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LETTRES de NANY à JEAN HAUSERMANN,  1930, extraits

Pour mémoire, 1 franc de 1930 vaut environ 0,48 Euros ou 3,2 Francs de 2003 - l'inflation est de +1,2%

Paris  9 janvier 1930

….j’ai commencé par les malades, je suis allée à St Cloud voir la petite Suzon, j’en suis revenue le cœur navré. Elle a terriblement maigri et respire à courtes saccades qui font mal ; elle a cependant encore toute sa grâce souriante la chère petite et n’oublie aucun de ses amis - la pauvre maman que j’aie vue ici samedi fait peine ; elle s’est dégonflé le cœur en sanglotant près de moi et j’ai eu bien de la peine à la remonter, je sentais si bien en maman, ce que mes mots pouvaient être impuissants et inutiles. J’espère que mon affection lui a fait du bien….

….Ma cousine Pichorel s’est cassé une côte, cela a été très douloureux mais elle va mieux….

 

Paris vers le 20 janvier 1930, jeudi

….Simone m’écrit que la fille s’annonce comme très agitée. Elle se nommera Madeleine, si c’est un garçon on ne l’appellera pas….

….Le vieux tonton a déjeuné avec nous et il est parti à Montmartre avec les 2 boys, ce qui me permet de m’occuper de vous. Marthe n’est pas très solide en ce moment…

….Mme Ygouf, de Vierville, me fait part des fiançailles de son fils avec Mlle Jardin d’Isigny.

La vieille Mme de Rampau est morte à Ecrammeville en 4 jours d’une pneumonie, j’aurais acheté sa santé cet été…..

Lundi 10 février 1930   Paris

J’ai vu le vieux Tonton et Tantine, tous deux se souvenant du triste anniversaire ; Robert Collard est mal en point, un nouvel abcès se formant à son épaule massacrée, très probablement causé par qq morceau d’obus non encore retrouvé, quel dommage au lieu de faire souffrir ce brave garçon, qu’il ne soit pas sur quelque langues de ces Messieurs du Parlement, ils diraient peut-être moins de bêtises sur les Ass. Sociales ! Mr Delombre , malgré son grand âge, écrit des articles fort sensés là-dessus en 1ère page du Temps.

……La « marquise de la Falaise » (qui sait de qui il s’agit ??  une vieille carte postale montre le « marquis de la falaise, sa femme et son château », une baraque en bois à flanc de falaise, du côté de la maison Gambier, qui ne devait pas être construite à l’époque du « marquis », tous deux semblaient vivre en autarcie complète de leur pêche locale ) a terminé ses jours subitement la semaine dernière, encore un type Viervillais qui disparaît, et pas des moindres si j’ose dire !

…..As-tu vu , mon Jean, l’appel de la Fédération protestante à l’humanité entière contre les pratiques anti religieuses des Soviets ? …

Paris  20 février 1930   jeudi

 ….J’ai déjeuné hier chez les Jean Hersent avec les Gilbert, Barbet et les de Seroux. Gilbert avait téléphoné la veille à Jean Cordelle et avait eu l’aimable pensée de s’informer à mon intention de toutes les santés. Je sais donc que mardi soir à 6 heures ils étaient  tous bien, et c’est toujours cela. J’avais du reste  eu une longue visite de Zoé de Seroux et de son mari, qui se sont étendus le plus aimablement du monde sur vos aînés. Cela a réjoui mon cœur.

…..Mais voilà que la vieille Nany s’est payée une petite crise hépatique sans aucune gravité, mais qui s’est dénouée par un accès de fièvre. Il y avait bien longtemps que cette amie  ( !!)  des mauvais jours n’avait pas fait son apparition et je ne m’en plains guère ; j’en ai été quitte pour prendre les précautions habituelles, et je suis bien à nouveau. Je suis même absolument étonnée de ‘avoir pas ressenti plus longtemps les méfaits de cette mauvaise fièvre et cela prouve que ma santé réagit avec succès. Mais assez parlé de moi….

Paris  12 mars 1930

….Gilbert (Hersent) part le 24 pour Rosario et s’offre à m’emporter des paquets…

…..pour moi le moindre coup de sonnette m’amène à la porte espérant toujours recevoir la bienveillante dépêche m’annonçant l’arrivée de notre baby ; (en voila un qui n’en fera qu’à sa tête, je vous en préviens !)….

….A Vierville tout est en état, les préparatifs pour l’été en bonne voie. Il y a quelques réparations à faire aux toits très secoués par les tempêtes de cet hiver et à Pâques je ferai redresser une partie du grillage du tennis incliné fort malencontreusement par un coup de vent. J’ai fait planter des tilleuls et des fusains pour refaire les haies de cyprès du séchoir fort abîmées par le gel de l(hiver précédent. J’ai fait élaguer fortement les arbres du fond du bois et remplacé les bordures de gazon ! des parterres à la française, derrière la maison par du buis. Cela vaudra mieux que ces pauvres touffes d’herbes folles.

…vu depuis mon retour l’ami Flondrois encore bouleversé d’avoir dû mettre son Emilienne à la porte. Elle fouillait sans discrétion dans les poches et les tiroirs de son maître, et s’attaquait aux gros billets. Il est bien probable que la chose durait depuis longtemps car je ne suppose guère que « tio moi » tient se comptes très serrés.

….Bousquet était rentré dimanche du Maroc où il était depuis près de 4 semaines. Il y a vu l’oncle Emile, il a même fait 150 km en auto pour l’aller voir à son enchir (???), et cela certainement pour nous. C’est très mal mais je dois avouer que je regrette presque cette démarche, je m’étais très bien résignée ! à être tranquille de ce côté….

….il est 6h du soir, voici encore une journée d’écoulée et votre petit n’est pas là. Sale gosse ! …

 Paris samedi 15 mars 1930

T’ai-je dit encore, mon Jean, qu’on a envoyé à Jean Cordelle la procuration et la signature il y a une quinzaine de jours afin qu’il puisse traiter toute affaire et ouvrir toute correspondance en l’absence de Rambourg.. qui n’est jamais là. Je ne suppose pas que cela ait fait grand plaisir à celui ci mais je suis contente de la confiance qu’on a manifesté à Jean qui la mérite.

