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LETTRES de NANY à JEAN HAUSERMANN,  1928, extraits - Jean Hausermann est à Bizerte et revient en France pour se marier à Toulon en août 1928. Jean et Germaine Hausermann sont en France ensuite, à Paris, chez Nany, av. de Longchamp, en attente de la nouvelle affectation de Jean Hausermann.


Pour mémoire, 1 franc de 1928 vaut environ 0,52 Euros ou 3,4 Francs de 2003 - il n'y a pas d'inflation


Paris 5 janvier 1928

….Jean C. n’a guère quitté le bureau (Paris), il y a vu ton patron (Bertard) qui lui a confirmé avoir trouvé le chantier (celui de Bizerte, tenu par Jean Hausermann en l’absence de Bertard)  en très bon état. J’en suis ravi, mon Jean, et je t’en félicite, ton cher papa serait content. On a écrit à Lardy pour lui proposer Bizerte, je ne doute pas qu’il accepte, mais Jean C. croit bien qu’il en a encore pour 1 ou 2 mois avant de répondre.

 On parle de grands travaux de vos côtés du reste, le bureau regorge de projets en l’air, en Espagne, en Portugal particulièrement.

 Jean C. a passé une grande heure avec Mr Jean Hersent et les jeunes patrons (Gilbert et Marcel H .). Il s’en est fallu de bien peu qu’il ne soit déjà parti à Rosario, à Colonia pour mieux dire, où les travaux ne marchent pas. C’est Drion qui y est parti après que l’affaire eut été proposée à Sagne au Pirée qui n’a pas accepté à cause de la santé très précaire de  sa femme. Cette demande avait beaucoup surpris les grands qui n’y comprenaient plus rien puisque Mr Jean Hersent avait parlé de cela à Jean C. mais celui ci avait eu le tort de ne pas répondre par lettre et simplement de vive voix à Mr G. (Gilbert ou Georges ?) Hersent qu’il irait volontiers. Malheureusement ou heureusement celui ci avait mangé la commission, on en avait conclu que Jean C. ne voulait pas partir. Il y aura dans quelques mois un autre gros travail de réfection de quais à Rosario (80 millions nous a dit Flondrois dimanche en déjeunant avec nous) et il est fortement question d’expédier vos cadets ; la gestion de Rambourg est très discutée, et Barbet part là bas pour de longs mois, Gilbert y partira aussi à son retour.

D’ici là Jean C. et toute sa smalah s’installeront au Verdon où Bertard piétine de commencer ; mais on ne sait encore s’il (Jean Cordelle) finira son chantier (de Grattequina) ou si on installera qq un à sa place. Faute de commandes faites en leur temps il se trouve arrêté pour terminer son appontement. Il y a conclut-il pas mal d’incohérence dans tout cela. J’espère bien parler de tout ceci avec Hébert que j’ai invité à dîner avec sa femme pour samedi soir (j’ai reçu leurs fidèles bonbons avec un petit ouvrage de Mme Hébert) et je pourrai te donner des nouvelles fraîches du bureau. On tient beaucoup à ce que Jean C. garde les communications avec l’Administration de Bordeaux, au sujet du Verdon, ton beau-frère est persuadé que Bertard n’est pas homme à céder sur ce point là et il n’a peut-être pas tort, mais il faut bien compter aussi avec le titre d’ancien X que possède Jean C. ! Mr Jean Hersent est décidé a-t-il dit à ne plus prendre de travaux contrôlés par les Ponts et Chaussées mais seulement avec la Marine, on parle de gros travaux à Brest où la maison soumissionnera. Ceux de Cherbourg sont encore en discussion paraît-il. B. (Bénézeth probablement)  est très anxieux de savoir ce que l’on pense de la maison là-bas ; elle n’a pas une bonne presse, et B. a devant Jean reconnu qu’on avait été maladroit !!…

Paris 12 janvier 1928

 …Donc Simone et les petits ont passé la semaine avec nous, Simon a fait qques visites obligatoires, qq courses, j’ai réuni qques amis devant un thé copieusement garni, invité les Hébert à dîner samedi soir, reçu d’affectueuses visites et c’est tout comme réjouissances. Je voulais que Simon aille au théâtre mais elle n’a pas voulu. Ils sont bien tracassés par les nouvelles de leur petite sœur. Gaby qui a déjeuné avec nous vendredi – avec Tantine – fait peine à voir ! Il est d’une maigreur squelettique ; marche, forcé, malgré un dérangement intestinal et hépatique presque continuel ! et se fait un sang de vinaigre pour sa femme dont il sait l’état très précaire et qu’il ne conserve qu’un faible espoir de sauver . C’est lamentable. Elle est installée maintenant dans un des plus beaux appartements de Cambo, avec sa mère, une bonne,… et tout le confort possible ; pendant ce temps là lui se serre la ceinture a renvoyé sa bonne et dépense juste le nécessaire pour vivre. ……A la fin de l’été, …son mari fatigué (il a craché le sang) (a) consulté un médecin et celui-ci (a) conseillé la campagne……..Je ne sais si la pauvre petite en a encore pour longtemps, elle est à la merci de la plus petite anicroche.

Jean C. en est très frappé et désolé , il a bonne mine lui, sa volonté s’affirme, et nous avons su par Hébert qu’il avait très bonne presse au bureau. Il est reparti pour Bordeaux avec Bénézeth, Hébert et un Boche (une entreprise allemande était imposée pour fournir notamment le ciment, avec financement par les réparations de guerre) pour discuter avec le Port Autonome les derniers points du Verdon. Bertard était pourtant à Paris, mais ces messieurs ont l‘air de tenir à ce que ce soit Jean qui reste en contact avec l’administration, tous des X. Ce n’est peut-être pas si mal imaginé, mais Jean est persuadé que Bertard ne s’en accommodera pas. Il est probable que Jean ira au Verdon avant que Grattequina ne soit fini, mais je reste persuadée qu’il ira plus vite qu’on ne le croit en Argentine. T’ai-je dit que Flondrois nous avait dit qu’il va y avoir là-bas la réfection du quai des 3 , lequel a glissé, et qu’il y a là  80 millions de travaux à faire. ….

……..J’ai eu la visite d’Adolphe qui est venu avec des bonbons ; il doit être riche comme Crésus, car les 500.000F à mettre dans une maison à construire ne paraissent pas l’effrayer et je dois le faire rencontrer avec Bousquet, qui se trouve seul maintenant à vouloir emmancher l’affaire, son beau-frère, Flondrois, un autre ami et moi-même reculant devant l’apport à faire.

Tantine est venue déjeuner, toujours alerte et allante, il paraît que sa fille dégoûtée des membres de son parti (elle était avec son mari Pichorel au Parti Communiste, c’est pour cela que Nany refusait de les voir…) a lâché complètement la politique et ne s’occupe plus que de féminisme. C’est le commencement de la sagesse, elle s’est rendue compte que tous ces chefs politiciens marchaient moins pour l’idée que pour leur propre compte ; elle faisait cela en apôtre et a eu des désillusions. Elle vient d’être nommée membre du Conseil Supérieur de l’Enseignement, la seule femme qui en fasse partie. Robert fait brillamment ses affaires, il vient de meubler son salon de jolis meubles Empire, commence à sortir sa fille (Claude ou Claudine, future Mme Challier), à recevoir pour elle, et parle d’une croisière dans la Méditerranée avec sa femme (qq 15.000F) …je doute fort que malgré les belles affaires, ces économies aillent de pair. J’irai les voir un de ces dimanches, c’est toujours un bien aimable garçon.

……..Bonnes nouvelles de Mara, à qui son docteur  a dit de venir moins souvent, qu’il était très content, qu’elle n’avait pas besoin de Cambo (une station thermale dans les Pyrénées, pour soigner la tuberculose, ma tante Suzannette Cordelle-Dessus  y passait à cette époque de longs mois) cet hiver et qu’une hygiène sévère guérira, que Dieu l’entende !

……..Je crois que je vais enfin recevoir mes bons chinois transformés, on m’annonce que mon compte vient d’être débité du droit de transmission (valeur étrangère) je réclame les valeurs instamment et les mettrai au coffre, pour qu’elles ne s’échappent pas.. elles sont si voyageuses. Les comptes de Rosario continuent leur cours chaque mois par l’entremise de Bousquet qui s’occupe du placement également, nous devons justement  déjeuner le dimanche 22 à Fontenay.

