand sérieux tous les jours . Elle ne ressemble pas  pour cela à certaine Yéyenne (nom donné par Bison à sa tante et marraine Simone Cordelle) de ma connaissance qui n’a jamais aimé qu’une poupée, laquelle ne nécessitait aucun soin, puisqu’elle était noire et en caleçon de bain ! Ce qui ne l’a pas empêchée de devenir une maman parfaite….

 

 

 

Paris  5  mai  1934   samedi

 

…Je suis déjà au courant de l’affirmation (en espagnol, la signature, en quelque sorte une approbation officielle) des travaux du quai des 3. C’est le vieux Flondrois qui me l’a appris, il sortais du Conseil. Bonne nouvelle ! puisqu’elle entretient pour vous une atmosphère d’espoirs et de besogne. Je m’en réjouis bien…et je sais bien qu’il en est de même pour vous, pour toi encore plus dont le désir serait de rester encore qq années en Argentine. Elles sont plus fructueuses qu’en France, il n’y a pas à en douter.

 

……lettre de la petite Maine confirmant votre départ pour le Brésil. Vous devez être rentrés ou presque, fourbus peut-être….  C’est une grosse responsabilité à prendre qu’un travail à exécuter dans un de ces pays aux paiements difficiles, pour ne pas dire plus. Le Brésil a fait ses preuves de  ce côté là, et en ce moment même notre gouvernement a rompu les amarres.
Le grand Georges en est revenu de ces bons prometteurs, et pour le port de Salonique que les Hersent s’entêtent à poursuivre, il n’en acceptera pour rien au monde la direction. ….j’ai bien peur qu’il soit difficile de trouver  un nouveau Port du Rosario….

 

….J’ai vu ces jours ci votre oncle Marc Saillard et sa charmante femme. Je leur ai fait une longue visite, c’était un samedi après midi nous avons bavardé comme des pies. Ils m’ont confirmé – quel bonheur – les bonnes nouvelles de la santé de Paulette qui doit être rentrée à Toulon….enfin grâce à votre oncle, me voici enrôlée dans le groupe féministe des Croix de Feu et de la ligue anti maçonnique. Ah ! celle là il fallait y mordre et en avant la bonne propagande…

 

 

Vierville  -  vendredi  18  mai  1934

 

…Je vous écrit donc de Vierville où je suis depuis mardi, je viens d’écrire par avion à vos aînés au sujet d’une petite ferme qui pourrait les intéresser et qui m’a fort occupé depuis que je suis ici.

…J’ai laissé mes chers voisins en bonne santé à Paris et désolés que les vacances de Pentecôte (3j seulement) ne permettent pas le petit voyage que depuis 2 ans ils avaient pris l’accoutumée de faire. Aussi je rentre demain sans attendre les 2 jours de fête.

….J’ai bien reçu votre bonne lettre…me souhaitant ma fête et je suis impatiente de voir arriver le bibelot que les Cerisier apporteront…Si Cerisier ne vient pas à Paris, j’ai bien l’intention d’aller avec Suzon…et Pépita (toujours fidèle au poste heureusement quoique un peu démodée, mais ce n’est pas le moment de penser à la remplacer !) donc avec Pépita les relancer à Cherbourg. Ils nous annoncerons peut-être que vous arrivez….

 

…Enfin grande nouvelle, Marthe Pichorel est mise d’office à la retraite, très certainement à cause de ses agissements dans les dernières grèves. C’est pain bénit, elle n’a que ce qu’elle mérite et sa mère elle même s’en félicite. Elle a du reste de quoi vivre, la Société où son mari était depuis 35 ans  lui fait une rente de 6000F  qui ajoutée à ce qu’elle a, lui fait une aisance agréable. Mais elle est furieuse, étant persuadée, comme le Duc de Guise, « qu’ils n’oseraient» . Seulement il a été assassiné tout de même, et elle est dégommée. C’est une leçon et un avis pour les récalcitrants, cela montre ensuite que nos gouvernants réagissent.. enfin ! Le défilé monstre de  Jeanne d’Arc prouve assez que tous les honnêtes gens se comptent, et qu’ils en ont assez. Nous y avons assisté sur la place de la Concorde, c’était grandiose, j’ai tellement applaudi que j’en avais mal aux mains.

Bonnes nouvelles de Georges, il doit être en compagnie de Marcel (Hersent), les affaires s’arrangeront peut-être un peu moins mal qu’on ne la craignait. Je le voudrais bien pour vos grands…

 

 

Paris  8  juin  1934   samedi

 

…Bonnes nouvelles de Georges qui a eu la visite de son patron lequel n’est resté que 4 jours et a été charmant c’est bien la 1ère fois que cela lui arrive. Il venait d’Egypte ( ?)  et a parlé de l’Irak à Georges. Il est possible qu’on y envoie Sagne, et l’on pense trouver en Grèce un personnel intéressant. Les grecs sont aptes à se plaire dans un pays sans beaucoup de ressources et le manque de travail dans leur pays les inciterait sans doute à accepter des salaires non fabuleux. Je ne suis pas sûre que malgré la crise actuelle, les français soient si pressés de s’expatrier. Les affaires de Georges suivent des hauts et des bas, il subit des douches… écossaises, passant de l’espoir enchanteur d’un règlement avantageux au refus de toute entente. Enfin il compte bien être de retour d’ici 3 mois, vous le reverrez donc ici.

 

….j’ai eu les Bousquet à déjeuner mercredi…nous avons parlé de la situation qu’il juge sinon grave, du moins bien mauvaise en temps qu’affaires industrielles, et c’est assez inquiétant que le prolongement de cette lutte contre le pire.

 

….Suzon a eu les Dessus, Mestrant et Fabre à prendre le thé ; j’ai franchi mon couloir pour aller passer un moment avec cette jeunesse qui a fait bon accueil à mes cheveux gris. C’était très gai ; mais Gaby a une mine épouvantable…et il doit prendre 3 mois de congé, il a maigri ,de 5 k en 3 semaines. Il n’a rien d’atteint mais doit se reposer et se surveiller….

