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LETTRES de NANY à son fils JEAN HAUSERMANN,  1933, extraits, adressées à Rosario

Pour mémoire, 1 franc de 1933 vaut environ 0,57 Euros ou 3,8 Francs de 2003 - il y a déflation de -3,9% -  

Paris   4 janvier  1933  mercredi

….visite aussi des Hébert, et de Littardi, des Robert Collard et de la bonne tantine avec qui nous avons terminé l'année par une bonne séance de musique à 4 mains…..

…qq bonnes cartes aussi, y compris celle des sapeurs-pompiers de Vierville. On sait ce que parler veut dire!  Mr Leterrier me fait part du prochain mariage de sa fille avec un cultivateur de Baynes, et il a l'air tout content que sa fille  n'abandonne pas la terre. C'est un sage. …

….J'envoie aussi par ce courrier les 3 boites de Fortossan Irradié pour mon gros père Yves à l'adresse de Simon. J'espère que tout cela arrivera à bon port. Le bruit court aujourd'hui que le paquebot Atlantique est en feu au large de Cherbourg. Il faut espérer que non. Sans compter que je n'étais pas fâchée que vos aînés soient à BA avec tous ces sinistres plus ou moins expliqués…

… Mes 2 grands garçons m'ont offert de leur bourse un très joli pèse-lettres! Est-ce assez gentil? Et que de mystères! Que de ruses pour obtenir de fouiller dans les économies dont j'ai la garde.  Le vieux tonton va bien, il a encore réveillonné le 31 décembre. Il me paraît bien émoustillé……

Paris  17  janvier  1933   mardi

…J'ai beaucoup à vous dire, la semaine étant bien remplie, Georges Chedal avait eu le temps de m'accompagner avec les 2 petits, avant de partir, au cimetière Montparnasse où l'on a ramené le vieux grand-père (Rémy Hausermann). Celui ci repose maintenant à la paix après une vie de labeur, certes, mais sa vieillesse eût été plus affectueusement entourée s'il avait été moins intransigeant et moins rude. J'avais reçu samedi matin une laconique dépêche signée Alice (Feuillebois, sœur  de Daddy) et datée d'Orléans "Père décédé, enterrement 3 heures lundi Montparnasse". Comme je ne connaissais pas leur adresse, il m'a été impossible de leur donner signe de vie. Nous étions donc hier vers 3h moins 1/4 à la porte du cimetière, par un temps glacial, la neige recouvrant les rues.

Heureusement Georges a eu l'idée de me conserver l'auto qui nous avait amenés où nous étions bien à l'abri du froid, car l'auto qui amenait le corps depuis Orléans, avec les beaux-frères et belles-sœurs n'est arrivée qu'à 4h moins 5. Ils avaient dérapé par suite du verglas, l'auto s'était mise dans le fossé, il avait fallu en chercher une autre. J'ai eu peu de détails, car pressés par l'heure du train de Georges je n'ai pu m'attarder et les voyageurs repartaient pour Orléans aussitôt par la route. Marthe paraissait avoir beaucoup de peine, Emile était là, arrivé trop tard pour revoir gd père qui s'est éteint chez Alice, après une double pneumonie qui l'avait beaucoup affaibli. Il était rentré du Maroc en novembre; et baissait beaucoup depuis, il aurait eu 90 ans en juillet. Peu de monde à l'enterrement où je n'ai voulu reconnaître aucun des cousins. Brève cérémonie mais très touchante, par un pasteur plein de piété et de cœur. Emile doit revenir ici dans 2 ou 3 jours et m'a dit qu'il viendrait me voir. J'ai présenté Georges, les petits; on a parlé de vous, mais tout cela a été très court, il faisait presque nuit. Edmond (Feuillebois) a beaucoup engraissé et peu vieilli. André (un  des 2 fils Feuillebois) était là, plus grand que son père, l'air intelligent et fin. Et c'est miracle si personne n'a rien attrapé car il faisait un froid!

Notre maisonnée est indemne, du moins quant aux petits et moi. Georges nous a quitté à 7 heures (le lundi soir) et sera jeudi à 11h du matin à Athènes. Le trajet se fait vite et commodément. Il était seul  dans le wagon qui va jusqu'en Grèce, il devra donc faire un bon voyage, la traversée de la Suisse et d'une partie de l'Italie se fait de jour ainsi que la Serbie qui doit être sous la neige. Il était impatient de retrouver Suzon et la Bison toutes deux grippées - mais mieux heureusement. La 1ère doit être bien anxieuse d'avoir des nouvelles, les lettres sont toujours insuffisantes dans ces cas là et tout ce qu'elle sait c'est que Georges reste à la maison Hersent. Ces Messieurs n'ont pas voulu le laisser partir… (Tio Mio que je viens de  voir me l'avait dit).

J'en étais restée dans la lettre de la semaine dernière à ma Simon aux offres de la CPDE et aux intentions de Georges d'aller dire à G. H. (Georges Hersent très probablement) "On me propose une situation ici, je me suis payé le voyage pour cela, je dois rentrer en France pour l"éducation de mes fils, or Mr Marcel ne m'ayant donné, en août aucune assurance, au contraire, je suis décidé à accepter la situation offerte si vous êtes toujours dans les mêmes intentions. Je dois donner la réponse dans 48 heures et je viens vous demander ce que je dois faire" suivaient qq phrases moins rudes, manifestant le regret d'abandonner la Maison H. après 20 ans de loyaux services. Le lendemain G.H. (probablement Georges H.) après entente avec son frère (probablement Jean Hersent), autorisait Georges Chedal à rentrer pour le mois d'octobre comme il le disait, à Paris, avec de temps à autres un voyage en Grèce pour le règlement, et il lui proposait 100.000F d'appointements de base . A quoi Georges demandait 120.000F, on les lui a accordé de suite , et voilà. Vendredi Georges  est allé porter la répons à Gabriel Dessus (à la CPDE), il a revu Malégarie (patron de la CPDE) qui lui a exprimé tous ses regrets. Il était paraît-il, a dit Gabriel à Georges, prêt à faire un sacrifice d'argent et à aller trouver les Hersent pour dire qu'il avait besoin de Georges si celui ci avait voulu y consentir. Mais Georges n'a pas voulu, après ce qui avait été entendu avec les Hersent. Il paraît aussi que Watier (un des patrons des Ponts et Chaussées maritimes en France) avait donné d'excellents renseignements sur Georges à son ami Malégarie et avait même ajouté  "Je ne suis pas étonné que ce garçon qui a de l'allant, veuille quitter la maison H., ce sont des tas de nouilles que ces gens là". Aussitôt l'accord de Georges Chedal, Georges Hersent l'a présenté à Chalon!! Alors ça c'est un succès et c'est bien la 1ère fois que cela se voyait!  Chalon a été aimable, mais très chef , ce qui n'a nullement ému le grand Georges. Le bureau était en révolution, tout le monde savait (par qui?) que Georges revenait à Paris; et le brave Littardi lui avouait que cela ne ferait pas de mal d'être un peu remué, que depuis la mort de Père on n'avait pas pris un travail nouveau à la maison. Ils viennent en effet de rater celui de Toulon avec un rabais de 15%, l'adjudicataire a fait 35%!……

….l'hiver est venu tout d'un coup et la neige tombait dru hier matin. C'est heureusement arrêté et nous notons +4° cet après midi. Le calorifère chauffe bien, ce qui n'arrivait pas toujours au temps de la mère Bonnin. Le propriétaire cherche-t-il à plaire à ses locataires, où le concierge est-il plus consciencieux?  Je voterais pour la 2ème solution. Hier en payant mon terme, j'ai appris que 5 locataires avaient prévenu qu'ils ne pourraient pas. …beaucoup de gens sont fort gênés. Les affaires sont inexistantes. J'ai vu M. L. Boutillier qui m'a dit qu'ils arriveraient tout juste en économisant sou par sou à élever leurs 4 enfants. Elle n'a plus qu'une bonne…Où sont les neiges d'antan?…

…Bros sortait de chez eux (les Bousquet) comme j'y arrivais, il repartait pour Cherbourg, il m'a dit qq mots de l'Atlantique dont le spectacle était terrifiant vu de son avion.

….Mon propriétaire veut mettre l'eau chaude, avec un compteur bien entendu, et payable; il voudrait maintenir ses appartements au prix fort, mais ne trouve pas à les louer à cause du manque de confort. Il a trouvé une solution pas banale, il installerait l'eau chaude sur l'évier de la cuisine avec un robinet et une canalisation arrêtée par un bouchon pour que chaque locataire puisse faire le reste à son gré. Grand merci! Je n'accepte rien de son offre; mon départ de la rue de Longchamp est de plus en plus à l'ordre du jour, dès que Georges et Suzanne auront repris leurs boys je déménagerai pour prendre un appartement plus petit. Ce n'est pas cela qui manque par ici!

Je suis furieuse après Mermoz qui a oublié de me prévenir de son départ pour BA J'aurais été si heureuse de lui confier une lettre pour tous mes chéris! C'est lui qui avait apporté 5 jours après son départ de Paris une lettre pour ma Simon au moment de la naissance de Titoune.

Pommier, le notaire de Trévières, m'avise qu'il a touché le fermage de Longueville, mon cher grand Jean…..

…Vous ai-je dit que Georges m'avait apporté (quel paquet) une reproduction très belle de la tête d'Isis, la fille d'Esculape, une belle grecque au pur profil, qui fera très bien dans la bibliothèque à Vierville. Je l'emporterai à mon 1er voyage - en février sans aucun doute - à moins que le temps reste trop mauvais.

….Je n'ai parlé à personne, à part Bousquet et Tantine de la mort de gd père et ne changerai rien au deuil que je continue à porter pour votre cher Père. J'ai cependant mis un voile de crêpe pour la cérémonie, uniquement par convenance. J'ai engagé Georges à dire à Suzon de ne pas porter le deuil? Qu'en fera-t-elle? Et vous?….

Paris  1er février  1933   mercredi

…je pense donc avec satisfaction qu'aujourd'hui les mères et les 4 boys sont en route pour le Riachuelo, ….je vous voie d'ici procédant au déménagement habituel et je m'imagine la joie de nos 4 chéris à la pensée de se retrouver lâchés dans cet accueillant Riachuelo. Pourvu que les sauterelles vous aient laissé qq verdure! Les sales bêtes y vont généralement jusqu'au dernier bout de vert. Enfin vous y aurez frais pour dormir….

…je pense bien pouvoir partir samedi pour Vierville où je passerai les tristes jours de l'anniversaire de la mort de votre cher Père. Cette semaine est pour moi celle d'un calvaire revécu pas à pas; aujourd'hui notre cher malade avait un mieux réel qui nous avait laissé tout espoir, hélas! Bien vite à terre. Les jours qui vont suivre acheminent vers le pire et dimanche et lundi je revivrai tout l'horrible dans une solitude de retraite où le calme de la vieille maison apportera son baume! ….

Bonnes nouvelles du Pirée, où cependant Georges est rentré grippé sans gravité heureusement; il avait pris froid à l'enterrement de grand-père, et il n'y a rien d'étonnant car nous pataugions dans la neige…..Suzon et lui échafaudent de vrais projets pour le retour qui ne tardera plus si longtemps maintenant. …. toute la joie qu'ils en ont, mais Suzon qui a la dent dure, dit-elle, regrette presque que les choses n'aient pu s'arranger à la CPDE, rien que pour avoir le plaisir de lâcher Marcel. Sa rancune a des excuses!  Je suis chargée de voir si le propriétaire aurait qq accommodements pour que vos aînés prennent un appt. dans la maison. Avec le mien cela va lui en faire 4 à louer…je prendrais alors celui du 5ème de la maison de la cour, qui est à louer également, est très clair et vient d'être nettoyé et repeint par le propriétaire. Il se compose d'une grande entrée dont tous les locataires ont fait un petit boudoir, salon, salle à manger, 2 ch. à coucher - et le reste - C'est tout à fait ce qu'il me faudrait. Une chambre restant à  la disposition de mes enfants, qui complétée par qq divans suffira pour les voyageurs; je ne ferai pas de salle à manger; mais installerai mon salon et le bureau de Père où je prendrai mes repas sur une table dans un coin. Pour les jours où nous serons plus nombreux il sera facile d'avoir une de ces tables qui se plie qu'on trouve partout maintenant. Je laisserai à vos grands la salle à manger, vous verrez plus tard quand votre vielle maman sera partie à vous partager tout sans aucun heurt surtout, et si l'un de vous désire la s. à manger en question à vous la céder sans discussion.

De cette façon, vos grands et moi serions bien près les uns des autres, pour nous aider au besoin, mais faut-il encore que le propriétaire n'exagère pas ses prétentions - et il en a ! - Les appt. ne manquent pas! Simon aura pu vous dire que les affiches sont à toutes les maisons.