La Poste vient de me rembourser 50F les lettres de Lyautey, perdues sur la route du Pirée, tu vois que j’avais raison de réclamer. Au fond je ne fais que cela de tous côtés et le plus fort est que j’ai gain de cause. Je viens d’avoir une affaire avec une assurance – des domestiques – au sujet d’un accident arrivé à un bonhomme qui était venu faire une corvée pendant 1 heure, était tombé d’une échelle et s’était luxé l’épaule. On ne voulait rien me donner en me disant que j’avais seulement droit à une cuisinière et f. de Ch.. Ils oubliaient un petit avenant qui disait que je pouvais les faire remplacer. Je leur ai rappelé sèchement.. et j’ai eu raison. Quels sales gens !….

Paris jeudi 19 janvier 1928

Mon Jean, eh bien voilà le départ de tes cadets pour l’Argentine décidé, les choses se sont précipitées en qq jours et après qq coups de téléphone entre Paris et Grattequina, il a été convenu qu’ils prendraient un bateau pour Buenos-Aires dans les 1ers jours de mars. Je viens de recevoir une dépêche de Jean m’annonçant son arrivée pour demain matin. j’ai immédiatement écrit à Flondrois pour lui demander de venir déjeuner ; ses conseils seront précieux pour les décisions à prendre, je n’ai pas besoin de te dire que si je suis très satisfaite de voir Jean bien s’orienter je n’en reste pas moins effondrée de leur départ. C’est une pente à remonter et cela demande qq jours de résolutions……..Hier soir, Mme Jean Hersent qui venait d’apprendre le départ prochain de Jean C. et de Simone, est venue tout de suite, pour me consoler. Je lui ai dit que je n’avais pas besoin de consolations parce que je savais que mes enfants partaient de bon cœur et que leur bonheur était le mien. Sa démarche n’en était pas moins bien touchante et je l’en ai remerciée….

La pauvre Simon est comme moi assez désorientée de cette séparation, Jean vient demain pour en fixer les conditions ; il voudrait un voyage payé tous les 3 ans – comme cela se fait partout - et leur intention serai de faire 2 périodes soit 6 ou 7 ans en Argentine. Il serait temps alors de rentrer pour l’éducation des boys qui auront 12 ou 13 ans. D’ici là aidée des cours Hattemer, par correspondance, et par Mlle de B. qui a dû former des élèves, Simon soutiendra sans trop de peine l’éducation des petits. Jean part pour la réfection du quai des 3 qui a un jour glissé par la pression des terres. …..Je suppose que Rambourg en gardera la direction car il est toujours là bas ; mais il est possible aussi que Mr Hersent aie des vues autres, en tous cas Jean sera payé en piastres et elle vaut 10,82 en ce moment. Pour les travaux de Colonia qui marchent très mal, paraît-il, c’est Drion qui part pour s’en occuper, dans qq jours, je crois.

Simon n’arrivera pas en pays inconnu elle y trouvera là-bas toutes les ressources désirables, et malgré le temps, bien des gens qui n’ont pas oublié votre cher Père. Flondrois doit leur donner qq introductions, et puis il y a encore ces bons Martin où ils seront accueillis comme les enfants de la maison (on avait dit que Martin et Angèle venait en France, mais on n’entend plus parler de rien). C’est peut-être enfantin de ma part mais de pouvoir suivre en pensée, sur les lieux mêmes l’installation de tes cadets est un adoucissement à mon chagrin, (comme il en a été un lorsque tu est parti, mon Jean)….

Paris jeudi 25 janvier 1928

…eh bien voilà le départ des cadets pour l’argentine décidé……j’ai immédiatement écrit à Flondrois pour lui demander de venir déjeuner ; ses conseils seront précieux pour les décisions à prendre……

Paris 26 janvier 1928

……Jean C. est venu vendredi et a passé 3 jours à Paris pour parler et fixer les conditions de son départ. Celui-ci aura lieu vraisemblablement le 13 mars par Bordeaux sur le Mosella qui met 24 jours avec des escales partout ; ou par un bateau des transports qui part le 20 mars de Marseille et qui arrive 1 jour avant le Mosella. Mers Georges et Gilbert qui ont causé  longuement avec Jean lui offrent 1300 pesos par mois. Rambourg en a 1500. Jean leur a fait remarquer que ce n’était guère pour toute une famille, on lui a répondu que les salaires  seraient remaniés au moment des travaux de réfection des quais ; puis qu’il ait confiance ; que son avenir était assuré. Il est persuadé que l’on ne sait que faire de Rambourg, on voudrait qu’il s’en aille et l’on ne sait comment s’y prendre ; on voudrait déjà l’envoyer en congé, et Gilbert tient à ce que Jean C. soit là-bas à son arrivée « On ne sait jamais comment les gens réactionnent, a-t-il dit à Jean » C’est assez sibyllin et cela laisse supposer que ces Messieurs ne savent pas trop comment Rambourg va accepter l’arrivée de Jean . On a donné à celui ci l’assurance que c’est lui qui succédera, mais tout cela est assez vague.

Le pire est la santé  de la petite Suzon, on lui a appris le départ de  son frère et cela lui a porté un coup paraît-il. Jean est allé déjeuner lundi avec son beau-frère, celui-ci s’est épanché très franchement près de Jean, et celui ci est revenu à la maison absolument désemparé, il sanglotait, le pauvre garçon et à ce point que je lui ai dit « Ne partez pas à Rosario si vous sentez que votre présence ici est nécessaire, -  si je savais qu’il y avait une solution me disait-il, j’attendrai, mais quoi ? » C’est une situation bien triste, si la petite Suzon s’en allait, la pauvre Mme C. serait abandonnée. J’ai écrit hier à Bordeaux comme Jean me l’avait demandé, mais vraiment je ne puis et ne sait quel conseil leur donner. On comprend l’hésitation de ce pauvre g            arçon dont l’unique sœur est très mal et qui une semaine après leur départ apprendra peut-être le pire ! Je les plains bien tous.

Mr Flondrois est venu déjeuner avec nous vendredi, et a, très paternellement conseillé Jean sur sa future destination. Il écrira à Larquia, Bustos, Morron, Paniero, Sallovitz, etc, en temps voulu, ce qui introduira Jean C. Tout de suite ; de plus, dès que l’on saura qui est notre Simon ils seront accueillis à bras ouverts, je le crois. …

 

……As-tu reçu qq chose de grand-père (Hausermann) ? Je n’ai rien pour ma part ; mais il a écrit très gentiment à Simone en lui recommandant la douceur et l’indulgence pour les deux petits !….

Paris 2 février 1928  jeudi

…..J’attends Jean, Simone, et les 2 boys demain, ceux-ci vont me rester maintenant jusqu’au grand départ. Jean et Simon après qq jours passés ici pour mettre en train tailleur et couturière repartiront seuls pour déménager, aller à Cambo dire au revoir ( !!) à la petite Suzon, et reviendront ici pour leurs derniers préparatifs….

…une bonne santé, soigne bien la tienne mon Jean c’est un bien irremplaçable ; et si j’étais plus tranquille là dessus pour tes cadets je les verrais partir avec moins d’angoisse en Argentine. La petite Suzon (Suzannette Dessus) n’est toujours pas brillante, elle a de la fièvre 38°6 à 38°8 tous les jours….

…..Au courrier rien de transcendant à part une lettre de grand-père pleine de fiel, comme il a su si bien parfois en écrire – Pourquoi ? Je me le demande, j’ai eu la main à la plume pour lui écrire que j’étais lasse de me sentir toujours bousculée, que dorénavant aucun d’eux en recevant de mes nouvelles, qu’ils me considèrent comme morte ou disparue.. Il a fallu le pensée de ton cher père si vivante en ce moment même, pour arrêter ma main et consommer une rupture que je désire de plus en plus.

 

L’affaire de mon propriétaire s’est terminée en dehors de l’audience du juge, entre mon avoué et le sien. Celui-ci a reconnu que mes prétentions étaient légitimes ; ils acceptent tout ce que je réclamais, et même ils paieront les frais d’huissier. Pourquoi n’ont-ils pas dès le début accepté cette transaction qui nous eut évité des frais à tous les deux ? Sans doute a-t-il été mal conseillé.

Adolphe Gervais qui a déjeuné hier avec Mr Bousquet ici, n’est pas encore quitte avec son locataire, celui-ci tient le bon bout, et le tribunal, en cassation S.V.P. – soutient ses prétentions. Adolphe va savoir ce que cela lui coûtera. Je l’ai fait se rencontrer avec Bousquet à cause de cette maison à construire, mais je ne sais encore s’il y participera…

…La petite Suzon (Suzannette Dessus) n’est toujours pas brillante, elle a de la fièvre 38°6 à 38°8 tous les jours….