 

…J’oubliais la séance de chant au Vieux Colombier d’Annette Godard, variée par celle de danse d’une sienne amie, également fille d’un ingénieur en chef des Ponts. Annette très en beauté, et toute en noir, a agréablement chanté, mais l’amie a dansé – si l’on peut dire ! – sans musique avec une incohérence telle que Suzon a fini par pouffer  bruyamment dans son mouchoir après s’être mordu les lèvres au sang pensant pouvoir éviter la catastrophe. Elle n’était pas la seule et il y avait de quoi quand, entre autre, la danseuse à 4 pattes nous a présenté.. son séant, la tête étant tournée vers le fond de la scène. Celle ci obscure et drapée de velours bleu n’était éclairée que par un projecteur qui éclairait violemment l’artiste. J’en passe et des meilleures, mais j’aurai plaisir à vous raconter cela de vive voix un jour. …

 

…J’ai dû m’occuper sérieusement de la succession d’Adolphe Gervais cette semaine. L’Assistance (L’Assistance Publique, légataire de A.G., et qui devait verser une rente viagère à Robert Gervais) n’ayant pas payé la rente viagère, ne sait pas encore si elle acceptera le succession. J’ai vu mon notaire et l’avoué Me Latte – beau-frère d’Henri Batiffol -  tous deux m’ont dit que Robert aurait dû se préoccuper de faire régler cela au plus tôt. Cela se conçoit et voici des mois et des années que je le disais à Robert qui répondait « Pourvu qu’ils me paient… » . L’actif de la succession est tombé à 4 ou 500.000F  au lieu de 2.500.000F (suite au krach de la Bourse) , or les droits, si l’Assistance refuse, devront être payés sur la valeur d’il y a 4 ans , 20% pour le moins. Robert aurait avantage à la refuser, mais comme c’est sa principale ressource, vous voyez la situation, il me retomberait sur le dos. Je l’ai fortement secoué, il n’a fait que 6.000F d ‘économies depuis ces 4 ans où il a touché 120.000F. Enfin espérons m’a dit mon notaire que l’Assistance n’osera pas, après avoir tardé aussi longtemps se dérober à ses devoirs, mais sait-on jamais avec ces administrations d’Etat. J’ai fait faire une assignation au nom de Robert de paiement des rentes en signalant la perte subie du fait même de l’Assistance qui a laissé péricliter un tel capital. Encore fallait-il ne blesser personne afin que ces gens là ne se fâchent pas.

 

….Personne n’a pu me donner des renseignements sur la banque Pommier et Cie dont vous avez reçu convocation, elle existe cependant mais l’on m’explique que vous y avez eu à faire.  Je me demande ce qu’on va te répondre d’Orléans !

 

…Les boys se délectent à l’idée d’un poste de TSF, ils enviaient beaucoup les cous’. Les nouvelles bicyclettes seront achetées avant les vacances.

Je dois avoir Mme Cordelle et Yvonne lundi, cette dernière a été bien fatiguée, mais va mieux. Mme Feige est tout à fait bien…

 

 

Samedi  16 juin 1934   Paris

 

…les Cerisier sont venus me voir mercredi…cela me semble bien long d’attendre jusqu’à vendredi prochain pour venir vous remercier, mes enfants chéris, de la très belle argenterie bolivienne qu’ils m’ont remis de votre part. C’est bien trop beau pour une maman, et ce n’est pas du tout raisonnable de faire une telle folie, mais vous m’avez fait un bien grand plaisir, je peux bien l’avouer. Je trouve ces formes qui sentent tant leur 18ème siècle, très remarquablement heureuses, et je m’apprête à transporter à Vierville votre joli cadeau, en compagnie de la coupe de même style que vos aînés m’ont apporté à leur dernier voyage. Ce qui n’implique pas qu’ils y resteront, car j’aime à ne pas me séparer de certaines choses qui me touchent particulièrement au cœur….

 

…Je pars après demain pour notre Normandie, et en voilà pour presque fin septembre, ce sera ensuite le retour à Paris, afin de faire notre appartement beau pour vous y recevoir, que c’est bon à écrire tout cela et à penser. Mes chers voisins vont bien, je compte sur eux le 7 ou 8 juillet aussitôt que l’opération des amygdales sera terminée…..

 

 

Vierville  jeudi  21  juin  1934

 

….C’est de Vierville cette fois que je vous écris, j’ai quitté Paris – avec Marthe – lundi par une chaleur étouffante, …..et j’ai trouvé ici une température exquise, un beau soleil tempéré d’une brise agréable. Il n’avait pas plu depuis 4 semaines, mais nos bonnes gens s’étaient armés de courage et avaient largement arrosés, ce qui fait que j’ai trouvé un jardin splendide…   …..

 

….je me suis installée dans les petits appartements de M. Ant. (Marie-Antoinette), mes fenêtres largement ouvertes laissent entrer la senteur des roses et celle du foin de la grande pelouse non encore coupé. C’est le grand calme,……ma seule sortie – quotidienne – est pour le petit cimetière…..je m’y rends par le bois touffu et si vert où les oiseaux ne cessent de chanter et où j’ai retrouvé mes amis les écureuils qui fuient à peine en me voyant…..

…le tennis est très net, l’ouvrage de Tio Jean n’a pas été perdu, j’y veille et ai fait mettre du chlorate de soude plusieurs fois ; enfin dans la maison j’ai les peintres qui repeignent la cuisine, l’office, l’escalier de service et l’entrée, et mettront du papier dans le petit salon. C’est tout ce que mes moyens me permettrons de faire cette année et j’en aurai encore bien pour 12 à 1400F ? Si je gagnais le gros lot à la Loterie Nle (mais je n’ai pas de billet !) je ferais mettre le stuc dans l’escalier et rafraîchirais bien des choses…ce sera pour une autre fois.

 

J’ai reçu ce matin la lettre avion du 8 juin du grand Jean ; au sujet de la ferme ; je téléphonerai un de ces jours au notaire pour qu’il vienne me parler, mais je suis bien de son avis il ne faut pas avoir l’air de se presser. Je m’en tiendrai aux instructions reçues qui du reste résument bien mon opinion personnelle.

 

…….Vous étiez un peu remis de toutes les émotions de ces deuils successifs de votre petite colonie (il s’agit de Mme Stévenin et de Mr Martin père) Je plains bien ma pauvre amie Angèle (Martin), et rien ne remplacera celui qui est parti, mais elle a la tendresse de ses enfants….   Le pauvre Mr Stévénin est donc plus à plaindre dans sa solitude où rien ne le rattache plus à la vie qui se poursuit quand même ! et il fera un bien triste voyage (retour du corps en France) en compagnie du funèbre colis qui le suit…

 

J’ai laissé toute la maisonnée bien portante à Paris, ……….Mais l’on doit opérer JP et la Bison vers le 28 juin et il faut attendre encore un peu. Georges nous laisse espérer  que ce n’est pas en vacances qu’il viendra mais complètement. Dieu l’entende ! ….De ce fait nous ne comptons guère sur lui avant septembre, il sera donc là pour vous accueillir, nous nous en réjouissons tous. Suzon est entrain de clore ses obligations mondaines sans regret. Nous étions pourtant invitées à prendre le thé à l’Interallié par Mlle de Pierres. Elle ne veut pas  s’y rendre seule et s’excusera.

…..Renée de L. (Lépinay) a sa fille aînée avec de la fièvre depuis 8 jours, pourvu que ce ne soit pas la fièvre typhoïde, il y en a des tas à Paris en ce moment. Le petit Christian de Brichambaud repique une nouvelle f. typh. Voilà 35 jours qu’il a 39 à 40°  de fièvre sans qu’on trouve rien de précis dans le sang. Seules de nouvelles taches sur le ventre indiqueraient une rechute. La pauvre Yvonne (de Brichambaud) est à bout, car elle ne quitte pas son fils d’une minute et Mme Jean Hersent (la mère d’Yvonne) est bien préoccupée, il y a de quoi.

