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LETTRES de NANY à JEAN HAUSERMANN,  1932, extraits , adressées à Rosario

Pour mémoire, 1 franc de 1932 vaut environ 0,55 Euros ou 3,6 Francs de 2003 - il y a déflation de -8,3% -

 Paris, mercredi  13 janvier 1932

…..Comment va donc mon François, on devait retirer ce maudit plâtre le 23, j’espère que cela a été fait sans dommage pour ce pauvre bras amoché, et que cela n’empêchera pas les promenades sur le « petizo »…

…Ici tout va bien, toutes les santés sont bonnes, sauf le vieux tonton qui abuse qq fois en sortant tard le soir et en ne ménageant pas suffisamment son estomac au restaurant. Depuis qq jours il prend ses repas et passe ses après-midi à la maison, à cause de qq malaises sans gravité…. 

…Je vais bien également, malgré le temps gris maussade, mais pas froid ;et j’ai même pu entreprendre des visites de jour de l’an, chose qui ne m’était pas arrivée depuis qq 3 ans, je crois bien. J’y mets le temps, par exemple je les fais espacées, de bonne heure dans l’après midi afin d’être rentrée pour prendre le thé avec mes boys. Et dites après cela que je ne suis pas une mère raisonnable !…

… Il faut reconnaître du reste que la situation est critique tant en France qu’ailleurs. Le chômage ici est une chose navrante, l’on rencontre dans les rues tranquilles de notre quartier des gens en cottes bleues qui n’ont pas l’air de mendiants et qui cependant vous accostent de qq mots bredouillés entre les lèvres. On a presque honte de leur faire l’aumône ! Le Matin contenait l’autre jour dans les demandes d’emploi en 4ème page ces qq lignes « 2 jeunes gens instruits, 2 langues, diplômes ECP , cherchent travail, manuel ou autre »..  et je me suis laissé dire l’autre jour par quelqu’un jeune Centrale était venu trouver que celui-ci réclamait, n’importe quel travail pour manger ; le malheureux avait vécu pendant les fêtes de jour de l’an en vendant des cravates dans les rues. Je sais un bachelier, licencié en droit, qui balaie les bureaux d’une banque…pour vivre ! Et tant d’autres. C’est infiniment triste, et je bénis le ciel de ne pas vous savoir les uns ou les autres dans un pareil souci de travail. La déclaration allemande des jours derniers n’est pas faite pour calmer les esprits, notre gouvernement est démissionnaire et nous avons cependant besoin d’hommes vraiment dignes de ce nom pour tenir le gouvernail. Heureusement que notre chère France a des ressources insoupçonnées. Au moment le plus critique, on s’en tire ; et j’ai confiance.

….une lettre de Sauzé m’avise que le Homet est prolongé de 3 mois ! Et il est déjà satisfait, le pauvre homme….

Paris 27 janvier  1932 – mercredi –

….Le vieux tonton va mieux , et s’observe un peu, il mangeait beaucoup trop pour son âge…

….je vais bien et j’ai pu encore cette semaine faire qq visites. En partant de bonne heure ……cela me permet de rentrer avant la nuit. Jusqu’ici le système m’a réussi, et je voudrais bien sans crainte pouvoir partir pour Vierville la semaine prochaine. Voici qu’approche le douloureux anniversaire, il m’en avait beaucoup coûté l’an dernier de ne pouvoir aller près de votre cher Père ; et revivre dans la solitude de la vieille maison les heures atroces de février 24. …

….Je vais bien vous étonner en vous apprenant la nouvelle du départ de grand-père (Rémy Hausermann) …pour le Maroc. Après avoir énergiquement refusé de déménager de Nantes et de suivre les Feuillebois et Alice à Orléans où ils sont installés, il a fait ses malles, pris sa canne et son chapeau, et filé sur Casa où l’oncle Emile a été l’attendre. C’est bien lui, mais je parierais bien que celui-ci le ramènera dans qq mois en France. J’ai su cela par le truchement de Marthe Pichorel….

…J’espère que les travaux marchent bien et que tout en gagnant de l’argent l’entreprise Hersent ne mettra pas les actionnaires sur la paille. Tio Mio n’en est pas plus sûr que cela ! Cuidado ! hé !

..Il paraît qu’on a tout liquidé au Homet. Navarro a quitté la maison Schmidt part à Bizerte, Sauzé est encore là pour 3 mois, faisant tout.

Paris 10 février  1932 – mercredi –

…j’ai quitté Vierville dimanche matin……je suis partie indemne sans rhume, et il faisait pourtant assez froid dans la grande maison, mais le samedi a été une journée radieuse, et même en partant à 7h1/4 le matin – presque à la nuit – pour entendre la messe, la température n’était pas rigoureuse. La messe dite dans la pénombre par notre bon curé, en présence seulement de moi et de nos gens, était pleine de recueillement et j’y ai prié de toute mon âme.

…et aujourd’hui il neige, et le thermomètre marque –5°, j’ai donc été privilégiée par le temps pour mon petit voyage, par un froid comme celui d’aujourd’hui il m’aurait fallu y renoncer…

….J’ai eu la visite de Mme Gilbert qui m’apportait des nouvelles toutes fraîches, puisque son mari venait de téléphoner avec le grand Jean. J’ai pris, aussitôt son départ, 2 feuilles de papier et j’ai transmis les bonnes nouvelles à Mme Cordelle et à Mme Saillard. Heureux Gilbert qui peut entendre au bout du fil des voix aimée ! si je pouvais seulement faire de même de temps en temps……je suis sollicitée pour envoyer des commissions…..les bons amis Martin qui sont ici et partent le 3 mars s’en chargeront bien volontiers. Je les aurai à déjeuner samedi avec le vieux Flondrois et Mr Bousquet (Truss et Yo sont dans les Alpes pour patiner et faire du ski. C’est décidément le grand emballement que ces sports d’hiver, on ne parle plus que de cela.

…j’espère que tout continue à bien aller…malheureusement  il ne paraît pas que les projets du carnaval tiendront, à cause de cette fameuse étude sur les amplificationes. Au diable soit-elle ! pour le moment du moins, car j’espère bien que le nouveau gouvernement l’acceptera avec le sourire. …Les Bénézeth, qui sont revenus dimanche me voir (ce n’est plus de l’amour, c’est de la rage) me l’ont du reste confirmé, et aussi que je pouvais compter ferme sur la venue de 5 de mes enfants !!!.. Comment voulez-vous qu’avec de bonnes nouvelles pareilles, la vieille Nany ne reprenne pas du poil de la bête, il faudrait qu’elle soit bien difficile ! Aussi ai-je préparé déjà bien des choses à Vierville, en pensant au printemps qui va venir. Jeanne a une couvée de petits poussins qui fourniront d’excellents poulets, je veux le jardin fort joli et plein de fleurs, le potager garni de légumes, le clapier de beaux lapins, il n’est pas jusqu’aux arbres fruitiers qui donnent des promesses, un jeune poirier, quel imprudent !  avait même des boutons prêts à fleurir. Celui là il est sûr de ce qui l’attend, cela lui apprendra.

J’ai manqué ici la visite …des J. de Mons. Je sais que ce dernier a dû quitter la réparation d’orgues qui ne donne plus et travaille avec un Mr intéressé à une invention de Jacques, sur l’acoustique, qui serait fort intéressante au point de vue de la musique rendue par phonos dans les salles de grande étendue. Cela supprimerait le son toujours un peu nasillard de ces petites machines….

…le vieux tonton…se prépare à partir fin février pour Nice, pour 2 mois.

…à Paris les affaires ne sont guère brillantes et la politique extérieure ne l’est pas plus. Je me demande quelle peut être l’attitude des Sagne et Cie au Verdon devant leurs camarades boches, je ne serais pas fière à leur place…

…décidément il neige de plus bel, voici les petits qui rentrent roses de froid….Cela n’empêche pas les parisiennes de devancer le printemps, beaucoup d’entre elles inaugurent les minuscules chapeaux de paille à peine assez grands pour couvrir la moitié du crâne, avec des calottes à peine hautes d’un doigt et très visiblement inclinés sur le côté, cela ne ressemble plus du tout aux cloches qu’on enfonçait jusqu’aux yeux, et je me demande comment cela tient. Encore un miracle du St-Esprit !

Paris  mercredi  24 février 1932

…bonne visite de Tantine chez qui je dois aller jouer du Beethoven samedi…

….2 ventes de charité où j’ai acheté un châle tricoté et un cache nez de garçon, ce dernier vendu par Mme Odent dans une salle de la rue de Grenelle et dans une atmosphère tout ce qu’il y a de plus faubourg St-Germain !

…J’ai revu nos amis Martin, en dînant avec eux vendredi soir à leur hôtel et en finissant la soirée au Français où l’on jouait la Rafale. Très bien jouée, la pièce a eu beaucoup de succès on y retrouve toute la psychologie de  Bernstein, et il ne cherche pas à voiler les sentiments humains, mais il en accentue au contraire la cruauté, et c’est terriblement poignant. La jolie Marie Bell s’y taille un beau succès, scène très bien montée, les actrices mises à la mode de demain, jolie salle avec des toilettes longues, longues et …du bas, fort peu d’en haut.  J’ai nos amis demain à déjeuner avec le vieux Flondrois qui, si le temps le permet nous emmènera visiter la cathédrale de Chartres.

Les Martin ont déjeuné lundi chez les Georges Hersent ! Ceux ci lui font des sourires auxquels Mr Martin ne se laisse guère prendre. Il me l’ a dit du reste et sait fort bien à quoi attribuer de pareilles amitiés. (entre nous tout à fait il a même hésité à accepter)

….je ne réponds pas à la lettre de ma Simon, ce sera pour mercredi prochain, je suis tellement heureuse de penser que le voyage tient toujours. Quel bonheur !

…Le bon Gilbert sera arrivé lorsque ma lettre vous parviendra et vous aura remis les petits paquets. J’en remettrai aussi à Mme Martin…

Paris  mardi 8 mars  1932

Je viens vous trouver la mardi encore cette semaine, car les journaux annoncent le départ du « Florida », de Marseille jeudi 10 mars. Les courriers sont maintenant trop rares pour qu’on les manque. J’ai eu enfin de vos bonnes nouvelles par 2 lettres de ma Simon….sa lettre du 11 février m’est parvenue le samedi 5 mars, celle du 4, recommandée SVP, est seulement arrivée hier 7 mars. On ne peut pas dire que dans votre pays d'Uruguay la poste se fasse parfaitement, c’est de la petite vitesse comme diraient nos gens….

…avec quelle hâte j’attends la certitude du voyage en France qui fera vraiment du bien au travailleur. Je forme des vœux pour que le projet soit sans retard accepté par le gouvernement et que la petite bande de l’avenida Pellegrini puisse prendre le bateau.

Vous en aurez de nous toutes fraîches bientôt par nos amis Martin que j’ai été accompagner au train qui les emmenait à Pauillac. Train spécial, d’un luxe écrasant qui faisait bien augurer de celui que leur réservait l’ « Atlantique » . …Le vieux Flondrois était là aussi et nous sommes revenus en bavardant jusqu’aux Tuileries ; il est revenu hier avec 2 beaux lapins de garenne – il en avait tué 7 l’avant-veille – qui ont fait un civet exquis et dont le reste marine pour un pâté. Bien dommage que je ne puisse vous en envoyer une terrine. Cela agrémenterai le déjeuner à l’anglaise de mon Jean.

….je dois retrouver tantine à un concert de musique russe, dont je me délecte d’avance. Nous avons du reste fait de bonne musique ensemble cette semaine, Beethoven, Schumann, Bach, c’est un plaisir avec elle que d’aborder les grands maîtres. On parle aussi d’un récital d’orgues au Trocadéro par Dupré – un maître – et comme les grandes orgues du Troca sont renommées, il y a bien des chances pour que je me laisse tenter.

Je viens de recevoir un mot de Leterrier qui m’avise qu’un lopin de terre avec des pommiers est à vendre à Vierville. Il appartenait à Osmont, l’ancien facteur, et Feutry avait essayé pour moi de le lui faire vendre, il s’y était refusé, et entre nous il avait bien raison ; mais il vient de mourir, et tout est à vendre, j’ai bien envie de me laisser tenter. Ces valeurs là cela ne s’en va as à vau l’eau comme les autres. Malheureusement je prévois qu’une partie du village va être à l’affût, et il se pourrait que l’on arrive à 20.000F l’ha ce qui n’est pas donné (le terrain mesure 1ha 86ca), veremos. L’adjudication a lieu le 25 mars. Je serai là bas, Leterrier se propose pour me représenter chez le notaire de Trévières où a lieu la vente, il est bien évident qu’il ne faut pas que j’y mette les pieds….

Vierville  mercredi  23  mars 1932

Je vous écris de Vierville où nous sommes depuis lundi…..j’ai voulu éviter le dimanche des Rameaux, ici, avec son long évangile et la procession du cimetière où l’on bénit les tombes, avec l’an dernier où j’étais avec vous petite Maine, c’est la 2ème fois que je n’assiste pas à cette pieuse cérémonie, mais la température ne me le permet plus guère.

…Nous avons retrouvé la vieille maison avec joie………des petites chambres où nous avons installé nos pénates et où il faisait doux à souhait . Mes boys s’en donnent à cœur joie, et c’est pour moi une joie renouvelée que me procure la vieille maison. Cela date de fort loin, alors que tu n’étais pas même aussi grand que les 2 gars, mon Jean, et je vous revois tous trois gambadant sur la pelouse, la joie de la grande Simon s’extériorisant, en plus, par des cris assourdissants qu’elle affirmait être nécessaires à son bonheur complet !! et qui mettaient Suzon au supplice. Chacun s’arrange à sa façon, mais la joie des enfants est toujours une belle chose à contempler….

…le vieux tonton est toujours ravi de Nice, mais va aussi à Monte-Carlo, qu’il trouve à son goût (ce n’est pas le mien) il me renseigne sur la mode féminine qui doit être, je suppose, celle de  demain, et m’assure qu’il ne joue pas, ce qui est la seule manière de gagner, il n’a pas tort.
La bonne tantine est venue m’embrasser avant mon départ, mais elle a perdu un peu de son entrain et déclare en souriant qu’elle se sent vieillir. C’est admirable de le dire à son âge ; et j’espère bien que cette sensation de fatigue ne résistera pas aux soins de notre bon Dr Artaud qu’elle doit consulter (avec le secret espoir qu’il ne lui donnera aucune drogue).