Paris  17 mars 1930   lundi matin

….Je ne reçois plus mensuellement d’argent de Rosario, je le laisse là-bas pour place…

…. La matinée de dimanche passe vite, surtout quand on a un petit malade, (Philippe a la varicelle) pas de cuisinière, la messe à entendre et que le courrier doit être mis avant 1 heure de l’après midi (il part donc le dimanche)….

Paris  mardi 25 mars 1930

….Il est bien probable que la situation de Jean va être changée, au moins de nom, car il avait depuis plus d’un mois la procuration et la signature des Hersent. La mort de Rambourg décédé il y a 4 jours d’une embolie met fin à une situation fort ennuyeuse pour la maison. Ce serait trop long à te conter ici, mon Jean, je te le dirai de vive voix. J’ai été avisée de cette mort par le bureau qui s’informait de l’adresse de Flondrois au cas où il aurait pu donner qq renseignements sur la famille de Rambourg qu’on ne sait où prendre pour l’aviser. Je serais bien étonnée que Flondrois sache qq chose.  Je l’attends vendredi, le vieil ami, il a, m’écrit-il, différentes choses à me confier. … Il me dit aussi en parlant de votre Jean-Paul « Me voici un neveu adoptif de plus, j’en suis bien content » …

….Bousquet a donc vu ton oncle Emile, et il cherche visiblement à nous rapprocher. Il lui a longuement parlé de vous, paraît-il. Ton oncle est maintenant à la tête d’une superbe exploitation de 1800 hectares avec un cheptel d’au moins 7 à 800.000 F, une porcherie modèle et de proportions inusitées, renommée partout ; il fait du blé, du lin, de l’orge, de l’élevage à l’aide de récentes machines et procédés. Il est ainsi fort riche. Maurice en sortant de l’Agro cette année ira le retrouver, André renonce à l’X pour faire l’Agro et Marthe installe ses fils…dans le fromage. J’ai dit à ce bon ami Bousquet que je ne croyais pas avoir l’échine assez souple, lui insiste en me disant « pour vos enfants » Il doit retourner là-bas en mai et le reverra. Emile a du reste manifesté le désir de nous revoir cet été.
Vraiment j’aurais bien préféré que tout ceci ne revienne pas sur le tapis. J’avais la paix, est-ce que tu as fait part à ton grand-père de la naissance de votre chéri ?…

Vierville 10 avril 1930

Mais ce que tu ne sais sans doute pas mon Jean c’est qu’il y a depuis une huitaine un nouveau directeur en dessus de Bénézeth et d’Hébert. C’est le gendre de Mr Maison (l’ami des Jean Hersent, cousin d’André)  il était ingénieur en chef des Ponts. Mme Jean H. m’a dit que depuis 1 an la maison allait de mal en pis, que ces messieurs étaient sur les boulets, que Bénézeth manquait d’énergie, etc, etc.  Celui-ci ayant manifesté il y a qq mois le désir de se retirer Mr Jean H. avait pensé à ce Mr Chalon, et il est maintenant à la place de votre cher Père en tant que Directeur, (il n’est pas encore administrateur délégué).

J’avais vu Zézette (Mme Bénézeth ?) l’autre jour elle ne m’avait rien dit de cela, je l’avais trouvée seulement assez mélancolique, mais hier je suis montée jusque chez les Hébert (lui venait de repartir pour Bordeaux) elle était très nerveuse. Hébert espérait je crois la place de Bénézeth, celui-ci irait paraît-il au Verdon ! (il ne parle plus de partir)  et Bertard y retournerait ! quel mic mac ! Hébert dit beaucoup de bien de Mr Chalon qui est très courtois. Les Hersent disent qu’ils l’ont pris pour parler de pair à égal avec le Port Autonome (de Bordeaux, au sujet du chantier du Verdon qui va mal) . C’est possible, en tous cas ils ont eu raison si ce garçon est énergique de redonner (sic) la vie à la maison qui se mourrait… Il parait qu’il a été 3 ans ½ prisonnier des Boches et qu’il parle allemand à ravir ce qui a déjà fait loucher les 2 boches (ceux qui sont associés forcés des Hersent au Verdon, fournitures au titre des réparations de guerre)

J’ai calmé de mon mieux Mme Hébert, mais je me demande ce qu’en disent les Bénézeth et s’ils vont accepter cette situation. Elle doit en avoir gros sur le cœur sans se rendre compte certainement que le manque de décision et de volonté de son mari a été la cause de beaucoup de déboires. Au milieu de tout cela, Mme Hébert m’a peu parlé de vous, elle était bouleversée la pauvre femme. Moi je n’en vois que du bien pour tout le monde si la maison reprend une allure plus vivante….

Vierville  jeudi 17 avril 1930

…Demain on bat le beurre à la ferme, j’en ai retenu à votre intention qui partira aussitôt par la poste et vous arrivera bien, je l’espère. Si j’osais vous envoyer un lapin…Il fait froid par chez nous..

…. Nous sommes arrivés par un temps superbe, le voiture nous attendait au Molay, et au trot tranquille de notre bourrin nous avons refait la route si souvent parcourue. La vieille maison nous attendait tout ensoleillée, le petit coin que vous connaissez très douillet et très chaud car la bonne Jeanne y avait veillé. Mais dès le lendemain c’était la pluie, le vent, la bourrasque même. La mer est démontée et les cheminées sifflent comme des enragées. Pour moi je n’aime rien tant que de rôder dans toutes les pièces, à l’affût des souvenirs, quant aux petits, le temps importe peu, ils sont dehors toute la journée, et à ce métier les joues ont repris de bonnes couleurs et les appétits sont féroces.

Nos amis de Mons et de Cauvigny sont venus me voir, Denise doit même nous expédier un ouvrage fait à l’intention de Jean-Paul. J’ai aussi vu notre curé, et notre adjoint et bien d’autres gens du village qui s’informent gentiment de vous et de votre petit.
J’ai tout retrouvé en ordre, nos gens restent les mêmes, le jardin s’arrange et les arbres fruitiers fleurissent mais avec moins de générosité que l’an passé.