 

Tantine va partir à Menton avec Micheline, Robert excursionnera avec sa femme qq part en Serbie, en Espagne, il ne sait pas encore, dans la superbe Citroën qui lui remplace celle qu’on lui a volée. L’assurance lui en a donné une du dernier modèle moyennant 7800F que Robert a 18 mois pour régler. C’est une affaire. Notre brave Pépita n’est plus assurée que pour 3250F aussi je crois vous avoir dit que je ne l’ai assurée que pour les dommages aux tiers et contre le vol, et cela ne me revient qu’à 320F. Elle sera encore la bienvenue cette année elle marche toujours admirablement et, bien cirée, bien entretenue, elle n’a pas si mauvais air. Les temps sont durs.. la crise ! air connu ! et très bien porté en France. Pourtant on ne peut pas dire que notre gouv. ne cherche pas à distraire les Français, Paris resplendit en ce moment dans la « grrande semaine d’élégance », vous en lirez le programme dans les journaux. Les Chemins de Fer font des offres tentantes, voyage d’aller sur Paris payable seulement, le retour gratuit, qq soit l’éloignement. Dans les hôtels, 5 jours à prix réduits, le 6ème gratuit. Ici on dit ici que les hôtels ne sont pas tous retenus ; les boys auront au Casino deux de leurs camarades de Kayser (notamment Marchand) , gentils et bien élevés, de leur âge, j’en suis contente pour eux, les Collières sont bien jeunets, et cela ne vaut rien pour nos grands garçons pour Philou surtout…..

 

…2 jours avant notre arrivée ici, 2 couples d’anglais dans une somptueuse limousine et se disant Smiley de Vierville de Crespigny sont venus pour me voir.. et surtout pour voir la vieille maison, ils en auront été pour leurs frais. J’ai bien peur que nous ne soyons assaillis par toute une horde chaque année, car ils sont nombreux les descendants de Marie de Vierville, je le sais.

 

J’ai meilleur espoir pour la rente viagère de tonton. L’avoué qui s’en occupe (le beau frère d’Henri Batiffol) m’a téléphoné que l’Assistance Publique l’avait avisé que qu’elle faisait vendre des valeurs pour la payer. « C’est, dit-il, faire acte d’héritier et cela indique que nous pouvons avoir l’espoir que la succession sera acceptée »  Je voudrais bien être d’un mois plus  vieille pour en être sûre et nous pourrons dire que j’ai en chaud, car tonton me retombait sur les bras. Il paraissait beaucoup moins inquiet que moi du reste.

 

…j’ai apporté avec moi mes beautés.. savoir : votre joli coffret d’argent et le délicieux service à thé de ma Simon, j’ai bien plaisir à les regarder.


Vous savez que Cerisier a été reçu par Gilbert Hersent à qui il s’est plaint de la baisse de la piastre.. Naturellement le jeune patron n’a rien répondu. Moi j’ai fait remarquer à Cerisier que vous étiez encore parmi les heureux en ce moment….

 

Allons voici l’heure de la Poste, et je ne veux pas manquer le bateau qui part samedi de Boulogne

…le bonjour de nos gens à qui je fais croire que vous serez là en septembre, et qui en mettent un coup .. si j’ose dire !

 

 

Vierville le 12 juillet  1934  jeudi

 

………Suzon est arrivée sans encombre samedi avec les 2 cadets et ses 2 bonnes. Ils quittaient un Paris brûlant, sans air, ce qui ne valait pas grand chose à mes 2 opérés…..L’opération n’a eu aucune suite fâcheuse…….

 

……..nous avons fêté ce matin ses 38 ans (Suzon, née en 1896) . Elle en paraît 30 à côté de ses grands fils, et quoiqu’elle prétende être très vieillie, n’en croyez rien. Nous avons souligné cela de qq surprises naturellement ….. et bu à vos santés avec une bouteille de ce Barsac que ma Simon connaît bien, et une autre de cidre bouché – du clos du Vignet – qui a sauté comme un pétard. Je suis bien plus fière de ce cidre que du meilleur vin de ma cave….vous en goûterez  mes enfants chéris et vous m’en direz des nouvelles….

 

……Bonnes nouvelles de Georges qui ne donne aucun espoir de proche arrivée. Il est capable d’être à Marseille en même temps que vous ! Les affaires réclament sa présence, je suppose qu’il a l’espoir de lasser ces bons grecs afin de les obliger à payer pour être débarrassés de lui. C’est une manière de voir qu’il a étudié depuis 10 ans qu’il est là bas…

 

……Les peintres ont terminé, le petit salon rajeuni par son papier jaune, est tout changé, les fauteuils de la salle d’étude de Rosario (en 1912, je crois qu’il s’agit des fauteuils d’origine US, Massachusetts, à siège canné, et de la table assortie, qui se trouvent aujourd’hui dans le séjour de ma maison d’en bas, bd de Cauvigny) ont émigré dans les chambres du haut, qui seront celles de mes 4 boys ; et il y a maintenant des fauteuils confortables recouverts d’un beau velours de laine aux tons rouille, il y a même un petit divan dans l’embrasure de la fenêtre du jardin de derrière, que nous avons recouvert avec le velours de lin – absolument intact, après nettoyage – de la fenêtre de la salle à manger de la Rue de Longchamp. De bons coussins le rendent moelleux, et le fauteuil moriss a fait peau neuve avec des coussins de ce même velours. Le piano n’a pas bougé, certains tableaux ont valsé, les portraits de mes grands parents et celui de la « tante citron » (ô what a shame !) jettent leur note sombre sur le papier jaune, vos portraits sont toujours près de mon fauteuil, et le dessin à plume de votre cher Père n’a pas quitté l’endroit où il l’avait lui-même posé ! Je suis sûre que votre cher Père aurait apprécié le confort des sièges dont les petits fauteuils américains manquaient totalement…..

….j’ai bien l’intention de laisser la vieille maison dans sa parure d’été, mais je crois qu’il faudra nous réfugier dans les appt. de M. Antoinette où les petits n’auront pas froid et où nous pourrons faire une bonne atmosphère si le temps se met à l’automne tout à fait.

 

….Les Collières arrivent demain à la grande joie des camarades ; qui ont cependant cette année un élève de leur classe chez Kayser, charmant et bien élevé, venu avec sa mère chez Piprel pour se rapprocher de nos boys….Mme Marchand est une Chabannes-La Pallice, mais c’est une femme très simple quoique de fort bonne éducation . Son mari dirige une Cie Immobilière du Crédit Lyonnais, il est même très lié avec les Etienne de Bughas.

Voilà donc le Club au grand complet, on y a grimpé qq vieux fauteuils de rotin, un table à tiroirs, il paraît que c’est d’un confortable ! J’aime mieux n’y pas aller voir, je serais capable de trouver cela mal rangé, vaut mieux pas ! Je demande l’avis de François et Michou.