Je n'ai pas revu l'oncle Emile…..j'en conclu qu'il n'est pas revenu à Paris, à moins qu'il ait été froissé que nous restions peu de temps avec eux au cimetière. Après cette heure d'attente il restait à Georges juste le temps de rentrer faire ses valises et dîner avant d'aller prendre son train à 19h. Je leur ai expliqué ma hâte à les quitter, ils auront peut-être pris cela pour une fausse excuse. Tant pis!

Par contre j'ai eu la surprise de recevoir une lettre de Me Fauchon, notaire à Orléans, chargé du règlement de la succession de gd père et qui me demande votre adresse…Je dois faire mon mea culpa! J'étais persuadée que nous n'entendrions parler de rien, et je reste aussi persuadée que vous n'aurez pas grand chose. Au moins pourrais-tu en répondant à ce notaire, mon Jean, dire que tu tiendrais à certains souvenirs auxquels ton cher père attachait qq prix. Il avait en effet réclamé à gd père des toiles faites en sa jeunesse, à Chessy, que celui ci avait voulu garder sans que Père insiste; mais il est bien naturel que cela vous revienne. Il y a aussi la très belle peau de fourrure de vigogne que nous lui avons rapporté en 1912……

.Visite de Mme Jacques de Mons, charmante, …..Jacques travaille toujours à son invention mais cela ne se développe guère et le mécène qui la met sur pied paie mal l'intéressé. Aussi le jeune ménage n'a plus de bonne, ni même de femme de ménage. Quand je pense aux soucis de tous ceux que je voie ici, je trouve que vous avez bien de la chance….

…Tio Mio est revenu me voir pour me dire qu'il y avait 3 appt. de libre dans sa maison, 5 dans celle d'à côté, qu'il s'était informé à la mairie d'un lycée pour les boys, qu'il y avait le lycée Pasteur, etc., etc., pour que nous allions nous installer près de lui. Voilà bien une autre surprise. J'étais bien persuadée qu'il était infiniment jaloux de son indépendance et de son incognito! Et comme je lui faisais remarquer que la fille (Brigitte) serait pendue à sa sonnette, il m'a répondu "Eh bien, tant mieux!"  Mais je crois Neuilly bien lointain pour Georges et les garçons qui se trouvent très bien au cours Kaiser. Ils travaillent bien mes boys et le JP vient d'être 1er en arithmétique avec 16 1/2 et un très bien du prof. Phil a une honnête moyenne: 12….

…J'ai emmené Yvonne Bidel au Troca dimanche, la troupe de la Com. Fse.  Y donnait le duel de Bernstein. Cela a été parfait en tout point, et nous avons passé une bonne après midi. La pauvre petite n'a pas de chance avec son dernier emploi, elle n'a pas encore été payée depuis 2 mois.

Je rouvre ma lettre, mon Jean, pour te dire que tu ferais bien d'écrire qq mots de regrets à l'oncle Emile à l'occasion de la mort de gd père, lui as tu écrit pour le 1er janvier?…

Paris  22  février  1933  -  mercredi

…..si le soleil brille il éclaire des toits couverts de la neige tombée cette nuit. Réveil joyeux des boys qui n’entrevoient encore que les batailles, et regrettent bien l’absence des cous ! Pourtant tant de pauvres gens auront grelotté cette nuit ! Triste période que celle ci remplie de misères et d’inquiétudes. Cela cadre mal avec les réjouissances de carnaval dont le vieux tonton semble se régaler. Il nous inonde de brochures et de journaux relatant les folies niçoises. J’avoue ne prendre aucun plaisir à les regarder. Les soucis sont réels. Tout autour de nous, Paris n’a guère le désir de s’amuser ! Vous êtes au courant des agitations politiques, les fonctionnaires protestent avec âpreté; d’aucuns sont en demi révolte et Marthe Pichorel pérore tant qu’elle peut, persuadée de son apostolat. Robert doit être navré, tantine est fort peu au courant, il en cuira un jour ou l’autre à sa fille, je le crains, mais elle ne l’aura pas volé. Les 1ers jours de cette semaine ont été plutôt sombres ; le gouvernement a l’air de se ressaisir, aura-t-il la poigne qu’il faudrait ? J’ai beaucoup causé un de ces jours-ci à Mme Bligny retour d’Italie, et très admiratrice de Mussolini. J’aimerais que nous fussions menés de cette façon. Quand on lit les forts beaux articles que L. Gillet retour d’Italie fait paraître sur ses impressions de voyage, on ne peut que s’incliner devant l’effort magnifique de ce pays, pourtant bien dégringolé il y a quelques 10 ans, et qui redevient une grande puissance grâce à l’énergie de ce petit instituteur devenu El Duce ! Ou va le nôtre ? Les gens sensés tout en espérant en notre France, ne sont pas sans inquiétudes, et il y a de quoi.

…J’ai été sonner à la porte des Hébert dimanche……Au bureau calme plat, l’affaire de l’Irak est dans le lac, elle est restée à une maison anglaise qui s’était adjoint une maison allemande. L’écart des soumissions n’était pas énorme, 96 millions à 108, je crois, Hébert dit qu’ils l’auraient eu sans Jean Hersent (qui y mettait de la mauvaise volonté) et a exigé une surenchère de 10 millions (rien que cela) au dernier moment. Est-ce à regretter ?  On parle de travaux à Majunga et le robinet d’eau tiède  (Bénézeth) en est emballé. C’est donc pour cela qu’il me parlait à sa dernière visite de votre séjour là bas, petite Maine,  et comme je disais que vous y aviez tous gagné des fièvres, Mme Bénézeth a tranché la situation en disant qu’en montant à Tananarive cela passait « Tout le monde n’est malheureusement pas à Tan. ai-je répondu »

Pendant ce temps Chalon récolte des miettes, des bribes de travaux : 90.000F pour une villa à construire à Brest, 100.000F pour un casernement …etc, et Hébert prétend qu’il est plongé dans des détails malodorants des WC………..Le Verdon est fini et l’on se demande qui viendra accoster au fameux wharf. La Chambre de Commerce de Bordeaux a beau jeu maintenant que le pauvre Atlantique est définitivement rayé de la liste, de réclamer des travaux pour qu’on remonte jusqu’à Bordeaux : avant que le remplaçant de l’Atlantique ne soit paré !!..il coulera de l’eau dans la Garonne…..

Simon a reçu la longue lettre de Simon, et a noté l’achat des tapis et de la lampe pour les Martin, celle-ci plus difficile à trouver, paraît-il. La mission militaire française, qui a disparu d’Athènes parce que les fonds manquaient, en ayant fait une rafle dans le bazar de Monastirati avant son départ. Et je n’ai pas besoin de vous dire que c’est un objet qui ne se fabrique plus..en série du moins…

Paris  mercredi  8  mars  1933

….si je me décide à déménager, il faut me préoccuper d’un autre gîte. J’en ai vu des tas, des bien et des moins bien, des petits et des grands, des vieux et des neufs, tous considérablement diminués et remis en état, mais ma préférence jusqu’ici va a ceux que j’ai vus à Passy, av. de Lamballe dans un immeuble neuf, avec tout le confort moderne et où un 4ème étage se trouve libre  avec 2 appartements,  l’un de 6 l’autre de 4 pièces, pouvant communiquer. Ce dernier est tout à fait ce qu’il me faut, car outre ses 4 pièces, il y a une lingerie qui servirait de chambre pour Marthe, incinération des ordures, ascenseur de domestiques, eau chaude toute l’année, belles grandes pièces, toutes très claires. Celui de 6  conviendrait à nos grecs et je les ai immédiatement prévenus ; ce n’est pas très loin du cours Kaiser, ni du Bois ; je vous enverrai le plan la semaine prochaine. Il n’y a pas un sou de frais à faire, et l’on attend le goût des locataires pour poser les papiers. J’y aurai une chambre d’amis pour mes chers voyageurs, et il ya place pour des divans qui serviraient aux enfants. La proximité de vos aînés ne permettrait-elle pas de déborder un peu le cas échéant ?
Cela va faire un changement dans ma vie…et je ne quitterai pas sans regret….

…….Bonnes nouvelles d’Athènes où les élections ne paraissent pas avoir ramené le calme. Flondrois s’apprête à y partir….Il est le seul à qui j’ai parlé de l’enlèvement de M (Marcel Martin ?) et il est comme moi, il veut à peine y croire. Pourtant les faits sont là. Il est convenu que lorsqu’il écrira à Urquiza, il n’en soufflera pas mot. Comment va notre vieil ami, après tant d’émotions il pourrait bien se retrouver plus mal ? Ma Simon dans son émotion ne s’est pas étendue sur la délivrance. Où Toto a-t-il été porter la rançon ? et qui a-t-il vu ? M. était il à la campagne ? Il me semble que si j’avais été à sa place je me serais débattu comme un beau diable, à coups de poings de pieds et de dents… quitte à me faire tuer, évidemment. Mais c’est un garçon tranquille. Son père en dit beaucoup de bien au sujet des affaires. J’espère que ces bandits en ont finis de leurs exploits et qu’ils ne vous toucheront pas . Votre meilleure sauvegarde, c’est votre modeste état de fortune à tous.

……J’ai emmené Mme Cordelle au Troca l’autre jour où la troupe du Français jouait « L’Autre Danger »de M. Douay. Je n’ai pas aimé la pièce…   Dimanche, j’emmène tantine voir jouer Lohengrin, toujours au Troca, avec la troupe de l’Opéra et un orchestre de 150 musiciens. Avec cela et la musique de Wagner, nous pouvons nous attendre à un peu de bruit. Ce théâtre populaire a vraiment tous les avantages, à 2 pas de chez moi, les meilleurs artistes, le ¼ du prix des théâtres, et pas de toilettes à faire, ce ne sont que des « afficionados » modestes qu’on y rencontre. Il y manque sans doute le luxe des grandes soirées, mais l’atmosphère du public est vibrante….

… Il ne faut pas que j’oublie de transmettre à Totoni de la part du Philou le 10 que lui a valu une certaine carte de l’Asie Mineure retrouvée dans un tiroir et qu’il a présenté comme sienne, l’animal, sans me le dire, qu’après, naturellement. Félicitations du jury…non ! du professeur. Et Philou d’ajouter «  je la garde pour Jean-Paul ! », tous les mêmes ces coquins là…

..As tu félicité Leterrier, (mariage de sa fille, future Mme Jacquet ?) mon Jean,  et écrit qq mots à Dubois pour la naissance de sa fille (future Mme Chambrun ?)

Paris  22 mars  1933 – mercredi

…j'ai eu hier la bonne lettre de ma Simon qui me donnait d’heureuses nouvelles sur la santé de notre blessé (coup de pied de cheval sur le mollet de François, au Riachuelo) ….Vous étiez donc plus tranquilles, et au moment où Simon m’écrivait, petite Maine se faisait belle pour aller chercher à Colonia les 2 petites familles ? Cela me rappelle les petits voyages que je faisais aussi il y  a qq 22 ans pour aller au devant de votre cher Père, dans une « coche » aux ressorts assez durs et au galop des 5 chevaux attelés dont 2 en flèche !!! Est ce toujours la Luna  qui fait le trajet de BA ? J’espère pour vous que non, la nôtre avait un peu la spécialité de virevolter sens dessus dessous au moindre vent ! On n’était jamais sûr d’arriver au bout de son voyage … ;

…j’ai visité des tas d’appartements,….ceux de l’avenue de Lamballe me paraissent les mieux et je dois voir l’administrateur délégué de la société à laquelle ils appartiennent vendredi pour en discuter les prix . Car on marchande les appt. , comme le reste, demandez plutôt à Simon comme je m’y prends bien pour cela ! Je dois voir aussi Pourcheroux mon propriétaire actuel pour savoir ce qu’il demanderait de l’appt. Kaplan ou du mien. Nous avons le temps de nous retourner….

.La châtelaine d’Asnières Mme de Brunville vient de perdre sa mère, une Mathau ; dans le faire-part, seuls les hommes de la proche famille sont énumérés, mais il y a là tout l’armorial normand, pas une roture ! ce qui est assez rare pour être mentionné. Les Mathau sont depuis 7 ou 8 siècles, de père en fils au château de St-Pierre de Semilly, vous vous rappelez ? on traverse un champ pour voir les ruines du château primitif ?

.Léon m’écrit que le vent a enlevé une partie de la toiture du kiosque qu’il n’appelle jamais que le « théâtre ». Je viens d’envoyer des bandes de chaume, prises chez le constructeur, et que le couvreur de Vierville posera avec Léon. Dubois vient de semer de l’engrais sur sa pièce du Bois qui en avait besoin, je suis de moitié avec lui, afin de mieux veiller à ce que ce soit fait, Léon a aidé à l’épandre. On a replanté 10 jeunes pommiers au Vignet ,   tout cela étend un peu les attributions de Léon que j’ai fait aider un peu pour son jardin, il ne peut pas être partout….