….je voudrais bien que le gouvernement ne se fasse pas trop prier pour signer le nouveau projet et que la date en soit fixée…..Si nos voyageurs prennent un (bateau) anglais, ce serait Cherbourg, ou Le Havre, ou Boulogne, ces 3 ports se font une concurrence enragée, et malgré le flafla d’une inauguration triomphale du quai en eau profonde à Cherbourg, avec Wattier, Messager, etc, etc.. on se montre un peu soucieux du rendement  de la Gare Maritime qui ne va pas servir à grand chose maintenant.

Je serais bien aise que ce soit le brave Hébert qui parte à Rosario à la place de Bénézeth. Il en a le plus vif désir, et il me semble que puisqu’il serait installé av . Pellegrini cela simplifierait beaucoup sa vie, il ne s’amuse guère rue de Londres !

Paris  6 avril  1932  mercredi

…Nous voici donc de retour à Paris depuis dimanche soir à 4h1/2. Contrairement à l’habitude nous n’avons pas eu à nous caser difficilement dans un train bondé, oh ! non ! Pour une rentrée de vacances de Pâques c’était bien maigre et nous étions seuls dans notre compartiment de 2ème classe ; dans un train bien commode puisqu’il était sans arrêts de Caen à Paris – 4h à peine depuis Bayeux.

.J’attends tantine tout à l’heure pour prendre le thé, elle est de nouveau très vaillante ; c’est admirable. Le vieux tonton a été malade à Nice ; bronchite, fièvre, il a dû se soigner et prendre toutes les précautions d’usage, heureusement il y a un docteur qui habite dans sa maison, c’est une sécurité pour moi. Il m’annonce qu’il va tout à fait bien,  en m’écrivant de Menton, et je viens à l’instant de recevoir un énorme panier de fleurs et d’oranges….. cela va égayer l’appartement ; nous sommes émerveillés des couleurs éclatantes de ces fleurs qui sont pleines de vigueur et ne ressemblent guère à celles que nos serres du Nord s’efforcent de faire pousser à grand renfort de charbon.

…Les détails que tu me donnes, mon Jean, m’ont reportés à qq 20 ans en arrière. C’est pour moi un souvenir qui ne s’efface pas que la vision de la grande mare, en revenant de la plage, un certain soir en voiture, par un beau soleil couchant, toutes sortes d’oiseaux aquatiques, échassiers ou autres, qu’on ne chassait pas alors, s’y étaient donné rendez-vous et s’ébattaient à qq pas de nous en toute sécurité. …

…si je compte bien dans qq 2 mois je graisserai mes bottes, pour aller où que ce soit , cueillir mes chers voyageurs à la sortie du bateau, quelle joie !…

Paris  mercredi  20 avril 1932

Ils n’ont pas chaud…..ni même le vieux tonton, qui quitte Nice demain pour remonter doucement vers le Nord, afin d’être ici pour le 1er mai et y remplir ses devoirs de bon citoyen. Il doit s’arrêter qq jours à Toulon ! m’écris-t-il aujourd’hui, il y verra sans doute tous les vôtres, petite Maine…..nous faisons d’excellentes salades avec l’huile d’olive qu’il a eu la gentillesse de nous expédier…

…J’ai été prendre le thé chez Mme Cordelle qui est bien joliment installée  dans son appartement neuf (6 av. Dode de la Brunerie, porte de St-Cloud), avec tout le dernier confort et que l’on continue à chauffer tant que le soleil nous boudera. Voilà une bonne habitude à suggérer à certains propriétaires, et le mien est de ceux là. C’est un vrai requin que ce gros lardon !

(Philou et JP) je les ai ,menés dimanche au cinéma voir les Croix de Bois un beau film tiré du roman de Dorgelès. Sonore et parlant, c’est tellement impressionnant, sans que pour cela l’on soit tombé dans le mélodrame ou le réalisme, que je fermais les yeux souvent pour ne pas voir, mais j’entendais. …..et il y avait des plaintes bien déchirantes. C’est un grand succès ; et qui fait haïr plus que jamais la guerre. Si seulement cela servait à qq chose !

…je suis bien impatiente d’apprendre que le projet est signé, approuvé, ce serait un beau couronnement de succès pour le grand Jean qui le mériterait bien.

…..Il faut te précautionner de choses chaudes pour le voyage des petits, ma Simon. Rappelle-toi comme nous étions devenus frileux à notre retour en 1910. Il en sera de même pour vous. Couvrez-vous pour arriver. Je tricote ferme, les pull à manches beige, les autres beige et rouges avec manches courtes sont finis. Marthe et moi travaillons aux verts avec manches courtes, et cela c’est à la série, car il en faut 6 de différentes grandeurs, il est vrai. Mon Jean-Paul aura le sien aussi bien entendu.

…..J’ai reçu pour le conseiller municipal Jean Hausermann une lettre d’un concurrent du duc d’Harcourt qui fait une tournée électorale et fera une conférence, à Vierville, ces jours-ci !!!!

Paris le 4 mai 1932

….Me voici bien impatiente d’en recevoir de plus récentes pour apprendre ce qu’il est advenu des projets d’ agrandissement. J’ai été chez les Beaujon dimanche, un peu bien, je l’avoue, avec l’espoir d’être renseignée, mais ils étaient sortis. La charmante Yvonne de Brichambaut que j’ai été voir samedi n’a pu que me confirmer que son frère (Gilbert Hersent)  avait encore retardé son départ d’Argentine sans pouvoir m’en dire plus. Cela démontrerait bien que la partie au moins n’est pas perdue, mais que nous sommes dans le pays de « maniana » . Flondrois que j’ai vu longuement hier m’a rappelé qu’il fallait mettre en pratique des trésors de patience…..Je serais pourtant bien aise d’apprendre une bonne nouvelle qui établirait aussi enfin ! la date du voyage tant désiré. Rien que de penser à la joie qui nous attend dans 2 mois, j’ai le sourire, je vous prie de le croire.

Enfin vous étiez en bonne santé, mon François bien remis de sa petite indisposition et tout le restant de la « familia » bien en forme depuis qu’il fait plus frais. . c’est encore une chance que les discussions à BA  n’aient pas eu lieu comme l’an dernier en pleine canicule.

Ici tout va bien, les santés sont bonnes ; après un timide essai d’éteindre les feux pendant 2 jours il a fallu rallumer les poêles. Un article fort intéressant de Ch. Nordmann dans la Revue des 2 Mondes prétend quel le nuage de cendres dont vous avez ressenti les désagréables effets pourrait fort bien émigrer jusqu’à nous et son épaisseur, interprétant (sic) les rayons du soleil, refroidir ainsi notre été ; ce sera gai !

Le vieux tonton est rentré pour voter, Flondrois qui taillait, coupait, sciait, peignait à Stang Ar Lin s’est interrompu pour la même raison. On a voté et beaucoup voté ; l’école des filles en face de ma chambre a été le témoin des élections de notre quartier……Je t’envoie 2 journaux et les portraits des candidats de notre Bessin, car le Duc d’Harcourt a eu un concurrent et a dû mener campagne pour être réélu ; il y a eu une réunion à la mairie de Vierville, et je m’imagine ce que cela a pu être !! Il y a dit-on un coup de volant à gauche, on attend anxieusement les résultats du ballottage de dimanche prochain ; et de ce fait la Bourse a refait un bond en arrière, ce n’est pas rose ! On a peur d’un retour triomphant d’un Herriot et de ses acolytes et Dieu sait ce qu’ils nous réserveraient.

….Les affaires sont de plus en plus mauvaises et de bonnes maisons qui avaient tenu jusque là  avec l’espoir de meilleurs jours, les voyant s’éloigner pour X temps, lâchent ou dégringolent. C’est la fermeture des usines pour un temps quand ce n’est pas la faillite.

…J’ai aussi vu Flondrois à qui j’ai transmis mon Jean tous les renseignements que tu avais envoyé dans ta lettre. Il admet donc très facilement que le terrain n’est pas vendable actuellement ; mais voici ses sujétions (sic) . D’abord le terme des 30 ans ne doit pas être loin, nous avons le terrain depuis 1906 ou 1907 et Mme Ramon l’avait depuis plusieurs années. Tu pourrait voir cela avec Rodriguez. Pour le plan exact qu’il serait intéressant de posséder, il serait bon comme tu le conseilles de mettre cela dans les mains d’un « agrimensor » et de faire placer les bornes bétonnées pour bien affirmer nos droits. Flondrois donc voudrait : qu’on fasse prendre au cadastre un calque de ce qu’était la propriété Bezsi (je crois que c’est ce nom là) quand Père et lui l’ont achetée, cad avec et y compris les terrains cédés au Chemin de Fer et à un autre acheteur dont je ne sais plus le nom, marquer ensuite sur la partie qui nous reste les bornes que l’on va faire poser ; et indiquer le nom des voisins immédiats qui nous bornent. Nous envoyer ce calque qui servirait à bien fixer ce qu’il en est. En fait je ne connais rien dans les papiers de Père concernant ce terrain ; Flondrois dans les siens ne doit pas avoir grand chose non plus ; il serait bon de savoir où l’on en est pour l’avenir, quelle que soit la date de vente de ce terrain. Je vais écrire à Rodriguez que tu ira le revoir ; je viens de recevoir l’avis de la somme payée pour les terrains ce mois-ci, elle est mince. Certains des acheteurs ne sont pas en état de payer, il faut leur en laisser le temps. J’ai là le relevé - adressé à Flondrois – des retardataires, il reste encore qq 9500 pesos à régler soit 4700 pesos pour chacun de nous. C’est encore assez intéressant à toucher en francs. Je te remercie fort d’avoir pris le temps….

…C’est bien bon de tabler sur l’arrivée de l’ « Atlantique » ou de l’ « Avila », ma Simon, et je me vois déjà en route pour Boulogne ou pour Bordeaux. Pour ce dernier port les relations sont faciles par Mézidon…..car au 15 juillet nous aurons quitté certainement Paris. Comme de toutes façons vous n’y ferez pas un séjour – en admettant que vous y veniez – ma Simon, nous nous arrangerons facilement avec une femme de ménage pour les 2 ou 3 jours que nous y serions. Suzon sera avec ses 3 enfants à Vierville. Le principal sera d’arriver au plus vite à la campagne et de vous y reposer au bon air. Pour Boulogne peut-être vaut-il mieux passer par Paris, je vais travailler cela, et c’est déjà du bonheur !……

Vierville  mercredi  18  mai  1932

Je vous écrit de Vierville, mes bons enfants, je me suis décidée à emmener les boys qui avaient 5 jours de vacances pour la Pentecôte, m’effrayant un peu, je l’avoue, de les avoir à Paris lâchés, mes vieilles jambes se fatiguent vite à arpenter le bois avec les leurs….

.Je vous écris dans la petite chambre du coin, la fenêtre ouverte sur la serre et le potager, tous les oiseaux gazouillant, les lilas sont en fleurs et embaument, le bois est une merveille, si doucement vert et rempli de fleurs que l’on voudrait cueillir et laisser à leur place en même temps…..

…J’ai lu ce matin un bien joli article du Cdt Rouch qui rappelait qq souvenirs du Maréchal Foch. Celui-ci, à bord de l’aviso école « Mouette » avait groupé tous les jeunes élèves autour de lui et ses paroles mériteraient que je vous les rapporte toutes, ce serait un peu long, mais on peut les résumer ainsi « Ne soyez pas trop techniques, ce n’est pas l’essentiel » Puis « il faut travailler, toujours travailler pour vous tenir au courant, ne vous lassez pas de travailler », il me semblait entendre ton cher Père, mon Jean. …

(reprenant une dernière lettre de Rosario) le grand Jean avait repris le travail, un peu pâli et amaigri de cette maudite rubéole si mal tombée ; comme je voudrais apprendre maintenant que vous savez le résultat des discussions, ou plutôt que tout s’est terminé par une victoire ; quel beau voyage alors pour le vainqueur et que je te comprends ma Simon en disant que ces douches écossaises sont lassantes, j’ai confiance en un succès…

…J’ai reçu ce matin une lettre de Suzon (au Pirée) qui venait de voir les officiers et les midships de la Jeanne d’Arc et avait pu causer de vous tous avec quelle joie (la Jeanne avait dû passer à Buenos-Aires quelques semaines ou mois auparavant) Malheureusement toutes les réunions ont été décommandées à cause de la mort de Doumer (président de la République assassiné à Paris). La légation française et les consulats ont pris le deuil pour 1 mois (toutes les femmes obligatoirement en noir) Cela a donc privé vos aînés d’aller voir le film qui comportait les réceptions de Rosario, et ils l’ont bien regretté….

…. Georges va bien, je ne sais si je vous ai dit qu’il a écrit à Marcel (Hersent) pour s’informer de son retour en France et lui exposer la réclamation du personnel, ingénieurs en tête qui se plaignent de voir leurs appointements réduits de moitié avec la baisse de la drachme. Le jeune patron (Marcel) va être ravi.

…J’ai été 2 fois à St-Sever et passé un bon moment avec nos amis de Mons et de la Heudrie fort avides de nouvelles de la capitale et qui m’ont raconté les péripéties de l’élection d’Harcourt. Cela ne s’est pas passé tout seul pour celui-ci puisqu’à Bayeux il a manqué d’être écharpé par une bande d’énergumènes. Ici la réunion du concurrent s’est passée avec calme, mais le vieux Dubois a posé paraît-il qq questions embarrassantes sur les ass. sociales, et ce que l’on comptait en faire. Ici tout le monde est contre, mais le ministère de gauche que les élections exigent, nous promettent de belles exigences !