Paris 10 février 1928

……(Nany a été passer l’anniversaire de la mort de Daddy à Vierville) ….car Simone et Jean m’ont accompagnée à Vierville, ils tenaient à revoir le petit cimetière, la vieille maison. Leur présence m’a fait chaud au cœur….nous avons fait une courte apparition à Cherbourg mardi pour voir le vieux tonton et la vieille Mara et nous étions de retour dans la nuit de mardi à mercredi pour trouver notre marmaille en bonne santé.  Simon est assez fatiguée, j’ai appelé le bon Dr Artaud ( lui as tu envoyé un mot au jour de l’an ?) qui a diagnostiqué un état hépatique peu grave, mais à soigner. La pauvre sœurette se tourmente un peu de ce départ lointain, il faut pourtant bien nous y faire et à moins d’empoisonner notre existence pendant les courtes semaines qui vont s’écouler, nous sommes bien obligés de faire contre mauvaise fortune bon cœur.
Jean a vu Mers Georges, Gilbert qui ont été charmant, le premier lui a dit qu’il ne l’envoyait pas là bas pour le mystifier. Gilbert part dans les 1ers jours de mars. Tes cadets s‘embarquent le 20 mars à Marseille, j’ai bien envie d’y aller les conduire et de faire signe à la petite Maine pour que  Jean C. qui ne la connaît pas, ne parte pas sans un aperçu de sa petite belle-sœur.

J’ai trouvé tout au point à Vierville où nos bonnes gens font tout ce qu’ils peuvent pour que je sois contente, grâce à leurs précautions les boutures de la serre n’ont pas souffert des –14° qui ont sévi là-bas en janvier, c’eut été un désastre ; j’ai fait planter des fusains, des rosiers, des arbustes persistants qui amélioreront certains coins, les arbres du tennis sont superbe, Jean C. n’en revenait pas. Le brave garçon se réjouit d’avance de revenir à Vierville pendant son 1er congé qu’ils vont prendre pendant l’été de France, et Simon a rempli ses yeux de tout ce vieux Vierville.

…..Les petits sont toujours ravis d’être ensemble (Philippe, François et Michel), ils couchent tous les 3 dans ta chambre, et il faut entendre ce gazouillis entre ces petits, je vais bien en profiter car Simon me laisse les 2 petiots et ils partent Jean et elle  mardi pour Grattequina où ils vont faire leurs préparatifs puis pour Cambo où ils vont passer 2 ou 3 jours. La petite Suzon n’est pas en meilleur état, au contraire, c’est bien triste…

……(Nany a été passer l’anniversaire de la mort de Daddy à Vierville) J’ai trouvé tout au point à Vierville où nos bonnes gens font tout ce qu’ils peuvent pour que je sois contente, grâce à leurs précautions les boutures de la serre n’ont pas souffert des –14° qui ont sévi là-bas en janvier, c’eut été un désastre ; j’ai fait planter des fusains, des rosiers, des arbustes persistants qui amélioreront certains coins, les arbres du tennis sont superbe, Jean C. n’en revenait pas. Le brave garçon se réjouit d’avance de revenir à Vierville pendant son 1er congé qu’ils vont prendre pendant l’été de France (en principe au bout de 3 ans, en 1931, en fait ils ne reviendront qu’en 1932)….

…J’ai enfin aperçu la forme de mes nouveaux bons chinois, mais il y avait encore des coupons découpés de façon assez obscure et je n’ai pas voulu en prendre livraison.

… Simon me laisse les 2 petiots et ils partent Jean et elle  mardi pour Grattequina où ils vont faire leurs préparatifs puis pour Cambo où ils vont passer 2 ou 3 jours. La petite Suzon n’est pas en meilleur état, au contraire, c’est bien triste…

Paris  16 février 1928  jeudi

 … pour le moment les cadets sont partis pour déménager et dire adieu à sœurette et mère à Cambo, ils m’ont laissé les petits, et je ne manque pas de besogne avec ces 3 gars, je te prie de le croire. Je suis heureusement secondée par la brave Marthe et aussi par la bonne Juliette Battifol qui vient 3 fois par semaine pour les promener au bois. Cela me permet pendant ce temps d’écrire à ceux que j’aime et aussi de coudre pour Simon qui est débordée d’ouvrage. Elle est encore à moitié bien avec un mouvement du foie qui frise la jaunisse.

…. Si tu peux venir, pourquoi ne te trouverais-tu pas à Marseille pour le départ de ta sœur et de ton beau-frère. Ils s’embarqueront le 20 mars sur le Florida des Transports Maritimes (on leur a retenu 2 bonnes cabines de pont, ils emmènent une bonne). J’ai l’intention de les y conduire pour en profiter jusqu’au bout, et de faire venir ta petite Maine pour que Jean la voie au moins avant de partir. Brode là-dessus si tu peux. …Nous quitterions Paris le 18 au soir pour passer la journée du 19 à Marseille. Leur départ aura lieu le lendemain. Je me suis imposé la volonté de n’y pas penser ou du moins de chasser cette pensée chaque fois qu’elle me revient à l’esprit afin de ne pas empoisonner les qq semaines qui me restent à profiter d’eux…. (finalement, au dernier moment, Toutouni pourra faire un aller retour rapide Tunis-Marseille et sera à Marseille les 19-20 mars)

Tout va bien à Vierville où nos gens se tiennent près à te recevoir, je les tiens en haleine avec l’idée que tu peux arriver d’un moment à l’autre, et je me dis ma foi que ce n’est peut-être pas impossible. Si tu peux venir, pourquoi ne te trouverais-tu pas à Marseille pour le départ de ta sœur et de ton beau-frère. Ils s’embarqueront le 20 mars sur le Florida des Transports Maritimes (on leur a retenu 2 bonnes cabines de pont, ils emmènent une bonne). J’ai l’intention de les y conduire pour en profiter jusqu’au bout, et de faire venir ta petite Maine pour que Jean la voie au moins avant de partir. Brode là-dessus si tu peux…….(finalement, au dernier moment, Toutouni pourra faire un aller retour rapide Tunis-Marseille et sera à Marseille les 19-20 mars)

….Je suis allée ce matin à la messe de mariage d’Y. Braconnier. J’y ai retrouvé Mme Jean H. – mariage ridicule – messe en musique  - grandes orgues et chœurs !  La mariée en robe de satin avec traîne de qq mètres, 4 demoiselles d’honneur qui ont quêté, 5 superbes autos à la porte, repas chez Bonvallet – que ces gens là ne viennent pas pleurer sur leur budget ! Et pendant ce temps Yvonne se marie avec une paire de draps et sans mobilier. C’est ridicule, ils en ont là pour qques milliers de francs qu’ils auraient mieux fait d’employer au ménage de leur fille. Enfin chacun fait comme il l’entend…

Vendredi  24 février 1928   Paris

 …ta sœur n’était pas brillante en partant, outre la fatigue des emballages, ils ont dû aller à Cambo, dire .. au revoir ! à Mme Cordelle et à la petite Suzon. Je m’imagine ce qu’ a pu être cette séparation qui laisse un gros point d’interrogation. La petite malade faisait tous les jours 38°6 à 38°8… soigne-toi bien mon Jean !…

…ta sœur n’était pas brillante en partant, outre la fatigue des emballages, ils ont dû aller à Cambo, dire .. au revoir ! à Mme Cordelle et à la petite Suzon. Je m’imagine ce qu’ a pu être cette séparation qui laisse un gros point d’interrogation…

Vendredi 2 mars 1928

Ci-joint aussi un petit mot de Mme Cordelle, quand lui a tu donc écrit ? La petite Suzon est plutôt dans une meilleure passe, mais son état ne laisse pas d’être toujours inquiétant. Au revoir, mon Jean, je te quitte pour voir un peu la cuisinière qui n’a rien d’un cordon bleu……

…..Flondrois est arrivé, il était 3h1/2, il est parti…. à 7heures. Le brave ami venait pour confirmer à tes cadets les lettres qu’il écrivait à Rosario et à Buenos-Aires pour les recommander à qq uns de nos amis, et de fil en aiguille, de parlotte en parlotte, il a passé son après midi ici. Je l’aurai bien retenu à dîner, mais le personnel domestique est réduit à sa plus simple expression depuis le départ de Marthe appelée télégraphiquement auprès de son père mourant. Je n’ai une femme de ménage que depuis hier et je te prie de croire que la besogne ne manque pas avec ces 3 petits à habiller, sortir, faire travailler, etc.. Simone n’a pas la bonne qui la suit et qui la rejoindra seulement à Marseille, celle de Bordeaux est déjà replacée…..