Paris  mercredi  5  avril  1933

…je viens de recevoir la lettre de ma Simon, du 11 mars (avec les petites photos) encore datée du Riachuelo où elle a prolongé son séjour à cause de notre François. …..

….ils travaillent bien mes boys…….Ils comptent les jours, presque les heures qui nous séparent de notre départ pour Vierville. Je me suis décidée pour le lendemain des Rameaux, afin d’éviter le long Evangile chanté lentement par notre brave curé, le bénédiction des rameaux et la procession au cimetière qui se fait par tous les temps au besoin sous un parapluie. Je ne veux pas attraper froid et recommencer la petite comédie d’il y a 2 ans. ….Notre voyage est très facilité  - et moins coûteux – à cause de l’autobus qui correspond avec l’express et nous pose à Vierville à 2h. tapant en « gare » de Vierville ! J’ai déjà mis de côté les vieilles frusques, les gros souliers, les jaquettes de laine, et les pull qui sont nécessaires dans notre Normandie. Léon m’écrit que les pêchers qui avaient fleuri à foison ont été grillés par une gelée inattendue, c’est navrant ! Où est le temps où le Touny se donnait de fameuses coliques en dévorant à satiété les pêches du contre espalier ?…

….Bonnes nouvelles d’Athènes, où cependant Georges n’obtient rien de rien de ses Grecs. C’était bien à prévoir ! Où le prendraient ils cet or qu’on leur réclame ? Je suis bien sûre qu’il n’y en a pas trace dans leur coffre.  Le « grand diplomate » (il s’agit de Marcel Hersent) émettant des propositions insensées, Georges lui demande de venir lui-même. Je suis bien tranquille, il ne bougera pas. Mais nos grands se préparent tout de même à quitter la place et évacuent tout ce qu’ils peuvent par la valise (cad  la valise diplomatique). J’ai été retirer hier 3 beaux tapis qui auraient sans doute fait loucher la douane

Pendant ce temps je m’occupe de nos futurs appt. ….J’ai reçu leur accord (celui des Chedal) pour l’avenue de Lamballe. Je me suis donc occupée cette semaine avec Mr Dobelmann cet ami des Bousquet, que votre cher Père connaissait bien, administrateur de plusieurs sociétés immobilières, qui a examiné le bail, été visiter l’appt. , mis au point bien des choses au mieux pour nos intérêts. Je signerai les baux à mon retour de Vierville. Afin de  diminuer les nos impôts, on a réparti ainsi : pour vos grands 16.000F  de loyer 3.800F de charges  2.400F de chauffage – pour moi 10.000F de loyer,  2000F de charges, 2000F de chauffage. Cela diminuera singulièrement mes frais qui augmentaient chaque année. Je ne me rappelle plus si je vous ai dit la semaine dernière que n’ayant pas de bail, je n’avais pas besoin de prévenir 6 mois d’avance, mais 3 mois seulement. Mon propr. s’était bien gardé de me le dire, bien entendu, il m’avait au contraire laissé entendre que je devais 6 mois si bien que je me trouvais au 15 juillet avec 2 loyers sur le dos. Grâce à Dobelman j’ai été renseignée et j’ai eu le temps de donner congé avant le 1er avril. Ce serait trop long de vous conter le petit tour de ..c.. . que ce sale Pourcheroux a voulu me jouer au dernier moment, mais il avait affaire à forte partie et Dobelman lui a dépêché l’huissier le vendredi 31. Je suis maintenant à l’abri de toute surprise……

……J’ai été occupée par toutes ces affaires, j’ai été aussi mettre à l’abri chez le bon ami Bousquet, un gros paquet qui ne pouvait rester chez moi pendant mon absence. C’est une partie de ce que Beaujon m’avait remis par crainte d’une perquisition et qu’en raison des difficultés gouvernementales et en pensant à un accident toujours probable qui peut m’arriver je n’avais pas mis à l’abri dans mon coffre de la banque. C’est donc dans un coffre de la société des Mines de Sidi Bou Aouane, 35 rue St Dominique dans un paquet scellé à mon nom, et qu’au besoin on remettra à votre sœur Suzanne. J’en ai le reçu. Je porterai le reste au coffre et à la grâce de Dieu !

…..En allant chez ma nouvelle couturière qui habite rue de Verneuil, je suis passée devant l’ambassade d’Allemagne,  rue de Lille. Elle est gardée par une bande d’agents, et chaque coin de rue en a une dizaine aux aguets. On craint qq manifestations au sujet des persécutions antisémites que tout le monde blâme ici : Mgr Verdier tout le premier, notre curé, en chaire, a brillamment pris le défense des opprimés dimanche dernier. Je crois que les Boches ont fait un pas de clerc.

Nos gouvernants en font d’autres, et le budget reste en suspend. Quelle gabegie ! Tout cela n’empêche pas les femmes de se faire belles avec le soleil qui vient. On voit toujours autant de petits chapeaux que je dénommerai bibis, sur le côté des cranes féminins, à se demander comment cela tient, mais j’ai aussi vu qq élégantes coiffées de hautes calottes, plus larges en bas qu’en haut, un peu la forme du pot de fleurs retourné !!, dressées plus hautes encore par derrière, et à petits bords, très peu enfoncés que lancent la grande modiste Agnès et qui, je le suppose enlèveront bientôt tous les suffrages. Les chéchias (voilà un moyen pour Paulette d’utiliser celles défraîchies de son fiancé) sont déjà passées dans le domaine public.

Mercredi  19  avril  1933   Vierville

……J’ai été voir le Vignet, il a subi un fameux nettoyage depuis l’an dernier, les vieux pommiers ont été rajeunis par une coupe savante faite par des spécialistes venus de Lisieux. On en a tiré 450 ! fagots de bon bois et qq grosses branches feront du beau feu cet hiver (le bois de pommier flambe clair). J’ai fait replanter 10 jeunes plants de « Gros Bois », bien greffés et très à l’abri par des treillages, des vaches qui vont venir paître l’herbe. L’hiver prochain qq sacs de bon engrais revivifieront l’herbe qui est un peu maigre. Enfin les vieux arbres soigneusement grattés vont être chaulés ; si, après cela nous n’avons pas de pommes….ce ne sera pas de ma faute…..

.j’ai tant de ressources dans notre cher petit coin que je ne sais rien du dehors que par les de Mons. Il paraît y avoir peu de monde à la mer et ils doivent y être gelés depuis 2 jours avec ce petit vent qui doit se glisser par toutes les fentes. L’église était loin d’être pleine le jour de Pâques à la grand messe où notre curé s’en est donné un peu trop longuement en chaire, mais le vendredi saint il faisait bon s’y recueillir dans une quasi solitude qui permettait une bonne méditation.

Leterrier est venu me présenter le fiancé de sa fille, un jeune cultivateur au regard doux et intelligent. Le mariage sera pour le mois d’octobre. La famille Saillard a eu son 10ème enfant, uns fille, et le vieux Forestier est père d’une petite fille qu’il déclare n’être pas de lui, mais de l’ancien boulanger. Cela ne l’a pas empêché de fêter d’un bon café un si prodigieux événement.

Jacqueline de Bughas est installée au manoir du Than avec son mari et ses 2 enfants pour aider la vieille demoiselle de Villedon à recevoir qq anglaises, que dirait la comtesse de Goussencourt !!!.  De Pierres n’est pas là.

Je vous ai dit que j’ai fait élaguer un peu partout – avec regret – mais il faut le reconnaître, avec raison, de ce fait on revoie la mer des fenêtres du 1er étage, ce qui n’était plus possible l’an dernier.

Le vieux tonton est toujours ravi de son séjour à Nice, qui est de nouveau en fêtes, ça n’en finit pas !

Paris  26  avril  1933   mercredi

….(à Vierville) .le vent de NE soufflant avec rage et amenant par instants de grosses averses de grêle voire même de neige. Je tremblais pour la belle récolte de fruits qui paraissait bien compromise, mais elle était suffisamment avancée, au moins en grande partie, pour que tout ne soit pas perdu, quant aux pommiers à cidre, en bons normands méfiants qu’ils sont, ils n’avaient encore rien sorti de leur belle parure fleurie. Je les en félicite, ce sont des sages. C’est que me voici avec un Vignet magnifique…mais le fermage de cette année y aura passé !… Avec les frais de clôture : murs, barrière, clôture de l’étang et sur le champ au bout de la propriété, ce sont des dépenses assez fortes et je regrette bien que la commission des changes ne permette toujours pas la sortie de mes écus. Au 1er juin Martin aura  plus de 2500 pesos à moi !

….J’ai revu nos amis de Mons, Denise dont le mari s’occupe de publicité et a obtenu la représentation dans le dépt. du Calvados. Nos 4 boys se sont peu quittés à leur grande joie ; il n’y a pas eu de bêtises de faites, les 2 grands sont suffisamment raisonnables maintenant pour arrêter l’imagination du Jean-Pierre et la complaisante soumission de Patrice, l’autorité de Philou s’affirme. On a parcouru la propriété de St Sever par le menu, on rêve d’en faire un plan !…. et comme il y a qq 115 hectares l’ouvrage ne manquera pas, mais on déplorait souvent, ensemble, l’absence des 2 Cordelle….. ;

…nous avons repris le chemin de Paris lundi à midi dans un train bondé : à Caen heureusement on a ajouté 4 wagons pour permettre aux voyageurs de s’asseoir.. et les chemins de fer prétendent ne pas faire leurs affaires.

….Je vais retourner avenue de Lamballe pour y faire procéder aux derniers préparatifs, il nous reste 2 mois ; et beaucoup de choses à faire. Je vais profiter de ce changement pour remettre bien des choses en état, tapis, tentures, meubles, literie, puis il y aura l’installation de l’électricité, et les frais nécessaires à tout emménagement dans le nouvel appartement. Je ne ferai que le strict nécessaire avant mon départ pour Vierville….

…Vous allez bientôt fêter les 3 ans du camarade d’enfance dont le sourire malicieux éclaire encore 2 yeux toujours prêts à dénicher la bonne blague à faire. Les agrandissements de la rue Roca sont vraiment délicieux…Le Jean-Paul est un amour avec ses cheveux coupés, il est tellement plus garçon comme cela….

…Mlle Bacquemard est là pour 1 mois, elle m’apportait pour me les faire voir 2 bien jolies copies  de Greuze et de Quentin-Latour, si je n’avais pas eu tous les frais qui m’attendent je me serai peut-être laissée tenter par un beau portrait de Molière, mais il ne peut en être question. Elle vend cela 400F ! Ce n’est pas cher.. Si seulement Martin pouvait m’envoyer mes fonds….

Bros a terminé son commandement à Cherbourg ; il a eu de la chance de ne pas y avoir aucun accident sérieux (je crois qu’il était aviateur dans la marine) , il dit lui-même que ce n’est qu’un coup de chance. On lui a demandé de prolonger soin séjour jusqu’en septembre, tout allant à souhait, et il tremble de n’être plus aussi veinard ; il fait en ce moment des démarches pour être nommé sur la Jeanne d’Arc et partirait alors en octobre pour 9 mois, on ne sait encore où, tout dépendra des crédits, qui ne paraissent pas exagérés cette année….

…Evidemment l’avenue de Lamballe est plus loin du bois que la rue de Longchamp, et le coin de la Muette est moins joli que celui de la Porte Dauphine, on ne peut pas tout avoir. Le quartier est très aéré et j’ai moins besoin de remuer. Les boys auront leurs parents pour cela.

….Je suis bien heureuse que mon François soit remis, c’est une veine, on peut l’avouer….

Paris  samedi  6  mai  1933

….biens rentrés de Vierville depuis 15 jours, il fait beau, même chaud – 16° à 20° à ma fenêtre - , on enlève petit à petit toutes les chaudes pelures, et Dieu sait si la Nany en a de toutes les sortes. Le gros Ph. est en nage du matin au soir, avec ses culottes de golf, et comme il ne peut plus être question de le mettre en culottes courtes (il est absolument ridicule)  je vais me mettre en quête d’une culotte longue de flanelle légère. Cette fois …Suzon va lever les bras au ciel en apercevant à la gare le petit jeune homme qui l’y attendra.

Le sort en est jeté, j’ai signé cette semaine nos 2 baux, et j’ai en poche la clé de nos appts que j’ai eu le loisir de visiter plus à mon aise. Vraiment je crois que nous y serons bien…Le cher voisinage qui m’y attend, m’aidera à quitter sans trop de regrets le vieil appt. de la rue de Longchamp, et puis la vue sur les coteaux verts de St-Cloud et de Meudon, sur la courbe de la Seine m’enchante, la lumière qui nous manquait tant ici, et qui manquait tant à votre cher Père, ne nous fera pas défaut. Mais quel aria que ce déménagement où il va falloir faire un tri. Je pense expédier à Vierville pas mal de livres et tout ce qui en vaut la peine et ne pourra entrer dans mon nouveau logis, plus réduit que celui-ci. Je donnerai ou je vendrai le reste. ….décidément le grenier aura de beaux jours encore pour nos boys. Quelle joie d’y aller mettre le nez les jours de pluie !