 

Les meubles du vieux tonton, les bibelots, les tableaux étaient étalés par toute la maison, j’y ai déjà mis ordre, je vais installer la chambre rose (laquelle ??) pour lui avec ses affaires, le restant sera casé tant bien que mal, dans la chambre de débarras (je crois que c’est la chambre actuelle du train, qui donnait sur le couloir avant la destruction de la lucarne le 6 juin 44) et au grenier. Il y aura pour vous tous d’amples réserves de linge, ou autres, et vous ne serez sans doute pas fâchés d’y puiser à l’occasion. La bonne Mara avait songé à tout !

Samedi  26 avril  1930,  6h du soir   (Vierville)

 …Bonnes nouvelles … de Rosario  où Simone me donne des détails intéressants sur le changement de règne, depuis la mort de Rambourg, Jean est plongé dans des tas de papiers pour se mettre vite au courant des affaires, Rambourg le tenait volontiers à l’écart. Heureusement que ces Messieurs venaient de lui envoyer une procuration générale…

Je viens de boucler nos valises, mes bons enfants, nous partons demain matin par le Molay où le cheval nous conduira et où nous déjeunerons avant de prendre le train pour Paris….

….J’ai fait envoyer à Mme Maurel un petit colis de beurre en gare du Verdon ; vous m’excuserez près d’elle de n’avoir pu me procurer un autre panier, je n’ai pas réussi à découvrir cela ici, mais j’espère que le beurre est bon et c’est le principal….

….heureusement que vous avez un dentiste à Soulac ; j’ai souvenir d’une aventure semblable qui m’est arrivée à Sidi Abdallah, pas de dentiste avant  Tunis d’où : 8km à cheval, pour prendre le train ; 4h de chemin de fer, et le reste à l’avenant, …de loin ce sont de bons souvenirs…

….Il fait un temps superbe aujourd’hui après une semaine atroce, pluie, vent, tout y était, malgré cela les petits ont bien profité de leur séjour, je les remmène en excellent état. …

Samedi 3 mai 1930  (Paris)

….Je suis en plein dans les courses, naturellement je n’ai plus rien à me mettre sur le dos et Schiff m’a manqué de parole, et puis la communion de  Jean-pierre est bientôt là et j’ai bien des choses encore à faire.

Bonnes nouvelles de tous, fiançailles de Claude Collard avec un charmant garçon de 26 ans,  Adolphe Gervais très mal, Flondrois en route pour le Pirée où Marcel Hersent le rejoindra dans qq jours ce qui ne l’enchante guère.
Le beurre de Mme Maurel est-il arrivé, c’est un colis postal en gare.

Lundi 13 mai 1930  Paris

(annonce de la naissance d’Yves à Rosario)

 ….je vous ai télégraphié vendredi pour vous annoncer l’arrivée de notre petit Yves à Rosario, je venais de recevoir la bienheureuse dépêche qui naturellement ne contenait que peu de détails « Yves bien arrivé, vite, tout très bien » Aujourd’hui une autre dépêche ( je dois en recevoir ainsi de temps en temps) me confirme « tout très bien » Dieu soit loué, hourrah  pour notre petit Yves, voici un camarade tout trouvé pour notre petit Jean-Paul…..je soupçonne ma chère fille d’avoir à dessein changé la date approximative de la naissance attendue du baby que selon elle on attendait pour fin mai, cela m’a évité je l’avoue une attente anxieuse, et même s’il y a une petite avance, le petiot ne s’en ressentira certainement pas. Je suppose que Simon ne pense plus à sa fille tant désirée et il y a des chances à parier pour que ce 3ème garçon soit un peu plus gâté que les 2 autres.

….Mes boys sont ravis de cette avalanche de camarades « Chic ! c’est pas une fille ! » Ils sont encore à l’âge où le sexe faible n’a pas de succès. Veremos ! plus tard. Et je me demande ce que la pauvre Bison va devenir au milieu de cette horde masculine.. elle aura à montrer becs et ongles. Je me vois très bien à Vierville avec mes 6 garçons, j’ai un petit faible, peut-être, pour eux, pas que je les aime plus que ma Bison, mais dans la vie je les considère moins handicapés….

…..La dernière lettre de Simon reçue ce matin me disait que Jean classe, range et s’installe dans le bureau directorial qui avait besoin d’organisation et de rangement. On ne semble pas fâché ici de cette solution…

….J’ai eu la visite du vieux tonton ce matin qui venait m’aviser que son frère est très mal ; je n’en suis pas surprise, j’ai été le voir la semaine passée et suis revenue bien tristement impressionnée de son état de maigreur. Il divague depuis hier entre qq moments de lucidité, il ne s’alimente plus du tout, c’est une affaire de jours, d’heures plutôt. Il souffre le pauvre garçon. Je prévoie donc un dénouement proche avec tout ce que va comporter le changement de situation pour Robert. Son vieux cousin lui a fait entendre qu’après la mort de son frère il ait à se préoccuper tout de suite  d’une autre installation et de toutes les affaires d’argent et de succession desquelles il ne voulait pas se mêler. Il en a assez le brave homme et je comprends cela, mais je vous laisse à penser l’affolement du vieux tonton qui est parti d’ici plus tranquille après que je l’ai assuré que je ne l’abandonnerai pas, un vrai enfant. Tout cela est bel et bon et je me vois privée de ce petit voyage prochain (au Verdon) dont je me faisais une vraie joie…

J’ai à vous annoncer la bonne nouvelle des fiançailles de Claude Collard avec le frère d’une amie d’enfance, un bon et charmant garçon de 26 ans  - elle en a 21 – Ils sont très épris, et ce bonheur a enlevé à sa figure ce qu’elle avait de réservé, elle est ravissante. Lui est intéressé dans une grosse maison d’appareils frigorifiques, sa mère, veuve, a une jolie fortune. La famille du fiancé est catholique, pratiquante, et l’on demande à Claude de se faire chrétienne. La bonne petite l’a accepté de grand cœur, j’ai causé avec elle ; elle s’était préoccupée depuis qq temps déjà du vide de son âme. Je dois m’occuper pour elle et avec elle de sa conversion, et je serais sa marraine. Robert vient de m’en remercier par une lettre pleine d’affection.. pourquoi avait-il agit ainsi ?? La bonne Tantine est radieuse du bonheur de sa petite, elle a été pour elle mère et grand mère.