…beaucoup de malades autour de nous, Flondrois est encore très fatigué d’une grippe qu’il a soignée.. sur les routes avec du vin blanc, des huîtres et des grogs ;…..

….Je t’envoie une lettre de Marthe Feuillebois (renvoie la moi) j’avais écrit à Alice (une autre sœur de Daddy), après la lettre de grand-père, que j’avais été sur le point de rompre complètement avec eux tous, que j’étais lasse de méchancetés et d’indifférence. L’idée que je pourrai supprimer la rente (probablement versée par Daddy à son père et qui se poursuivait) et aussi sans doute que ma maison ne serait plus ouverte à Maurice (Feuillebois) a secoué ta tante, je viens de lui répondre d’une façon assez froide, en disant qu’il n’y avait aucune raison de revenir sur le passé ; je n’ai pu, comme elle le fait, les assurer de mon affection (elle ment), je n’ai pas eu le courage d’en faire autant, elle en prendra ce qu’elle voudra, cela m’est absolument égal…..

Ci-joint aussi un petit mot de Mme Cordelle, quand lui a tu donc écrit ? La petite Suzon est plutôt dans une meilleure passe, mais son état ne laisse pas d’être toujours inquiétant. Au revoir, mon Jean, je te quitte pour voir un peu la cuisinière qui n’a rien d’un cordon bleu……

Paris 8 mars 1928

 …..une fameuse alerte avec François qui nous a fait 39,9° de fièvre tout d’un coup, et vient d’avoir une angine. Pour un enfant c’est souvent le début d’une de ces maladies enfantines, qui aurait été bien mal venue en ce moment. Nous avons appelé immédiatement le Docteur, (le brave Artaud est au lit avec une forte intoxication et des aphtes plein la bouche). Prise énergiquement la fièvre a cédé, et nous en sommes quitte pour la peur ; au fond c’est dû à une imprudence de Tantine qui est venue déjeuner chez nous, et m’a amenée (pour changer) sa petite Micheline (7 ou 8 ans, sa petite fille, 2ème fille de Robert Collard), celle ci était toute fiévreuse, ……... Les petits, ceux de Simon, surtout ne peuvent pas être malades en ce moment…..

….Le départ approche Simon et Jean mettent les bouchées doubles….Jean prend tous les jours des leçons d’espagnol, et puis il va au bureau – naturellement.

….Les cadets sont aussi impatients que moi de savoir si tu nous rejoindra à Marseille…ce serait trop beau !

Le grand Jean et Simone sont ravis, le premier avait déjà touché 6000F sur sa gestion de Grattequina, Mr Jean Hersent vient de lui en remettre 10000 autres à valoir sur la fin du règlement, tu penses s’ils ont le sourire ! (garde cela pour toi) Il est vrai que les pauvres enfants en ont grand besoin au moment où ils s’outillent le plus possible pour avoir à acheter le moins possible en Argentine. C’est un départ qui leur coûte cher ! Je sais ce que c’est.

Je pense avoir un thé pour réunir qq amis mercredi, afin d’éviter à Simon de trop nombreuses visites. Elle vient d’envoyer un mot à Marcel Papar (Parmentier) pour le prier de venir avec sa fiancée.

Nos 3 garçons mettent les bouchées doubles et se quittent le moins possible ; ces qq jours où on a dû les séparer ont été toute une affaire et il fallait entendre les imprécations contre les sales microbes. Phiphi est désolé de les voir s’éloigner, eux aussi ! mais il y a l’attrait du voyage , de l’inconnu, des singes et des papillons bleus qui hantent déjà l’esprit de ces petits hommes. Simon se demande s’il sera possible de les emmener au Riachuelo (où l’on extrait toujours de la pierre)  et où Rambourg a fait construire une petite villa sur la grande plage. Mais il y est installé chaque été, sa dulcinée et la belle-sœur de celle-ci, alias Mlle de Blagemont et sa belle-sœur ! Qui eut cru que la rigidité de la première se fût accommodée d’une pareille promiscuité. Jean en a entretenu ces Messieurs et Gilbert a promis de voir à arranger les choses. La situation des cadets, de Simone surtout vis à vis de Mlle de B. sera assez délicate et il lui est difficile d’aller la voir chez elle, Rambourg y étant élu complètement domicile.

Je ne sais si je t’ai dit que les travaux de Colonia marchaient cahin caha, à Paris on n’en est sans nouvelles précises, aucun rapport n’y parvenant, Drion vient d’y partir, la seconde partie des travaux pour laquelle on avait soumissionné vient d’échapper à la maison qui le regrette. Je ne sais quelle maison l’a obtenu, on parlait d’allemands ou d’anglais.

Les Martin, père et mère, doivent s’embarquer le 7 avril pour l’Europe, juste le jour de l’arrivée des cadets, ils ne les verront donc pas, c’est dommage. Simone a écrit à Marcel.  Carlito est toujours en Suisse….

….je les ai revus hier (les Bousquet), lui m’apportant de l’argent de Rosario et ils venaient de revoir tes cadets. Je ne peux les avoir à dîner en ce moment, la cuisinière n’a aucune complaisance malgré la f. de ménage qui l’aide, Marthe rentre ce soir, je n’en suis pas fâchée, car elle m’est bien utile la brave fille, mais je m’attends à ce qu’elle me rentre assez fatiguée de la dure épreuve qu’elle vient de subir, son père est mort subitement d’une crise d’urémie et a été enterré jeudi dernier….

…..T’ai je dit qu’on me réclame une nouvelle procuration à donner à Martin au sujet de chemins à ouvrir dans un des terrains (en Argentine). Je vais faire en sorte d’éviter cette formalité, toujours pour la raison que tu sais….

 

Samedi 10 mars 1928

….Nous voudrions partir le dimanche 18 au soir pour être le 19 au matin à Marseille, nous descendrons à l’hôtel Terminus. Le bateau, le Florida des Transports Maritimes appareille le 20 à 14 heures, je vais prévenir Maine. Télégraphie nous, si tu penses venir. J’espère que rien ne m’empêchera de mettre mon projet à exécution, à moins que Phiphi ne soit malade, ce que je n’espère pas, mais nous toussons tous plus ou moins à la maison, sorte de trachéite bien fatigante. …

Vendredi  16 mars 1928   Paris

….Georges (Chedal) jouit de la présence de Marcel (Hersent) qui, s’il est poli, est tout aussi brouillon et peu perspicace. Il embrouille tout, et le Ministre de France l’a lui-même signalé à Georges l’autre jour. Vos cadets ont plus de chance d’avoir affaire à Gilbert 1000 fois plus intelligent. Garde cela pour toi. …

 Simon est dans ses malles jusqu’au cou je n’ai pas besoin de te le dire, il lui faudrait des journées doubles, d’autant plus qu’elle est à chaque instant dérangée par des visites ou des courses. Ils ont déjeuné mardi chez les Bénézeth…..

Hier j’avais Adolphe et Gaby (Gabriel Dessus) à déjeuner. Celui-ci vient de louer pour y installer sa femme qui se trouve mal de ce climat du S.O. et que l’on va essayer de soigner ici complètement une villa sur les coteaux de St-Cloud qui lui coûte dans les 15.000F de loyer plus le téléphone, plus les domestiques, plus le chauffage, etc, etc. voilà un petit ménage bien mal emmanché. Soigne toi bien, mon Jean !

nous déjeunons ce matin avec Flondrois et Bousquet, le premier nous emmène faire un de ces petits repas dont il a la science, je prévois que mon dîner ne me coûtera pas cher aujourd’hui. Le vieil ami a dû  écrire à des tas de gens pour leur recommander tes cadets, de plus Gilbert H. est déjà là, et se prépara à…les accueillir à l’arrivée. Bénézeth est persuadé que Rambourg ne restera pas là bas, il l’a laissé échapper l’autre jour ; il est évident que sa conduite privée (il vit complètement chez Bazelle !) ne doit pas faire bon effet là bas où l’on n’est pas plus vertueux qu’ailleurs mais où l’on  sauve les apparences à tout prix avec une rigueur toute protestante. Ce serait donc pour les cadets une jolie situation en perspective, et dans un espace assez court. Tant mieux. Emile Bénézeth vient de demander à rentrer, il s‘accommode mal du climat argentin, dit-il, peut-être aussi du directeur. Les Lascour, de braves gens que ton Père a eu tout le temps là bas sont rentrés et habitent Bordeaux, ils ont vu Jean qui est allé les voir et quand ils ont su qu’il allait là bas leur langue s’est déliée d’une façon effrayante pour la réputation du dit Rambourg, qu’ils ont quittés sans regret aucun.