…été voir tantine, toujours souriante, thé, musique intéressante, tous ses enfants vont bien mais Robert, obligé de régler au fisc 35.000F d’arriérés, est bien écœuré. Tant d’autres avec lui ! La crise est aiguë ici, on frôle des misères navrantes, on ne soulage jamais assez, c’est bien triste. Le fisc vient de faire vendre, pour se payer, les meubles de braves gens que je connais…Il faut de l’argent à sa majesté l’Etat, et il en prend partout. Mes impôts pour Vierville sont augmentés de plus de 400F, que vont être ceux de Paris ?……Je ne sais si je vous ai dit que l’on a vendu tous les accessoires d’autos du garage de Robert Challier, le mari de Claude Collard. Cela ne marchait pas du tout, ce qui n’a rien d’étonnant, l’oncle qui les avait installés, a mangé là 200.000F. La petite Claude n’a pas bonne mine, elle dessine pour son père, et son mari cherche à placer je ne sais quoi.. C’est navrant. Remerciez le ciel, mes enfants chéris, d’être à l’abri de ces soucis !

…Ai-je besoin de vous redire toute ma joie à recevoir les positifs et les photos des petits…..Les clichés du quai A m’ont bien intéressée aussi, et Flondrois à sa dernière visite ne se lassait pas de chercher à y découvrir de vieilles connaissances, même parmi les cailloux….Merci encore, mes bons enfants, d’avoir ainsi travaillé pour moi.  Et votre soubrette, petite Maine ? J’espère que cela va, Simon m’en dit du bien. C’est une chance. On compte à Paris plus de 7000 domestiques sans place mais comme la plupart touchent le secours du chômage, ils ne sont guère pressés de prendre du travail. C’est bien dommage que Suzon ne puisse ramener les 2 siennes dont elle est très satisfaite.

.Je n’ai aucune nouvelles d’Orléans, ni d’Emile, à Vierville tout va bien. Je pense y retourner encore une fois avant les vacances – l’œil du maître ! –

Paris  17  mai  1933   mercredi

….j’ai vu le déménageur recommandé par Mr Batiffol, il me prend 700F pour apporter le mobilier av . de Lamballe, ce n’est pas excessif. Il demande 2 jours. J’a vu aussi le tapissier pour la transformation de mes grands rideaux. Le plan que je vous ai envoyé vous renseignera ; il n’y a qu’une grande baie de 2 mètres dans chaque pièce, cela donne beaucoup de lumière, mais cela réclame aussi des grands rideaux modifiés. L’administrateur m’a accordé toutes les modifications que j’ai demandé dans l’appt. Et je me suis entendue avec le peintre qui doit poser des papiers aux frais de la Société. On m’accorde 10F par rouleau, je mettrai un peu plus pour que cela soit bien. J’ai été aussi à « L’Ameublement » qui nous avait fourni le mobilier actuel ; ce sont les mêmes propriétaires, on va remettre à neuf les fauteuils du bureau et le canapé, sans en changer le velours qui est encore très bien, etc, etc….

….Outre tous ces arrangements il va nous falloir aussi nous occuper de celui de tonton Robert qui se décide à prendre une chambre avec entrée et salle de bains à la maison familiale d’Auteuil où je vous ai dit que tantine avait déjà retenu un logement analogue. J’ai couru pas mal pour cela cette semaine, car cela ne se passe pas , vous le pensez bien sans démarches à l’administration de l’affaire, et visites à la dite maison, qui sont fort éloignées l’une de l’autre. Je suis contente qu’il ait aussi un gîte définitif et agréable. Ce n’est pas une œuvre mais une société qui a installé près de la Porte d’Auteuil à 2 pas du Bois, pour des gens d’un certain monde et d’un certain âge un immeuble comprenant  des logements avec eau chaude toute l’année, électricité, chauffage, et où l’on peut prendre ses repas, pour (suivant le logement plus ou moins grand) 800 à 1000F par mois, tout compris, moins le service des chambres. Il y a là salle de billard, bibliothèque, salon de thé, de musique, salons de lecture ou de repos, même une salle de cinéma, ascenseurs. Le petit déjeuner est porté dans les chambres, et si l’on s’absente plus de 2 jours la nourriture est remboursée 12F par jour. Il faut se meubler, mais le vieux tonton a tout ce qu’il faut à Vierville pour s’installer confortablement. Vous avouerez que la besogne ne nous manquera pas, car nous ne pouvons laisser le pauvre tonton se débrouiller tout seul. Au fait, se débrouillerait-il ?  Il pense quitter Nice le 25 mai pour s’acheminer via Grenoble et Lyon vers Paris où il arriverait le 1er juin. D’ici son installation, il irait à l’hôtel de Passy, rue de Passy.

J’ai vu Blanche Duchemin cette semaine, elle part pour Grandcamp où Pierre a terminé le clocher de l’église. Cela servira en même temps de phare  pour les bateaux de pêche qui situeront plus facilement ainsi leur refuge.

….Au Verdon tout s’achève, la gare, une route, un petit pont, de L. y est directeur avec Planchon sous ses ordres, Vallée est au bureau de Paris, Sagne à Madagascar, leurs meubles à tous deux encore dans leurs maisons du Verdon. Chalon aura su caser ses protégés alors que les ingénieurs et employés du Pirée ont été liquidés petit à petit. J’ai su par Sauzé qui est venu me voir hier avec sa femme, qu’Hébert était à Madère pour des travaux. Beau pays qui vaut mieux que Madagascar. J’irai aux nouvelles un de ces jours. Beaujon a repris le bureau, mais on n’y a que bien peu à faire.

Sauzé est toujours au Homet seul avec un comptable, l’affaire donne de petits bénéfices mais ne coûte rien. La plus belle gare maritime du monde sera enfin prête le 1er juin au trafic, mais celui ci est réduit au minimum. ……….. a fait accoster de sa propre autorité l’épave de l’Atlantique qui occupe une bonne place du quai en eau profonde. On réclame en vain aux Assurances l’enlèvement de l’épave à laquelle la Sud Atlantique a renoncé, mais les Assurances réclament d’autres expertises afin de savoir s’il n’en coûterait pas moins de réparer le bateau que d’en payer la prime et de le livrer aux démolisseurs, et cela durera longtemps au grand détriment du port qui se trouve fort embarrassé. Sauzé et bien d’autres avec lui prétendent que le désastre est irréparable, que c’est pitié de voir toutes les passerelles, les ponts, la coque même, tordus et bossués par le feu. La démolition elle-même est presqu’impossible, et resterait alors la seule solution d’aller couler, au large, ce qui reste de ce magnifique paquebot.

Les experts, et les juges ne mettent pas en doute la malveillance, qui a causé le sinistre. Ce n’est pas gai. Tout ce qui se passe chez nous et en Allemagne ne l’est guère plus, et un véritable malaise se manifeste de tous côtés, les affaires sont de plus en plus mauvaises et les rentes rentrent mal. Le Gouvernement et la Chambre se moquent de nous.

 Je vous ferai bien rire en vous disant que hier en allant toucher  à la Poste mes coupons d’obligations des PTT, l’employé m’a déclaré insolemment qu’il me les paierait par 25, et comme je lui répondais alors, fort en colère du reste, que je n’avais pas l’intention de passer mes journées à la Poste, il m’a répondu que après avoir touché les 25 coupons autorisés, je n’avais qu’à prendre la file des clients…pour recommencer si le cœur m’en disait. Après cela, tirez l’échelle !! J’ai rétorquai que lorsque l’Etat avait pris mon argent, il n’avait pas stipulé tant de chinoiseries, et un vieux monsieur qui me suivait a fait chorus en déclarant fort haut que de ce pas il allait se débarrasser de tout ce qu’il avait prêté à l’Etat qui se f.. de nous. Le mécontentement se manifeste partout, et heureusement on commence à montrer les dents. Moi j’ai fini par me faire payer d’un coup mes 40 coupons CQFD.

…un mot de mon curé me faisant part de la mort de Mme Lebastard ; j’ai immédiatement télégraphié à son mari, je vous envoie la lettre que j’ai reçu ce matin, j’en suis émue aux larmes….c’est si rares des amitiés pareilles….

Paris  31  mai  1933   mercredi

…Demain je veux mettre un peu d’ordre et classer différentes choses que je veux emmener avec moi à Vierville samedi, car les boys ayant 4 jours de vacances, et moi devant aller voir encore une fois ce qui se passe là-bas avant les vacances, nous partons tous samedi – Tatou comprise – pour la vieille maison. J’en profiterai pour apporter les affaires, vêtements, papiers de votre cher Père qui ne doivent pas traîner en petite vitesse avec ce qui prendra refuge à Vierville, tout ne pouvant se caser dans l’appartement de l’av . de Lamballe……Les boys me tourmentent pour que dans une autre malle j’emporte les chemins de fer et autres jouets dont ils ne s’amusent plus et que l’on sera heureux de retrouver là bas. ….

…il va bien falloir repasser un à un tous les papiers du bureau de Père, afin de détruire tous ceux qui ne sont ni souvenirs ni utiles,  j’ai l’intention de remettre les livres dans la bibliothèque tels que Père les avait lui même disposés….tout cela demandera un peu de temps, il m’en reste juste assez pour être à peu près libre au moment de l’arrivée de Suzon qui sera là vers le 20 avec la Bison. J’ai eu de bonnes nouvelles du trio hier…….le Diplomate  (Marcel Hersent) a dû aussi vider les lieux, sans avoir rien pu obtenir d’autre que Georges avait eu, il était paraît-il beaucoup plus aimable à la fin de son séjour, le garçon a décidément les abords épineux ! Il est vrai de dire à sa décharge que c’est son oncle Georges (Hersent) qui, paraît il, est le plus intransigeant en la matière et ne cessait de l’asticoter pour qu’il aille relancer les Grecs…. (j’ai su cela par Beaujon que j’ai été voir dimanche), ceux là ont la partie belle, c’est le « droit du prince »  et il n’y a rien à faire pour les forcer à s’exécuter.. Marcel le comprend bien, m’a assuré Beaujon et il n’est parti pour le Pirée qu’à son corps défendant. C’est bien dommage que vos grands n’aient pas su cela ; car le pauvre Georges était bien découragé devant l’attitude du patron, qui paraissait se faire un malin plaisir de lui sortir des méchancetés. Sans doute repassait-il celles que son oncle ne lui ménage guère, dit toujours Beaujon. Enfin après avoir invité vos grands à dîner à la Gde Bretagne, et s’être même montré très aimable, il se préparait à partir,  …….Bon vent !

…J’espère donc que grands et petits vous êtes tous en bonne santé, que Pitone n’est plus enrhumé, Michou plus rose que nature (il venait d’avoir une jaunisse), François toujours sage et Titoune toujours canaille (je crois savoir que je prenais plaisir à renverser les encriers de mes frères), pendant que le quatuor des parents rit à la vie. Si seulement il était permis en un clin d’œil de s’assurer de cela dès qu’on le désirerait ! et que n’ai-je eu une marraine-fée !

….J’espère que le soleil rira en Normandie, le jardin doit être rempli de roses et d’œillets, j’en ai des exemplaires embaumés dans le panier de chaque semaine…..(ceci laisse penser que Léon expédiait à Paris régulièrement un cageot de légumes ou fruits divers)

…J’ai donc été voir les Beaujon dimanche…..Beaujon a une mine épouvantable (il venait d’être très malade) et se trouve très bien, dit-il, il arrivait de Belgique…et va toutes les après midi à son bureau. Il paraît qu’on est dans le marasme au bureau, car il n’y a plus aucun travail, le Verdon est fini, bien fini, on doit avoir les magasins souterrains de Toulon (hein Maine ?, si vous étiez là !) et l’on mise toujours sur les Vals de Loire et Madagascar. Hébert de retour de Funchal en est revenu moins ravi que je ne pensais….

….Vu Mme Cordelle et Mme Batiffol. La première seconde la modiste qui crochète de délicieux petits bibis qui font fureur avec de la laine, de la soie, voire même une sorte de paille ; elles font cela très bien. La petite Aline Dessus a été baptisée en grande pompe à St Cloud la semaine dernière, il y avait une très joli réception, et Jean Fabre était le parrain de l’héroïne qui est magnifique et pousse comme un champignon.