…Les petits ont pu grâce à leur abbé assister d’une fenêtre de la rue de Rivoli au défilé de l’enterrement de Doumer….C’était fort émotionnant m’a-t-on répété de divers côtés et très recueilli ; Je vous envoie du reste un journal qui vous renseignera sur cette imposante cérémonie, vous reconnaîtrez de Brichambaut qui aide à porter le Président blessé dans sa voiture, il était tout près de lui quand celui-ci est tombé. Il parait qu’à Notre Dame le Cardinal Verdier est allé recevoir notre nouveau Président au grand portail, l’a amené à son fauteuil, lui réservant tous les honneurs d’un prince souverain, et s’inclinant profondément devant lui avant d’aller prendre place dans le chœur. Des prières ont été ordonnées dans toutes nos églises, et notre curé a dû lire en chaire dimanche le mandement de Mgr. de Bayeux !!! demandant des prières aux fidèles. Tout cela vient de Rome et d’aucuns – sectaires – s’étonnent de tant d’honneurs ecclésiastiques pour un président athée et marié civilement. De mon tout petit coin, j’approuve cette tolérance. Blum rage et écrit que depuis Félix Faure nous n’avons pas eu un président aussi réactionnaire que celui qui vient d’être élu. La partie saine de la population se réjouit au contraire, espérant qu’il saura mettre à la raison les trop bouillants politiciens.

…..J’ai vu Beaujon la semaine passée, il a une mine affreuse mais ne se plaint pas cependant. Il m’a dit qu’au bureau on attendait avec anxiété le résultat des discussions de BA, car il n’y a plus aucun travail en vue, le Verdon sera terminé en fin d’année, et le Pirée est fini… si Bénézeth n’avait pas été aussi gourmand ils auraient eu Cherbourg. Christiani et Nilsen en sont à 75millions… et ce n’est pas fini. Beaujon ne s’est pas fait faute de le lui faire remarquer. A Cherbourg, Sauzé que j’ai vu ainsi que sa femme et sa fille Marguerite, m’a dit qu’il s’est présenté à Emile Roullier (le nouveau patron des Travaux Maritimes, cousin éloigné des Cordelle) et que celui-ci a été fort aimable. Il faisait partie de la commission de travaux devant laquelle 25 entrepreneurs ont été appelés avant d’être appelés à soumissionner pour un nouveau travail de casemate souterraine, je crois. On a bien, objecté à Sauzé que la maison Hersent n’en avait jamais fait, mais cependant qq jours après, Roullier a dit lui-même à Sauzé que la maison était autorisée à soumissionner, ce qui ne lui avait pas été octroyé à Toulon pour un travail identique mais beaucoup plus important.

..Je viens définitivement de m’arranger avec le père Dubois pour le champ Coulmain (le champ face au château, loué avant à Coulmain, décédé depuis) que je lui loue 1000F l’hectare ; cela fera un peu plus de 7000F (au lieu de 4000F) Je m’engage cependant à partager la fumure nécessaire trous les 3 ans environ. C’est environ 250F à débourser par an, pour ma part. J’y ai avantage car cela réserve le champ lui-même. Je pourrai mettre mon cheval dans la pièce et il me fauchera mon foin chaque année. Toutes ces conditions feront parte du bail que je ferai établir par Me Pommier le notaire de Trévières ; celui qu’il a établi pour mon Vignet est très sérieusement fait. Je pense être donc à l’abri des mésaventures. Naturellement j’aurais pu louer plus cher il y a qq années. Il n’y faut plus songer maintenant, et je ne me plains pas.

….Le Dr Artault m’envoie une lettre d’invitation au mariage de Simone (j’ai envoyé un joli plat………) Ce sera un grand tralala , il y aura réception de 16h00 à minuit à la salle d’Iéna. Après les confidences du Dr sur la situation plutôt peu brillante, (il devra même aider le jeune ménage, le fiancé que l’on baptise architecte, est en réalité petit employé chez un architecte) c’est donc bien peu raisonnable de dépenser là de 10 à 15.000F, sans doute mieux en place chez le jeune ménage ! ….

Paris  mercredi  1er juin 1932

….Je viens de recevoir le petit mot – avion -  de Simon qui fixe enfin ! sinon le départ du moins l’arrivée à 2 jours près, des voyageurs si impatiemment attendus……Je suis tellement contente mes enfants chéris que cela m’empêche de trop m’appesantir sur votre absence à vous trois qui nous manquerez bien soyez en sûre ! Quand je pense qu’il n’y a qu’un an  que vous êtes partis… et il me semble qu’il y a tellement plus longtemps que cela….Je suis pourtant tellement heureuse de vous sentir contents, bien installés dans une maison coquette, et menant une vie tellement plus agréable et intéressante … que celle du Verdon.

J’ai justement rencontré hier Henri Odent qui en me demandant de vos nouvelles m’a dit que si Mrs Hersent gagnaient quelque peu au Verdon c’étaient surtout les Boches qui avaient le magot, à tel point que Berger vient en suppliant maintenant s’offrir pour une autre association. Les Hersent auraient un fameux aplomb de se reprendre au même piège. On regrette beaucoup, paraît-il, que vous n’ayez pas enlevé le morceau cette fois ci à BA, on aurait eu pas mal besoin de qq occupation au bureau de Paris, où c’est le marasme le plus complet….

…J’ai vu qq amis cette semaine et assisté au mariage Artault. A ce propos il m’en est arrivé une bien bonne – mariage à l’église de Passy – à midi ½ j’y entrais, nombreuse assistance, j’aperçois Mme Cordelle et m’installe près d’elle. La mariée pas encore là. Comme c’est Schiff qui lui faisait sa robe, je n’étais pas autrement étonnée ! Enfin à 1h moins le quart les orgues tonnent. Le cortège s’avance, …ce n’était pas les Artault…et nous nous étions trompés d’église. En voiture nous arrivions à l’Assomption qq minutes plus tard , la messe finissait… le bon Dr très ému m’a dit et redit combien il était touché  de votre dépêche collective. La brave Mme Artault également – elle était fagotée ! – Simone Artault outrageusement fardée, les 10 demoiselles d’honneur vêtues de satin vert à faire pâlir les pâturages normands. J’aimais décidément mieux l’autre cortège, à la mariée délicieusement simple, suivie de 4 demoiselles d’honneur en satin bleu d’un tendre pastel. Je ne suis pas allée à la réception, je n’ai plus le courage ni l’entrain nécessaire à ces sortes de réunions qui m’attristent plus qu’autre chose. C’est pour cela aussi que j’irai voir ces jours ci la baronne Pasquier qui m’invite à un thé prié pour le 9 juin. C’est bien gentil à elle, mais je ne suis vraiment pas entraînée à ces sourires là, et j’irai l’en remercier tout bonnement.

 

…voilà encore un appartement à louer dans la maison (le 123 av de Longchamp), …cela va en faire 4. Le propriétaire ne doit pas rire. Il n’y a pas une maison avenue Victor Hugo, je crois, où il n’y ait un appartement à louer. C’est la débandade dans notre quartier que beaucoup de nouveaux riches, et les étrangers repartis chez eux ont abandonné. Cela ne sera pas difficile à vos grands de trouver à se loger et dans de bonnes conditions, et j’espère trouver dans la même maison qu’eux un appartement moins important qui me permettra de n’avoir qu’un domestique et de simplifier ma vie. Il faut y penser sérieusement avec les rentes qui s’avèrent tous les jours plus précaires ; les Boches ne parlent pas moins que de ne pas payer l’emprunt Young, ce serait un beau coup pour mon porte-monnaie. Aussi quelle idée ai-je eu de suivre les conseils de ce brave Bousquet, alors que cet argent était employé à de solides rentes françaises choisies par votre cher Père !

Le vieux Bordy est venu déjeuner avec nous. Il a bien goûté le menu et j’en suis ravie, mais le pauvre homme mange tellement …salement que j’en avais le cœur soulevé …sa femme était pourtant d’une excellente éducation et très fine, mais je me demande comment il vit depuis la mort de celle-ci. Il a pourtant près de 26.000F de retraite, il est seul, mais il est habillé misérablement, à peine propre. Il a cherché cette semaine à m’emprunter 2600F pour rendre service à un sien ami. Il me rendrait cela le 6 juin ! Hélas ! je suis fixée quant aux délais de remboursement et j’ai refusé car je n’ai pas 2600F à perdre. Il m’a écrit 4 fois et la dernière en me demandant 1500F et j’ai refusé 4 fois. Je voudrais que tu lises ses lettres mon Jean, il doit être mêlés à de louches affaires avec de malhonnêtes gens qui l’exploitent, car c’est un naïf et je suis navrée de voir traîner ainsi la rosette de sa boutonnière. C’est un malheureux.. mais naturellement il doit être millionnaire d’ici 15 jours ! 

Nous avons goûté jeudi dernier chez Robert Collard où nous avons retrouvé Tantine, Claude et le vieux tonton. Chaude réception et fin goûter. Ils seraient vraiment bien installés si c’était mieux tenu, mais cela a fameusement besoin d’un coup de fion…ils ont un joli salon vieil Empire, aux palmettes dorées sur satin vert ; il y a de jolies toiles au mur. Claude est ravissante en ce moment. Robert met au point avec un ingénieur de ses amis et son beau-frère une invention qui permettra les dessins animés sur affiche lumineuse. Il y a déjà dépensé 50.000F , mais ils touchent au but. Il a déjà pris des brevets dans plusieurs pays étrangers et m’a demandé si à BA, à Rio, on usait beaucoup de ce mode de réclame (l’affiche lumineuse). Je n’ai pas su lui répondre, pourrais-tu me renseigner, mon Jean ?

….Notre Suzon s’embarque le 6 juin avec la petiote et la fidèle Xénia pour Marseille, elles y seront le 11 et le 12 ici. C’est pour mon vieux cœur la noce qui commence, mais je pense au grand Georges qui va être bien seul…Ils devraient avoir cette semaine toute l’escadre au Pirée, mais toutes les fêtes sont décommandées à cause de la mort du Président. Georges a l’insigne honneur de s’occuper du débarquement de la voiture de l’Amiral et de lui donner asile à Castella (là où les Chedal sont installés). Cela leur procurera qq invitations intimes auxquelles il faudra répondre et cela qq jours à peine avant le départ de Suzon qui devra s’éreinter ensuite pour que tout soit à l’abri des bestioles avant qu’elle ne s’éloigne. J’ai remarqué que c’était toujours ainsi.

On a été très ému ici par l’horrible catastrophe du « Georges Philipard » (le naufrage d’un paquebot dans une tempête en Méditerranée), les détails que l’on reçoit maintenant sont affreux, et ceux qui attendent de chers voyageurs par mer en tremblent rétrospectivement.

A Paris la situation politique inquiète l’opinion, on se demande ce que va être et faire le nouveau ministère. On se tue en Espagne (assassinats politiques, prémices de la prochaine guerre d’Espagne), on se bat à Berlin entre hitlériens et démocrates… l’avenir est assez sombre. Heureusement que je vous sais tous en bonne santé, mes chéris. ….

Paris  8 juin  1932  mercredi

…notre Suzon est en route pour Marseille…depuis lundi. Elle a pris le « Théophile Gautier » qui fait escale à Naples le 9 (demain)…..J’envisage avec non seulement ma joie personnelle mais aussi pour eux tous, la réunion de cet hiver . Du moins nous l’espérons. Georges a déja écrit depuis plusieurs semaines déjà à Marcel Hersent qui n’a pas encore bougé. Sans doute se trouve-t-il ennuyé d’être obligé de répondre par lettre à une demande pareille, (il ne vaut pas son frère Gilbert ) . Georges se faisait fort de la promesse faite il y a 2 ans de le prendre à Paris. Au surplus les travaux sont terminés ou presque, et les embarras financiers actuels ne se résoudront pas en qq mois. Suzon voudrait chercher un appartement avant de repartir en octobre chercher ses meubles. Ce n’est pas cela qui manque, et dans la maison j’en compte 4 qui vont être disponibles. La pauvre Mme Kahn est morte, en effet cette semaine, dans de tristes conditions…elle a été incinérée en toute intimité. Ses enfants vont donner congé de leur appartement ; Mais il sera vraisemblablement trop cher pour vos grands. Le propriétaire a encore des prétentions malgré les 5 appartements toujours libres de la maison voisine qui lui appartient. Je quitterai donc l’appartement de la rue de Longchamp moi aussi, non sans tristesse, car il est plein pour moi de  bien chers souvenirs ; mais à la façon dont vont les affaires il n’est pas temps d’augmenter les dépenses, mais bien plutôt de les diminuer, si je faisais le bilan de mon capital il serait comme tous les capitaux, sensiblement diminué. Il ne faut pas vendre et se contenter de ses rentes, même diminuées, comme elles le sont par les dividendes restreints ou même inexistants de beaucoup d’actions. In cha Allah ! Vous êtes tous heureux, en bonne santé, le reste est sans importance.

..Au bureau on est tout pantois de ne pas avoir vu poindre vos travaux à l’horizon, on y comptait pour ramener un peu l’activité qui est au ralenti !

….les fourrures sont encore de rigueur et nous voici au 8 juin…nos voyageurs vont être gelés en arrivant. Naturellement j’irai les chercher à Boulogne – Mme Cordelle également – mais nous serons déjà installés à Vierville et Simon ne cache pas sa hâte d’y arriver le plus vite possible.

…Juliette  B. attend toujours un mari, c’est pourtant une bien bonne fille, je ne sais si je vous ai dit que Henri B. s’est acheté une auto - d’occasion -  une petite Peugeot qui fera je crois la joie de toute la maisonnée à Ste Honorine cet été où le jeune ménage doit passer ses vacances. Mais tous ces lettrés ne me disent rien qui vaillent au point de vue pratique et je les attends au premier écrou desserré.

Je suis allée hier au cinéma, parfaitement, avec le vieux tonton, on y donnait Résurrection de Tolstoï, assez bien adapté , mais surtout un film du 1er voyage de l’Atlantique (un nouveau paquebot tout neuf pour la ligne d’Amérique du Sud) , et j’ai revu avec un peu d’émotion les escales de Vigo, Lisbonne, Rio, Montevideo et BA (si j’avais seulement pu vous voir sur le quai !…) L’intérieur du paquebot est vraiment très beau. Cela se passait au Gaumont Palace à qui la dureté des temps a bien fait baisser les prix : 8F un bon fauteuil d’orchestre ! Excellente musique et surtout un intermède de chants et danses russes, absolument réussi. Quelle mélancolie dans ces chansons de « folk-lore »  et quelle belle harmonie on tire de ces chœurs à 4 ou 5 voix, à capella. Mais tout cela ne valait pas mon voyage sur l’Atlantique, il y avait des effets de mer qui m’en brouillait presque l’estomac.