 

……..les boys sont depuis ce matin en possession de 2 superbes bicyclettes achetées avec leur bourse, complétée par papa et maman, mais en gde partie achetées avec leurs économies de plusieurs années, changement de vitesse, aciers chromés, enfin il paraît que c’est le fin du fin. Ils en écriront aux 2 camarades pour lesquels on prépare les 2 bicyclettes des mère et tante afin qu’ils les trouvent fin prêtes (il y a encore du temps, hélas !) (je me souviens de ces 2 bicyclettes, solides mais sans changement de vitesse, dont je me suis servi pendant toutes les années 39 à 44, et même après, à Vierville)

 

Nous attendons Mme Cordelle, Yvonne et la famille Dupuis à déjeuner la semaine prochaine, ils viendront en auto de Coutainville où ils se trouvent tous. Tantine est chez Mme Massart à Ouistreham où nous sommes invités à déjeuner, nous la ramèneront ici, puis elle rentrera sur Paris d’où elle partira pour la Bretagne avec ses enfants Collard.
L’affaire de tonton est de plus en plus mauvaise, il commence seulement à croire à sa gravité, jusqu’à présent, il était plein d’illusions, il est jeune ! Avec l’Etat rien à faire ! l’Assistance Publique l’a tout simplement volé ! C’est un scandale de plus à ajouter aux autres.

 

 

Vierville ce vendredi  27  juillet  1934

 

……temps toujours splendide, nos pelouses, par exemple sont desséchées et nos fleurs aspirent à un bon arrosage que nous ne leur distribuons que parcimonieusement pour ménager l’eau de nos puits qui a baissé de façon inquiétante. Beaucoup de gens ici se trouvent sans eau, la pompe du village est à sec et nos gens se ravitaillent un peu partout. Cela ne s’est jamais vu en Normandie, et de ce fait les pauvres vaches maigrissent et donnent un lait raréfié. Je ne parle qu’en passant des prix de famine que tous les produits agricoles atteignent aux foires, c’est la misère. Une bonne averse il y a 2 jours, avait détendu l’atmosphère et les esprits, on criait presque victoire, mais malgré le vent de SO annonciateur de pluie cependant d’habitude qu’indique la seule tige arrondie qui reste à notre girouette (voyez le résultat des tirs à la carabine !) le ciel est de nouveau d’un bleu pur et le soleil étouffant.

…….Nous avons vu les La Heudrie chez eux où ils sont entourés de tous leurs enfants, mais les jeunes maris Tenaille ne sont pas là, l’un au Maroc où il cherche du pétrole, l’autre en Tunisie dans les Contrôles, n’ont pas de congé, bien heureux tous les deux d’avoir une situation. Jacques et Jean de La Heudrie sont chez père et mère, n’ayant aucune situation et ayant dû abandonner et pour cause l’appartement que ceux ci leur payaient à Paris. Mr de La Heudrie se plaignait amèrement que ses fermiers ne le payaient pas. J’en sais aussi qq chose.

 

……Nous attendons les Batiffol qui doivent arriver le 1er août à Ste Honorine. Si ce que l’on dit est vrai, la place d’administrateur de la bibliothèque de l’Arsenal serait supprimée, ce serait donc la mise à la retraite de Batiffol, mais elle ne m’en parle cependant pas dans le petit mot reçu hier.

 

L’affaire de tonton Robert est décidément réglée. L’Assistance publique refuse le leg, ce serait trop long de vous dire tout, mais si l’intéressé avait fait le nécessaire, il eut évité cette dégringolade. C’est navrant et je me demande ce qu’il va lui rester.
Mais j’ai été interrompue par la visite de Paul Cusinberche et de sa femme, puis par celle des Marchand……..

 

…J’irai donc vous cueillir à Marseille, mes chéris, mais je te remercie mille fois, mon Jean, de ton offre pour le voyage, je compte bien pouvoir me le payer, mais je n’en suis pas moins bien reconnaissante à vous deux….

 

Vous êtes pleins d’idées pour votre séjour en France, mais votre joie vous fait un peu tourner la tête, et cela ne concorde pas toujours. Est-ce en janvier ou en novembre que vous viendrez à Vierville, j’ai besoin de le savoir pour mon organisation, ce ne sera pas la même chose par exemple pour l’auto et l’assurance si vous en avez besoin à tel ou tel moment….de même pour une bonne pour Jean-Louis, j’aurais bien l’idée de confier les petits à Marthe  qui sait soigner les enfants……..je serais trop heureuse de vous accompagner ici, ce sera plus facile en novembre qu’en janvier où je crains qu’il fasse bien humide dans la vieille maison……Pour cette même raison le voyage de Paris Vierville en auto sera bien congelé, je crois qu’il vaut mieux le faire en train et de se servir de l’auto ici seulement., mais vous ferez ce que vous désirez……..Donc je réclame plus de précisions…..

 

 

(lettre adressée à Simone)       Vierville  3 août  1934  vendredi

 

Ma petite Simon – de peur d’être dérangée cette après midi comme cela m’arrive souvent ici, c’est dans mon lit que je commence ma lettre. Il est 6h1/2 et toute la maisonnée dort encore. Le soleil est déjà haut cependant…        cela va continuer à griller les champs qui ressemblent tout à fait à ceux du Riachuelo, jamais je n’avais vu cela…    ….nous arrosons  le moins possible afin de ménager l’eau des puits…..     ……beaucoup de gens ici sont sans eau et c’est une procession presque ininterrompue de tonneaux allant se ravitailler à l’abreuvoir pour aller ensuite abreuver les bêtes…     …. Voilà qui n’est pas fait pour amener la prospérité par ici et je me félicite que les circonstances n’aient pas permis de conclure vite l’achat de votre ferme…

 


... Pommier que j'ai vu ces jours ci pour l'achat de la petite gare de Viervilie, m'a proposé pour vous un prêt hypothécaire de 70.000F sur..............................................
……………..

….pour en terminer avec les affaires Pommier, nous avons recherché ensemble avec lui les traces de la donation de Mr Lefrançois pour la construction de la gare, sans succès d’abord, et ce n’est qu’après de longues recherches dans le cadastre que nous avons trouvé la mutation de 4 ares sur la pièce du Bois. Cela me donne le droit de préemption pour le rachat de la gare (tous les anciens propriétaires de terrains concédés réclament comme moi le retour) Il est temps de s’en occuper, la gare n’étant plus occupée et pour cause, ..... .....et d’après Pommier l’achat de la maison ne devra pas être dispendieux. Je la mettrai en état et la louerai ensuite en attendant d’y installer plus tard Léon et Jeanne quand ils auront pris leur retraite.. s’ils me restent jusque là.

 

(la dernière lettre avion, du 27 juillet) …cette lettre a été bien écourtée..  …elle a cependant dû vous arriver tôt car l’avion a traversé l’Atlantique comme une vraie mouette.. pour nous sans doute. Braves gens que ceux là !  et leur courage est admirable (lettre probablement emportée par l’un des 1er avions qui a traversé l’océan entre Dakar et Recife, le Cousinet « Arc-en-Ciel » piloté par Mermoz)…

 

Nos boys sont comme des moricauds, ils profitent bien de leurs vacances, avec leur camarade Marchand, les Collières et un jeunes anglais – des Embruns – (une des villas de la plage) ils forment une bande joyeuse qui fait plaisir à voir, bains, tennis, …. Promenades à bécanes, constructions de cabanes, etc, etc, sans compter les réunions du Club ! …presque tout ce monde arbore maintenant des pantalons longs de toile bleue ou de flanelle…   ….le fille est bien un peu perdue dans cette gente masculine, heureusement qu’il y a Gillone et aussi François-Bernard trop petit pour se joindre aux grands.