Paris  vendredi  23 mars 1928

 

……J’ai donc repris ma vie, mon Jean, mais j’ai besoin de me reprendre. Je compte sur les jours de recueillement à Vierville pour m’aider à gagner mon équilibre,…

….Je suis restée un jour de plus à Marseille parce que j’étais trop lasse….

….Une carte de Simone datée de Barcelone m’arrive à l’instant, la sortie de Marseille a été dure, tout valsait, les malles et les valises, tout le monde malade, excepté Jean – heureusement le beau temps est revenu, et ils ont pu descendre à Barcelone. J’espère que ta traversée a été meilleure…

……J’ai donc repris ma vie, mon Jean, mais j’ai besoin de me reprendre. Je compte sur les jours de recueillement à Vierville pour m’aider à gagner mon équilibre, j’aurai du reste l’espoir de ces quelques jours avec toi en rentrant à Paris ! Je compte partir samedi 31 après avoir mis dûment ma cuistote à la porte,……

Jeudi matin  30 mars 1928  Paris

….J’ai vu aussi Tantine à peine remise de sa grippe. Robert est couché avec beaucoup de fièvre et une angine, la petite (Micheline) termine la série avec la coqueluche.. qu’elle a passée à sa mère ! C’est assez joli comme contagion. Je me demande comment nos petits y ont échappé. Rien de nouveau sur Suzon, mais je suis persuadée qu’elle est encore à la chambre et au repos, qq mots de sa dernière lettre le laissait entrevoir ; elle n’en est du reste pas quitte la bonne petite, elle en a pour 2 ans à prendre les plus grandes précautions, ce n’est pas sans me préoccuper beaucoup et si je n’avais pas la garde de Philou j’y serais allée passer le printemps, c’est certain. J’ai mon vieux cœur bien tiraillé et à rude épreuve en ce moment !

 ….de quoi confectionne un petit gilet à la mode, j’ai le même en bleu pour Suzon et Simon doit travailler au sien sur le pont du Florida. Je l’espère du moins, car la pauvre petiote n’était pas encore bien vaillante dans son mot daté d’Almeria et cela malgré une mer moins dure permettant au restant de la bande de prendre ses ébats. Elle était encore allongée sur le pont et le manteau de fourrure lui était ben utile, car malgré le soleil il faisait très froid. La pauvre Simon était certainement plus malade de fatigues et d’émotions que de mal de mer proprement dit. Heureusement sa f. de chambre l’entourait de beaucoup d’attention, Jean et les petits allaient très bien. …

Vierville  mercredi 4 avril 1928

…..Je me suis aperçue tout à l’heure qu’un courrier partait pour B.A. demain matin par Cherbourg….aussi je suis un peu en retard….

….j’ai eu hier un petit mot de Simon daté en vue de Las Palmas où ils n’espéraient pas pouvoir descendre. La mer continuait à être dure  mais tout le monde était vaillant sauf notre pauvre Simon. J’en suis étonnée, elle n’avait jamais eu le mal de mer, aussi je reste persuadée qu’elle paie en ce moment d’une crise de foie les fatigues et les émotions des semaines passées. Ils devaient être hier à Rio et je les ais suivis pas à pas dans cette jolie escale où ton cher Père ménageait chaque fois une jolie promenade.

Je leur ai écrit jeudi dernier par avion (nombreuses escales de l’avion postal et je crois que la traversée Dakar – Recife se faisait encore par bateau), cela coûte 10F 50 par 5g. mais en me munissant de papier pelure, j’ai pu leur écrire très longuement pour ce prix là. C’est une chose que l’on peut se payer de temps en temps, ma lettre les attendra à Rosario.. si tous va bien ; ce que j’espère pour les braves gens d’aviateurs.

(à Athènes) l’Oxfordé  (Marcel Hersent) est toujours là bas, moins désagréable, mais toujours aussi petit d’esprit. Les cadets ont de la chance d’en être débarrassé, eux ! ….

 

….Les cadets ont dû arriver à BA mais je n’en ai pas la certitude. Jean C. a dû télégraphier au bureau avec le code, mais ceci a dû arriver pendant les jours de Pâques où il n’y avait personne, on a oublié de m’en prévenir. J’ai écrit et j’attends sans trop d’impatience il est vrai car s’il y avait eu qq anicroche à leur voyage cela se serait su.

…..je leur (Simone et Jean Cordelle partis le 20 mars pour Rosario) ai écrit jeudi dernier par avion (nombreuses escales et je crois que la traversée Dakar – Recife se faisait encore par bateau), cela coûte 10F50 par 5g. mais en me munissant de papier pelure, j’ai pu leur écrire très longuement pour ce prix là. C’est une chose que l’on peut se payer de temps en temps, ma lettre les attendra à Rosario.. si tous va bien ; ce que j’espère pour les braves gens d’aviateurs.

…..rien de nouveau ici, avant de partir j’ai congédié ma cuisinière sans regrets, ce n’est pas qu’elle était méchante fille, mais elle était tout le temps dehors, elle a paru assez attrapée cela ne m’étonne pas, la place avait du bon ! Je ne la regrette pas ! Ici tout va bien, nos gens s’emploient bien, et le jardin est en bon état, mais la gelée du mois de février a fait bien du mal, et j’ai grand peur que tu ne puisses te régaler de pêches comme tu avais coutume de faire, les fusains même paraissent en avoir reçu un coup.

Le peintre(un autre, celui de Grandcamp ne vient jamais) je fais donner une couche à la serre, et aussi aux vérandas (laissées en plan par l’autre) puis retapisser l’ancienne chambre de Suzon, et donner un petit coup de peinture dans ces 3 petites pièces bien abîmées par les petits doigts. Ce sera fait pour fin mai, je retournerai ici pour le tapissage.

Dagoubert fait une bonne réparation aux portes du garage, de la remise et refait une porte neuve au fenil ; Tout Cela maintiendra les choses en état. Jeanne et Léon repeignent la grille qui a été en partie passée au minium avant l’hiver. J’espère donc que lorsque tu viendras avec ta petite Maine tu seras content de voir que la vieille maison tient.
Il va falloir cependant que je me préoccupe d’un bon couvreur, depuis plusieurs années, les réparations faites à la toiture le sont en dépit du bon sens par des gens inhabiles.
Je pense aussi que pendant le séjour de Georges il s’occupera de l’installation de l’électricité. Il faut que cela soit fait avec un certain goût pour ne pas déparer le genre de notre vieille maison.

J’ai vu notre curé, les Collières, de Mons et qq bonnes gens du village, tous s’informant de vous tous avec affection. On espérait presque que ton mariage se ferait ici, et Mr de Mons était ravi, m’a-t-il dit.
Peu de monde dans les villas….

Il me semble presque te revoir ici lorsque j’aperçoit le Philou, une énorme tartine à la main, sautant, gambadant comme un cabri, il est aussi heureux que tu l’étais ici…..

Lettre à Germaine Saillard, Vierville ce jeudi Saint,  (le 5 avril 1928)

….depuis mon arrivée ici je suis en pleine dépression physique et morale, cela s’est traduit par une crise hépatique, qui clos peut-être, un tas de petites misères bien désagréables. Je vous dis cela pour que vous ne m’en vouliez pas d’avoir tant tardé à vous écrire, mais n’allez pas raconter cela à aucun de mes exilés qui finiraient par me croire vraiment malade ! …….Dites à votre chère Maman que je m’excuse de l’avoir reçue bien mal à Paris, je souffrait vraiment beaucoup de l’oreille – ce n’est pas encore fini, et je suis quasi sourde……

Vierville  13 avril  1928

….j’avais passé une mauvaise semaine, mal en point avec une crise hépatique, une sorte de furoncle – rapporté de Marseille – dans l’oreille qui m’a occasionné d’intolérables douleurs dans la tête, et puis le moral ne valait pas un sou, j’étais dans une sorte de dépression morale et physique qui m’a mis complètement à plat de toutes façons. Ta bonne dépêche est venue remettre les choses au point et le soleil aidant je reprends pied comme il sied. Le vieux Vierville tout grand et vide qu’il est m’a servi encore une fois d’asile et je repartirai d’ici plus forte.