…Je suis allé hier à Orsay voir ma pauvre grande (Mara, enterrée à Orsay). C’est un peu loin pour mes vieilles jambes, mais tout respire là haut le calme et la sérénité. J’en reviens toujours en paix….

La pauvre Suzon, malgré la joie de retrouver ses  boys, était bien attristée de  laisser Georges en pareil moment. Le malheureux se débat avec des soucis financiers dus à la crise, il ne peut sortir une drachme de ce sacré pays.
…Du reste le gouvernement grec va supprimer par mesure d’économie notre mission  militaire française très grassement payée en livres, et au grand dam de celle-ci. L’Institut Pasteur d’Athènes n’a pas reçu un sou depuis le mois de mars ; il est entièrement alimenté par son directeur : le Dr Lépine, marié à une demoiselle Dollfuss-Mieg. Cela présume évidemment une grosse fortune ; et les cotons perlés DMC doivent y passer qq uns de leurs bénéfices. La situation est partout inquiétante et notre gouvernement a fort à faire de rétablir notre situation même. Herriot qui en a pris la direction ne paraît pas vouloir faire le jeu de ses co-alliés de gauche. Malgré ses opinions on le dit très patriote ; il fera comme tant d’autres de son bord que l’âge a assagis et que les proches traitent maintenant de réactionnaires ! ….

Paris  mercredi  15  juin  1932

…Notre Suzon est arrivée ici samedi soir, ayant eu la chance de pouvoir arriver à temps pour prendre le rapide de 10h45 du matin. Bon voyage sur un beau bateau. Les Messageries, pour avoir des voyageurs, faisant des prix fort abordables…. Et je viens de recevoir  la dépêche de Simon me confirmant leur départ sur l’Avila (« Avila Star », paquebot anglais, pour Boulogne) . Je leur écris donc à Rio par ce courrier, un peu sceptique sur la bonne arrivée de la lettre, je l’avoue, (j’ai écrit à Naples et à Marseille à notre Suzon qui n’a rien reçu !) …..je pense partir pour Vierville le 27 avec Bison et Marthe afin de mettre la chère maison en état. Il m’est facile de me faire aider par de braves femmes de là-bas. Suzon nous rejoindra vers le 5 juillet avec les boys, Xénia et la cuisinière. E 13 juillet je filerai sur Boulogne où il m’est très facile d’arriver dans la même journée (2h de Paris) et le 14 au milieu des flons flons de la Fête Nationale, Mme Cordelle et moi nous serons sur le quai du port…avec quelle joie !

…Georges va bien, mais il se débat au milieu de gros soucis financiers qu’il ne méritait pas après ce travail de 8 années. Je crois bien que cela retardera de qq mois le retour définitif en France, mais cela ne m’étonne qu’à moitié. Je suis faite depuis longtemps aux atermoiements des affaires ! ….

Paris  mercredi  22  juin  1932

…Je pars en effet lundi (27) pour Vierville…..Suzon suivra  qq 10 jours après, sans inconvénient pour les études des boys, à la fin du mois les programmes seront terminés (les grandes vacances étaient fixée du 14 juillet au 1er octobre, pour que les enfants des campagnes puissent participer aux moissons et vendanges).

….nous apprêtons l’appartement pour les quartiers d’été ; j'en ai fini avec qq petites réceptions obligatoires, lundi un thé avec Truss (Bousquet), Mme Cordelle et Batiffol..
Hier Flondrois à déjeuner, avec le Cdt Barberet et sa fille….. Le bon « Tio Mio » a beaucoup insisté pour que nous allions tous à Stang Ar Lin. Il viendra nous chercher. Il est possible que vos frères et sœurs s’y décident mais je resterai sans aucun doute avec mes 6 petits. J’aime mieux cela !

Bonnes nouvelles de Georges qui espère pouvoir venir en septembre pour embrasser les Cordelle. Suzon repartirait avec lui, mais j’ai bien peur que leur retour définitif soit retardé de qq mois. Les affaires vont fort mal en Grèce et il convient de suivre de près les évènements. Nul mieux que Georges n’est indiqué pour cela et ce n’est pas le moment de se dérober. De plus je me demande vraiment ce qu’on en ferait ici, les travaux sont inexistants.

J’ai porté tes photos (des positifs vérascope des travaux et de la famille) aux Hébert dimanche, mon Jean, mais ils étaient en voyage. A Cherbourg, m’écrit Mme Hébert ce matin, pour les magasins souterrains sous la montagne du Roule. Emile Roullier qui est ingénieur des Ponts à Cherbourg a facilité les choses pour la maison Hersent. J’avais recommandé à Hébert et à Sauzé de se présenter de ma part, en disant bien connaître Jean Cordelle. Je voudrais bien qu’on décroche qq chose d’intéressant. On débauche petit à petit le personnel et celui-ci : ingénieurs et autres trouveront bien difficilement à se placer. Vraiment, mes bons enfants, j’aime mieux vous voir loin et tranquilles qu’ici et sans situation.

…Tantine est partie samedi rejoindre Marthe (Pichorel)  que son médecin s avait expédiée au repos à la campagne, surmenage intellectuel, nervosité excessive. Rien d’absolument alarmant mais cela réclame

du repos.

…une lettre de  Madeleine de Mons m’avisant que Gallois a agrandi ses prétentions et ses baraques. Celles-ci dépassent largement le terrain dont il est propriétaire et s’étalent devant notre maisonnette, bouchant complètement la vue de la mer. Je vais après votre lettre, écrire à Mr not’maire (Mr de Mons) une lettre officielle pour protester. J’ai alerté par téléphone Paul Cusinberche (un des fils) qui m’a beaucoup remerciée. Il va agir de son côté et avertir 2 autres voisins lésés ; de Mons n’ose pas agir tout seul, le brave Leterrier m’a dit à Pâques qu’il avait protesté au conseil de l’envahissement du dit Gallois. Je compte sur Jean Cordelle pour m’obtenir par Roullier qq renseignements aux Pts et Chaussées du Calvados et au besoin je ferai agir Bros près du service des terrains maritimes. Il ne faut pas s’ériger contre un droit…mais il faut aussi savoir jusqu’à quel point il existe. Gallois est homme à exagérer le sien.

…Nous avions eu l’intention, Suzon et moi,  d’aller à l’Opéra Comique  entendre le fameux Chaliapine, qui chante dans Boris Godounov de Borodine. C’est une musique merveilleuse et Chaliapine est un as….mais la moindre place au poulailler est de 85F et le fauteuil d’orchestre  110F. Nous avons abandonné notre projet et nous avons été au cinéma Gaumont où pour 8F nous avons eu un assez beau film – Sous le casque de cuir – et surtout un divertissement – chants et danses russes – tout à fait réussi. Les places ont baissé de prix d’une façon étonnante, le fauteuil valait 15F il y a 1 an !

Yo Bousquet m’a…tapée pour sa colonie de vacances. J’aurais des plus volontiers offert mon obole mais elle emmène ses gamines…. en Hollande ! Alors que toutes les affaires vont si mal ici. Je n’ai pu m’empêcher de le faire remarquer à Truss. Tio Mio est aussi furieux que moi car il a été …tapé lui aussi.  Il est vrai que, de ce fait, Truss, après sa cure de Vittel, va en Hollande où elle y trouvera sa fille toute arrivée et …partie à nos frais. La farce est bonne !
Je n’ai pas revu Bousquet, je lui téléphonerai demain. Il parait qu’il a perdu beaucoup d’argent dans ses affaires de mines m’a dit Flondrois qui est lui même très touché et doit compter, je crois, sur qq 100.000F de moins de rentes !! (le gouvt argentin ne lui verse plus sa jubilacion)

Vous devez savoir que Martin a beaucoup de mal a me procurer les 20000F que je lui ai demandé pour mon champ. Je les recevrai au compte goutte m’a-t-on dit à la banque Argentine, ici, je n’ai encore que 6500F.

Vierville  mercredi  29 juin  1932

…..Nous sommes arrivés lundi la petiote, Marthe et moi par l’autobus à 14h10 exactement selon l’horaire. Nous étions partis à 9h10 de Paris ; le trajet s’améliore de jour en jour et ce n’est rien de venir jusqu’ici.    Il fait un temps superbe, la Bison rôde à longueur de jour dehors, elle ne regrette pas les garçons m’a-t-elle dit, elle a même ajouté « demande à Touny et à Tante Maine d’acheter une petite fille et de me l’envoyer, tu comprends avec ces 6 garçons là je ne m’amuse pas ; Yves et Jean-Paul jouerait avec les grands et je serais toute seule » Toutes ses poupées sont des filles « Assez de garçons dit-elle » et elle a présenté à Tio Mio la dernière venue en lui disant « voilà notre fille, Tio  Mio », celui-ci était très flatté.

….Nous attendons dans 8 jours Suzon, les 2 boys et la valetaille. Les garçons sont au lycée pour le principe, ils n’y font plus rien, ils ont même congé aujourd’hui pour permettre aux professeurs de faire passer le bachot. On compte qq milliers de candidats à Paris et 15000 environ pour toute la France, que de mécontents et de déclassés plus tard, parmi tous ces garçons munis de ce « brevet de bourgeoisie » comme dit le prof des boys et qui se figurent attraper par là un moyen d’existence ! quelle erreur ! C’est un but, oui, mais ce n’est pas un moyen.

..J’ai trouvé la vieille maison assez empoussiérée comme il convient et pleine  de toiles d’araignée, mais je ne suis pas entrée en transes, comme le prétend cette coquine de Suzon, je fais nettoyer, voilà tout. On a terminé le foin, il y en a un millier de bottes  qui fleurent bon. Pompon sera bien servi….

….Le village  a l’air bien calme et l’on se plaint que les locations  se font mal, il n’y a là rien d’extraordinaire avec la crise que nous traversons et qui ne paraît pas  s’apaiser.

Après ma plainte appuyée d’une autre par mon propriétaire Paul Cusinberche, le conseil municipal s’est réuni et très énergiquement veut obliger ce Gallois à enlever la cabane longue de qq 15mètres qu’il a installé au bord de la mer devant notre terrain. La vue nous est complètement empêchée. Je dois dire que non seulement de Mons, mais Lebastard, Dubois, Leterrier, Piprel et Gambier avaient prévenus Léon afin que je fasse une plainte et qu’ils puissent marcher eux-mêmes. …….je profiterai de la présence du grand Jean pour obtenir par Roullier des renseignements de Pts et Chées et au besoin je demanderai à Bros de me présenter à l’Inscription Maritime de Cherbourg, cette dernière doit avoir qq droits sur ces terrains en bordure de la mer.

….Tantine est rentrée à Paris avec sa fille (Marthe Pichorel) qui aurait besoin de repos encore mais qui se refuse à enrayer. Robert partira vers le 12 juillet avec tous les siens pour Cavalaire – via Barcelone (Espagne). Le crochet est d’importance mais ils comptent en tirer beaucoup d’agrément. J’admire une fois de plus ma vieille tante dont les 80 ans ne s’effraient pas d’une telle randonnée. Je m’étonnerais pour ma part si je refaisait en août le voyage de Stang Ar Lin, le tio mio  insiste beaucoup pour nous emmener avec lui, …c’est si bon de rester tranquille à mon âge….

Vierville  mardi  5  juillet  1932

Je vous écris un jour plus tôt cette semaine, mes bons enfants, car j’ai lu qu’un courrier partait le 7 du Havre. Ils sont si rares à présent qu’il ne faut pas les manquer.

…..je viens de passer une semaine au milieu des chiffons, des balais, de l’encaustique et du mirror. C’est une occupation comme une autre, la vieille maison était comme celle de la Belle au Bois Dormant, tapissée de toiles d’araignée…

….bonnes nouvelles de Georges qui vient de réussir à se faire payer une assez grosse somme sur les plans de Salonique. Il pense bien venir en septembre et en entretient le divin Marcel (Hersent) . En voilà un qui ne vaut pas le petit doigt de son frère (Gilbert).

Suzon est installée avec ses 2 cadets dans les 2 petites chambres du ½ étage, le Philou dans sa chambre (l’ancien  cabinet de toilette de la chambre rose du 2ème)…..

Vierville, mardi  12  juillet  1932

….Léon fignole le jardin dans ses plus petits détails, nul doute que le premier regard des chers absents, revenus après un si long temps, ne soit doucement impressionné par l’arrivée dans la vieille maison. Leur home est installé dans les 3 petites pièces que vous savez et que je réserve à ceux d’entre vous qui ont les plus petits. Suzon bien arrivée mercredi par un train presque vide de voyageurs est installée dans les chambres de ½ étage, le cabinet de toilette contient les lits de JP et de la Bison, séparés par un paravent, ce qui les enchante. Philou est dans la petite chambre du 2ème qui le pose déjà en grand garçon.

…Suzon, sur mon conseil s’est décidée à retirer les enfants du lycée, où ils sont devenus bien trop nombreux pour suivre un travail fructueux ; ils entreront en octobre au cours Kaiser où toutes les études sont surveillées comme à Gerson et d’où ils sortent le soir à 6h1/2 sans aucun devoir à faire ou leçon à apprendre. J’en ai eu les meilleurs renseignements par des élèves anciens camarades des petits au lycée. De ce fait le grand abbé en a été remercié., c’était un bien brave homme !…

Paris  vendredi  15  juillet  1932,  9h soir

…..Il était 9h1/2 du matin hier lorsque le transbordeur a décollé du quai de Boulogne pour aller au devant du beau bateau qui s’approchait doucement en grande rade. Il faisait un temps radieux, les drapeaux du 14 juillet claquaient au vent en air de fête, et de plus loin que nos yeux, les cœurs des 2 mères ont deviné les chères silhouettes, qq minutes plus tard, nous étions accostés et avant de nous rejoindre tout à fait nous pouvions échanger bien, … ? , ma foi, les premières paroles. 