……Suzon va bien, toujours d’une activité dévorante, elle a pris la direction de la cuisine où trône sa cuisinière…ce qui fait que la vieille Nany se repose – que c’en est une vraie honte !  -

Bonnes nouvelles de Georges qui passe de l’espoir le plus autorisé au découragement le plus profond pour un règlement pas trop tardif  ni désavantageux de son affaire.

 

….notre bonne tantine nous a quitté avant hier, Suzon a été avec Phil la conduire à Avranches le matin de bonne heure pour lui permettre d’attraper un train de Bretagne qui l’a mise le soir à Quimperlé où l’attendait son fils. Celui ci après une tournée dans le midi en auto avec sa femme et Micheline va finir ses vacances à Kerfany chez le brave Fine….   ….je doute que ce soit très confortable mais la bourse de Robert doit être assez plate après la randonnée qu’il vient de faire en compagnie d’amis fortunés (dont Martet le secrétaire de Clemenceau) qui, eux, doivent descendre dans des palaces . Nous avons été bien heureux d’avoir un peu notre tantine, toujours souriante, douce et contente. La fille ne la quittait pas, elle a le don d’attirer les enfants….  …Elle reste extraordinaire pour ses 82 ans ; passant une partie de son après midi à patauger dans l’eau jusqu’aux genoux. Quelle belle et charmante vieillesse.

 

Tonton reste à Paris, il n’a plus touché un sou depuis le mois d’avril et l’AP ne semble pas disposé à payer la rente qu’elle lui doit. Le notaire d’Adolphe que je l’ai envoyé prévenir ne voulait pas  croire que le legs était refusé, il a remis depuis belle lurette toutes les valeurs et papiers à l’AP et n’a pas caché à  l’intéressé que l’affaire était très mauvaise pour lui. C’est lui qui va être remis en possession de l’héritage bien écorné, et qui sera chargé de le partager, mais il y a des chances pour que Robert n’en récolte pas un sou, et il sera prudent qu’il accepte sous bénéfice d’inventaire. Les droits à payer sont ceux de 1930, les plus forts qui ont jamais existé……   ….il est évident que la négligence de Robert est la seule coupable, l’AP n’ayant aucun délai pour accepter l’héritage et Robert n’ayant absolument rien compris à ce qui lui avait été signifié. Ce n’est pourtant pas faute de l’avoir mis en garde, et de lui avoir recommandé de se conseiller près du notaire, mais il prétendait se suffire !! Je suis vraiment furieuse après lui, il y a de quoi ; et je me demande, en cas de déficit définitif ce que je vais en faire ensuite, j’avoue que je n’ai aucune envie de le garder chez moi ! nous avons si peu la même manière de vivre, de voir, de comprendre !

 

………nous avions été prendre des nouvelles des Batiffol, arrivés depuis la veille au soir à Ste Honorine où ils occupent le château de Mme de Niverlais……

 

    …que nous avions visité le vieux manoir du Than avec Mme Marchand qui pensait à le louer. C’est une jolie maison, très habitable, avec beaucoup plus de logement que je ne pensais, d’assez jolies boiseries LXV au salon, LXVI dans la bibliothèque et la gde salle à manger. On pourrait tirer un parti charmant de tout cela mais il y aurait beaucoup à faire. Les communs sont vastes, et il y a dans un coin une ravissante maison à escalier de pierre extérieur, qui sent sa chouannerie à une lieue avec ses portes cintrées. Le jardin et le parc sont en friche. Elle louerait cela pour 3500F la    saison, mais les meubles tiennent de tous les styles, sont mal entretenus, les tentures sales ; pour s’y installer vraiment il faudrait au moins un long bail pour y faire les réparations nécessaires. J’ai revu la cachette de l’abbé qui décidément me paraît bien facile à dénicher, les révolutionnaires qui perquisitionnaient à sa recherche ne devaient pas être bien convaincus.

 

J’ai eu les religieuses franciscaines cette semaine, elles aussi se plaignent de la crise, cela ne remplit pas leur escarcelle. 

 

Je vous ai dit que les garçons de Vierville avaient repris l’organisation de la fête patronale, ils ont l’air de vouloir faire qq chose d’inhabituel. La « reine de Bayeux » et ses demoiselles d’honneur nous visiterons !!! et JP est réclamé pour leur offrir les fleurs de bienvenue. Le Philou doit quêter à ‘église avec une j. fille du village. J’ai exprimé  à la délégation tout mon regret de ne pouvoir décorer notre vieille maison, je suis trop vieille et toujours endeuillée. Ils l’ont compris, très gentiment, mais je leur ai dit aussi que vos garçons grandissent et que d’ici 2 ans à peine, ce sont eux qui mettront les lampions aux fenêtres, comme cela se doit.

 

J’espère ma chérie que mes vœux sont arrivés à temps pour ton anniversaire……         …….je revois encore l’attente sur une chaise longue dans le jardin de Sidi Abdallah, par une belle nuit bleue tunisienne, de l’arrivée de ma chère mère que Père avait été chercher à Bizerte et qui venait sur un remorqueur en traversant le lac.. Le lendemain tu était là, ma chérie. Il était temps ! et puis cela a été les biberons au lait de chèvre de Malte, ces bêtes capricieuses et racées. J’ai toujours dit qu’elles t’avaient laissé un peu de leur fantaisie dans ton goût pour la peinture et le dessin qui t’est très personnel.

 

…..  ……oui j’ai fait repeindre la cuisine et l’escalier au brun Van Dyck, et en crème, comme avant, je vous ai envoyé le modèle du papier du salon. Celui ci est très réussi, nous avons un peu dérangé l’ordre des tableaux et pour cause, car j’en ai rapporté de Paris, et j’ai mis les beaux portraits de mes grands parents de chaque côté de la cheminée. Les Touny verront cela bientôt…. Quel bonheur !

 

….    ….. Phil apprend à conduire avec Suzon et aussi le chauffeur des Marchand que ceux ci ont mis à sa disposition. Il s’y prend déjà très bien, ce sera un as quand il aura l’âge de pouvoir être au volant.

 

Bravo pour les amateurs de musique, tu es bien toujours la même avec « ton bruit inutile », et moi j’aurais bien voulu jouir de la joie de nos petits au cirque.

 

 

Vierville  9 août  1934   jeudi

 

….Je vous ai écrit…   … le vendredi 28 juillet par avion, et je crois bien que cette lettre a dû prendre l’Arc-en-Ciel, vous l’aurez donc très vite, elle réclamait des explications sur ce que vous désirez pour votre arrivée : auto, bonne, etc.. , car dans votre joie – comme je la comprends – vous avez emmêlé les dates, et il est impossible de savoir si vous remontez vers Paris et Vierville en novembre dès votre arrivée ou au mois de janvier ?