….j’ai eu samedi dernier une « lettre océan » , c’est un message assez long envoyé par TSF, capté par un paquebot qui l’a mis à mon adresse à la poste en arrivant à Marseille, et l’on m’y disait que le temps était splendide, la mer calmée, le mal de mer disparu et que tout allait bien.

….Rien de bien nouveau ici, j’ai entrepris avec Dagoubert, Tual et le peintre  (de Trévières) qq réparations pour tenir la maison en état……….J’ai placé une barrière au bout du champ de Coulmain (qui mène à la mer) fait redresser qq murs qui avaient besoin de ciment. Léon et Jeanne repeignent la grille (je leur ai promis 100F)…..

…..T’ai je dis que j’avais fait poser un Mirus (dans les chambres occupées actuellement) cela les rends douillettes à souhait pour l’hiver, à ce point que je crois que j’y installerai une sorte de petit salon l’an prochain au lieu de me tenir dans la petite salle à manger.

Paris jeudi 19 avril 1928

…J’ai eu enfin la nouvelle de l’arrivée de nos argentins , vendredi,  je croyais que le bureau était fautif et que l’on avait oublié de me prévenir, mais il n’en était rien , on m’a télégraphié aussitôt la nouvelle reçue. Les voilà donc à pied d’œuvre , espérons que tout ira bien de ce côté.  

….j’ai besoin de vous savoir tous contents pour conserver mon équilibre ; je dois reconnaître que celui-ci a reçu un fameux coup ; j’ai même revu mon vieux docteur Artaud en rentrant, je traînais depuis qq semaines, toussant encore. Il m’a énergiquement soignée, je suis consignée à l’appartement et mon dos témoigne de la qualité de la moutarde dont Marthe a copieusement arrosé les cataplasmes que l’on me met 3 fois par jour. Moyennant quoi il y a un mieux très sensible. Je refaisait un peu de pleurite. Le Dr sort d’ici, il est très content de moi – moi aussi – et j’aurai la permission de sortir samedi…

. A Vierville j’ai laissé tout en bonne voie, le jardin paraît reprendre, le petit bois était délicieux et j’ai pu fleurir la tombe de ton cher père  avec les petites fleurettes qu’il aimait bien.

…Ainsi que je te l’ai dit dans ma dernière lettre, j’ai fait faire et mis en train certaines réparations à Vierville. La gelée (-14°) a fait des dégâts dans les conduites d’eau dans la maison ; on avait bien vidé les conduites d’eau froide, mais pas celles d’eau chaude. Dagoubert fils a fait une dizaine de soudures, mais il nous faudra être prudent en faisant monter l’eau, je l’aviserai du reste pour qu’il soit là au moment.

J’ai fait mettre une barrière au chemin qui va à la mer, c’est propre maintenant. Piprel va mettre une clôture à ses frais. Pelcoq – le mal embouché -  cherche à vendre sa maison, il est à peu près en faillite, et j’ai eu la visite de Mme Cusinberche qui ne me proposait rien moins que de lui laisser mettre une cabane dans mon terrain de la plage et de la louer au profit de Raoul Thomas. J’ai refusé carrément. Ce serai bientôt joli. Elle s’est imaginé de monter un salon de thé dans la bicoque où elle vit (à côté de notre maisonnette) le service doit être fait par… Solange Thomas et les petits enfants de la marquise au profit des enfants de Vierville, elle a fait peindre et mis une énorme pancarte pour aviser les passants. Je n’ai pas besoin de te dire que personne ne croit à la réussite et qu’on la trouve plus folle que jamais.

……je suis à la recherche d’une cuisinière, j’ai une femme de ménage chaque jour et suis plus tranquille qu’avec la cuistote que j’avais auparavant….

Vendredi 20 avril 1928

J’ai eu aussi une lettre de Simon datée de Rio, le voyage se terminait bien, sans mal de mer et malgré une houle accentuée.  Passage de la ligne en règle, bal, loterie, etc, passagers assez tranquilles tout va donc bien de ce côté…..

Paris 27 avril 1928  vendredi

….une belle fête au passage de la ligne, cavalcade, réjouissances, baptême en règle, ce qui avait permis aux dames d’arborer d’affriolants maillots, grand bal le soir, loterie, etc.. Les cadets se tenaient assez à l’écart des autres voyageurs comme il sied, mais causaient beaucoup avec le Commandant et avec un certain Intendant Général qui faisait partie de la mission militaire de Rio et qui a connu ton cher papa à Bizerte et à Dakar. Maintenant les cadets sont arrivés, et doivent s’installer, je le suppose. Mais en voilà bien d’une autre. ….Donc Hébert m’a dit que Drion qui était parti il y a 2 mois pour terminer Colonia, rentrait, refusant de terminer un chantier aussi mal commencé. On est assez sévère avec lui au bureau, mais il a écrit à Hébert que Rambourg usait les hommes comme le matériel, jusqu’à la corde. Il parait par exemple que les wagonnets de la carrière du Riachuelo ont les mêmes boites à graisse que les plate formes qui servent au chargement, on les démonte à chaque fois, immobilisant les uns ou les autres. Hébert suppose qu’une fois arrivé Drion sera plus explicite avec les patrons. Il m’a demandé la plus grande discrétion sur ce que je t’écris, car Drion lui a écrit personnellement. Mais cela ne laisse pas que de me laisser songeuse pour Jean C. qu’on va peut-être être expédié à Colonia. Les travaux y seront terminés dans 3 mois au plus. La 2ème tranche a été donnée à une autre maison, et le môle qui reste à faire par la maison Hersent ne pourra l’être qu’après l’exécution de cette tranche. , assez bizarre, hein ? Tout concorde à présenter Rambourg sous un jour peu aimable… 

…..Suzon a retenu son passage pour le 2 juin, si cela continue vous vous retrouverez à Marseille, si tu viens… car je deviens vraiment sceptique sur ton retour prochain, la petite Maine va finir par croire que tu ne veux plus revenir…..

Rien de nouveau à Vierville où l’ouvrage se fait, je pense toujours y aller faire un tour fin  mai..

Paris 4 mai 1928

 …J’ai eu la bonne surprise de recevoir une lettre de Simon, je te l’envoie (renvoie la moi) elle te donnera des détails intéressants sur tous ces coins que tu connais. Le Riachuelo lui même n’échappe pas au progrès. Je suis sûre qu’il y aura perdu de son charme, et que l’étang n’est plus peuplé d’oiseaux étranges et confiants car personne ne les chassait. Enfin je voudrais tout de même bien que les cadets puissent y aller chaque été. Simon en y pensant a remonté sa garde robe d’amazone....à cheval, et elle avait vraiment l’allure désinvolte avec sa culotte et son grand chapeau de feutre.

…..Flondrois est encore à Concarneau où sa maison lui donne du « tintouin ». …. Martin lui a écrit qu’il s’embarquait le 10 avril avec sa femme pour l’Europe, qu’il verrait Simone avant. Je ne le crois pas, car la lettre de ta sœur est datée du 9 de B.A., sa lettre a dû prendre le paquebot de Martin, paquebot italien 13 jours entre BA et Trieste, sans escales. Je ne sais encore rien d’eux….

….La petite Suzon est rentrée, et la voilà installée à St Cloud avec sa mère et son mari dans une villa. Elle est arrivée assez fatiguée, elle pèse 36 kilos. J’ai eu ces détails par Gillette Bidel qui est ici et a aidé Gaby à faire son déménagement. Le mariage de Gillette est pour octobre ou novembre prochain…

…Je vais bien cependant et s’il n’y avait ce mauvais asthme qui fait de temps en temps des siennes, ce serait tout à fait bien ; le bon Dr Artaud continue à me suivre de près, je le vois chaque semaine….

…Tantine est venue déjeuner avec nous vendredi, Marthe revient d’un voyage pédagogique en Allemagne, Robert travaille beaucoup et sa femme dépense idem, elle vient de s’acheter 7 robes, modèle de grande couture, mais la petite (Micheline, 8 ans) est pauvrement mise  et Claude (19 ans) réclame instamment des souliers !…

 

….Adolphe est venu prendre le thé avec nous, il m’a donné des nouvelles des grands : Jeanne ne tousse pas moins mais elle ne crache plus, elle est par contre très oppressée. J’en ai parlé à Artaud qui m’a dit que c’était un bon signe de guérison, l’asthme formant une sorte de pneumothorax naturel du poumon malade…je le voudrais bien. Le Homet est de plus en plus morne, plus de bateaux à décharger ; ou si peu et ce n’est pas sans me préoccuper, que ferions nous de Robert si cela s’arrêtait ?