Nos voyageurs ont très bonne mine, l’air de la mer et le repos forcé de ces 21 jours leur a bronzé le teint et sans doute grossi les joues. Quelle joie de se retrouver, mes bons enfants après ces 4 grandes années de séparation nos langues n’ont plus arrêté pendant des heures, les questions se succédaient de part et d’autre sans interruption et nous étions tous heureux d’y répondre. Nous parlions encore en prenant le train pour Paris. 3 heures après nous parlions dans le train, nous parlions encore à 11h du soir. Inutile de vous dire que vous n’étiez pas absent de ce flot de paroles…….Les 3 petits sont bien mignons, les 2 grands très raisonnables, le petit un superbe gosse dont la vie déborde et qui trouve le moyen de ne pas être grognon pour un sou en passant dans tous les bras qu’on lui tend. Jean Cordelle a forci, comme on dit « tcheu nous » et ma chère fille entoure sa vielle maman d’affectueuses attentions que celle ci est bien heureuse de sentir autour d’elle.

Nous partons demain après midi pour Vierville. Jean a pu toucher son argent sans difficultés, il a aussi été au bureau où il a trouvé seulement Gilbert et Bénézeth. Ce dernier partait pour Cherbourg où l’on va essayer de soumissionner pour des travaux de souterrains. Tous les autres sont en congé. Un aimable mot de Mme Jean (Hersent) souhaitait la bienvenue aux voyageurs. Elle est à Nacqueville avec son mari. Mme Gilbert est encore couchée ou à peu près. Georges (Hersent) est à Azay (Azay le Féron) , Marcel en Angleterre,

Toutes vos jolies et douces surprises sont dans les malles qui ne sont pas venues à l’appartement (nous les retrouverons à la gare St-Lazare demain) mais Simon a pu passer sans aucune douane vos envois pour Toulon, moins le crêpe de Chine de Paulette qui est dans une malle et sera envoyé par la poste. Le grand frère (Henry Saillard) venu gentiment ce matin a emporté le tout sous son bras. Il paraissait très touché de l’attention de cette cravate « criolla »  très judicieusement choisie.

…..A Vierville où nous serons demain vers 6h1/2 tout va bien, on s’active pour la réception des voyageurs. Je devine la joie de tous, et celle des 4 boys, Bison est très excitée, elle aura fort à faire avec Titoune qui remue comme une anguille et voudra être partout à la fois. Il est dans l’appartement comme un ours en cage, heureusement qu’il aura de quoi se retourner là-bas. Il est bien amusant et jargonne à longueur de jour, le nom de Pitone revient dans ses discours sans que j’ai pu discerner souvent le sens. Les 2 grands sont bien raisonnables ; Simon me charge de vous dire qu’elle vous a écrit à chaque escale et qu’elle le fera à Vierville bientôt, à tête reposée….

….Nous avons déjeuné ce matin chez Mme Cordelle, Gaby et sa femme sont venus nous retrouver au café…l’entrevue a été cordiale mais Jean et Simone sont tristement éprouvés par ce retour où la petite sœur disparue……    Mme Cordelle…couvre la remplaçante d’attentions et d’amabilités ……Du reste, Mme Gaby est une femme charmante, bien élevée et intelligente, et Gaby méritait bien un peu de bonheur. Tous ces sentiments sont affaires personnelles…..

Vierville  mercredi  20  juillet  1932

….A Bayeux  le quatuor grec nous attendait et il m’est difficile de vous redire la joie du revoir. …..plus tard Simon vous contera de vive voix qu’ils n’ont pas reconnu le Philou qui, d’accord avec Suzon et moi, se promenait en dilettante sur le quai de la gare et avait sans qu’il y paraisse, subtilisé une des valises que nous venions de débarquer et autour desquelles nous nous affairions tous. Suzon était soi-disant, accompagnée seulement de ses 2 cadets, l’aîné s’étant blessé au pied, ne pouvait se changer….D’un coup d’œil j’avise le voleur…supposé et le désigne à Simon, qui, rouge de colère se précipite sur lui et lui arrache la valise…toujours sans le reconnaître. J’ai vu le moment où cela tournerait mal , Ph. jouant très bien son rôle, aussi nous avons cessé la farce. Et Simon et Jean se sont exclamés. Il y a bien un peu de quoi, tant ce grand garçon a changé !

Autre joie que cette arrivée dans la vieille maison où les 5 garçons lâchés comme des cabris s’en donnent du matin au soir. Les 4 aînés sont les doigts d’une même main, on ne se sépare qu’avec beaucoup de difficultés ! que pour se coucher. Le Titoune a été adopté par Bison qu’il appelle la nenia, elle a fort à faire avec son nourrisson, celui-ci s’en donne à cœur joie, et tombe de sommeil le soir au moment du coucher. Tout ce monde dévore, rit, jacasse et la chère maison semble avoir retrouvé un peu de la gaieté d’autrefois……..

…merci aussi, mon Jean, des derniers positifs, je les ai tous apportés ici où ils iront grossir les collections du taxiphote. Collections qu’on est si heureux de manier pour revoir les chers visages absents.

…Avec Jean Cordelle autant qu’avec notre Simon, nous avons bavardé comme des pies. Tu sais bien, mon Jean, quel intérêt ta vieille maman a toujours pris aux travaux et plus particulièrement à ceux dont vous êtes des artisans. Aidée des photos, j’ai bien saisi tout ce qui se faisait maintenant……..ton cher Père en serait satisfait !

Je suis entrain de lire  les articles de journaux que nécessite la mise entrain des agrandissements du port. Jean Cordelle m’a communiqué aussi un important et très intéressant dossier. Nous n’avons pas encore épuisé toutes ces ressources. Grâce à Dieu nous avons le temps devant nous, mais toute cette histoire me passionne et j’espère qu’on réussira à enlever le morceau.

Jean C. a vu Gilbert et Bénézeth à Paris, il doit retourner au bureau mardi, il y rencontrera Mr Georges.  Mme Jean, de Nacqueville, nous a écrit une lettre pleine d’affection pour se joindre à notre heureuse réunion ; et Gilbert a promis à Jean C. de nous rendre visite ici bientôt – en auto.

Jean assistera le 26 à St-Cloud à la messe anniversaire de la mort de sa petite sœur. Il y retrouvera son beau-frère et sa femme. Ceux-ci étaient du reste au devant de nous à la Gare du Nord  le 14…

…..les bains sont fréquentés chaque jour par les boys, Suzon et la petite. Simon et Jean s’y sont risqués ce matin et fort appréciée la réaction chaude qui suit l’immersion.

Nous n’avons encore vu personne mais je sais que Jacques de Mons est ici pour 15 jours avec sa femme. La plage est bien calme et décidément les hôtels restent à peu près vides. J’ai eu la visite de Paul Cusinberche, mon propriétaire à la plage, qui est venu me présenter sa fiancée, une grande et jolie fille, et demain nous avons rendez-vous avec le notaire de Trévières ; Jean et Simon veulent l’entretenir de leur idée d’achat de qq terres. Cela vaut aussi bien que toutes les valeurs qui dégringolent…

Vierville  mercredi  27  juillet  1932

….(Jean C) est, en effet, parti lundi pour Paris, afin d’assister à la messe anniversaire de la petite Suzannette. Michel l’accompagnait, navré de quitter Vierville et les camarades, les jeux et les nouveautés sans cesse constante, mais il est allé voir son docteur Nobécourt, qui aura sans nul doute admiré le malade et lui aura donné « quitus ». Je les attends demain soir avec Mme Cordelle qui vient passer 2 ou 3 semaines afin de profiter un peu de ses enfants. Ils partiront peut-être en suite avec elle et les petits pour Besançon où sont maintenant installés – à la Banque de France -  les Dupuis et la bien vieille Mme Feige. Je serais bien étonnée s’ils la retrouvaient dans les 3 ans que doit durer leur nouvelle absence. Elle est bien fatiguée maintenant quoique toujours d’égale humeur et menacée de cécité complète, ce qui la préoccupe, car elle lisait et travaillait beaucoup. Il vaut mieux partir avant la déchéance de la vieillesse. (Grand-Mère Feige est partie en 1936, et les Cordelle l’ont vue en 1935).

.malgré un temps bien gris et souvent pluvieux : la « caniture » ! Jean avait cependant travaillé d’arrache pied à nettoyer le tennis qui en avait furieusement besoin. Il avait été chercher, à Trévières, du chlorate de soude et, aidé des petits, arrosé copieusement ce qui restait des mauvaises herbes après un arrachage minutieux. Mais depuis il est tombé des trombes qui, j’en ai peur, auront fortement dilué le poison,….et les herbes de rire !

…Les bains sont un peu délaissés et pour cause, mais les journées sont toujours bien occupées quand même. Les 2 mères et la nany ne cessent de tricoter pour les uns et les autres, les 4 gars sont inséparables et souvent disparus, ce qui est toujours inquiétant, mais heureusement le grand Philou est très raisonnable et mène la bande avec quelque autorité. C’est l’ami de François, alors que les 2 picarros de cadets ne se quittent pas. La fille est bien un peu malmenée, la povre ! et elle a fort à faire avec son nourrisson qui s’insurge. Celui là c’est le zozo de la bande et je donnerais bon pour le voir associé par le camarade d’enfance : Pitone dont il prononce toujours le nom d’un air rêveur.

Les Collières – Denise et ses enfants – viennent d’arriver. Bonne recrue que ces nouveaux venus et je vous laisse à penser aux cris de joie qui remplissent ce vieux Vierville qui depuis si longtemps n’en avait tant vu.. C’est un peu l’air d’autrefois et je cherche la silhouette du bon Daddy si heureux de la joie qu’il semait autour de lui.

Nous sortons peu, même en auto pour les  courses à Bayeux ou à Trévières, car tous les fournisseurs sont revenus et abondent.  2 visites à St-Sever cependant, où l’accueil est toujours simple et aimable. Jacques est là avec sa femme ..... Lui travaille à mettre au point un amplificateur qui a déjà fait qq bruit dans le monde du cinéma. Si cela réussit, je crois que ce sera la grande aisance pour le jeune ménage. Collières est co-directeur à Lisieux et ne viendra que fort peu.

De Pierres est là, mais pas encore Guillemette, le manoir de Than donne asile  à des anglaises sans grand aspect, que doivent dire les mânes de la grande Comtesse
(de Goussancourt) !

 

…Les 3 pommiers de famille n’ont que 3 pommes, toutes sur le pommier Hausermann, j’en demanderai la libre disposition au possesseur , alias Jean-Paul ; à charge de revanche bien entendu.

Enfin je vais faire ouvrir une fenêtre  en dessus de la serre pour la salle du « Club des Jeunes Français ». Ceux-ci ont décidément adopté la petite chambre au-dessus du moteur, où je garais les pommes de terre, en hiver. Mais  elle ne prend jour que par une petite fenêtre sur le couloir entre la maison et le moteur, toujours froid et sans soleil. Le Bazar de l’Hôtel de Ville vend tout préparé  des fenêtres avec cadre, pentures, crémones. Pour 130F j’en ai commandé une de 0,80m sur 1m de longueur ; petits carreaux. Les 4 boys sont ravis d’avoir un chez soi, où tout peut rester en désordre sans risquer le coup d’œil d’une nany toujours à l’affût de qq nettoyage.

Le couvreur va passer sur les toits et Léon, aidé de Jeanne, peindra au carbure les clôtures de ciment armé. Je ne vois guère de grosses réparations urgentes à faire et c’est bien tant mieux car les rentes n’ont aucune tendance à augmenter, bien au contraire.

J’ai vu le notaire de Trévières cette semaine. Il m’a établi un nouveau bail pour Dubois qui doit prendre possession de l’herbage du Bois en décembre. Les conditions sont plus nettement détaillées que sur celui de Coulmain établi un peu à la bonne franquette, je me réserve le droit de mettre le cheval à paître, et Dubois devra couper le foin des pelouses derrière et devant la maison en temps utile, le prix de l’herbage en est de 1000F l’hectare, soit environ 7500F, mais je participerai par moitié au coût de l’engrais qui serait posé tous les 3 ans. Les  animaux qu’on doit y mettre sont des vaches à lait, qui nécessitent un entretien de la pièce pour ne pas en épuiser le rendement. Le fermier n’entrera plus dans la pièce par la barrière en face de la grille, mais par une autre que je vais faire poser à l’ouverture qui donne dans le chemin près de la mairie. Ceci pour éviter la boue qu’amènerait le stationnement des bestiaux au moment de la traite. J’ai étudié toutes ces conditions  (voir la lettre précédente)  en me renseignant depuis plusieurs mois, le notaire n’a fait qu’approuver ce que je lui ai proposé. Qu’en dis-tu mon Jean ?

Mercredi  3 août  1932

…Le grand Jean est revenu avec Mme Cordelle et Mich dont le médecin n’a pu qu’admirer le développement, ces petits sont autrement fort que les camarades Collières. Patrice, le contemporain de François, n’a pas la taille de Michel, et tout à l’avenant. Gillone n’est pas plus haute que le gros père Yves.

Georges a télégraphié qu’il prenait ses vacances en août au lieu de 7bre, ses affaires le réclamant au Pirée ce mois là. Suzon  partira dimanche à Paris pour s’y trouver à l’arrivée de son mari, pendant que les 4 Cordelle, père, mère et les 2 aînés fileront avec la Pépita à Cherbourg où ils doivent déjeuner chez les Bros. Nous y étions tous conviés, mais la 6CV n’est pas élastique ; j’aurais bien fait signe aux Bros pour le week end, mais la maison est au complet, j’attends tonton ces jours-ci ; et nos 4 grands ne se nichent plus dans des tiroirs de commode ! Simon a même acheté un lit de domestique qu’ils retrouveront en rentrant, pour la brave Clémentine qui arrive samedi de Bordeaux.

Le temps… s’est remis au beau, et hier, grande marée, a vu l’inauguration de superbes filets, de nombreuses sandales, etc, etc pour aller pêcher crevettes, crabes, gogins et moules. A part les crabes qui sont restés invisibles, la récolte a été fructueuse ; descente par l’escalier des géants, et retour idem. Les 4 boys affublés de vieux tricots sur leurs costumes de bains n’auraient pas donné leur place pour un empire. Le grand Jean a une patience et une autorité qui permet à la petite bande de bien heureux moments. Nous nous sommes régalés de crevettes roses ce matin, dont qq brins fort respectables ; les gogins « de Totony »  comme l’on dit ici, feront l’entrée du déjeuner maigre de vendredi. Les moules seront servies ce soir, dans une croûte de vol au vent avec ½ litre de crème.