…Un mot de Tantine me prévenait lundi soir à 7heures qu’elle venait de recevoir 2 fauteuils d’orchestre pour l’Opéra où l’on jouait le Barbier de Séville. Je me suis laissée tenter et en moins de temps qu’il ne faut pour l’écrire j’avais dîné et endossé des frusques un peu moins moulantes. Excellente soirée, le B. de S.  a été entièrement remanié par Jean Chantavoine tout en ménageant la partition de Rossini…………..Pernet avait surtout fait du personnage de Dom Basile, le jésuite, une figure incroyable. Il a eu un succès fou dans son ariette de la Calomnie que l’on a bissé ; jamais je n’avais vu l’Opéra dans un tel délire, un jour d’abonnement surtout où il est de bon ton de se montrer, et où toutes les loges, la fameuse corbeille et les fauteuils d’orchestre regorgent de belles madames en grandissimes toilettes, avec de magnifiques bijoux, et d’hommes en habits (on comptait les smokings). Que de dos à l’air…entièrement ! que de robes traînantes, le plaisir des yeux était double ; puisque pendant le seul entracte on avait un si beau spectacle dans la salle. Il y avait longtemps que je n’en avais tant vu….
Tantine part samedi pour la Normandie, elle n’en reviendra que pour partir en Espagne avec Robert, sa femme et sa fille. Celui ci prend 6 semaines de congé et va faire une longue randonnée en auto dans ce pays qui l’enchante….

Un mot du vieux tonton daté de Grenoble m’annonce son départ de Nice qu’il regrette déjà. Il a eu froid à Grenoble, et a dû remettre son pardessus, cela a gâté la promenade de la Gde Chartreuse. Il sera demain ici, et descendra à l’hôtel en attendant son installation rue de Chanoz, qui ne se fera pas avant le mois d’août puisqu’il attend que je sois à Vierville pour prendre les meubles dont il a besoin.

La journée du Livre vient d’avoir lieu, les libraires offraient un livre imprimé à cette occasion à tout acheteur au dessus de 20F, mon libraire m’en a laissé un pour un achat de 15F (Le journal de guerre de la Princesse de Croy), il n’a rien de magnifique et ne vaut pas ceux de l’an dernier…..

….La journée du Livre a été paraît-il bien mauvaise pour la vente, je n’en suis pas autrement étonnée, nous ployons tous sous le fardeau…vous lirez dans le Matin les réunions et les protestations des contribuables. On parle sérieusement de faire la grève de l’impôt, ce serait difficile de poursuivre des 100.000 de contribuables récalcitrants. Dimanche en revenant de chez Beaujon, j’ai vu une voiture pleine de policiers qui sortaient de chez Jacquier le rapporteur du budget, député, dont le domicile avait été envahi avec bonne humeur par une vingtaine de contribuables qui s’étaient installés chez lui , afin de « profiter de son luxe qu’ils payaient ». affolé, il a appelé Police Secours. Les envahisseurs étaient loin quand la voiturée d’agents est arrivée et c’est la risée du 16ème.

….J’ai choisi les papiers de mon nouvel appartement….on m’a installé une cheminée dans le salon (on n’en met plus) un grand placard dans l’office, l’électricien va transporter mes appareils, tout cela m’occupe et cela vaut mieux car j’ai le cœur plein de regrets….

…Merci pour les gravures du journal, je m’y suis retrouvée tout à fait. Le quai A est vraiment beau, on voit bien que c’est nous qui l’avons fait – blague à part, mon Jean, je comprends ton contentement à t’en être bien tiré, avec bénéfices, voilà bien le hic !

Paris  15  juin  1933  jeudi

…le Bois, les jardins, les squares sont de toute beauté, si verts si fleuris, si bien soignés, et toutes les parisiennes sont pimpantes, c’est le moment de la grande élégance et les belles réceptions se succèdent, dit-on, pas tant chez les particuliers qui, même fortunés, n’en peuvent mais, que dans les cercles, les sociétés, les théâtres fréquentés par les gens du monde. J’en ai qq échos, par ci par là, et les journaux font paraître des gravures assez réussies. Pour mes filles je dirai que les grands chapeaux ont toutes les faveurs et les grandes pèlerines de soie, de piqué, d’organdi…………….

…une bonne lettre de Suzon,….je compte qu’elles seront là à la fin de la semaine prochaine….le grand Georges a changé ses batteries, et au lieu d’aller habiter à la Grande Bretagne, à Athènes où il aurait eu fort chaud, il s’organise dans une des maisons de contremaître, vide depuis le départ de ceux-ci et des jeunes ingénieurs qui y demeuraient. C’est admirablement situé sur un roc, au bord de la mer, il y sera certainement mieux que dans la fournaise athénienne. Le comptable et sa famille habitent encore une maison à côté. Il y aura une belle pièce, une grande buanderie où il prendra son tub, et la plus grande tranquillité pour s’y reposer à midi et enfiler un pyjama le soir – au lieu du smoking à la Gde Bretagne. Votre cher Père avait beaucoup souffert de ses 2 voyages en Grèce en plein été  en 1923. Nous en savons hélas qq chose, car je reste persuadée qu’il s’y était fatigué outre mesure et de ce fait moins résistant au mal qui l’a emporté.

Vos grands sont très reçus avant leur départ…je m’attends à trouver Suzon bien lasse, il est vrai qu’elle aura les 3 jours de train avec un repos forcé qui lui feront du bien. Quant à Georges, je pense qu’il viendra en août, avec le restant de ce qui leur restera, qq livres avec un fauteuil qu’il va garder dans sa maisonnette. Mais il sait déjà qu’il lui faudra repartir en octobre et pour plusieurs mois, avec peut-être un espoir de solution moins décevant pour le règlement des travaux, je le voudrais bien, car il le mérite après ces 9 ans de travaux là-bas.

…..Le vieux tonton va bien, il ronchonne bien un peu contre le climat variable de Paris et il regrette toujours le ciel bleu de Provence. Son installation rue Chanoz n’est plus qu’une question de jours et comme je vais expédier sur Vierville par camion diverses choses que je ne peux caser ici, celui ci lui rapportera le mobilier de sa chambre à coucher, le secrétaire et divers bibelots qui le feront se trouver bien chez lui. Tantine rentrera de Ouistreham où elle se trouve chez les Massart, ces jours ci pour emménager également avant de partir pour l’Espagne avec Robert, sa femme et la petite..……… Belle randonnée ; la peseta a baissé et la vie est d’un tel bon marché là bas qu’ils y auront plus d’avantages que de rester en France. L’artiste se promet de belles satisfactions….

…….Je comprends mon Jean, le plaisir que tu auras à montrer à Maine ces coins africains où tu as vécu ; et l’idée de votre voyage en France avec arrêt au Sénégal et au Maroc est une bonne idée. Tu pourras présenter ta femme et ton fils à l’oncle Emile, mais que dira tante Marthe ? – Naturellement à la pensée que peut-être l’an prochain je vous reverrai tous les 3, j’échafaude déjà des projets enchanteurs…..J’aime à y penser de temps à autre, sans toutefois y fixer une date, je sais trop bien que dans la maison Hersent on fait ce qu’on peut………

…La SPR (Société du Port de Rosario) a dû passer qq sales moments, mais ainsi que je vous le disais dans une de mes dernières lettres, on paraît ici assez tranquille sur le résultat final, Beaujon m’a même dit qu’à 18.000F l’action il fallait en acheter, ils ont des réserves formidables. Les journaux financiers disent que c’est une des plus belles affaires de la cote.

Paris  29  juin   jeudi   1933

Je vous écrit en hâte dans un appartement bouleversé, rempli de caisses et de paquets, car le moment approche où il faudra le quitter. Les petits partent dimanche pour Vierville avec Marthe, nous aurons les coudées franches pour les derniers jours, lundi on vient prendre tout ce qui part à Vierville ; ce sont surtout des livres, qq bibelots, entre autres la garniture de Delft multicolore qui était sur la cheminée de salle à manger et qui doit prendre place sur le grand meuble ancien au bas de l’escalier…… J’ai rangé toute la journée d’hier tous les papiers du bureau de votre cher père…je n’y avais jamais touché. Il y avait toute une correspondance personnelle d’affaires classées que j’ai passé en revue sans rien trouver à conserver.  ………..tous les documents rangés soigneusement dans des cartons par Père lui-même partent intacts pour Vierville où vous pourrez les consulter à l’occasion…
tout cela arrivera à Vierville mardi, où Marthe en prendra livraison,
mercredi le camion retour de Ch. ( ?? Vierville ?) prendra les meubles du tonton Robert qui se débat en ce moment rue Chanoz pour faire terminer son petit appartement. La maison est remplie d’ouvriers du toit à la cave. Tantine ne pourra y emménager avant son départ pour l’Espagne qui est fixé au 1er juillet. Elle y va en auto à 82 ans ! avec Robert, sa femme et Micheline. Claudine et son mari transporteront donc la rue d’Assas rue de Chanoz. Quel fourbi !

….Suzon s’active à faire terminer son installation av. de Lamballe. Elle y est de plus en plus ravie de mon choix. Je n’en suis pas fâchée. Mon nouveau logis est fin prêt, un frotteur y est passé et il reluit comme un sou neuf ; par contre celui-ci est hideux tant il est sale….il n’y a rien d’agréable à vivre dans un tel désordre.

…Suzon a fait qq photos de l’appt. mais c’est difficile d’attraper un meuble , il fait sombre, et il n’y a aucun recul. Enfin le coin du bureau de votre cher Père où il a travaillé si souvent reste assez bien. …Impossible de prendre dans le salon et la salle à manger…..

Paris  8  juillet  1933 – 27 av. de Lamballe – vendredi

….je voudrais tout de suite vous remercier de votre obligeance à tous deux au sujet de l’argent que vous avez si affectueusement pris la peine de m’envoyer. Tu as bien compris que ta vieille maman préférerait puiser dans sa bourse que dans la vôtre. …..J’écris par ce courrier avion à Martin pour qu’il mette 1875 pesos à la disposition de Jean Cordelle…..encore merci, merci à tous les deux, mes deux grands fils….Le chèque contenu dans ta lettre mon Jean a dû être touché par les soins de Bousquet qui remettra 9900F au Cr. Ind. et Com., ceci pour éviter que le fisc me fasse qq jours ! (on ne sait jamais !) qq ennui de ce côté là….

… je vous écris de l’av. de Lamballe où nous couchons depuis hier, après un déménagement qui a duré 2 jours. Il y a eu un moment de véritable émotion pour moi à quitter la rue de L. , je suis partie après avoir mélancoliquement revu toutes les chambres où nous avions tous vécu, et j’ai fermé la porte avec une prière sur les lèvres et au fond du cœur. Que Dieu vous protège tous, mes chéris,………

Nous voici donc ici et déjà l’appartement prend très joliment tournure, il est on ne peut plus commode à habiter, avec toutes les facilités qu’il comporte, les 2 pièces salon et bureau sont très jolies, les meubles plus en valeur que rue de L., mais je n’ai pu malgré mon désir reconstituer le plus près possible l’installation de Père, cela ne se pouvait pas. …

…Je voudrais voir en photo mes 2 filles en manteaux de fourrure, ce qu’elles doivent être chics. Nous partons demain 10 juillet pour Vierville….

Vierville  20 juillet  1933

…..nous avons un temps splendide et chaud……les soirées et les nuits restant toujours fraîches et agréables. La pauvre Suzon n’en dit pas autant à Paris, où elle se débat dans tout son fourbi, bien arrivé, sans trop de casse heureusement. Elle est partie avec sa femme de chambre (une jeune fille trouvée à Paris et qui paraît gentille) dimanche, dans un autobus, puis un train bondé par les transfuges du pont du 14 juillet…….Lors de l’arrivée de Georges à Paris, ils s’installeront un peu moins sommairement afin que la rentrée de fin septembre ne soit pas trop laborieuse ; car il ne faut pas compter que Georges restera plus d’un mois ; il a milles ennuis avec le gouvt grec, pour changer…

Ici……j’ai eu cependant une belle peur avec Jean-Pierre hier, qui a fait une vilaine chute de bicyclette sur le boulevard de la mer. Il s’en est tiré sans casse, mais avec de fortes écorchures un peu partout, qu’il a fallu soigner énergiquement pour éviter une infection toujours possible. Il a été très brave et a serré les dents sans crier quand je lui ai administré largement la teinture d’iode…il est moulu aujourd’hui et se repose en lisant pendant que Philou et la Bison accompagnés de Tatou sont allés prendre leur bain. Ils en ont pris toute la semaine du reste, avec les amis Collières. Je m’illusionnais en les regardant s’ébattre comme des poissons, à reconnaître mes 4 garçons…de l’an dernier. Il ne se passe pas de jours sans que nous ne parlions du reste des chers petits de l’an passé, pour en déplorer l’absence. …….En arrangeant le Club (la fenêtre sera posée quand Georges sera là car je n’ai qu’une médiocre confiance en Leberruyer) on se remémorait les séances de l’an dernier, on parlait aussi du Jean-Paul qui y serait admis l’an prochain, malgré l’insistance de l’unique fille qui prétend le garder pour elle seule ! ………..