 

Je vous disais plus haut que j’avais été à St Cloud. C’est lamentable de voir cette charmante Suzannette s’en aller ainsi, bribe par bribe, je l’ai trouvée bien changée, et le triste terme n’est plus loin. Je lui avais apporté toutes sortes de petites photos, dont les vôtres et celles de votre chéri, et je l’ai quittée moins mélancolique. Pauvres gens ! Soignez vous mes bons enfants, n’épargnez rien pour cela, la santé est le bien le plus précieux….

Vendredi 16 mai 1930   Paris

…bonnes nouvelles de Rosario par une dépêche de quelques mots qui rassurent. J’ai eu la veine de  déposer une lettre avion le samedi 11, elle a dû traverser l’Atlantique avec Mermoz, le 14 elle était à Buenos-Aires ! C’est à n’y pas croire. Braves garçons que ces aviateurs qui risquent tout pour porter plus vite la lettre d’une vieille maman. Que Dieu leur rende le bonheur qu’ils procurent….

…bonnes nouvelles de Rosario par une dépêche de quelques mots qui rassurent. J’ai eu la veine de  déposer une lettre avion le samedi 11, elle a dû traverser l’Atlantique avec Mermoz, le 14 elle était à Buenos-Aires ! C’est à n’y pas croire. Braves garçons que ces aviateurs qui risquent tout pour porter plus vite la lettre d’une vieille maman. Que Dieu leur rende le bonheur qu’ils procurent….

….Adolphe Gervais, sans être tiré d’affaire, ce qui est impossible, est cependant mieux, il a retrouvé toute sa lucidité mais tout le bas du corps est paralysé. Il vient en somme d’avoir une attaque, il se sait perdu, et le dit. Ce sont de tristes jours pour le vieux tonton, son frère est à la merci de la prochaine attaque….

Samedi 31 mai 1930  Paris

j’ai eu une lettre avion de Simon hier, le petit pesait 7 livres ½ en naissant, comme François. Le tout s’est passé le mieux du monde en 3h1/2, à la clinique anglaise. Le petit serait aussi du côté de JP avec des yeux gris, la petite bouche et le menton de notre cher papa. Un peu de désillusion de la part de Simon, qui n’y pense déjà plus naturellement, le petit est sage, Simon est pourvue d’un lait trop abondant, comme d’habitude et doit subir le supplice chinois du tire-lait. Les Dr et sage-femme prétendent n’avoir jamais vu cela ; c’est ce qu’on nous avait déjà dit à Tours et à Paris où sont nés François et Michel. Il y a donc des chances pour que la nounou poursuive sa tâche sans fatigue pendant plusieurs mois. Maman et baby sont rentrés lundi dernier à la maison – j’en ai été avisée par dépêche – et je suppose que cela a été la fête. Je suis bien heureuse que tout ceci soit fini, et j’ai remercié Dieu (et notre cher Père) de m’avoir gardé mes deux chères filles en nous 2 beaux petits à aimer…… 

….Il y a assez longtemps que j’ai envie de vous embrasser tout trois et de faire connaissance avec mon tout petit….J’ai malheureusement bêtement attrapé une bronchite, sans gravité aucune, sans aucune fièvre, mais une bronchite tout de même et pour laquelle je me dois de prendre des précautions. C’est idiot j’avais traversé tout l’hiver sans un rhume, je ne sais où j’ai pincé cela….

.j’ai vu Flondrois ces jours ci de retour d’Athènes…. Marcel (Hersent)est là bas, pas plus agréable, il ne le sera jamais…(Flondrois l’appelle : le petit chat enragé !)…

….Le vieux tonton sort d’ici, Adolphe est mort mardi soir, sans souffrances, mais après avoir eu de rudes journées la semaine précédente. Il est à la paix le pauvre garçon ! son enterrement a eu lieu hier à Orsay, sans que j’ai pu y aller, il pleuvait à verse ! Cela s’est fait du reste de façon très intime, le notaire prévenu a avisé Robert que l’Assistance Publique était légataire universelle de la fortune évaluée à 2 millions à charge de verser : une rente de 30.000F à Robert, une rente de 18.000F à un cousin Thibaut, une somme de 50.000F à un autre cousin qui a aussi l’appartement d’Adolphe en pleine propriété avec tout ce qu’il contient, meubles, linge et effets, une somme de 50.000f à la ville d’Alger, idem à la petite ville d’Orsay, 10.000F aux cousins Manca (où logeait Robert). Le vieux Tonton est désolé parce qu’il aurait voulu avoir un certain capital pour vous le laisser. Je l’ai consolé et rassuré. Je suis bien aise de le savoir à l’abri du besoin mais c’eut été mieux s’il avait pu garder son petit appartement de Cherbourg. Actuellement il n’a plus que la ressource de la pension de famille, il y sera, il est vrai, à l’abri de tout souci matériel. Je suis vraiment étonnée de voir l’importance de ce que laisse le disparu. Depuis que je le sais, j’ai bien souvent pensé qu’il aurait pu de son vivant faire beaucoup de bien, il aurait pu adoucir  les dernières années de ma pauvre grande, sans que cela l’eut beaucoup gêné ! Qu’aurait-elle dit notre pauvre Mara, si elle avait vécu, de se trouver à la tête de ces revenus, ils auraient pu vivre agréablement à Cherbourg avec cela ! Il paraît qu’Adolphe se faisait passer partout pour un petit rentier, à la maison de santé on est absolument ébaubi, car il rechignait sur tout, l’argent est une belle chose quand c’est bien employé…..