J’ai eu bien peur cette semaine pour notre brave Pompon qui est encore très souffrant d’une bronchite mais qui paraît cependant tiré d’affaire. J’avais heureusement donné à Léon toutes les instructions pour le cas où le cheval serait malade, il m’a écrit aussitôt et prévenu télégraphiquement Génamy le vétérinaire d’Isigny que nous connaissons depuis Lison et qui est venu aussitôt. Léon m’écrit chaque jour, et il faut voir le sérieux avec lequel il m’écrit….J’aurais été désolé de perdre le brave animal auquel nous sommes tous habitués, et puis c’était ton cher père qui me l’avait acheté – enfin il aurait fallu le remplacer ! J’espère qu’il s’en tirera….

…J’ai une cuisinière.

Jeudi soir  10 mai 1928  Paris

 …Bonnes nouvelles de Rosario, mais je t’envoie la lettre de Simon (renvoie la moi)  elle te renseignera mieux que tout ce que je pourrais te dire, je ne suis pas étonnée qu’elle ait revu Rosario avec qq émotion. Tu verras que Mlle de Bl. est pleine d’aplomb, je ne reconnais plus la femme rigide qui parlait des convenances avec un grand C.  et la situation des cadets sera un peu difficile devant tant d’inconscience. Je conseille à Simone la plus grande franchise et la plus grande liberté, c’est la seule façon de s’en tirer. Et puis cela ne durera pas éternellement. Flondrois à qui j’ai lu cette lettre m’a confié qu’au conseil de la Société, Rambourg était fortement pris à partie par Barbet et lui-même, ce que je lui en ai dit ne l’a pas calmé, au contraire, car il a toujours une dent contre sa vieille ennemie Mlle de Bl. Mais garde cela pour toi car ce qui est dit au Conseil ne court pas les rues….

….mais le temps s’est remis au froid, à la pluie, et le Dr me défend absolument de  sortir. J’en ai assez de prendre tant de précautions mais comme j’en ai encore plus qu’assez de me soigner, je n’ai pas le choix…..

j’ai vu Tantine cette semaine, elle est revenue hier avec un bouquet de fleurs, la bonne Tantine, elle voulait absolument que j’aille déjeuner avec elle et sa fille qui est toujours là le jeudi, mais il faisait vraiment trop froid pour sortir…..

.Flondrois viendra mardi avec les 2 Bousquet, ma cuisinière fait très gentiment la cuisine, cela me repose des ratatouilles de la précédente que je ne regrette toujours pas….

….elle a été un peu fatiguée la pauvre Mara et cela m’ennuie, l’oppression qu’elle ressent n’est pas faite pour la remonter, et les drogues qu’on lui a donné pour la soulager l’ont mise à plat.

Pompon est hors d’affaire, je n’en suis pas fâchée, mais il faudra user de précautions avec lui pendant pas mal de temps.

Paris  dimanche 13 mai

.J’ai eu de nouveau 2 lettres de tes sœurs, tout va bien, Mlle de Bl.  se cramponne à Simone avec une assiduité qui frise l’inconscience. Il est bien certain qu’elle cherche à accaparer les cadets. Simon a revu tous nos amis Martin et ils ont une jolie maison av. Pellegrini avec un jardin pour 250 pesos. Gilbert (Hersent) leur a fait verser leur mois intégral en pesos, ils sont ravis. Par contre Suzon se plaint beaucoup de la lésinerie de Marcel (Hersent), ce n’est évidemment pas son frère ! 

.Denise de Mons (Collières) vient d’avoir une fille -  Gillonne !! -  Ils sont  ravis…

Paris  jeudi 17 mai 1928

…..ce n’est pas comme Gilbert qui est rempli d’attentions pour les cadets, les a présentés, sortis en différentes occasions, j’ai eu 2 lettres cette semaine, je t’envoie celle qui a le plus de détails, mais renvoie la moi avec les autres, Suzon sera heureuse de se mettre au courant de la vie de nos américains. Grâce à Rodriguez qui a été tout ce qu’il y a de plus complaisant ils ont une maison avec jardin, Avenida Pellegrini 1681. C’est peut-être un peu loin du bureau, mais il y a des tas d’autobus ou de trams qui mettent Jean en face du bureau, c’est dans un quartier très aéré (l’avenida est large comme l’avenue du Bois ici il me semble que c’est exagéré ??)  et non loin d’El Parque où les enfants pourront faire du footing. J’espère qu’ils y garderont la santé et que Jean fera bien ses affaires ; reste Mlle de Bl. qui manque absolument de discrétion et Rambourg qui comme tu le vois ne met aucune bonne volonté – et pour cause – à renseigner ton beau-frère. Ne parle de cela à personne surtout.

….J’ai aussi vu Gillette Bidel qui m’a donné des nouvelles de St Cloud, (le temps ne pas encore permis d’aller jusque là) elles ne sont pas brillantes, la petite Suzon a de la fièvre tous les jours, elle a encore maigri depuis son arrivée ici et ne pèse plus que 34 kilos 300, Philou en pèse plus de 30 ! ….


….J’attends de jour en jour la visite de Gilbert Hersent qui a promis de venir me donner des nouvelles, il a débarqué ces jours ci à Lisbonne où il doit rester qq jours avant de remonter sur Paris…

…..mon asthme diminue et j’espère tenir le bon bout, le Dr Artaud me fait suivre un traitement si énergique qu’il en est quelquefois fatigant, mais il n’en a cure et tient bon. Je me fait des piqûres, un vrai coup de fouet. Enfin je compte aller à Vierville pour la Pentecôte, afin de surveiller les ébats de 2 peintres qui vont poser du papier  et repeindre les 3 petites chambres des enfants…..

…Mara n’a pas été très brillante ces temps ci, le temps est aussi maussade par chez elle et puis elle a pris une drogue qui lui a mal réussi. J’espère que ce n’est que passager.

De Vierville Léon m’écrit que Pompon est de nouveau au piquet ; c’est donc qu’il est rétabli. J’ai fait repeindre la grille par Léon et Jeanne en leur promettant 100F. Cela m’avait coûté 770F il y a qq années par le petit peintre de Trévières, j’en aurai bien pour le double maintenant, tu sais que je n’ai toujours pas revu le peintre de Grandcamp. J’ai pris celui de Trévières qui a enfin fini les vérandas restées en l’état depuis bientôt 2 ans. Je fais aussi donner un coup à la serre……

Je reçois à l’instant une lettre très alarmante de Robert, Jeanne ne va pas bien du tout et le Dr a dit de me prévenir, je me demande ce que je vais faire, je ne puis guère m’en aller en ce moment où je dois prendre des précautions multiples pour ne pas attraper froid. Je m’en vais demander à Artault ce qu’il en pense ! et écrire au Dr Fouqué à Cherbourg. Jeanne est complètement couchée, d’après  ce que je vois le cœur doit être très fatigué. C’est bien là le hic ! Je suis bien tourmentée et triste, mon Jean, cette pauvre grande a toujours été si affectueusement bonne pour nous tous !…

Paris  20 mai 1928

Je viens de voir Gilbert retour de Rosario qui m’a apporté de bonnes nouvelles de nos américains…

…./ je viens de passer quelques biens vilains jours, la pauvre Mara a été bien mal, et le pis était que le temps était excessivement froid et que le bon Dr Artaud s’est opposé énergiquement à mon départ, craignant que je ne rattrape froid. Il n’y consentait m’a t il dit qu’en cas d’urgence grave. Grâce à Dieu le pire a été évité et la pauvre Mara se remonte grâce à des piqûres d’huile camphrée cholestéroïnées. Elle est au repos le plus absolu, par exemple le vieux Tonton ne la quitte pas (Le Homet est au grand calme) mais il est absolument démonté, je pars donc demain matin – avec la permission de mon Dr A. Je vais bien à part un peu d’asthme et je vais tâcher d’organiser un peu cette vie nouvelle pour Mara. Elle vient de subir une crise cardiaque très grave qui ne sera pas sans laisser des traces (si elle s’en tire). Il lui faudra après cela une vie ouatée… jusqu’à la prochaine crise qui sera peut-être fatale.. Tout cela est bien triste, mon pauvre Jean ! Je pars sans trop savoir combien de jours, le Philou reste à la maison avec Marthe qui le conduira samedi rue du Petit Musc où il passera les vacances de Pentecôte, si tout va ..mieux……

Cherbourg  vendredi 25 mai 1928

 …….Bonnes nouvelles d’eux tous et aussi de Rosario. Jean comme tu le verras, augure mal de Rambourg et l’a dit à Gilbert . J’ai vu celui ci avant de quitter Paris, il est venu me parler des cadets, quel aimable garçon et bon comme ses père et mère, il ne ressemble en rien à son aîné et Jean . a de la chance d’avoir affaire à lui….