 

….  … Ici tout va bien, il a enfin plu abondamment et les prés reverdissent déjà …………nos vacances se passent calmement, avec la visite et la fréquentation de nos amis habituels, qq ouvrages de tricot, de couture, voire même de peinture par ci, par là ; d’arrangements, de réparations, cela ne manque jamais dans une maison comme celle ci, et je tiens essentiellement à l’entretenir dans les moindres recoins pour ne pas me trouver devant des désastres un jour ou l’autre. Petit à petit nous refaisons les peintures des chambres qui commencent à se ternir. Suzon est passé maître dans la matière, et cela ne nous coûte que qq pots de peinture, j’espère que vous trouverez cela bien quand vous arriverez.. Les boys sont en train de passer au carbonyl la barrière de Leterrier, la semaine prochaine ils aideront Léon et Jeanne à mettre le carbure sur les lisses en ciment armé. Ils ne sont pas maladroits pour tout cela , et ils le font de bonne humeur. On n’abandonne pas cependant les séances de plage avec les bains et les parties de périssoire (celle ci propre comme un sou). Ils nagent admirablement surtout JP qui avec cela plonge déjà assez bien du haut du plongeoir, bien haut cependant pour leur âge.. la fille est plus poltronne………..C’est dommage, j’aime mieux un peu trop d ‘audace, et elle ne ressemble pas en cela à sa mère qui à son âge en remontrait à tous les garçons qui l’entouraient. A côté de cela bien amusante la fille, avec des expressions de langage tordantes car elle a un vocabulaire très étendu pour son âge.

 

………….nous avons été prendre le thé à Grandcamp chez les Duchemin et en auto avec eux été reconnaître la plage de Gefosses-Fontenay à 2km de Grandcamp, où l’on pêche des coques à poignées. Ce sera le sujet d’une partie de pêche un de ces jours. . La plage est là-bas très solitaire, et en remuant les galets du bout de ma canne je pensais à tous ceux qui traversaient les Veys, venant du Cotentin depuis un temps immémorial, c’était le seul passage de la Vire, Guillaume le Conq. s’était sauvé de Valognes un jour, l’a traversé en se dirigeant vers Vierville et Ste Honorine..  et tant d’autres après lui, l’histoire en est pleine, et j’ai là le journal du sire de Gouberville (1620) qui en parle à tout bout de champ.

…Revu les de Mons et les Batiffol, puis les de Bournonville (Mlle de Rampan) . Les de Pierres ne sont pas encore là, les La Heudrie sont au Mont St Pierre, sans moyens d’en sortir et comme ils sont 7, plus les 3 petits, pas question d’aller les chercher avec Pépita. Jacques de Mons est reparti avec sa douce moitié ......... le ménage paraît fort uni, et c’est le principal.

Le notaire d’Orléans a écrit à Suzon pour le règlement de la succession de votre grand-père ; je n’ai rien reçu pour vous encore, et j’espère que tu n’as pas demandé les raisons de cette somme de 4000F attribuée à tes tantes. Il importe peu et de plus il est probable que ce sont des frais de médecin, d’inhumation, etc.

 

 

Vierville  vendredi  24  août  1934

 

…dans un mois vous n’aurez plus que qq jours à passer avant votre départ. J’attends bien impatiemment des adresses qui me permettront de vous rencontrer en route, en attendant la grande joie de l’arrivée à Marseille. J’ai le sourire !…..

 

……….toute notre smalah va bien et nous attendons Georges dans les 1ers jours de septembre – pour 1 mois – car il ne pourra pas s’absenter plus longtemps, mais il espère , et nous avec lui, être définitivement de retour pour janvier …..

 

……..le vieux tonton m’écrit qu’il va mieux, son anthrax est à son déclin, mais les piqûres nombreuses de vaccin qu’on a dû lui faire le font beaucoup souffrir, m’écrit-il ! Il avoue du reste avec candeur « il est vrai que je suis très douillet »

 

…nous avons été hier à Cherbourg comme chaque année afin d’aller au  cimetière y porter de nos fleurs ; nous avons déjeuné très bien à l’hôtel de l’Etoile, puis visite aux Sauzé………..Après cette visite, en route pour Landemer où nous avons retrouvé de vieux souvenirs…….enfin Nacqueville, sa belle avenue, son parc vert et fleuri, le pont-levis, le château, sa terrasse aux balustres grises. Aimable accueil des Brichambaud et surprise d’y trouver Mme Jean Hersent, Mr Jean était à la mer à pêcher avec les aînés de ses petits enfants. Les Jean Hersent repartaient aujourd’hui pour Gouvieux. Le petit malade a repris toute sa belle mine, et au delà, mais Yvonne est maigre comme un cent de clous, et il ya de quoi avec tous les soucis que lui ont causés les 2 typhoïdes de son fils.  A 5heures, après une station chez le boulanger pour acheter un pain de Cherbourg, nous grimpions la route de Valognes ; à 7h moins ¼ nous cornions à la grille pour qu’on l’ouvre après un voyage de retour sans histoires. La Pépita mérite des félicitations, et elle n’a pas mauvaise allure avec la carrosserie absolument intacte, ce qui a fait s’extasier de Brichambaut. Un bon coup de cire de temps en temps suffit à lui conserver son lustre et Suzon est un as, qui l’a conduite jusqu’à présent sans un heurt. La ligne n’est évidemment pas celle du dernier salon automobile, et elle roule comme une autre et peut-être même mieux…  …..(il est vrai que les raisins sont trop verts, attendez seulement que j’ai gagné le gros lot !)

 

Nous avons eu la fête du village, dimanche, un monde fou comme je n’en ai jamais vu dans le champ de foire, très animé, cavalcade avec la reine de Bayeux et ses demoiselles d’honneur, jeux, feux d’artifices dans l’herbage du Bois ; les feux de Bengale ont été sur la demande placés dans nos arbres, cela produisait un joli effet de lumière diffuse. J’ai eu la visite de tous nos voisins, nous avions un bon goûter dans la salle de billard qui fut très apprécié, la petite porte près de la tour de l’Abbé permettait des allées et venues faciles, les enfants étaient ravis, les boys très excités et nos villageois fort gais. A 5h du matin se sont tus seulement les flons flons de l’orchestre du bal qui se tenait au carrefour…….    ….Beaucoup de tout petits dormaient dans les petites voitures, mais les plus grands ouvraient des yeux comme des lanternes (sans doute pour rester mieux éveillés) afin de voir le feu d’artifice, un régal pour tous ces gens de la campagne. Pour mon compte, j’aime autant que ce soit fini.

 

    … j’espère que tous, grands et petits, vous allez bien sans rhumes. Je sais qu’on y échappe difficilement dans ces maisons difficilement chauffables. Attention de ne pas embarquer les petits souffrants, surtout le Jean-Louis. Est-ce que Jean-Paul a fait sa valise, je vois d’ici le grand chambard du voyage….