Paris  7 juin  1930

…Je n’ai pas de nouvelles récentes de Rosario mais je suis plus tranquille maintenant que notre petiot est là…

Paris 25 juin 1930

…..Bonne lettre de Simon réinstallée au milieu de ses 4 hommes, et ayant retrouvé toutes ses forces. Le petit qu’elle nourrit pousse comme un champignon et comme il avait engraissé de 230gr par semaine, il a fallu le rationner. On l’a baptisé, le curé de Notre Dame qui a fait faire autrefois la communion à tes sœurs avait revêtu ses plus beaux atours ; ML Stévenin remplaçait Suzannette et le bon François son Toutouny. Cela s’est passé le plus simplement du monde, en Argentine on ne fait aucun faire-part, et les dragées sont inconnues. J’aurai bientôt des nouvelles fraîches par les Stévenin qui s’embarquent le 27 pour l’Europe. Gilbert H. y comptait bien et ne paraissait pas désireux de les retrouver là bas. Je ne sais vraiment pas pourquoi. Jean C. a eu de nouveau affaire avec le vieux Pannero, l’avocat conseil de BA que Père estimait beaucoup et qui le lui rendait. Il a fait le meilleur accueil à ton beau-frère, petit à petit les choses s’arrangent, mais la vieille maman de Rambourg en remerciant Jean de ce qu’il lui avait écrit après la mort de son fils réclame la montre, portefeuille, objets personnels, or tout cela est dans les mains de Mme de Bl. qui n’a jamais parlé de s’en dessaisir et à qui il va être délicat de réclamer, vilaine affaire…

Paris 30 juin 1930

…les Gilbert H. partent aujourd’hui pour Rosario assez inopinément....

Paris  2 juillet 1930

….mais j’ai passé une mauvaise semaine avec un cœur qui flanchait et un peu de bronchite. Vite Vierville où je serai si heureuse de vous attendre…

Vierville mardi 15 juillet 1930

 Bonnes nouvelles de Rosario où les santés sont excellentes , les Gilbert H. y sont arrivés….

…Je suis arrivée ici bien fatiguée, et ma chère fille m’a mise au lit en prétendant que je ne pouvait guère mieux faire, elle n’avait pas tout à fait tort : je me suis laissée convaincre et le bon repos que je viens de prendre a fait du bien au vieux cœur affaibli, je reprends petit à petit forces et entrain, j’en avais besoin. Le bon repos, ce grand calme dans la vieille maison sont la meilleure des médications et au surplus il est bon d’entendre de joyeux cris dans le jardin ! Ma Suzon se multiplie et tout a déjà pris ici l’aspect que vous lui connaissez, bibelots, portraits coussins sont à leur place, qq fleurs sont auprès des photographies de votre cher Père ; et tout est prêt pour vous recevoir….

… d’un autre côté j’attends impatiemment une lettre de ML Stévenin qui doit être ces jours ci à Paris.

Flondrois m’écrit qu’il a dû abandonner son raid…et son auto à Port-Vendres après un accident au pont arrière qui aurait pu lui être fatal. …

Vierville 16 juillet 1930

…Il pleut, et le jardin rit ; Léon et Jeanne aussi, car tout était sec ! Les fruits sont bien rares hélas ! et les pêches qui se promettaient par centaines sont à peine 12 ! mais les fleurs sont superbes et Petite Maine pourra s’en réjouir à son gré….

Vierville  28 juillet 1930

…longue lettre de Simon, et bonnes nouvelles de Rosario par les Stévenin arrivés ces jours ci à Paris. Ils ont apporté à notre adresse des ouvrages de ma Simon, et il y a un ravissant manteau rose pour votre chéri….

Mes bons enfants, j’allais commencer à vous écrire samedi, j’étais même installée à mon bureau la plume à la main lorsque m’est arrivée la triste dépêche nous annonçant la mort de cette bonne petite Suzannette. Nous en avons tous été bien profondément affligés. C’était une belle et jolie nature que cette petite dont les 28 ans s’acheminaient, prévenus, vers la mort. Elle y allait avec une résignation admirable qui pourrait servir d’exemple, et trouvait le courage d’organiser avec goût l’installation de sa maison pour que disait-elle, Gaby n’ait rien à faire lorsque je ne serai plus là… j’ai bien tenu à vous télégraphier pour que vous puissiez envoyer votre affection à ceux qui restent et qui sont tant à plaindre. Elle s’informait de vous avec sollicitude à la dernière visite de Suzon, déplorant vos ennuis et parlant de son vieux camarade Totony avec beaucoup d’affection.

Le jeune mari est bien à plaindre mais il refera sa vie et aucun de ceux qui l’ont vu près de sa malade ne pourrait l’en blâmer ; quant à la pauvre mère je conçois tout ce que son cœur déchiré doit ressentir, et aussi tout ce que nos absents si lointains souffriront de cette perte. Elle avait beau être prévue, attendue, elle n’en est pas moins cruelle.

Suzon vient de partir pour Paris où elle sera ce soir à 11heures. Elle nous remplacera tous demain près de ces pauvres amis. Je voulais partir, elle n’a jamais voulu y consentir. Elle nous reviendra demain soir, au train de 20h40 partant de Paris à 16h10. L’enterrement est à 10h30 à l’église de St Cloud, je ne sais si le corps sera transporté à St-Denis. J’ai essayé en vain de téléphoner samedi, je n’ai compris que qq mots très vagues….

….Le temps reste cependant très variable, mais il n’est pas de jour qui n’ait son heure de soleil, il ne s’agit que d’en profiter.

…..Rien de nouveau ici, nous avons été à St-Sever prendre le thé et nous y avons rencontré les hôtes habituels – heures agréables – Depuis Jacques de Mons est arrivé avec sa femme et ils sont venus nous voir le surlendemain… Le jeune ménage a l’air très heureux du reste.
Aperçu de Pierres en auto, on attend Guillemette. Les de Loïs ne viendront pas.

Tous les La Heudrie sont là y compris Françoise et son mari et leur fille…On attend un 2ème héritier.

Dans le village on s’informe de vous, et j’ai le plaisir de dire que je vous attends bientôt, votre petit a déjà la cote, c’est drôle comme ces paysans attribuent d’importance à un garçon. ….La Bison est très affairée à l’idée d’un baby en chair et en os et il faudra veiller à ce qu’elle ne le dorlote pas trop, elle est maternelle en diable.

Vous ai-je dit que Gaby Dessus est l’ingénieur en chef de la CPDE depuis qq semaines. Il est après le sous Directeur, ce n’est pas mal et le pauvre garçon aura son travail pour chasser un peu sa douleur.

Flondrois  a décidément abandonné sa Turzhumel à Port-Vendres, elle va être remplacée par une autre Voisin moyennant un petit supplément me dit-il. Nous le verrons ici, vous serez là sans doute.