….Je viens d’être interrompue par la délégation de la jeunesse dorée de Trévières !!!… qui m’apportait la brioche traditionnelle de la fête patronale ; elle a l’air très affriolante mais, tout à fait entre nous, elle me coûte cher !  Où est le temps , mon Jean, où tu préparais avec les gars d’ici le fête du jour de la St André, le patron de Vierville, et où votre cher Père s’empressait de la rendre la plus brillante possible. C’est bien changé ici, et la jeunesse n’a plus d’entrain. La plage reste du reste bien calme ; et les hôtels sont à moitié vides….

Vierville  18 août  1932

…ici tout va ….très bien même, par un temps magnifique qui permet des bains tous les jours à la grande joie des boys qui font le phoque d’une façon bien amusante tous les 4. Le bain suit une leçon de gymnastique suédoise, prise au grand air, sous la surveillance de Ballès tout heureux de mener sa petite classe. La fille en est et souvent aussi les 2 frères qui assouplissent leurs membres avec la plus grande attention.

Après-midi dans le parc  à l’ombre des arbres ou des parasols, à moins que ce ne soit qq promenade en auto, ou des courses à Trévières, à Grandcamp ou à Bayeux, ou encore qq visite aux de Mons, La Heudrie, de Brunville ou tutti quanti. Tous les Batiffol sont là, y compris le jeune ménage très entrain ; ils ont une petite Peugeot et c’est un événement dans la villa de Ste Honorine……

…..les sœurs s’excitent beaucoup sur le tricot et la couture. La machine à coudre acquise cet hiver dans une vente à St Laurent rend de grands services. Jean C. travaille au tennis qu’il remet « à neuf » et Dieu sait s’il en avait besoin. Georges Chedal m’aide à ranger les livres de notre chère Mara dont la plupart venaient de mes parents et grands parents ; qq. uns sont fort intéressants, d’aucuns ont de la valeur. J’ai supprimé tous les vases des niches de la bibliothèque, ils sont remplacés par des rangées de livres et c’est beaucoup mieux.

Les Cordelle, père et mère partent mercredi pour une petite tournée en autocar par la Savoie et la Suisse retour par Besançon où ils verront Mme Feige et les Dupuis. Ils comptent être absent une semaine, pas plus. Georges Chedal profitera de leur absence pour aller voir ses vieux parents qui villégiaturent – ensemble !!! – près de Saumur. Tout le monde sera de retour vers le 1er septembre.

….On a mesuré et pesé tous les enfants, tout cela a été crayonné sur l’armoire de la lingerie. Ils ont tous plus ou moins grandi de 7 à 10 cm dans leur année, excepté Yves qui a fait un bond avec ses 15cm1/2 ! C’est énorme, il est pourtant rond comme une boule. Ne manquent que les mesures de Jean-Paul que je réclame pour les inscrire comme il convient. N’oubliez pas petite Maine.

….Nous avons lu avec émotion que l’aviso (celui qui assurait la liaison Dakar-Recife) du courrier postal était considéré comme perdu – Quelle tristesse !  et sans doute y avait-il qq lettres à notre adresse à bord !

…le bord de la mer est un peu plus animé par ces jours d’août, et il ya qq étalages de dos et de cuisses pas très alléchants. Les pyjamas longs ont aussi fait leur apparition, ils ne sont pas l’indice, tout au moins par chez nous, d’une indiscutable distinction.

Vierville  mercredi  31  août  1932

….nos 2 argentins reviennent ce soir – à notre grande joie - de leur petite tournée dans les Alpes. Ils y ont eu beau temps et paraissent enchantés de leur escapade.    Ils sont partis il y a 8 jours nous laissant leurs 2 boys qu’il avait été question d’emmener d’abord au grand désespoir des cous’. Etant donné leur âge, les parents se sont décidés à attendre une autre occasion pour les faire profiter d’un tel coûteux voyage, et notre petite bande ne s’est pas désagrégée.

Ce sont donc les mêmes jeux, les mêmes rires et le même appétit…La Bison suit avec constance, quoique assez malmenée au milieu de cette turbulente assemblée souvent augmentée des 2 aînés des Collières. Et le tout-petit va des uns aux autres avec une intrépidité qui ne se lasse pas ; même pour dormir. Il faut souvent s’installer dans le noir, près de son lit pour calmer son ardeur à sortir de son lit et faire des galipettes. Son jargon s’orne de nouveaux termes tous les jours et il nous amuse bien, avec cela rieur !.. à remuer les plus neurasthéniques. Comme c’eut été bon, mes chers enfants,  de le voir s’ébattre … et peut-être se battre…avec le camarade Pitone à qui tout le monde pense avec regret !

Toute la maisonnée va bien, malgré qq petites indispositions intestinales dues bien certainement à l’absorption inconsidérée de fruits verts.. que celui à qui cela n’est pas arrivé leur jette la première pierre. Cela n’a pas duré, une purge, qq lavages et la farce est finie, on est prêt à recommencer.

….Comme le temps passe vite….on commence à parler de départs.. c’est le grand Georges qui commencera. Il est allé avant-hier à Paris pour causer avec son jeune patron….une conversation un peu âcre au sujet du retour de Georges en France. Celui-ci sent bien qu’il est nécessaire à ses 2 garçons et fort de la promesse d’il y a 2 ans, il l’a rappelé à Marcel………..Votre cher père avait coutume de dire qu’il fallait savoir attendre….tant d’événements imprévus qui surgissent…..Georges nous reviendra vendredi après avoir passé qq jours auprès de sa vielle maman en Anjou.

….qq visites :  ……à Asnières chez les de Brunville, et à Ecrammeville chez les de Rampan. Ces 2 dernières belles demeures ont beaucoup changé d’aspect, à Ecrammeville la jeune Marie-Thérèse a donné un fameux coup de fion, et les vieux et beaux meubles aux bois sombres n’en sont que plus mis en valeur. Mme de Rampan était plus préoccupée de ses vaches que de son salon – je vous ai dit, je crois, qu’elle était morte l’hiver dernier, - mais il faut reconnaître qu’avec sa tenue de fermière elle avait grand air et n’avait rien perdu de son esprit 18ème, j’avais plaisir à la revoir.

…..nous attendons l’ami Flondrois et Carlito Martin dès les 1ers jours de la semaine prochaine. Je suis toute contente de ces 2 visites amicales et je prévois une agitation forcenée. Peut-être irons nous à Deauville-Trouville, où toutes les « beauties » s’étalent presque à nu. Les pyjamas de la dernière fureur sont dit-on en organdi, sans rien dessous. Je n’y peux croire ! Il faut entendre la-dessus les 2 bonnes franciscaines qui nous ont quittées ce matin et que leur quête annuelle a menées dans ces antres du diable. La vieille – que tu connais bien, mon Jean, elle est toujours la même – nous a bien fait rire ; dans son indignation, elle trouvait des termes d’orateur !

 

Vierville  mardi  13 sept.  1932

…Bien reçu les bombillas et le maté. Les premières ornent le club, le nom de J. Hausermann est porté sur le livre d’o comme membre bienfaiteur ! Je suppose que les 4 boys vous en auront remerciés, mais pensez à tout ce qu’ils ont à faire ! Les jours sont trop courts pour eux. Pour moi aussi cela passe passe, je n’y veux pas penser !

…Georges est en route pour Athènes après une conversation orageuse avec le jeune patron – constipé -  Simon vous contera cela de vive voix… et Georges cherche à se caser autre part, il en a assez et je le comprends ! ….Motus bien entendu sur les résolutions de Georges.

…….Suzon repart le 10 octobre pour Athènes et le 22 ce sera le tour de nos argentins !! les jours filent hélas.

Vierville  21 sept.  1932  -  mercredi

…..nous mangeons de belles williams et les derniers melons…c’est la fin tout de même, de ce bel été, si fécond pour moi en belles heures ; et la maison prend petit à petit ses housses ; car c’est la semaine prochaine que la jeune bande part pour Paris –le 1er 7bre exactement (Nany veut dire le 1er octobre) – je resterai comme d’habitude qq jours de plus et serai le 5 à Paris après avoir fermé sans plaisir tous les volets de la grande maison vide.

Suzon part le 10 avec la petiote et Dada, via Marseille. Georges est bien pressé de la revoir. Il a dû, sur les ordres de Marcel liquider la plus grande partie du personnel, dont 4 ingénieurs qui n’y comptaient pas ! Cela a été une rude corvée, ils partent à la fin du mois pour Paris ; l’un d’eux a 2 enfants et tout ce monde est sans aisance. Marcel ne s’est pas préoccupé de sentiments. On leur accorde 3 mois d’appointements. Le grand Georges qui est aussi le bon Georges voit partir avec regret des collaborateurs dévoués, puis le chantier vide ou à peu près, il n’est plus là que pour le règlement des comptes qui s’avère difficile naturellement . Suzon a besoin d’être là pour maintenir un moral défaillant.

Carlos Martin est parti il y a qq jours au reçu d’une dépêche…..J’ai eu bien du plaisir à revoir ce bon grand garçon calme mais pas sans esprit. Il a reçu en Suisse, une éducation qui ne manque pas d’une certaine profondeur. Avec cela très pince sans rire, et sachant admirablement jouir des pesos que le hasard de la vie lui a légués. Nous avons fait de belles promenades avec lui ; et comme il a une magnifique voiture qui l’amène ici en 2h1/2, ( de Paris, 280 km, en traversant villes et villages, François me confirme : « 2h1/2 semble un peu court, mais, avec une voiture puissante, c'est peut-être près de la vérité ; je me souviens de Tio-Mio qui faisait allègrement du 140 (au compteur) sur les routes de la Manche, avec son Hotchkiss à 6 cylindres et deux carburateurs, à la grande satisfaction des enfants et à la grande frayeur , justifiée à mon avis, a-posteriori »)  il m’a promis de revenir déjeuner de temps en temps avec nous l’été prochain ! Rien de plus facile en effet.

Vous ai-je dit que Marcel Parmentier était venu nous voir plusieurs fois lorsqu’il a passé une dizaine de jours chez son père. Sa femme était restée à Chaville pour assumer la double tâche de médecin qui lui incombait………et cela avait paru lui faire plaisir de retrouver la petite partie de la jeune bande d’autrefois. Nous avons causé de sa sœur, et l’avions plainte devant lui. Est-ce cela ? Toujours est-il que rencontrant  vos 2 sœurs à Bayeux, Germaine leur a sauté au cou leur exprimant son vif désir de les revoir…

..je fais exécuter les derniers travaux sur la propriété, mon Jean, le chapitre de la couverture et de la peinture a été épuisé, les clôtures de ciment armé sont d’un blanc de neige et donnent l’aspect d’un vrai domaine normand. Je fais relever par le maçon le bout de mur qui borde sur la route le terrain que j’ai acheté il y a 2 ans près de l’étang et qui continuera celui qui y est déjà. Ce bout de terrain agrandira qq peu le champ Coulmain libre à Noël et que le gros Dubois prend à bail pour 7000F……..

…..on démolit à grand renfort de coup de pioche, toute la ligne du petit chemin de fer, remplacé par des autocars, et j’ai pris rang pour l’achat de qq 3 à 400 traverses bien utilisables pour les poêles à bois et les piquets des clôtures
.

Les sœurs ont rangé le grenier qui petit à petit s’encombre, et nous en avons retiré la jolie étagère de coin du salon de notre Mara qui est maintenant dans la chambre de l’évêque qu’elle complète joliment. Elle est bien décorée notre maison, savez vous ! et les souvenirs s’y entassent qui en font pour nous tous un plus agréable séjour.

…les La Heudrie attendent l’arrivée du bébé chez Monique. Françoise est à Paris qui l’assistera. Mme de la Heudrie avait gardé ses 2 petites filles ici, mais elles viennent d’y avoir la diphtérie, ils ont passé des moments atroces, impossible d’appeler la maman dont la présence fût ensuite devenue indésirable près de la jeune accouchée, que Mme de la Heudrie ne pouvait plus aller soigner elle-même. Enfin le danger est conjuré, mais ils l’ont échappé bel. Inutile de vous dire que malgré mon désir à pouvoir les aider, je n’ai pu y mettre les pieds à cause de nos 6 petits.

…allons, mes enfants chéris, je vous quitte pour aller voir à Longueville Mme Coulmain afin de lui recommander de faire nettoyer l’herbage du Bois de ses ronces et de ses chardons avant qu’elle ne le quitte. C’est bien soigné depuis la mort de Coulmain. Je signe le bail avec Dubois avant mon départ, cad vendredi. Jean a rendez-vous dans l’étude de Me Pommier avec son fermier, Simon n’en est pas peu fière, il y a de quoi !

En résumé mon champ de pommes n’en est pas si dépourvu qu’on le disait et il va y avoir de quoi faire un bon tonneau de cidre – y pico – Léon et Jeanne ont le sourire.

….La conversion des rentes de 6% en 41/2% vient d’être votée. Je laisserai convertir tout ce que vous en avez, c’est encore un bon placement pour l’instant…… 

Vierville  27  7bre  1932  mercredi

….le temps s’est singulièrement rafraîchi avec les jours d’équinoxe et le vent souffle fort du NE roulant de gros nuages noirs qui contrairement à l’habitude nous déversent de rudes averses. Il a fallu dire adieu aux robes légères, et chercher des lainages au fond des malles. Le jardin a été dévasté en une nuit par la bourrasque et les feuilles commencent à tomber.

.une bonne après midi avec les de Mons et de Pierres – Guillemette m’a chargé de son souvenir pour vous deux – C’est toujours l’aimable et douce fille que vous savez ; acceptant avec beaucoup  de bonne grâce les difficultés de la vie actuelle. Elle m’a parlé sans aucune aménité de son cousin Marcel H. (s’agit-il de Marcel Hersent ??) qu’elle déclare puant, snob et sans aucune éducation. A une réunion où elle l’a retrouvé au printemps, il a feint de ne pas la voir, parce qu’il était en compagnie d’une La Rochefoucauld « je ne suis a-t-elle ajouté, ni assez riche, ni assez titrée pour lui »  J’ai dû pour le principe défendre mollement ce pauvre homme.