…..je peux bien avouer que j’ai eu en arrivant ici qq jours de véritable dépression physique et morale. Le contre coup sans aucun doute du départ de ce départ de la rue de L. et de la fatigue aussi en résultant. Je me grondais in petto de ne pouvoir lutter plus énergiquement contre cette défaillance. Il a fallu laisser couler les jours, la paix de la vieille maison ………

Je fait repeindre la serre, en ce moment, passer au minium, remettre les vitres cassées ou manquantes et peindre ensuite avec ce que la Ville de Paris emploie pour le métro. C’est une affaire de 700F au moins mais la serre en vaut la peine ; il ne s’agit pas de laisser abîmer un tel morceau. Votre chèque de 10.000F est donc le bienvenu pour régler cette nouvelle dépense qui ne pouvait être remise à l’an prochain. Je me contenterai ensuite de faire revoir la toiture et certains murs de clôture qui ont besoin du maçon. Il y a eu aussi des dégâts faits sans vergogne à la clôture du chemin qui va à la mer. J’en ai obtenu le nom du délinquant, c’est le successeur de Mme Bouet, la villa du haut de la falaise, un ingénieur, paraît-il. C’est possible mais ce n’est pas un homme bien élevé. Je lui ferai porter ma commission par Me Pommier dont il est le client, car je pense aller voir celui ci dans 2 ou 3 jours. J’attends mon chauffeur… le fidèle Dagoubert ayant remis l’auto en état.  C’est le grand Philou qui s’occupe du moteur à eau maintenant, et cela avec beaucoup d’ordre et de soins. …il m’aide avec adresse dans mille petits riens dans la maison. Jean-Pierre est plus fantasque, il excelle dans le nettoyage des vitres ou des cuivres…car on peut se salir avec excès, mais il est aussi plein d’inventions non sans valeur pour l’arrangement des choses.

…..j’ai revu nos amis de Mons, lui a une mine effrayante, Jacques est là avec sa femme. Denise surveille beaucoup sa marmaille en bonne petite maman qu’elle est. Collières n’est pas très content de ses affaires, mais il est toujours aussi courtois. Les de la Heudrie attendent leurs enfants , mais ils sont assez mal servis et cela leur manque dans leur grande villa.

Aperçu ….notre curé toujours fidèle au poste et verbeux dans son prêche.

….Beaucoup  , beaucoup de fruits et forts beaux. Cela dû au froid de cet hiver qui a mis à mal les nombreux insectes qui avarient les arbres. Nous cueillons prunes, abricots et pêches au panier ! cela ne s’était pas vu depuis longtemps. ….

Vierville  3  août  1933  mercredi

Rien de vous cette semaine, mes enfants chéris, et j’ai cependant reçu hier une lettre de Martin y Cia et de Rodriguez, datées du 5 juillet……..c’est si long lorsque la semaine passe sans votre rayon de soleil. Pourvu que tout aille bien dans vos 2 maisonnées !….

….beau temps splendide coupé d’une bonne pluie qui a duré toute une nuit et a permis d’interrompre les arrosages. Il était temps, le puits était à sec…..Depuis l’ondée bienfaisante les fleurs sont plus brillantes que jamais…nos corbeilles sont encore une fois très réussies à en juger par l’admiration que la vue en suscite près des parisiens sur la route. Les rosiers grimpants sont couverts de boules rouges, et le parasol en fer, à gauche en entrant, s’enguirlande enfin ! des rosiers qu’on avait plantés à son pied……….Jamais je n’ai vu autant de fruits à noyaux, et certain poirier de la Madeleine aux petites poires succulentes nous en a donné des pleines corbeilles…

…..les progrès en natation sont sensibles, et Suzon elle même s’est jetée à l’eau avec Denise de Mons (Collières). Elles n’en reviennent pas de leur assiduité. Collières est là pour une dizaine de jours ; il ne paraît pas être très occupé, et  cette année il est sans son auto…Jacques est parti hier avec sa femme, dans la sienne, pour la Bretagne, où ils vont passer 2 mois dans la famille d’elle.
Nous avons eu tout ce monde à prendre le thé, et j’ai aussi reçu la visite des de Bournonville (elle : M.Th. de Rampan) vraiment très simplement aimable.
Mr de Mons est très mal en point d’une sciatique, il a une mine effrayante, et comme notre bon Lebastard vient d’avoir une sorte de congestion et que sa fille parle avec raison de l’emmener avec elle cet hiver à Caen où elle est institutrice, je prévois un changement probable dans l’administration de notre petite commune. Mr de Mons est bien dans l’impossibilité de remplir tous ses devoirs de maire sans l’aide de son adjoint et secrétaire qui fait à peu près tout. Et c’est dommage car je ne vois pas – à part Leterrier – qui pourrait remplir le rôle de maire. Il se laisserait peut-être faire, mais sa femme est inflexible et ne veut pas en entendre parler.


Nous irons dimanche chez les de La Heudrie, et nous emmènerons Mr de Mons et Denise en auto, Collières ira à pied et Mme de Mons toujours vaillante à bicyclette. Les de La Heudrie sont aussi à pied, je vous l’ai dit. Ce n’est vraiment pas commode, et je ne comprends pas qu’ils n’aient même pas un petit cheval. Il est vrai que, lui, est mort de peur quand il conduit.

…Ce même vendredi j’ai vu Me Pommier au sujet du champ de vos aînés, et arrêté avec lui de proposer ¼ de réduction (c’est ce qui s’accorde)  mais en disant bien au fermier que c’était la seule concession que je ferais. Celui-ci vient du reste de payer le terme échu en juin. Pommier fera suivre les fonds au compte du grand Jean rue de la Pompe, en défalquant les impôts payés par lui et le %  de sa régie.

….notre vieille maison est tout plein jolie, j’ai ramené ici des tapis que j’ai posés dans le vestibule de l’escalier, j’en ai profité pour faire cirer le plancher, c’est beaucoup plus soigné. La garniture de Delft polychrome de la salle à manger de la rue de L.  fait très bien sur le vieux meuble breton… 
…..j’ai rapporté aussi des livres, des papiers de Père, des bibelots, tout cela nécessite de nombreux rangements qui ne sont pas encore finis (j’attends  le grand Georges pour les livres)  tout cela traîne encore dans la salle de billard, qui, je le crains, ne sera pas arrangée cette année. Avec cela les meubles en rotin ont nécessité un nouveau peinturlurage cette année, et je me suis aperçue que beaucoup des grands rideaux ont des doublures mangées par le soleil, qui partent en miettes dès qu’on  les touche.

…nous ne sommes pas encore allés à Bayeux…

….Je vous enverrai cette semaine un journal financier avec un article sur le port du Rosario et une gravure du port du Verdon. On a inauguré celui de Cherbourg cette semaine en grande pompe. Le Port Autonome de Bordeaux doit en mourir de jalousie. Levavaseur était à l’honneur. On m’a dit – à propos de  ce dernier – qu’il restaurait l’abbaye de Longues (près de Commes), achetée par un riche américain.

…Ballès donne des leçons de gym aux enfants. La fille fait toujours de grâces. Je me sauve, il est l’heure…….

Vierville  25 août  1933   vendredi

….un courrier anglais part demain pour BA de Cherbourg, je n’aurais garde de le manquer, car nos correspondances sont se trouvent bien désorientées……soit dit en passant les lettres de la rue Roca se font rares, heureusement que la grande sœur n’est pas avare de sa prose et me parle souvent de vous, sans cela je pourrais vous croire perdus au milieu de la Pampa ! …

…toutes les santés sont bonnes, car je passe sous silence les embarras d’estomac du grand Phil, dus sans doute à l’absorption de pommes et poires vertes. Il faut avouer que c’est tentant en traversant le potager de s’emparer de qq fruits. Il a fallu avoir recours à l’huile de ricin en sirop ! (horreur) ……ce qui est plus ennuyeux c’est la piqûre faite par un moustique ou une mouche au doigt de Marthe. L’animal avait dû se nourrir, avant, de qq charogne, car le doigt, puis la main, puis l’avant bras ont enflés en qq heures. Une médication énergique du Dr Brée, - comme  il sait le faire – a pu enrayer le mal, heureusement, tu en sais qq chose, ma Simon, avec notre François. …

….le soleil a vite reparu, les bains sont repris et les séances à la plage aussi. Pour échapper aux baraques de Legallois j’ai fait tracer un petit chemin dans la falaise au fond de mon terrain, il ya là haut une petite plate-forme d’où l’on découvre une vue splendide de la pointe de la Percée, et même de Barfleur par temps clair jusqu’à Ver. C’est très beau et cela nous sort de la grenouillère du bas de la côte bien désagréable en ce mois d’août, il y a un monde fou ce mois-ci. On repart déjà et le mois de 7bre sera charmant pour ceux qui restent. Pour ma part je voudrais bien que le temps me permette de rester ici jusqu’à la Toussaint.

….Revu Marcel Parmentier avec qui nous avons été prendre le thé chez les Batiffol, où il y avait grande réception. Ils sont vraiment joliment installés dans cette belle demeure de Mme de Niverlais, bien délaissée et mal entretenue, mais où il y aurait matière à faire qq chose de très bien, car le parc a de belles frondaisons – Elles ne valent pas celles du château d’Aignerville qu’habitent les Prévost du Marchais, des cousins de Choute de Gourcuff et des de Sainte-Marie que nous avions rencontrés chez les La Heudrie et qui nous avaient invités à venir les voir. Nous y sommes allés avec le ménage Collières, et avons été fort aimablement reçus. Le château Louis XIV avec des toits à la Mansart a conservé encore ses douves et de beaux restes d’un château plus ancien. On y accède, de la Rte Nle de Paris  Cherbourg par une splendide avenue double de qq 500m et le parc par derrière est digne de Versailles, il a été dessiné par Le Nôtre et conservé sa manière bien française, mais les arbres sont devenus énormes et ce ne sont que cépées et magnifiques avenues. La propriété est d’une contenance de 300 ha—un rien ! Le salon où nous avons été reçus…….. ;

…Revu également « La Lanterne », ce petit  château de St Pol à Cricqueville (près de la pointe du Hoc, rasé en 44) à vendre de nouveau, on l’aurait pour 200.000F, avec un parc de 2 ha et un beau champ de pommiers. Le propriétaire, toujours le même, n’a rien fait pour l’embellir, et c’est sale et presque délabré, il y faudrait un mécène ayant du goût, et c’est dommage que l’ami Flondrois ne se soit pas décidé. Si son parc de Stang Ar Lin a beaucoup de charme et la vue dont il jouit difficilement égalable, sa maison n’est qu’une villa sans style qui n’a rien de ce que contient la petite « folie de Cricqueville ». Je crois bien que c’est avec toi, mon Jean, que nous l’avions visitée. Je me suis bien amusée au sujet des WC, car j’ai dû jouer mon rôle d’acheteuse jusqu’au bout. Le propriétaire n’y a rien changé, et nous a déclaré,  …comme jadis, qu’il avait voulu garder le style de l’époque. Hum ! cela gagnerait à être plus moderne et tant qu’à faire, j’apprécierais encore mieux les fameuses chaises….

Le vieux Lestienne a vendu sa maison tout juste 110.000F, et il a réemployé l’argent à l’achat d’un vieil hôtel à Bayeux, au nom …de sa nouvelle gouvernante, une ancienne cuisinière des de Pierres.

Voilà toutes les nouvelles, mes chéris,…..

….Voilà le vieux tonton arrivé ici, il s’est à peu près installé dans son nouveau logis, mais cela n’a pas été sans mal, l’affaire était trop belle, les promoteurs sont en difficultés..d’argent naturellement ce qui retarde l’achèvement de ce phalanstère. Enfin le vieux tonton est tout de même content de se retrouver dans ses meubles. Leur enlèvement a vidé la chambre qu’ils meublaient et j’envisage une installation de divans où nos boys pourraient être tous ensemble. Ce serait joliment amusant, n’est-ce pas mes chéris ?

…Tantine est en Bretagne avec Micheline se reposant des fatigues de son voyage et…prenant des bains..à 82 ans !

…Je suis bien désolée que les ennuis de la Mafia ne soient pas terminés pour nos vieux amis Martin, ce doit être affreux de toujours trembler aussi pour les siens.

Vierville  vendredi  15  sept.  1933

La bonne, la joyeuse nouvelle nous attendait ici, petite Maine, comme nous rentrions de Stang Ar Lin où nous avions été passer 2 jours, vous devez penser alors ce qu’elle a déchaîné de joyeuses exclamations ….(espoir de naissance: Jean-Louis H. pour février 34)

…..nous sommes rentrés hier soir de Bretagne, en train – car la superbe Voisin de qq 100.000F  nous avait menés péniblement lundi jusqu’au but. Le bon « Tio Mio » en était navré, nous avons passé 2 jours excellent dans sa jolie propriété. La maison est bourrée de belles choses………….Nous avons fait une jolie promenade en grande rade sur le yacht sans que notre estomac en souffre….