 

 

Jeudi  6 septembre  1934    (confiée aux Cerisier qui repartent à Rosario, via Cherbourg, et qui devraient croiser les Hausermann à Buenos-Aires)

 

……..j’espère que vous êtes tous les 4 en bonne santé, prêts à affronter nos froids de Sibérie et armés de pelures chaudes. Peut-être vos aînés sont-ils là, et c’est alors votre chère bande familiale que j’embrasse tendrement ; puis, après, je m’embarque avec vous sur le Mendoza, je vous suis dans vos confortables cabines………..vous me retrouverez cependant à Marseille avec nos chers Toulonnais…..

 

……..Georges arrive mardi à Paris où Suzon ira le rejoindre. Ils rentrent ici en auto avec le vieil ami Flondrois, et Georges espère vous voir avant son retour au Pirée, je le voudrais bien……

 

 

 

Vierville  vendredi  14 sept. 1934        (par avion)

 

…..je me demande si ce n’est pas la dernière fois que je puis vous écrire, car on n’a pas toutes les semaines la joie de tomber sur une Croix-du-Sud ou un Arc-en-Ciel (les noms des avions qui traversaient l’Atlantique Sud)

 

….    …. Georges est ici depuis avant-hier, Suzon a été le chercher  à Paris, et ils nous sont arrivés avec le Tio Mio qui les avait gentiment attendus pour les ramener en auto – Vouère ! comme on dit ici !  - la belle Voisin a fait des siennes, elle est restée à Lisieux avec un moteur fort mal en point, qq 8 à 10.000F de réparations – une paille ! Ils sont plus prosaïquement arrivés en auto de louage, sans reluisance ! si l’on peut dire, vers 9h1/2 du soir, après être partis le matin à 9h. Le bon Tio Mio est navré d’être resté en route, et projetait de nous emmener tous à Stang Ar Lin, mais c’est un projet manqué, car il y en a bien pour 8 jours de travail pour son auto…

 

…… Je tiens à rentrer à Paris dans les 1ers jours d’octobre, pour remettre l’appt. en état, et m’occuper aussi de l’affaire de Robert Gervais, laquelle est désastreuse et dont il est incapable de s’occuper. C’est plutôt triste et bien préoccupant, car il va rester à peu près sans rien…et par sa faute !

 

Hier nous avons eu Stévenin à déjeuner, il était venu dimanche de Vimont où il est chez sa mère, sans crier gare, et il avait parcouru en détail notre vieille maison, et le parc, et les jardins, pour en causer longuement avec vous ; hier il est arrivé à 9h du matin pour déjeuner !! mais avec une toile et des pinceaux afin de faire un petit croquis des 3 tours, que vous devrez remporter, une fois séché, à vos aînés. L’attention était bien délicate, et nous avons passé un bon moment avec l’artiste qui a été charmant et aimable……

 

…Georges se repose des ses grecs qu’il a trop vus, sans parler encore de départ, il espère bien être encore en France pour m’accompagner à Marseille et vous voir tous. ….

 

 

Vierville  28 sept.  1934    (par avion, adressée  à l’escale de Rio de Janeiro)

 

……c’est grand dommage de quitter la campagne par un temps pareil. Je vous écris la fenêtre ouverte, dans la petite chambre bleue, car j’ai pris mes quartiers d’hiver afin de permettre le nettoyage de ma grande  chambre. J’aperçois le bois déjà teinté de jaune, la vigne vierge qui tapisse le mur de la serre est passée au plus beau rouge, et le massif de dahlias est encore couvert de fleurs…

….les 3 chambres  nous donneront asile (je dis nous, car j’en serai) , mon Jean-Paul couchera dans le petit salon ou la chambre de Nany, à votre choix, la Maria pressentie nous fera la cuisine, aidée de Jeanne, les poêles ronfleront, …et nous aurons laissé le tout petit aux soins  de la tante Suzon  qui sera ravie de le pouponner. C’est te dire , mon Jean, que j’ai bien reçu ta lettre du 14 septembre. J’ai bien noté les instructions pour Pépita, et même pour ton permis de conduire, mais j’ai bien peur que tu ne sois obligé de repasser l’examen. Il aurait fallu signaler de suite le vol dont tu as été victime. Je ferai au mieux et vais même m’informer ici près de not’maire s’il ne pourrait me donner qq certificat qui simplifierait les choses. C’est peu probable. …

…..nous avons pris des renseignements à Bayeux pour une auto ; on ne loue pas sans chauffeur, mais on peut avoir voiture et conducteur pour 75F par jour – tout compris moins l’essence, l’huile, et la pension du chauffeur  s’il ne rentre pas à Bayeux. La Pépita mise sur cale attendra votre bon plaisir, il faut qq  minutes pour la mettre sur ses roues, et en 10 minutes on est à Trévières pour y prendre les accus que le garagiste dument prévenu tiendra prêts à prendre la route.

Vos aînés partent demain car les enfants commencent les classes lundi………Georges est heureux d’avoir retrouvé les siens……….mais espère tout de même apitoyer Marcel et rester à vous attendre…..

 

….Vous ne me croirez pas si je vous dit que  l’ami Flondrois ne part que tout à l’heure, son auto est bel et bien restée 15 jours en panne ; il est heureusement toujours content et bien facile à vivre ; il s’est attaqué au petit bois et taille et rogne à longueur de journée. Cela en avait besoin, mais tout de même si cela continuait, on y verrait le jour comme à travers une écumoire. Je ne déteste pas un peu de fouillis… dans le bois !! s’entend ! Et la nature fait trop bien les choses pour qu’on s’entête à arrêter ses caprices.

 

….   …nous avons déjeuné à Port en Bessin, d’une bonne langouste, mais il fait si bon chez nous qu’à part les sorties nécessaires, nous sommes restés ici.

 

…Au revoir, mes chéris, je vous adresse cette lettre à Rio, où je compte bien qu’elle vous rattrapera, je vous suis et vous retrouverai à Dakar , pourvu que la mer vous soit clémente…

 

 

 

Paris  samedi  13  octobre  1934   (par avion,  adressée à Dakar)

 

…je vous l’avais bien dit que je vous retrouverai à Dakar. J’espère que vous avez reçu ma lettre avion à Rio.
….déjà la Villa Bleue alertée m’a donné rendez vous à Marseille où j’arriverai la veille au soir……l’imagination trotte et je vous aperçois tous les 4 sur le pont, aussi souriants, aussi émus que ceux qui vous attendent. Malheureusement le grand Georges…. ne pourra pas m’accompagner. Il repart mardi avec beaucoup de regret.  Le divin Marcel ou plutôt la sale vache de Marcel n’ayant pas considéré utile de faciliter votre revoir. A la demande de Georges qui lui disait qu’il ne vous avait pas vus depuis 5 ans et que vous repartiriez ensuite pour qq 3 ans au moins, il a répondu textuellement ceci « Qu’est ce que vous avez à dire à Jean Hausermann ? » puis avec beaucoup de mauvaise grâce «  Faites ce que vous voulez »  et Georges à jugé qu’il valait mieux partir, qu’en cas de qq démarche manquée, on serait heureux de lui jeter dans les jambes son absence prolongée du Pirée, mais il en a gros sur le cœur et nous ajoutons une dent à la mâchoire que nous avons contre l’aimable personnage. Je vous conterai plus au long que Gaby et Malégarie ont ré offert à Georges une situation à la CPDE et ceci avec beaucoup d’insistance. Georges n’a pas cru devoir accepter, car il est bien persuadé qu’en quittant en ce moment les Hersent, on ne lui verserait rien  de sa gratification sur les travaux. Celle ci est fortement diminuée, il est vrai, mais il ya tout de même un minimum, et les dernières tractations avec le gouvt. grec ont rendu plus qu’on ne pouvait l’espérer. A-t-il raison ou non de laisser passer cette nouvelle occasion ? L’avenir le dira……

 

…ce sera bientôt Casa où vous allez retrouver qq visages amis……il faudra aussi embrasser l’oncle Emile, s’il est là, ce que je voudrais bien….