Visite en auto splendide d’Odette Bligny et de son grec Colas… Paléologue – s.v.p.  Cela depuis bien peu de temps. Du coup ce dernier arbore une superbe chevalière avec des armes, sans doute celles de son arrière grand père l’Empereur byzantin !  A part cela c’est un homme charmant et très cultivé, au faciès du turc, marchand de tapis. Odette parait pleinement heureuse et c’est une bonne fille.

Visite aussi de Germaine Parmentier avec sa b. sœur et la fille de celle ci. Ces 2 dernières ont une mine épouvantable qui contrastait singulièrement  avec celle de nos petits rougeots et grassouillets. C’est décidément une réconciliation en règle, et l’on s’est abordé comme si l’on s’était vu la veille. Je me suis bien gardée de mettre la conversation sur le terrain dangereux….

La plage est déserte et les maisons closes ; nous avons été hier passer un moment à St Sever qui paraît déjà très mélancolique. Nos 4 boys avaient rejoint leurs 2 camarades et l’on était parti avec son goûter, à l’aventure. Un bel orage rayé d’éclairs a interrompu cette belle escapade  et nous sommes revenus derrière les 4 garçons pédalant dare dare, fouettés par une forte pluie et roulant dans des flaques de boue…il a fallu les changer de pied en cap et les laver grandement dans la buanderie ; ce n’était que paquets de boue. La fille et Titoune restés at home considéraient cela en amateurs, et ce dernier nous a sorti en manière de conclusion : « ils sont sales, les gosses ! » Sans commentaires, il est bien amusant le bonhomme et cause comme une pie. Ce sont 2 camarades avec la Bison qui a fort à faire avec ce gros bébé qu’elle aurait bien voulu traiter en poupée, mais qui se rebiffe. Au surplus il est toujours fourré au jardin avec Jeanne et Léon qui sont à sa dévotion et grâce auxquels, il absorbe, je suppose, pas mal de fruits tombés….

…Tous les soirs grâce au grand Jean qui a rangé bien des photos, nous nous délectons à regarder des positifs au taxiphote.

Vierville   4   octobre   1932   -   mardi

…..Nous partons demain et serons vers 5h à Paris. Déjà Suzon m’a donné qq détails sur leur arrivée dans l’appartement : 11 personnes, 7 malles, 19 colis à main, une caisse de poires, le beurre en motte…. Tous les lits à faire (le salon est changé en dortoir pour les garçons)  et tout cela dans une saleté !… enfin tout le monde y mettait du sien, avec bonne humeur, et le Titoune profitait du manque de surveillance pour faire du steeple chase sous les lits, d’où il sortait noir comme un charbonnier. Le vieux tonton avait été au devant  de la smalah, un peu contrit d’avoir été le matin même, soulagé de son porte-monnaie !

..j’ai dû faire passer le maçon à la réparation des murs. Sous l’action des grosses pluies de la semaine dernière, d’aucuns menaçaient même, le mortier n’en est fait que de terre, le père Leberruyer a remis cela au point ; j’ai dû aussi revoir le couvreur, il pleuvait chez l’évêque, une vieille ardoise pourrie par l’action du temps ; puis faire réparer la grande grille – d’honneur comme disait emphatiquement Dupont-Blin le charron. Tout paraît en ordre et cela m’est une satisfaction.

 

…Je regrette bien d’avoir laissé échapper l’occasion à acheter une dizaine d’hectares de terres, tout près d’ici. J’aurais mieux fait que de laisser à l’Etat les rentes qu’il vient de me convertir. A vrai dire, jusqu’au bout j’espérais que Mr Chedal se déciderais à en faire l’acquisition. Georges le lui a proposé, il hésitait…et il a si bien hésité que l’affaire s’est faite sans lui. Il a pourtant qq 5 à 600.000F en billets dans son coffre qu’il laisse improductifs de peur d’un mauvais placement. A sa décharge il faut bien dire que sa crainte n’est pas sans raisons. Les affaires vont de mal en pire en France. Nous sommes écrasés d’impôts et de charges par l’Etat qui commence à sentir toute l’imprudence de son administration, à pressurer un citron vide, on n’en tire aucun jus. C’est ce qui arrive pour tout le monde par ici. De plus le commerce chôme et l’industrie par conséquent (avez-vous vu que les Aciéries de Longwy ne donneront aucun dividende cette année). Les renvois de personnel ne se comptent plus. J’en entends plaindre de tous les côtés. Pas plus tard qu’hier j’ai eu la visite de nos amis de Mons, bien peinés car Jean Collières vient d’être remercié de sa banque avec 3 mois d'indemnité…c’est peu quand on se trouve avec 4 petits derrière soi et la perspective bien aléatoire d’une autre situation ! Les pauvres gens sont atterrés, il y a de quoi.

Vraiment j’aime mieux vous voir au loin que dans ce cas là ! Pourvu que les travaux de Rosario se prolongent encore et que l’on ne vous rapatrie pas…pour te remercier, mon Jean ! La maison Hersent débauche à plein. Tout le personnel du Pirée ou presque est mis à pied, et vraisemblablement aussi celui du Verdon qui se termine. …..Les travaux du Verdon laisseront m’a dit Hébert un joli bénéfice aux Hersent, étant donné la révision des prix, mais les plus privilégiés seront les boches.

….j’ai reçu hier les positifs, mon Jean,…Vous avez tous très belle mine et mon Pitone est magnifique, je ne suis pas étonnée qu’il ait grandi, cela se voit, mais c’est ennuyeux qu’il ait maigri ; vous avez raison de le fortifier. Yves mesure 99cm (c’est très grand pour son âge) et pèse 17kg1/2. S’il continue ce sera un géant. Il a engraissé et grandi ici, comme tout le monde d’ailleurs, Jean C. se trouve obèse avec  ses 67kilos qu’il n’a jamais pesés. Simon en est à 59. Suzon 54 1/2 comme Phiphi – un autre géant ! etc…

….Bonnes nouvelles de Georges…..il lui restera à batailler fort cet hiver pour les règlements en litige, et il s’attend à un arbitrage.

Bien reçu les pipes que je ferai arranger ; quoique je trouve mon Jean bien entraîné à fumer. Ton beau-frère Georges a complètement cessé depuis qq mois et s’en trouve admirablement, il m’a chargé de t’en faire part……A bon entendeur salut !

Paris   14   oct.   1932   -   vendredi

….je voulais vous écrire longuement aujourd’hui ; car le Florida part demain et je ne veux pas manquer le courrier, mais il m’est venu des visites et pour terminer le vieux tonton qui ne s’en allait plus, je veux cependant que ma lettre parte, je me rattraperai la semaine prochaine par l’Atlantique qui vient d’arriver à Bordeaux et qui vraisemblablement nous apportera de vos nouvelles.

Notre chère colonie s’est essaimée un peu cette semaine, car la sœur aînée est repartie lundi soir avec la petiote, celle-ci encore mal en point d’une indigestion….cela lui a fait rater la matinée du Châtelet  où je me réjouissait tant de la voir s’extasier devant « Les petites filles qui dansent », nous y avons été avec les boys qui n’en ont pas perdu une miette. Cela faisait plaisir à les voir.

…Suzon devait s’embarquer mardi vers 4h mais les inscrits maritimes en ayant décidé autrement, elles se sont trouvées coincées à Marseille pour X temps. Je vous laisse à penser la fureur de votre aînée.. et les frais inévitables d’une telle aventure…..enfin grâce au ministre cela s’est arrangé et le bateau réarmé a levé l’ancre hier, elles sont aujourd’hui en rade de Naples
Notre petit Mich a été opéré mardi avec cela, d’une petite hernie découverte par le chirurgien ami de Nobécourt, courte opération, sans gravité, bien réussie. Le …malade gigote dans son lit, dévore tous les menus, n’a pas eu un brin de fièvre et nous rentrera mardi prochain.

….j’ai pincé un rhume de cerveau à un de mes boys, cela m’a dégringolé sur la poitrine, je suis calfeutrée à la maison par prudence car je n’ai pas un brin de fièvre….Impossible d’aller voir notre petit malade, la pauvre Simon devient enragée entre la clinique et sa vieille maman qui ne sert à rien que de l’encombrer. Où sont tous nos beaux projets de sorties, théâtres et le reste ?

Paris 19 oct. 1932  9h du matin

…. (Michel) Le petit opéré nous est revenu lundi matin avec une bonne figure, les agrafes enlevées de puis la veille, on ne voit plus qu'une cicatrice très propre qui n'offre aucun danger, le chirurgien a déclaré que cet opéré n'était plus d'aucun intérêt , il pouvait rentrer dans sa famille…. ce que nous avons accepté avec joie.

….Nous attendons tantine pour le thé cet après midi avec le vieux tonton qui doit nous rapporter des brioches de la Lune.. mas les boys Chedal ne seront pas là, ils sont enrégimentés, vous l'ai-je dit?, au cours Kayser et y font leurs devoirs, ils ne rentrent qu'à 6h1/2 libres de tout, cela a l'air bien tenu, très surveillé, les classes n'ont jamais plus de 15 élèves, alors qu'au lycée elles atteignent cette année en 4ème, 5ème et 6ème, de 50 à 60 élèves, c'est impossible de faire travailler tout ce monde, les devoirs sont corrigés à la diable.. quand ils le sont!  Et les leçons récitées tous les 3 ou 4 jours. …

…Le temps a l'air de se mettre au beau, mais il fait décidément plus frais et l'on est tenu de faire du feu. Notre propriétaire n'allumera pas 24h avant le 1er novembre et pourtant dans bien des immeubles maintenant on chauffe le 15 octobre….Il va y avoir 5 appt. à louer, Pozzi, Kahn, Modiano, Armand Delille, Koenigswerther. Il y en a autant dans la maison voisine qui lui appartient depuis 1 an. Cela ne l'empêche pas de refuser de diminuer ses prétentions: 35000 pour les appt. sur la rue 25000 sur ceux de la cour. On se sauve après les avoir vus car il y en a plus d'un millier à louer rien que dans le 16ème.

…Jean a eu qq petits renseignements par Hébert car Chalon met un mur.. solide devant ses affaires. Vallée serait placé par les soins de la maison chez Delpeau et Plat (je crois) qui travaillent avec les Hersent aux plans d'un gros travail souterrain au Val de Loire - 100 millions - Naturellement Chalon place ses créatures, mais on a remercié les 4 ingénieurs du Pirée.

On parle de 100 millions de travaux à Bizerte, dragages surtout, pour la marine. Comme celle ci n'a pas le sou et que c'est urgent, Hersent en ferait l'avance…et cela pourrait s'arranger, le nommé Bombiolo (?) n'ayant rien à y faire. Vous ai je dit aussi que Jean avait parlé de ce dernier à son cousin Roullier, qui est de la même promotion, et que celui ci lui avait dit qu'il avait la réputation d'être féroce avec les entrepreneurs.

…Bravo pour vos économies. Je ne saurais trop vous conseiller de continuer à en faire. Vous êtes placés mieux que jamais en ce moment, et on ne sait si c'est pour bien longtemps. Profitez en  et si tu peux envoyer 100 pesos par mois, mon Jean, fais le, n'y manque pas. Je ne placerai rien et te laisserai cela en compte. Il faut attendre un moment plus propice et plus calme.

…Naturellement Jean C. va au bureau et il n'y perd pas son temps, il a eu une longue conversation avec Georges et Gilbert après le dernier courrier reçu, le premier remonte sur de l'espoir pour des amplifications, le 2ème qui  a été échaudé est plus calme, et l'on parle d'un voyage en Argentine de l'oncle et du neveu. J'ai bien envie de demander s'ils ont besoin d'une femme de chambre.

A Vierville…, je n'irai pas pour la Toussaint, mais seulement après le départ de vos aînés…..

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Paris  29 oct.   1932  samedi  11h du matin

…bonnes nouvelles du Pirée, Georges est heureux d'avoir retrouvé ses femmes, le pauvre garçon a besoin d'une maison où il retrouve quelqu'un en rentrant. Suzon et Brigitte ont été très éprouvées par la mer, et ont trouvé une chaleur torride  en arrivant, pour comble Suzon avait oublié ici la petite jaquette de  soie noire de son tailleur, et elle m'a emporté un de mes petits chapeaux de feutre noir. Décidément les départs sont mouvementés. Il est vrai qu'il faut avoir vu l'organisation de l'appartement quand nous sommes tous arrivés de Vierville, quel capharnaüm! Le salon changé en dortoir, la salle à manger en salle de jeux, etc! Et les malles au milieu de tout cela….

Tristes jours que ceux de Toussaint, je n'irai pas à Vierville et enverrai des violettes pour votre cher Père, nous avons été hier à Orsay par un service d'autocar organisé par Citroën qui sillonne tous les environs de Paris pour un prix très raisonnable. Cela simplifie bien ce petit voyage que je pouvais si difficilement faire en hiver. Partis à 1h1/2 de la place de la Concorde, nous étions rentrés à Paris à 3h1/2. Le vieux tonton était avec nous.

Nous allons entendre ce soir au Troca le requiem de Berlioz, orchestre harmonieux, chœurs de St-Gervais, belle soirée en perspective. Jean Cordelle qui n'avait jamais assisté à un concert et en grillait d'envie, va commencer par un coup de maître, quant à Simon qui nous accompagne, je ne suis pas sûre qu'elle ne revienne pas enragée. Nous avons l'intention d'aller au Français la semaine prochaine, tout cela berce un peu le chagrin que chacun de nous refoule au fond de soi!

…entendu pour le yo-yo, mon Jean, j'avais bien l'intention de t'en envoyer un, un Duncan, la marque en vogue….

Lettre de Simon à Tante Maine, même courrier

….nous nous embarquerons samedi prochain à 7h du soir et quittons Paris 3 heures seulement avant, nous pourrons ainsi profiter des nôtres jusqu'au bout, et avons décidé Nany à rester à Paris. Comme ces 3 mois ont passé vite! ….voulez- vous nous retenir au Continental (à BA): une chambre pour matrimonio avec un lit d'enfant et une chambre à 2 lits communicante, et 1 chambre pour Clémentine, au 6ème je crois. Nous arrivons le vendredi 25, mais renseignez vous…..