….bonnes nouvelles de Georges qui n’a pas souffert exagérément du soleil grec, je ne sais trop si nous devons compter sur lui dès maintenant car la commission du Port paraît disposée à s’exécuter – en partie tout au moins – pour le règlement des comptes, ce n’est pas le moment de rater une pareille occasion., ni de faire le dédaigneux.

Je ne vois autour de moi que des pères de famille sans situation, les uns de réelle valeur. J’en connais un qui pour nourrir sa famille s’est mis à cultiver la terre lui-même, sans aide, « au moins m’a-t-il dit, nous mangeons! »  Il avait été remercié de son emploi (après 15 ans de présence) et un préavis de 6 mois, sans qu’il ait pu trouver autre chose entre temps…..

Vierville  28  sept.  1933  jeudi

…le grand Georges est enfin arrivé avant hier soir avec Suzon qui l’attendait depuis 4 jours à Paris. Ils repartent dimanche avec « toda la familia » , afin que Bison qui doit faire ses débuts scolaires le lendemain n’arrive pas en retard au lycée ; la directrice ayant déclaré d’un ton péremptoire à Suzon que si elle n’était pas le 2 au matin elle ne l’admettrait pas - douceur de fonctionnaire actuel ! -  Cela me prive donc de 2 bons jours de réunion – les boys ne rentrant que le 6, on était décidé à rester ici jusqu’au 4. …..

….La lettre avion  de Simon datée du 15, m’est parvenue ici le 26, très vite donc ; elle nous prévient que la grande et belle journée de la communion de nos 2 chéris aura lieu dimanche. Avec quel cœur je vous accompagnerai tous de mes prières et quel regret de ne pouvoir être tout près de mes chers petits à la table sainte. Je télégraphierai demain….

…nous sommes en train de procéder avec Georges au rangement de livres… Je voudrais profiter de la présence de votre aîné pour parcourir un peu la maison afin de voir si tout est en ordre. On aperçoit par ci par là, tant dans la maison qu’ailleurs, des traces de ..mettons : d’ancienneté…il est bon que je sache si cela n’a aucun inconvénient pour le bon entretien et la conservation de notre chez nous.

….Georges est arrivé avec une signature ministérielle qui donne les plus sûrs espoirs pour un paiement inespéré de 12 millions de drachmes soit environ 2 millions de francs. Il a le sourire et j’espère qu’on lui en tiendra compte à Paris où Georges pourra aider Suzon au gros de leur installation, et comme il doit repartir vers le 25 pour Athènes, je rentrerai à Paris pour le revoir avant son départ, abandonnant mon projet de rester ici jusqu’à la Toussaint.

Tonton est là encore, il repart demain ; je vais donc me trouver seule dans la grande maison. Il y a heureusement tous les rangements à faire et les housses à mettre, ce n’est pas une petite besogne mais cela m’occupera ; et je sentirai moins le grand silence après les joyeux cris et le bruit des larges foulées des boys et de la fille qui dégringole en vitesse comme ses frères, dans les escaliers à moins qu’elle ne glisse à califourchon sur la rampe. Bien drôle de fille et je me demande si votre second lui ressemblera.

Nous nous régalons copieusement de poires laissant les pommes qui commencent à tomber. Georges qui possède un excellent appareil photographique a sur ma prière pris certains arbres du potager pour que vous ne nous taxiez pas d’exagération  quant à leur production. Ce sont des arbres d’exposition. La récolte de pommes de terre est d’une telle abondance que j’en expédierai à Paris.

…Nous nous sommes régalés hier d’un civet de lapins de garenne que le brave Dubois m’avait apportés, on prétend que le Fossé Gras recèle qq lièvres, j’ai bien peur de n’en pas voir la queue……

Vierville  13 octobre  1933

  …ma solitude ?? suis-je vraiment seule dans la vieille maison où je vous retrouve tous dans tous les coins ? et comme je bénis le cher Daddy de nous avoir ménagé ce refuge vers lequel grands et petits vous revenez tous avec plaisir, même du bout du monde. ….Je suis maintenant dans mes petits appartements (qui seront les vôtres au printemps, est-ce possible ?) . Il y fait très bon et comme le temps reste délicieux, il n’est nul besoin de flambée, le soleil entre par les fenêtres grandes ouvertes d’où je découvre tout le parterre des dahlias encore en fleurs, et une belle rangée de grappes dorées que vous ne connaissez pas et qui sont le long du petit boqueton de pins sous la fenêtre de la chambre bleue. Le matin de mon lit, je jouis pleinement de cette belle campagne, le bois se teinte de roux, mais il est encore très feuillu, vers 7h1/2 j’aperçois 1 ou 2 écureuils qui sautent sur la pelouse venant sans doute de faire leur petit déjeuner avec les dernières noix du gros noyer près de la tour de l’abbé et retournent grignoter qq châtaignes à l’autre bout du bois. Les merles et 2 grives se perchent sur les arbres en face de moi, sans la moindre appréhension…….

…La fenêtre du club est posée, c’est un délice que ce club, il faut le dire à François, Michel et même Yves, car j’ai fait poser une rampe pour éviter l’accident des petits.  Les boys m’écrivent de Paris pour me remercier chaudement de cet agencement.

…les grands s’installent à force, car hélas ! Georges a revu Marcel « Bonjour Mr Chedal, comment allez-vous ? Comment va Mme Chedal ? Quand partez-vous ? » Ca devient une formule et le pauvre grand s’y laisse encore prendre. Le voici donc presque sur son départ, et je compte quitter mardi  Vierville, avec Marthe, pour le revoir avant.

…Tantine vient d’avoir 81 ans  qu’elle a fêté avec le sourire, elle est installée rue Chanoz avec le vieux tonton, ils sont tous deux ravis de leur installation et moi aussi pour eux. C’est le rêve quand on a leur âge d’être défrayé de tout souci matériel. Tantine a déjà trouvé d’excellents musiciens, et j’assisterai sans doute cette hiver à de bonnes séances d’harmonie. Les habitants de ce phalanstère sont très divers, des abbés, qq noblesses, des actrices, d’anciens officiers, et d’autres moins bien, tantine m’écrit qu’il faut choisir, ce qui ne m’étonne pas.

….j’ai revu ici nos amis de Mons, plusieurs fois, c’est un acte de charité d’aller les voir ; lui ne bouge pas de sa chambre, même de son lit ou de sa chaise longue ; enfin il souffre moins cependant et je monte le voir ; il est installé dans une chambre aux toiles de Jouy rouge à personnages, aux vieux meubles laqués blancs dont le lit capitonné était à la même place en 1793 pour une vieille dame de Cauvigny qui a passé vaillamment toute la Terreur à St Sever pendant que le mari était avec les Emigrés.

Guillemette de Pierres est venue prendre le thé avec moi, elle s’ennuie ferme, et se préoccupe de bruits insolites qui se produisent chaque nuit dans la chambre de Charles, leur vieux domestique mort l’an dernier. Le marquis prend cela si au sérieux qu’il est allé demander des messes à notre curé.. !! Ce n’est pas fait pour rendre agréable à sa fille  le séjour  en Normandie et au surplus quand on pénètre dans ces vieilles demeures  on s’aperçoit que cela manque vraiment d’un peu de confort. Par exemple il n’y a pas d’eau dans la maison, et pour tous les besoins de la cause, Guillemette de P. doit faire 25 à 30 m pour aller à la pompe la plus proche, et cela par quelque temps qu’il fasse, ce n’est pas drôle.

….Léon rentre avec l’aide de Pompon qq 500 traverses du petit train, en excellent état que j’ai eu à bon prix 0,50F l’une, c’est pour rien et cela fait d’excellent piquets de clôture ou du bois de chauffage. Les plus longues vont réparer l’entrée du Vignet qui s’effondre sur le fossé de la route, pour qq francs il y aura là un beau pont que le fermier aidera Léon à arranger.

On ramassera les pommes la semaine prochaine, elles attendront ensuite qq semaines avant qu’on ne pile. Le cidre de l’an dernier est encore excellent. J’ai l’idée cette année de faire une 40aine de bouteilles de cidre bouché, une année de grosse récolte nous ferons du Calvados, j’y ai droit, tout cela est follement intéressant. J’ai expédié hier un colis de belles poires  à Paris et comme je ne veux pas qu’il s’en perde j’en ai distribué aux enfants du village qui sont ravis.

L’on m’avait dit que les chemins de fer du Calvados cesseraient tout transports au mois de janvier et que la gare allait être remise au département et serait vendue. Je viens d’en écrire au Préfet. Cette petite maison paraît en bon état, elle est bien construite, j’aimerais mieux l’acheter que de voir s’y installer qq parisiens indésirables ou bien que Legallois toujours aux aguets n’y construise qq niche à lapins dont il a le secret. Ce serait un vis à vis indésirable. Le voisinage de la propriété me crée, m’a dit de Mons, un droit préférentiel. Espérons que c’est vrai. Je ne pense pas que ce soit vendu cher, et cela pourrait être loué, en attendant par exemple d’y loger Léon et Jeanne s’ils nous restent de longues années et qu’ils deviennent trop vieux. Voilà tout de même 9 ans qu’ils sont avec nous, c’est un bail et il faut en tenir compte…

Paris  21 oct.  1933   samedi

…..L’appartement de Suzon a bien jolie tournure, mais le grand Georges est déjà reparti, harcelé par le constipé (il s’agit de Marcel Hersent) et cela fait un vide…

….Les livres de la bibliothèque de Père ont été replacés exactement comme il les avait placés lui-même, je tâche de reconstituer un peu l’atmosphère de la rue de L., plus par des détails qu’autre chose, car la disposition des pièces est différente….

Paris   3  nov.  1933

….Voici 2 semaines que je vous écris par avion, j’espère que mes lettres vous seront bien parvenues, celle-ci prendra demain le Massilia – la chançarde ! 

…..les santés sont bonnes, à part qq rhumes, j’y ai goûté naturellement, toute la première et cela m’a empêché d’accomplir mes pèlerinages habituels de Toussaint. J’ai pu cependant aller le 1er novembre au cimetière Montparnasse avec Suzon et les boys. La tombe de grand-père était bien délaissée, sans doute personne ne s’occupe-t-il plus de l’entretenir. Il devait payer pour cela, je continuerais bien de le faire, mais ne sait si j’aurais l’agrément de mes belles-sœurs. Aussi bizarre que cela puisse vous paraître, je ne connais pas leur adresse, Alice en m’écrivant il ya qq mois s’est bien gardé de la mentionner. C’est plutôt triste. J’ai envoyé de belles violettes près de votre cher Père et je sais que nos gens se font un devoir de mettre au cimetière les plus beaux de leurs chrysanthèmes. Ce n’est pas toujours arrangé avec goût, mais l’intention vaut mieux.
J’avais rendez-vous lundi pour aller avec Robert à Orsay mais le temps nous en a empêché, il pleut presque tous les jours, et les communications ne sont guère faciles ; il faut attendre assez longtemps le car qui revient sur Paris. Je regrette bien de ne pas avoir ramené ma pauvre grande  à Vierville !

Bonnes nouvelles de Georges qui a encore chaud et qui attend sans grand plaisir le divin Marcel ces jours ci. Celui-ci toujours rempli de son importance est persuadé que, comme le Romain légendaire, il lui suffira d’arriver pour vaincre ! Veremos !

….nos installations s’avancent, et il me reste pour ma part que peu de choses à faire, à part les rangements d’armoires qui sont encore un fouillis sans nom ; la chambre d’amis (votre chambre !) n’a pas non plus sa dernière parure, mais tout se tasse…..

…Nous sommes peu sorties cette semaine, à part les services à l’église qui est à 2 pas de chez nous. Elle ne ressemble guère à la paroisse mondaine de St Honoré d’Eylau, quoique très bien fréquentée également. Elle est restée la petite église du village de Passy, un peu sombre, on s’y recueille avec plus de piété mais cela réclamerait tout de même un bon coup de nettoyage. Notre curé, très âgé, porte la bonté sur sa figure ; les cérémonies de la Toussaint y ont été très belles.


Du reste notre quartier recèle encore des petites rues dignes de la province, tout près de chez nous s’amorce la rue Berton qui passe derrière l’ancienne maison de  Balzac entre 2 longs murs qui bordent des jardins. Il n’y passe aucune voiture et pour cause, sa largeur infime ne le permettant pas, elle atteint à peine à certains endroits la longueur de mes 2 bras étendus, d’antiques bornes la jalonnent, un ruisseau coule au milieu et de longues traînées de lierre et de clématites dégringolent des murs jusque par terre. C’est un coin délicieux et bien peu connu. Il disparaîtra sans doute bientôt, et se trouvera débordé par les grands immeubles qui poussent aux alentours comme des champignons. 