 

Georges espère revenir pour Pâques, j’en ai tant entendu sur ces retours que je suis sceptique, jusqu’au jour où l’on part.

Les boys ont repris les classes avec courage, ils sont très occupés, ils partent le matin à 7h1/2 et ne rentrent que le soir à 7h1/2 avec 1h1/2 pour le déjeuner (trajet compris)…

 

….Je suis rentrée ici depuis 8 jours avec Marthe. Là bas la vieille maison est fin prête et vous attend, les lits sont faits, nous n’avons plus qu’à arriver.

L’appartement reprend vie et tout se fait beau pour vous ; votre chambre vous plaira, je l’espère. Il y en a une au 7ème (près de celles des bonnes de Suzon qui sont 2 braves filles) pour votre soubrette. Elle y a l’eau chaude et l’eau froide et un radiateur. Votre maman, petite Maine, m’a écrit qu’elle avait quelqu’un en vue. Ce sera mieux qu’une parisienne avec ses prétentions.

 

……..Mon Jean, j’ai pris les renseignements pour ton permis de conduire, ce sera facile à avoir, mais tu dois être là pour signer la demande de duplicata. Tâche de te rappeler à quel moment tu as obtenu ce permis, cela faciliterait les recherches et tu pourrais l’avoir en 24 heures. La Pépita sur cales, et propre comme un sou, vous attend…….

 

 

Paris  2  nov.  1934     (adressée rue St François au Mourillon, Toulon)


….une dépêche mise ce matin à votre adresse a dû vous rassurer sur mon sort. Excellent voyage, mais wagon complet à partir de Lyon. A Paris la bonne Suzon et le vieux tonton m’attendait…

 

…..Les boys qui n’avaient aucun congé, ont traversé le petit couloir à leur retour, pour venir m’entretenir de vous….,…..la fille est très anxieuse de savoir si Jean-Louis la laissera approcher…

…..je suis décidée à mon prochain voyage à laisser mon foie dans une armoire. Quelle idée de s’embarrasser toujours d’un tel viscère !

 

 

Paris   5  nov.  1934

 

Mon Jean, j’ai bien reçu ta bonne lettre ce matin, et nous l’avons lue avec bien du plaisir, puisqu’elle nous annonce votre arrivée prochaine. Les boys étant libre jeudi après midi sautent de joie…….Ils maudissent naturellement le père Kayser qui leur fait faire une compote tous les jeudis, sans doute pour les obliger à ne pas manquer la classe ; mais qui les empêche d’aller vous attendre à la gare….

 

….   … je suis bien encore un peu « mareale » de temps en temps, ce qui est bien désagréable, c’est l’affaire de qq jours encore ; il pleut mais il ne fait pas froid………..j’étais gelée en arrivant à Paris ; heureusement que la maison est bien chauffée. L’uniforme et le képi du Lieutenant sont chez le tailleur et les boys sont ravis à l’idée de se promener avec un officier le 11 novembre…

 

 

Lettre  adressée par Philippe, le 5 novembre

 

Mon cher Toutouni,

Tu as eu une rude bonne idée de vouloir arriver jeudi et nous voudrions être déjà mercredi soir, nous essayons de ne pas nous faire coller, mais malheureusement nous ne sommes qu’à lundi… 

 

 

Paris  -  dimanche  (vers le 23 décembre 1934, adressée à Toulon)

 

…vous voici donc sur le point de passer un délicieux Noël sans soucis, et nous en sommes bien heureux…

 

   … nous penserons à l’arrivée prochaine du Touny – gâteau – et du joyeux voyage à Vierville (les boys ne se contiennent pas) où nous vous souhaiterons une bonne année ; puis le retour à Paris nous ramènera tante Maine….

…Tout va bien ici, mais nous sommes tout chose du vide de l’appartement ; où sont les galopades à travers le petit couloir ? les farces du grand camarade Touny ? les cris joyeux d’une petite souris à 4 pattes dans le couloir ?….

 

 

Paris  24 décembre 1934   (adressée à Toulon)

 

….je vous ai écrit hier, je ne sais trop comment, j’étais changée en fontaine avec un rhume de  cerveau carabiné qui a enfin cédé à l’absorption d’une boite de kipsol, …

 

…….je vous voie tous d’ici, affairés et joyeux, les petits très excités d’avance, Jean-Paul aura retrouvé les cousins de Reims et je m’imagine leur joie et les bonnes parties que l’on va faire ensemble. Le Jean-Louis est bien capable d’en prendre sa part avec Yves et Georges ;   

 

….les boys surveillent  Pépita (qui est donc à Paris)….

 

 

Paris  mardi  Noël

 

….je rentre de déjeuner en ville…  si j’ose m’exprimer ainsi…   je viens de déguster avec mes proches voisins, une délicieuse dinde    

 

… je compte toujours partir jeudi matin pour Vierville, nos gens sont prévenus, mon Jean, et je vous attendrai vendredi pour dîner. Je suis un peu navrée, petite Maine de vous enlever votre Jean, vous êtes gentille de nous le prêter…..

 

 

Vierville  30 Xbre  34   (adressée à tante Maine restée à Toulon)

 

…j’étais arrivée ici jeudi, avec « la fille » pour préparer le cantonnement ; le gros de la troupe venant par la route est parvenu ici sans panne, et nous voici aussi heureux qu’on peut l’être quand toutes les places ne sont pas occupées….Nous sommes installés dans le petit appartement, Jean dort sur le divan du bureau de Père « où il est comme un princesse » prétend Jeanne qui fait la soubrette, alors que Marie est préposée aux réjouissances de l’estomac….Maigres réjouissances à côté des menus de Lucullus dont Jean nous a vanté les charmes…

 

   …Ici nous terminons l’année dans le calme le plus complet, la vieille maison a ouvert quelques persiennes, on aperçoit la mer tranquille ou le bois dépouillé, il fait doux heureusement. Les boys ne quittent pas le grand et indulgent camarade, la fille a retrouvé ses poupées et la bonne Suzon entre temps de « ses écritures »  tire l’aiguille à votre intention…..

 

 

Retour accueil