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Paris samedi  5  novembre  1932 ,  11h 1/2

….et le temps est superbe après une série de tempêtes effroyables sur les côtes. J'espère donc que nos chers voyageurs auront une mer calme pour leur permettre de prendre le pied marin. Ils partent sur l'Almeda (Almeda Star, paquebot anglais, par Boulogne) avec de bonnes cabines. Un train spécial qui part de la gare du Nord à 16h40 les mettra à quai vers 19h et immédiatement après ils seront transbordés à bord (le paquebot ne vient pas à quai). Je ne les accompagne pas jusque là, pour la tranquillité de mes deux chères filles qui s'effrayaient de mon isolement à Boulogne et du temps que j'y pouvais trouver. C'est un sacrifice que je fais à leur tendresse…   Les malles sont parties, elles emportent vos commissions et les envois de Toulon, de Georges et Suzon, de votre vieille Nany…..

Lettre de Simon aux Hausermann, même courrier,

….voulez-vous, ma petite Maine, vous informer pour une laveuse, je ne voudrais pas reprendre cette vieille folle de Donia Maria. Peut-être Zoé (de Seroux) connaît-elle quelqu'un, il me semble qu'elle m'en avait parlé. Je la voudrais le lundi et mardi matin et qu'elle veuille faire autre chose que du lavage dans une matinée. Merci d'avance, à très bientôt et mille bons baisers    Simone

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Paris   samedi  12  nov.  1932

….tout va bien ici, la vie se réorganise bien calme - trop calme! - après la joyeuse agitation de nos 5 garçons…..je suis très satisfaite de la méthode du cours Kayser, toute alsacienne, cad énergique. Les boys avaient besoin de cela étant donné leur caractère et le laisser aller de plus en plus grand du lycée gonflé d'élèves….

…le vieux tonton est de fondation, mais il part le 15 pour Nice. J'ai été l'aider à déménager sa chambre, les choses qu'il ne voulait pas emporter et que nous avons ramené ici. II pense être 6 mois parti.

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Paris mercredi  23 nov.  1932

…le temps est aussi maussade que mes idées, on n'a pas aperçu le soleil de toute la semaine, et le vieux tonton triomphe qui m'écrit de Nice que son pardessus est de trop. Mon rayon de soleil à moi ce sont vos chères lettres….

…nous avons donc eu des nouvelles fraîches du Pirée….La petite, assez triste de tous ces départs, s'ennuie du Titoune….

…j'ai du reste vu Beaujon ce matin qui m'a confirmé la pénurie complète de travaux et l'inquiétude de ces messieurs. Celle ci a d'autres raisons de s'exciter… Beaujon m'avait prévenu de venir retirer mes papiers, que c'était prudent. Sans poser de questions indiscrètes il m'a fait comprendre qu'ils craignaient une perquisition. Il a dû y en avoir à la SPR. Tout cela vient des fraudes fiscales découvertes  ces temps derniers, le gouvt veut recouvrer 1 milliard en les réprimant. D'aucuns ne sont peut-être pas très blanchis. Gardez cela pour vous, mais je crois qu'on était bien aise que j'enlève mes paquets. Je les garderai ici et veremos. Gardez tout cela pour vous surtout!

….Il a bien fallu me mettre à retaper chapeaux et robes, j'ai bien du mal à m'en tirer toute seule; l'entrain et le goût me manquent, je crois bien que la vieille Nany n'aura aucun chic cet hiver et le pis est qu'elle s'en contremoque.

.Il y a aussi 2 papiers pour Jean et Simon. Il faut leur dire que je compte bien aller à Vierville vers le 5 décembre et que je verrai Leterrier pour le Vignet dont il est question. Celui-ci ira certainement à Bayeux à la vente, il guigne plusieurs herbages et acceptera bien de miser pour vos aînés, je verrai avec lui ce qu'il conviendra de mettre, une 10000F sans doute.

Je suis entrain de faire mettre en ordre le champ de Dubois, le mur de la route est fait, la barrière nouvelle mise en haut de l'herbage dans le chemin de la mairie, on va reporter la clôture de fil de fer au bord du terrain que j'ai acheté il y a 2 ans ce qui agrandira la pièce d'autant, je fais refaire également la clôture de l'étang et comme Dubois s'est engagé à faire de moitié avec moi, chaque 2 ans , une fumure dans la pièce, je lui ai déjà parlé du curage de l'étang qui fournirait un engrais merveilleux. Il se chargerait de le faire et serait indemnisé par le prix des phosphates qu'on ne mettrait pas. C'est une idée que je vais poursuivre, et qui arrangerait bien ce pauvre étang, bien mal en point.

…J'espère bien que Jean-Paul ne va pas se fourrer dans la tête d'être ingénieur, vraiment il faudrait varier un peu. Le François veut faire de l'agriculture, Micène parle d'aviation (!!) avec l'ami Jean-Pierre, le Titoune n'est guère fixé!!  Et le Philou tampoco, on parle de carrière consulaire!  Suzon veut toujours faire de sa fille une pharmacienne, au désespoir du Dr Brée "Non! pas cela, pas cela!"

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Paris  7 déc.  1932

…Cette lettre vous parviendra en fin d'année probablement….je vous écrirai à tous par avion samedi prochain afin que vous ayez qq chose de la vieille Nany  …. à votre réunion familiale..

….une bonne lettre de ma Simon vient de m'arriver, mise à Rio, me donnant les détails de la traversée de l'Atlantique et de l'escale de Ténériffe qui a été particulièrement intéressante….

…Je suis revenue samedi à 5 heures de Vierville, j'y étais partie le jeudi matin; j'ai retrouvé la vielle maison en bon état, le jardin en bonne voie d'hivernage, les travaux d'élagage des arbres commencés; j'ai réglé le maçon qui m'avait terminé le bout de mur, qui fait très bien, et parcouru en sabots les champs avec Léon. Il s'agit de mettre bien en état le champ Coulmain, le fils C. coupe les ronces assez mal, le nouveau fermier doit trouver tout convenable, et j'ai prévenu le notaire de venir dans les premiers jours de janvier faire un état des lieux. C'est une bonne précaution pour ne pas avoir d'ennuis.

Il faut dire aussi à vos aînés qu'au sujet du Vignet qui faisait envie à Simon et que j'ai été voir, j'y ai renoncé, il est en très mauvais état d'entretien, les fougères y poussent, indiquant un sol maigre, les pommiers ne sont là que pour le nom; ils ne valent rien et sont bons à abattre. De plus je sais qu'un propriétaire de villa à l'intention de l'avoir à tout prix je lui rendrais mauvais service - ainsi q'à vos aînés -  en faisant pousser l'enchère; qu'il le garde. On me propose un peu plus loin un autre herbage planté, en bien meilleur état, mesurant environ 60 ares, j'ai fait demander les conditions par Pommier….

…Il faut dire au grand Jean que j'ai été voir le tennis, il y a très peu d'herbe de repoussée, nous veillerons au printemps à ce que cela ne redevienne pas un champ. Je ne retrouve pas dans mon carnet les proportions de chlorate de soude à mettre dans l'eau? Je vais tâcher d'en faire emporter d'ici, mais combien en faudra-t-il?

…je n'ai pas eu le temps d'aller voir mon curé, mais les amis de Mons sont venus me voir. Collières est sans situation et place (!) des lampes électriques. Il faisait assez frais et il avait plu auparavant, ainsi les chemins étaient changés en petits lacs. La fille de Legallois se mariait lundi, et une partie du village y était invité.

J'ai eu les visites de Mme Batifffol et de Mme Cordelle, cette dernière part le 20 pour Besançon. La bonne Yvonne vient d'avoir de nouveaux avatars, elle est bien courageuse.

Tonton est toujours ravi de son installation à Nice, quoique le temps ne lui soit guère favorable, et il a assisté à plusieurs fêtes qui l'ont enchanté. Je ne l'envie pas et m'ennuierais à mourir  au milieu de ce mouvement perpétuel. Il me faut plus de tranquillité.

D'Athènes, rien de nouveau, Georges a été assez souffrant, …(il) réagit mal contre les soucis présents. La situation en Grèce devient véritablement tragique, et l'on s'attend à une catastrophe. Après avoir fermé les boulangeries un ou 2 jours par semaine, on défend aux autos de sortir plus de   4 jours; il est évident que les stocks s'épuisent et ne sont pas remplacés. Je voudrais bien savoir vos grands sortis de là! Si l'affaire de la CPDE pouvait donc s'arranger.  Ci-joint un petit article sur l'Atlantique et le port de Bordeaux paru dans le Temps. J'en ai perdu un autre où Lesvêque (du Port Autonome) mis au pied du mur pour aménager l'arrivée du paquebot, se déclarait sans aucun crédit pour faire les travaux nécessaires. Il n'est pas pressé de faciliter l'accostage du paquebot à Bordeaux, que deviendrait le Verdon alors? A ce propos Hébert me dit que la gare que l'on y construit est bien quelconque et petite. Ils n'ont plus le sou, c'est certain.


…Je voudrais que vous me contiez en détail le revoir de Pitone et de Titoune, cela en vaut la peine….

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Paris  21 déc.  1932  à la maison

Je suis une bien vilaine Nany, mes bons enfants, j'ai manqué le courrier avion de samedi, celui qui devait vous apporter mes pensées, mes vœux de nouvel an. Vous ne m'en voudrez pas, j'étais ce samedi là près de Philou à la maison de santé, on l'opérait à 10h1/2 (une appendicite simple, programmée) et vous savez ce qu'il en est quand on assiste impuissante - et seule! , les parents si loin! - aux préparatifs, puis au départ, puis à l'attente, au retour du petiot que l'on vient de charcuter. Tout cela est déjà loin et grâces à Dieu! Tout est en bonne voie…….tout cela me rappelle notre Michou, mais à ce moment nous étions bien groupés autour de notre petit, et sans doute y puisions nous force et courage, j'en avais moins samedi, je l'avoue, et je sais bien que vous ne m'en voudrez pas. Je me rattraperai samedi prochain. …….

J'ai été bien gâtée cette semaine par la 1ère lettre de Simon datée de Rosario, et par sa lettre avion du 9 décembre, celle-ci a mis à peine 10 jours à m'arriver (je crois que la traversée Dakar-Recife se faisait toujours en bateau à l'époque, faute de rayon d'action suffisant des avions courriers).

…..Me voilà toute réjouie que mes envois vous aient fait plaisir, mes enfants chéris, et que la douane n'ait pas été sévère, c'est une veine quand on pense à tout ce que recelait les malles de vos aînés en tant que robes, fanfreluches, linge, etc.

…Jean-Pierre va bien…aucun relâchement de surveillance de la part de ses maîtres. Le moindre manquement est signalé sur le carnet, et chaque mauvaise note agrémentée d'une heure de colle. Il faut reconnaître que celles-ci deviennent de plus en plus rares. ... La manière forte a du bon. …Dimanche, pendant que j'étais à la maison de santé, Tantine l'a emmené déjeuné chez Robert, puis celui-ci a emmené toute la maisonnée en auto au camp d'Orly. Je vous laisse à penser la joie du petiot qui n'avait jamais vu tant d'avions et regrettait bien que les cous! n'aient pas été de la partie.

…je me suis à moitié foulé le pied gauche en me tordant la cheville sur un de ces fameux clous de fer qui bordent les passages cloutés. C'est une bénédiction que ce ne soit pas une entorse - 10 jours de chaise longue! - J'en suis quitte pour aller à la maison de santé avec mes mules du matin, car j'ai le pied un peu enflé. Heureusement il fait un temps superbe, 12 à 15 degrés au thermomètre de ma chambre. C'est presque un temps de printemps.

A Vierville on fait le cidre avec mes pommes, grave affaire "j'en sommes quitte"  m'écris Léon. Je viens d'acheter 300 traverses enlevées à la voie du petit chemin de fer décidément remplacé par un autobus. Cela servira au chauffage et les meilleures feront d'excellents piquets pour les clôtures. Je n'irai certainement pas à Vierville pour le jour de l'an. Je fais faire un bon émondage par un bonhomme de St Pierre, il y a des arbres qui en ont besoin dans le bois; cela leur donnera plus de force.

Tio Mio se sent bien et n'a guère changé sa façon de vivre, m'a dit Truss qui l'a vu à dîner. C'est dommage.

…La petite  (Bison) va bien et compulse avec acharnement les catalogues que je lui ai envoyés; mais on en revient toujours aux poupées, sans variation. Mes petits ont-ils reçus ceux que je leur ai envoyés. J'en ai envoyé un à mon petit Jean-paul ainsi qu'av. Pellegrini. Avez-vous reçu l'agenda des Galeries pour vos comptes, mes chères filles? J'ai envoyé aussi, un peu tard, je m'en accuse, les agendas trimestriels de poche pour ces messieurs, les avez-vous? Egalement un beau catalogue des Galeries à votre adresse, petite Maine. Vous remarquerez l'agrandissement des Galeries et son garage, j'ai laissé le plan dans le catalogue.

….Tonton Robert est toujours heureux à Nice où il pleut souvent cependant..

… vous ai-je dit aussi que nous avions une mission fort intéressante à St Honoré d'Eylau, je l'ai suivie assez mal, mais les sermons que j'ai entendus sur l'Inquiétude humaine, la souffrance, les devoirs de l'épouse, m'ont prodigieusement plu. Le missionnaire s'exprimait en un langage châtié, mais plein de cœur et très humain. Le dernier surtout dénotait autant l'homme que le prêtre, et comme il s'exprimait devant un auditoire de femmes - pas de jeunes filles -  il a pu délicatement appuyer sur les devoirs de l'amour. J'ai beaucoup goûté sa recommandation de ne jamais prendre aucun confident "Personne a-t-il dit ne doit s'immiscer entre le mari et la femme, l'union de ceux-ci est une porte close que personne, même les cœurs les plus affectionnés n'ont le droit de franchir" C'était de belles paroles à entendre, même pour celles qui comme moi, ont vu se briser, trop tôt, une belle union….