Mr de Mons croit que la séance du Conseil aura lieu vers le 24 août, si tu pouvais prendre qq jours de congé, mon Jean,  en invoquant la raison de ton mandat de conseiller municipal et aussi de la présence de Georges que tu n’as pas vu depuis longtemps. Cela ne gênerait pas beaucoup le chantier, je pense. …

Vierville lundi 4 août 1930

…Simone m’écrit qu’Yves fait ses 300g par semaine, c’est beaucoup – c’est déjà un gros pouf ! Pourvu que le  chagrin ne fasse du mal à la nourrice ! (mort de Suzannette)..

Vierville 6 août 1930

J’ai vu hier Mr de Mons, il doit voir le percepteur samedi, celui-ci fixera la date du Conseil, ce devra être le 22 ou le 24  - pas un dimanche -

… Petite Maine, au cas où votre train vous mettrait trop tard à Mézidon pour prendre le train de 7h8 allant sur Caen et Cherbourg, il y en a un autre à 9h qui doit être à Bayeux vers 10h, il est convenu que Suzon vous y attendra. Emportez de quoi vous couvrir, il fait frais ici.

…Au revoir… prévenez nous du jour de votre départ…

…c’est aujourd’hui l’anniversaire de la mort de ma pauvre grande (Mara)

Vierville  11 août 1930  lundi

 Bonnes nouvelles de Rosario où l’on ne savait rien de la triste nouvelle naturellement. Je t’envoie une photo du gros père Yves qui a tout de François. Ne trouves tu pas le Mich bien changé, tout le portrait de son père maintenant. Les Gilbert H. étaient arrivés, bons et affectueux comme leurs parents les Jean H. – (vraiment très différents des Marcel H.  pour les quels ils ont un très médiocre penchant qu’ils ne cachent guère) – Tu liras les lettres pleines de détails, on reparle de travaux intéressants, la Chambre de Commerce les désire vivement, elle a nommé une commission dont Martin est président, voilà de quoi faciliter les choses pour Jean C.  mais la maison saura-t-elle en profiter.

…Je me demande si je vais trouver votre chéri grossi ? J’espère qu’il sera bien avec sa petite maman dans les 2 pièces du bout que tu sais, elles sont commodes parce que tout près de la cuisine et elles ont toujours été destinées aux babies et à leur maman d’un accord tacite. Suzon déménage donc demain avec sa smala 2ème 1/2 étage, les 2 garçons restant dans ton ancienne chambre. Voilà qui va situer tes pensées….

…J’ai rencontré samedi de Mons et le percepteur, le Conseil est décidément fixé au mercredi 27. Il est d’importance pour notre petite commune dont il traitera le budget et notre maire aimerai bien que tu y assistes. Bienheureux budget ! Tu dois en être avisé officiellement par de Mons lui-même. Nous souhaitons tous que rien ne t’empêchera de venir nous rejoindre ici à ce moment. Outre la joie qui…………je ne serais pas fâchée de voir avec toi, ici, différentes choses qui gagneraient à être réglées d’accord.

Nous avons un temps bien irrégulièrement beau, il ne fait pas froid, mais il bruine souvent, l’herbe et les fleurs sont magnifiques, mais les pommes de terre pourrissent et les fruits mûrissent difficilement. Nous avons pas mal de prunes et même des abricots, mais les pêches, tes amies, sont bien rares.

Flondrois nous avait invité à passer cette semaine à Stang Ar Lin, avec les Stévenin. Nous avons refusé, sans regret, trop heureux d’attendre Maine et le petiot. Flondrois attend ensuite Pannero et sa femme (l’avocat de BA) il viendra sans doute après ici.

Le vieux tonton est depuis hier à Cherbourg, installé à l’hôtel du Nord. Il paraît que c’est bondé, m'écrit-il ce matin, car il y a une foire commerciale. Il viendra aussi pour vous embrasser tous et paraît très impatient de connaître le dernier né.

Les bonnes gens du village aussi, on me dit « Et puis çui là, Mme, c’est un Hausermann »

Toute la maisonnée de Mons est au complet, il y a aussi Guillemette de Pierres à qui tu pourras présenter tes hommages. Les La Heudrie sont aussi tous en famille. La Heudrie est navré de voir sa cadette Monique partir aussi vite, elle épouse le frère de son beau-frère, 22 ans, sans situation encore et n’ayant pas fait son service militaire qu’il fera comme simple soldat ! !

…quant à Suzon elle rayonne de vous revoir tous les deux Maine et toi et de pouponner le Jean-Paul. En ce moment elle soigne Pépita et a pour ce faire endossé la vieille salopette que je n’oserai dire qu’elle lui va comme un gant !!  Les boys se préparent  à partir pour la plage où l’on doit retrouver les jeunes Collières. Toute la maison est allée samedi à la pêche – même Georges – il y avait grande marée, aussi sommes nous saturés de moules, de gogins et de crabes. (il y aura une grande marée le 24 août). On a ramené des escargots à ton intention, ils jeûnent, comme il convient avant de recevoir la farce délectable.

Sais-tu que Tantine est avec ses 2 petites filles à Ronce les Bains, en face de chez toi ? Claude  m’écrit que cela n’a rien de joli. Pendant ce temps les parents font un superbe voyage en Espagne en auto. …

Vierville mardi 19 août 1930

….J’ai l’intention de partir vendredi après midi pour Cherbourg, j’y passerai le samedi pour aller sur la tombe des chers miens et pour aller serrer la main des Sauzé qui marient leur fille ce jour là. Je n’oublie pas que Mme Sauzé était à l’enterrement de ton cher Père.. Je reviendrai le dimanche à 2h avec le vieux tonton qui paraît impatient de connaître ton dernier né.

Je n’ai plus de nouvelles de Flondrois qui doit cependant venir cette fin de mois.

Veux tu bien mon Jean, en venant, apporter une petite bourriche de 100 à 125 huîtres. Cela fera le plus grand plaisir à ton beau frère qui est toujours aussi friand des « fruits de la mer »comme l’on dit dans votre midi….

Vierville lundi  15 septembre 1930

…nous avons revu tous nos voisins, pris le thé hier à St-Sever et ce sera ensuite à Louvières mercredi….