Suzon qui est allée rue de L. pour me rechercher une boite que j’y avais oubliée sur une armoire du couloir !! a su par la concierge que pas un des appt. à louer n’était pris. Et j’ai bien peur que cela soit encore longtemps ainsi si le propriétaire ne consent pas à les baisser et à les faire nettoyer. Suzon est revenue horrifiée de la saleté dans lequel était le mien. Ce qui ne m’étonne pas. Il y avait pour 15.000F de frais à y faire si j’étais restée et à la condition encore de n‘y introduire aucune nouveauté de confort. Nous jouissons de tout cela ici, cela me simplifie bien la vie pour ma part. Avec Marthe et l’aide d’une femme de ménage qui vient 1h1/2 chaque jour, l’appartement se trouve fin prêt. C’est bien bon de n’avoir qu’une porte à ouvrir pour se réchauffer à l’atmosphère affectueuse de vos aînés….

…Nos boys sont entrain de tirer des plans pour organiser un poste de TSF. Ah si le Touny était là disent-ils ! Sans doute aurons-nous recours à la science d’Hébert que je convoquerai à un thé un de ces dimanches.

….je suis contente que le quai A se soit terminé en beauté, et je compte que vous donnerez un coup d’épaule pour finir d’arrondir l’autre qui ne demande pas mieux. C’est une bénédiction que ces petits anicroches. Au bureau ici, c’est le calme plat….Georges y avait vu Sagne…..Suzon se demande ce qu’on va faire de lui. Vallée est à Toulon, mais pas absolument pour la maison Hersent qui fait de petits travaux avec un spécialiste . Les Vals de Loire ont été donnés à un autre consortium a dit Hébert à Georges. Je suis bien heureuse de vous voir à Rosario…..

Paris  17 nov. 1933  vendredi

…il ya un anglais qui part demain de Cherbourg pour BA, je voudrais bien qu’il emporte cette lettre et mes petits paquets, en l’occurrence des livres (oh c’est varié !) pour la fête de mon Michou, des catalogues à l’adresse de chacun de vos petiots qui vont sans doute se délecter à choisir et admirer les jouets du Père Noël. J’enrage de ne pouvoir répondre à leurs vœux et je voulais tenter ma chance qui me ferait passer entre les mailles du filet de la douane. Tante Suzon me le déconseille vigoureusement, elle a été fortement échaudée pour des riens, et me citait un de mes derniers envois à Pâques dernières ; qq œufs de sucre avec un poussin de 0,f50 pour lesquels ils ont dû payer près de 18F de douane….Il y a de quoi décourager tout le monde, même les nanies et ce n’est pas peu dire !

…Mme Saillard venait de lire une lettre avion de sa petite Maine…Comme nous nous sommes réjouis ensemble de l’événement tant désiré. Je crois aussi , ma parole, que nous avons fait des projets pour l’été prochain…voilà qui est bien imprudent avec les façons bien connues de la Maison Hersent, je suis payée pour le savoir.. Mais c’est si bon d’échafauder des tas de bonnes choses... et c’est l’arrivée à Marseille, le voyage de Toulon, (je m’installerai quelques jours au Prieuré)  votre installation en montagne avec toute la famille y compris la chère petite Paulette. Vierville se casera  probablement au mois d’août……….mais tout cela est loin encore et ne nous retrouvant assis tout simplement Av. de Lamballe, nous avons senti comme l’effondrement d’un beau rêve. Patientons, tout cela viendra ! ……

….la crise sévit de plus en plus, pendant que le nouveau gouvernement nous cherche un nouveau projet financier aussi écrasant que les précédents. Il faut avoir bon caractère pour ne pas voir les choses au noir.

…Le cher Marcel, dit Mimi, ou le Désiré, ou même le constipé, ne se départit pas d’une bonne humeur charmante et votre aîné n’en revient pas. Naturellement sa présence n’avance en rien les règlements que les Grecs sont bien décidés à faire traîner.

….Je suis sous le coup d’un départ pour Vierville, le pauvre de Mons est très mal, on l’a administré et Jacques est parti hier précipitamment pour St Sever avec sa femme. J’ai téléphoné (car nous avons le téléphone maintenant) à Madeleine de Mons que j’ai mal entendue, mais qui m’a dit « je suis désespérée »….
…..J’ai bien peur du pire et je m’apprête à partir pour l’enterrement, je leur dois bien cela.

Voilà une mort qui va remettre en question le remaniement du conseil municipal ; je transmettrai ta démission en son temps. J’en ai encore parlé cette année à de Mons et à Leterrier qui m’ont prié de garder ta lettre sans en faire usage.

Si je vais à Vierville, je m’occuperai avec Leterrier de son nouveau bail, le sien se terminant le 25 Xbre prochain, il m’a manifesté le désir de poursuivre. Je ne demande pas mieux mais j’ai grand peur de ne pouvoir comme j’aurais pu le faire il y a 2 ans, augmenter le prix de la location. Les affaires rurales sont en forte baisse depuis 18 mois environ.
Les pommes du Vignet pour notre usage personnel mises de côté, il m’en reste 12hectolitres qui ont été vendues tout de suite. C’est un petit résultat mais il faut attendre encore 2 ans au moins pour profiter des soins que j’ai fait donner aux pommiers le printemps dernier, le plant était fort négligé.

…Il paraît que de Lalag. est encore au Verdon où pourtant il n’y a plus rien à faire et où aucun bateau n’accoste !!

Paris  1er Déc 33  Vendredi

Je viens avec tante Suzon de ficeler mes derniers paquets de Noël à votre adresse. J’espère qu’ils arriveront sans encombre quoiqu’ils transportent un peu de fruit défendu. Je ne me suis pas tenue de faire profiter un peu des idées parisiennes mes exilés et j’ai glissé 2 chem. de n.  pour mes filles dans un nouveau Babar à l’adresse de mon Jean-Paul…….à votre adresse : un paquet d’imprimés contenant le dit fruit défendu, un livre de Babar pour Jean-Paul, 1 alphabet pour mon frère Yves, ceci de Nany, 2 autres livres pour les petits de la part de Tante Suzon et de l’oncle Georges - ……….

….je pense que on Jean-Paul sera très préoccupé de la belle crèche où un tout petit mouton attendra son nom…Malheureusement le camarade chéri aura déjà fui  vers le Riachuelo d’après ce que me conte Tia Mone…

…….les nouvelles du Pirée sont bonnes en tant que santé – heureusement !  - car les affaires sont moins brillantes ; les grecs sont contre le mur sans pouvoir reculer, car tous les comptes sont remis, reste à savoir ce qu’ils imagineront pour gagner du temps ; ils affirment que la fin de l’année verra la fin des discussions, peut-être ! mais pas des paiements sans doute.

…G. Pichorel atteint de septicémie meurt à petit feu ; le vieux tonton a été très enrhumé, ainsi que tantine, mais ils ont eu tous les 2 le courage de rester chez eux. Je dis le courage car ils sont un peu « courre toujours » . Au surplus leur cercle familial contient toutes les ressources, un service médical y est installé, où 3 fois par semaine le docteur se tient dans son cabinet de consultation (10F la consultation) . Entre temps il suffit de le prévenir et il vient pour 15F par visite dans l’appartement. Voilà qui doit faire vivre un jeune, et il y en a des tas à la recherche de clients, nos médecins habituels réclament encore 50F pour venir vous voir, aussi se plaignent-ils du manque de clients, on ne les demande plus sans raison sérieuse. Je me félicite tous les jours de voir Robert et tantine installés de cette façon.

…Nos boys vont bien. JP vient d’être 2ème en latin – sur 19 – et la fille 11ème sur 120 en français – toutes les 10èmes concourent ensemble au lycée !!  Suzon déplore de plus en plus de la voir piétiner sur place, et perdre son temps, mais quand sa majesté la Directrice a décrété qq chose il n’y a aucun recours. C’est de la dictature.

….Nous avons revu les J. de Mons….. Mad. de Mons est restée seule  à St Sever qu’elle ne veut pas entendre de quitter. J’ai déjeuné à Fontenay sous Bois avec l’ami Flondrois, et le Général et Mme Curie, des cousins de Bousquet. Excellent déjeuner, très entrain, causerie agréable dans la bibliothèque où brûlait un feu de grosses bûches. …

….Flondrois est venu dîner chez Suzon, j’en étais, et gentiment il nous a emmené après au théâtre des Capucines où l’on jouait une revue « Drôle d’époque » , ce n’était pas mal, assez d’esprit, surtout pour les choses politiques.

Flondrois nous annonce que le Port du Rosario s’il donne qq chose, ce sera très réduit, c’est encore 4000F de moins pour moi.

Et pendant ce temps le gouvernement s’amuse et ne fait rien de propre. Tout le monde est las de cette instabilité et l’on parle sérieusement de la dissolution de la Chambre. Bousquet est très pessimiste quant aux affaires, le Général Curie prétend qu’on étudie sérieusement la prochaine guerre, quant à Batiffol qui a déjeuné l’autre jour avec Paul Boncour (un politicien en vue à cette époque) il nous a dit que celui ci disait que l’Allemagne armait à tour de bras, qu’elle ne déclarerait peut-être pas la guerre tout de suite et pour cause, mais que dans 3 ou 4 ans, au plus tard elle serait mieux que prête  pour le faire. Bousquet très au courant de l’achat des métaux sait pertinemment que les Boches achètent des métaux par 100.000 tonnes. Tout cela n’est pas gai. Espérons que l’année qui vient sera moins troublée.

…Vous avez chaud et nous grelottons, Suzon proteste et elle a dû s’équiper un peu plus chaudement. Je comprend que cela change du soleil grec …

Paris  samedi  10  Xbre  1933

….Quant à la date de votre voyage en France, mes enfants chéris, j’ai trop vécu de votre vie pour ne pas savoir qu’elle dépendra uniquement des travaux. Ne nous plaignons pas, alors que tant de jeunes ingénieurs se débattent dans des soucis de toutes sortes. Votre arrivée, à quelque époque qu ‘elle soit sera une bien grande joie..

Paris 23 Xbre  1933  samedi

….L’année se termine ici dans une atmosphère un peu enrhumée. Nous y sommes tous passés, mais un peu de précautions et nous en sommes quitte pour 2 ou 3 jours de réclusion. Nos appt. sont douillettement chauffés  et l’on peut s’y promener en bras de chemises…si nos chemise avaient des bras. Cela ne ressemble guère à la glacière de le rue de Longchamp…

…Notre bonne Suzon a tenu à nous offrir la dinde traditionnelle, avec le vieux tonton , nous partagerons le  déjeuner du 25……je pense à vous tous mes chéris bien dispersés, à cause de votre soleil implacable. J’espère, mon cher Jean, que vous aurez pu lâcher la besogne pour aller passer  qq jours au Riachuelo où ma chère fille et les 3 boys sont depuis une dizaine de jours déjà. A moins d’instructions nouvelles, ma Simon, je continuerai à écrire à Rosario, comme tu me l’avais recommandé l’an dernier..

…..ici la semaine a été glaciale…vous verrez dans l’Illustration les effets aux environs de Paris. La Seine charriait de gros blocs gelés que nous apercevions de nos fenêtres ; les patineurs s’en donnèrent à plaisir et Suzon s’est décidée à armer ses fils pour la glissade….En 2 jours, le dégel est venu, inexorable, les patineurs font la moue, les pauvres gens, et Dieu sait s’il y en a, ont le sourire !  Et cela a été général, en Normandie, en Bretagne on a enregistré des températures anormales et comme mon cidre a été fait pendant ce temps là , je me demande ce qu’il en est résulté ! Nos gens prétendent qu’il est très bon. Voilà qu’arrive un gros paquet de houx et qui de Vierville ce sont les fleurs de la saison, et cela devrait égayer nos maisons…

….Nous avons été voir tout près d’ici un très beau film : La Symphonie Inachevée,…….le film…boche ! était fort bien enregistré et accompagné de très belles exécutions de musique de Schubert. Il y avait longtemps que je n’avais eu un tel plaisir au cinéma. 

..Les boutiques et les rues sont remplies d’acheteurs et de victuailles appétissantes, on n’a jamais tant acheté, semble-t-il ; les théâtres sont bondés, les cinémas regorgent, que devient la crise dans tout cela ? Sans doute chacun profit-t-il de son reste plutôt que d’en faire profiter l’Etat !

….je l’aurais (Flondrois) à déjeuner, le vieil ami, mercredi, avec Suzon, tous les 3 installés sur ma table de  salon, sans beaucoup d’aise ; Mme Saillard a dû vous le dire, je cherche une table pliante pas trop laide qui me permette d’élargir mes invitations familiales, et ce n’est pas si facile à trouver…

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