…et puis il a fallu se mettre courageusement au déballage des affaires de ma pauvre grande. J’en sors chaque fois brisée comme si on m’avait donné des coups de bâton, à remuer tant de choses frôlées par de chères mains disparues maintenant ; tant de souvenirs, tant de  bibelots… c’est triste . Je suis sûre que le vieux tonton qui n’a pris aucune note sur ce qui avait été confié aux déménageurs a été dévalisé par ceux-ci quant au linge tout au moins. Il nous restera beaucoup de choses à revoir l’an prochain je ne toucherai pas à certaines caisses de bibelots et de livres.

…les boys sont chez de Pierres qui les a invités à visiter son souterrain, Jean-Pierre est aux anges ; je m’attends à des histoires palpitantes pendant le dîner.
La Bison est plus tranquillement avec le vieux tonton à la recherche de mûres….

Vierville 23 sept  1930

 Simone m’écrit qu’elle doit rationner le gros père Yves, qui ne prend plus que toutes les 4 heures et s’arrondit encore très suffisamment, sans que la nourrice en souffre ! C’est un succès que nos 2 babies et la Nany en est toute fière…

…..Je vous ai expédié le linge de votre baby avec une boite de sablés et Suzon y a joint un paquet de cigarettes, cela par la poste. Il est parti aussi un petit colis de poires à votre adresse, elle ne sont pas merveilleuses, vous y trouverez seulement un petit goût de terroir. Vendredi ce sera le tour  de 5 livres de beurre salé – mon cadeau de 1ère dent -  et je n’oublierai pas les escargots prêts à mettre au four !…

Et voilà nous partons la semaine prochaine…

Vierville mardi 30  7bre   1930

 A Rosario on va bien, très bien même et les évènements politiques (une révolution) n’ont causé aucun ennui à Rosario, au contraire tout le monde applaudit au renversement d’Irigoyen dont la dictature entravait les affaires. Martin accuse un débours de 800000 pesos dont la plupart sont perdus ! Il faut avoir les reins solides. Rien de nouveau pour les agrandissements du port, on refait des projets mais sans beaucoup d’espoir….

L’ami Flondrois nous écrit que son coin breton a été bien éprouvé, il s’en tire avec une dizaine de mètres de mur par terre et qq arbres déracinés ; ce n’est rien à côté des deuils causés par cette mer enragée. La rentrée des bateaux démâtés, pavillons en berne était une affreuse chose et il en est encore tout attristé. Remercions Dieu de n’avoir été ni les uns ni les autres frappés de telle façon !

….Nous cueillons les dernières poires, hélas la récolte en est maigre ! Je vous ai expédié un petit colis de 10 Kilos, il y a une huitaine de jours, je pense pouvoir renouveler cet envoi, j’y ajouterai qq coings pour faire un peu de gelée….Je vous ai envoyé 5 livres de beurre hier, il est légèrement salé. Il serait bon de la tasser dans un récipient en terre ou porcelaine et de la couvrir d’eau très salée pour que l’air n’arrive pas. Je vous ai aussi expédié qq escargots par la poste, j’espère qu’ils vous auront plu. …

…plus un parisien ! c’est la grande paix ; j’ai entrevu nos voisins de Pierres et de Mons, on se compte. Je partirai vendredi par l’autobus de 11h1/2 et nous serons à Paris à 4h1/2. Ce n’est vraiment pas long….

Paris  13 octobre 1930

…vu aussi Mme Cordelle et Dessus qui apportait qq bijoux de la pauvre petite Suzannette à l’intention de  Simone. Le pauvre garçon et la pauvre maman font peine. Mme Cordelle viendra déjeuner avec nous jeudi, afin de voir le vieux Révérard et sa dernière fille en France en ce moment et qui repartiront pour Rosario le 20 par Marseille. Ils emporteront les chers souvenirs. Révérard a bien vieilli, et pour cause, il y avait qq 18 ans que je ne l’avais revu et qq 25 ans qu’il n’était venu en France ! Rambourg mettait dans sa poche ses lettres de demande de congé……..Nous avons donc parlé de nos américains qui sont tous en excellente santé, les petits superbes, le dernier surtout, une vraie boule.. qu’il a fallu rationner de tétées et qui l’avait accepté sans récriminer. Décidément les enfants de  cette génération sont des amours.

….Nous prenons cependant le thé chez Tantine cet après midi. Elle est rentrée enchantée de son séjour à Cavalaire où elle prenait chaque jour un bain, et ne regrette rien de Ronces Les Bains qu’elle a quitté horrifiée avec plaisir.
Le vieil ami Flondrois entre 2 voyages est venu nous voir, il était encor tout remué des chose tristes qu’il a frôlées en Bretagne…

…. Je suis contente que tous mes envois vous aient plu, et qu’ils soient arrivés à bon port. La récolte de  fruits est un désastre cette année, ceux que nous avons reçus pourrissent sans mûrir, c’est la désolation de la désolation.

Paris  24 octobre  1930

Bonnes nouvelles de Rosario, le gros père Yves met ses premières dents et il a eu une grosse toux comme notre Jean-Paul. Jean en met un coup avec projets sur projets pour les agrandissements du port, je t’envoie, mon Jean, un article de journal qui t’intéressera, cela sera aussi une excellente leçon d’espagnol. Gilbert est toujours là bas, il espère que le nouveau gouvernement s’agitera, et cela se pourrait, quand ce ne serait que pour faire échec à celui d’Irigoyen. Les Gilbert sont venus à Rosario ; ont gâtés vos neveux avec de beaux jouets, et ont reçus fort aimablement chaque jours vos aînés. Ce sont d’aimables patrons qui ne ressemblent guère à leur aîné. … 

…..Le vieux Flondrois nous a emmené dîner lundi dans un excellent restaurant, et nous a fait finir la soirée à la Michodière (la vieille Nany à la Michodière) !! On y jouait « Le Sexe Faible » C’est une peinture – fort exacte prétendait notre compagnon – de la vie des grands palaces. . Elle n’est pas exemplaires et j’aime mieux  notre milieu bourgeois que celui de ces rastaquouères internationaux. Il parait que les gérants du Ritz et du Claridge ont voulu attaquer……
C’est décidément la semaine des agitations, nous allons samedi entendre de la musique au Trocadéro.

Jeudi (vers 30 octobre 1930)

…je ne vais à Vierville pour la Toussaint. C’est un bien grand regret pour moi que de ne pas remplir mon triste et pieux pèlerinage, mais il fait là bas un temps épouvantable et de plus je ne suis pas encore très brillante à la suite d’une de ces faiblesses cardiaques dont je suis qq fois tributaire. Grâce à d’énergiques piqûres ce vieux cœur reprend de la vigueur ; il est enragé même ! …

Paris  8 novembre 1930

….J’ai eu cette semaine la visite de Tantine, de Mme Batiffol avec sa nièce Lambert, qui arrive d’Am. du Sud et m’apporté d’excellentes nouvelles de Rosario où elle avait vu ma chère maisonnée. Elle fait chorus avec tous ceux qui ont vu le dernier né pour le trouver un gros pouf heureux et souriant. Quelle joie de pouvoir bientôt penser à voir nos 2 petiots s’ébattre à Vierville sur les pelouses !…. 

….Nous avons été aux divers cimetières porter notre pensée, notre dernière visite date d’hier, nous avons été avec Mme Cordelle près de la chère petite Suzannette. Elle repose dans un coin très recueilli et très ensoleillé du Père Lachaise où elle avait demandé expressément qu’on la mène….

Le vieux Flondrois a déjeuné avec nous et emmené ensuite Suzon au Salon d’Automne. Elle en est revenue gelée….et presque en tire bouchon d’avoir vu autant d’horreurs. Il paraît que les nus ne sont pas flatteurs pour les sexe faible dont les rondeurs s’écroulent ou dont les angles s’accentuent de mauve ou de verts tendres.

Le vieux  tonton (tonton Robert)  s’installe à 2 pas d’ici dans une jolie chambre chauffée – confort – faisant partie d’un joli appt. au 5ème. La propriétaire, une vieille dame, que Tantine connaît, loue cela pour s’aider d’un fort loyer. Je suis contente de cette proche installation qui me permettra de veiller d’un peu plus près au vieux tonton bien esseulé.

Paris  lundi 24 novembre 1930

… Bonnes nouvelles  de Rosario où l’on commence à songer sérieusement  au Riachuelo. Rambourg avait organisé cela de façon beaucoup plus confortable que nous, il y a un gardien à demeure, un jardin potager et un village avec toutes les facilités de ravitaillement y compris celle du lait. Nos argentins y seront bien et j’espère que Jean pourra s’y rendre de temps à autre. Gilbert est toujours là bas, passant de l’espoir le plus fondé au marasme le plus complet. C’est la douche écossaise !! Martin croit à la réfection du quai mais pas aux « ampliaciones ». C’est déjà qq chose.
Les Martin ont retenu leurs cabines pour l'Europe, départ le 8 avril. J’espère que nos argentins ne tarderont pas à les suivre…. 

….Le vieux tonton qui est maintenant notre tout proche voisin est venu, du reste, souvent  s’asseoir près de moi.

….Je suis du reste bien peu sortie et il a fait tous ces temps ci un temps épouvantable, il pleut à longueur de journées et c’est à peine si hier le ciel a montré un peu de bleu. Un peu de soleil, s’il vous plait !…..Léon m’écrit que la route de la mer est coupée en plusieurs endroits et absolument impraticable aux voitures. Le service d’autobus passe par en haut. Voilà qui est commode !

Mardi soir 2 décembre 1930   Paris

…. Une bonne lettre de Simon et une autre par avion, cette dernière me rassure sur les santés un peu ébranlées par la chaleur, la pauvre Simon a  fait une bonne crise de foie, heureusement terminée , mais le gros père en a été indisposé pendant 2 jours. On a donné 2 biberons et l’on s’y tient, heureusement car  ce gros pouf finirait par avaler sa mère.
Rien de nouveau pour les travaux qui sont moins sûrs après la visite d’un certain ingénieur du gouvernement, un nommé Canale, le même que du temps de votre cher Père, un vilain bonhomme du reste. On referait seulement la partie du quai 3. C’est juste ce qu’il faudrait pour maintenir vos aînés encore qq 3 ans  à Rosario. C’est très suffisant.

Stévenin est reparti sans sa femme, il est venu me voir et m’avait dit que celle ci le rejoindrait en décembre. Mme Jean Hersent vient de me dire que Mme Stévenin ne retournera pas là bas, qu’elle ne veut pas y retourner, (je n’en crois rien, c’est l’excuse évoquée)  Stévenin reviendrait donc et Séroux prendrait la direction.  Les GIlbert ne parlent pas de leur retour, ils sont toujours à BA où Mme Jean H. leur a téléphoné ces jours ci. Je l’envie ! mais c’est un peu cher 750 F les 3 minutes, pour ma bourse, et je le regrette.

 

…Dessus dont la situation s’affirme de plus en plus à la CPDE. Il est adjoint maintenant à Malégarie…

Mardi  23 décembre 1930

Rosario où cependant la pauvre Simon vient de se payer une seconde crise de foie, ce qui ne vaut rien pour une nourrice. Heureusement le père Yves est d’attaque et il a fait le meilleur accueil à sa première bouillie sans qu’il y paraisse. On préparait le départ pour le Riachuelo, et tous les espoirs étaient permis pour les travaux. Il y a même un décret signé et l’autre ne doit pas tarder. C’est d’abord 15 millions de travaux et ensuite les 100 millions qui doivent servir à terminer le port jusqu’au Saladello. Du coup le voyage de vos aînés me semble bien compromis, mais le vôtre est beaucoup plus probable…

……(d’après les paroles de Jean Hersent) « les affaires d’Argentine paraissent s’arranger très bien, si cela continue, j’enverrai immédiatement Jean (Hausermann) rejoindre Cordelle, mais il aura là bas affaire à des rastas auxquels il devra sourire en ayant envie de les mordre – votre mari en savait qq chose et cependant il a su si bien faire qu’on le regrette encore là bas…. »

….J’ai vu Mme Cordelle hier, elle a déjeuné avec nous, elle part demain avec Yvonne pour Calais (où se trouvent Tété et Pierre Dupuis)

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