…car je suis bien occupée près de notre malade et de sa maison. Je n’ai toujours que la f. de ménage qui vient 2h par jour – elle ne peut pas plus ! – et c’est notoirement insuffisant. Je cherche donc une femme qui resterait toute la journée et qui s’occuperait de notre Mara et de l’organisation de la maison. Cela coûtera ce que cela coûtera mais je ne partirai tranquille qu’à ce prix, le pauvre Tonton, tout plein de prévenances qu’il est pour sa femme, est complètement désemparé et incapable de prendre une décision quelconque. Quel brave mais quel pauvre homme !

Mara va mieux, les piqûres l’ont bien remontée, et tout danger immédiat est écarté, mais la gravité de son état subsiste….. J’ai vu le Dr, elle a fait une poussée violente de tuberculose qui peut s’enrayer pour l’instant mais l’avenir est bien sombre…..Elle a un moral excellent et dans son lit qu’elle ne quitte plus, par ordre du médecin, elle tricote et elle lit assise toute la journée.
Tonton Robert est à la maison continuellement et s’occupe bien de soins matériels, mais voilà bien un autre souci, Sauzé qui est venu voir Jeanne a manifesté le désir que j’aille jusque chez eux, en réalité c’était surtout pour me dire que Le Homet ne faisant plus d’affaires intéressantes (depuis que le Gouvt français entretenait ses chemins de Fer avec du charbon français) il fallait s’attendre à ce que le chantier ferme aujourd’hui ou demain. Il ne nous manquait plus que cela ! Qu’allons nous faire de tonton Robert. J’en ai écrit immédiatement à Adolphe qui arrivera dimanche. Je l’avais déjà demandé avant mon départ de Paris, alors que le pire était à craindre et j’ai été stupéfaite de la réponse tranquille qu’il m’a faite « Quoiqu’il arrive je ne puis quitter Paris avant lundi soir….veuillez faire le nécessaire le cas échéant » ………………………il est bon qu’il prenne un peu de responsabilité aussi ; je suis écrasée par celle qui m’incombe, mon Jean, ta vieille Maman n’en peut plus !
Heureusement ma santé est bonne, si ce n’était mes crisses d’asthme qui ne désarment pas, les coquines….

Je voudrais aller  passer 2 jours à Vierville si possible avant de rentrer à Paris mercredi ou jeudi prochain. J’ai laissé des ouvriers plein ma chambre (celle de Paris) où l’on répare le feu de cheminée mis par Marthe, et je voudrais que l’appartement soit à peu près net pour l’arrivée de Suzon qui ne va guère tarder puisqu’elle s’embarque le 2 juin pour Marseille.

…….Mara m’a confié une jolie pièce de mariage ancienne pour servir s’il se peut (lors du prochain mariage de Jean Hausermann), et j’apporterai à petite Maine certain livre de messe à couverture d’ivoire qui a appartenu à notre grand mère (ce ne peut être qu’Augustine Hénos, épouse de Charles Weill) et que Mara détient maintenant. Depuis toujours, nous l’avons toutes porté le jour de notre mariage – tes sœurs également – ……..

Vierville  mardi 29 mai 1928

… j’ai laissé Mara moins mal, car je n’ose dire mieux, son état est grave….

(Paris)  mardi soir 26 juin 1928

 …..Je reçois une lettre du Dr Fouqué me donnant de bien mauvaises nouvelles de notre pauvre Mara – son état s’aggrave sensiblement, le cœur défaille, les jambes sont enflées,  il ajoute qu’il y a actuellement peu d’espoir de la prolonger longtemps. Je n’ai pas besoin de te dire tout mon chagrin, mais malgré ce chagrin  je ne pars pas à Cherbourg  et n’y partirai qu’au dernier moment, je suis beaucoup mieux, je ne tousse plus, et mon asthme  a disparu, je ne veux pas compromettre ce résultat, car je tiens à assister à ton bonheur, mon Jean. Si rien de grave ne se produit, nous irions Suzon et moi de Vierville à Cherbourg en auto accompagnées par le chauffeur de Bayeux…..

Dimanche 1er juillet 1928  (de Paris)

 …..Nous avons eu les Martin à déjeuner jeudi (Flondrois est en Bretagne) avec Carlito et Totito. Quels bons moment nous avons passé avec ces vieux amis si bons et si simples. Je ne désespère pas d’en avoir qq uns d’entre eux le 21 août, mais ils viendront sûrement à Vierville avec leur auto, cela Martin y tient absolument, et je vois bien qu’il veut apporter à votre cher Père l’hommage de son fidèle souvenir.

…Bonnes nouvelles de Rosario mais Rambourg est de plus en plus désagréable, à ce point que Jean allant travailler au bureau le dimanche matin et y entrait avec la clef d’Emile Bénézeth lorsque Gilbert Hersent était là, dès que ce dernier a été parti Rambourg a défendu à Bénézeth de donner sa clé à Jean. Tout cela évidemment parce que les Cordelle ne voient pas la maîtresse dudit Rambourg. Je les en approuve pas moins, mais cela ne …  en faveur du Monsieur et pour les cadets, c’est bien désagréable que Rambourg n’adresse pour ainsi dire plus la parole à Jean et qu’il ne lui demande aucun travail. Celui ci est bien décidé à rentrer dans 1 an si cela continue……

…..Notre chère Mara après avoir passé de bien vilains moment semble elle aussi s’acheminer vers le mieux. Ses jambes ont désenflé ; je n’ose pas croire que ce soit la fin de cette horrible menace et cependant ce serait je crois bien la complication cardiaque évitée pour le moment du moins. Ton cher père que j’invoque avec ferveur chaque soir aura pu peut-être obtenir de Dieu une échéance au malheur qui nous guette… Elle m’écrit hier une longue lettre encore pleine d’entrain la pauvre Mara, ….

….Une lettre fort aimable de Tante Marthe ( !!) me fait part de l’admissibilité de Maurice à l’Agro, l’oral se passe à Paris… on sait ce que parler veut dire ! Ta sœur s’est chargée d’écrire que j’étais très lasse, très fatiguée et que nous étions très content du succès de Maurice, mais…. sans rien de plus. Je suppose que l’on comptait sur moi pour héberger celui-ci, je ne m’en soucie guère et de plus cela me serait difficile en ce moment où la maison est pleine jusqu’aux bords, au surplus nous partons le 6 et Marthe ne savait pas la date de l’oral.  Je n’ai pas de scrupule à leur montrer beaucoup d’empressement, mais Suzon est bien plus féroce que moi. !

 

Je me suis arrangée avec ma femme de ménage qui viendra vous faire le ménage lorsque tu passeras ici avec Maine, elle n’aura de ce fait aucun souci de nettoyage, je voudrais que ces quelques jours de Paris soient un de vos plus chers souvenirs.

Nous avons eu les Martin à déjeuner jeudi (Flondrois est en Bretagne) ….   Je ne désespère pas d’en avoir qq uns d’entre eux le 21 août, mais ils viendront sûrement à Vierville avec leur auto, cela Martin y tient absolument, et je vois bien qu’il veut apporter à votre cher Père l’hommage de son fidèle souvenir.

Il nous en est arrivé une bonne avec l’auto. Je n’ai pas retrouvé la carte Grise, je ne me rappelle pas du reste l’avoir jamais eue, Léon consulté ne l’a pas trouvée dans l’auto, et il a donc fallu un duplicata, je te passe sous silence les démarches… les files de queues…

Dimanche 8 juillet 1928

 …Bonnes nouvelles de Rosario où nos gens sont installés et contents de leur home. Ils se voient beaucoup avec le jeune ménage Tonazzi-Martin – et Marcel, ce qui me fait plaisir, mais les relations avec Rambourg sont très tendues en ce sens que celui ci n’adresse pour ainsi dire pas la parole à jean ni à Drillon, qu’il part 5 ou 6 jours sans dire où il va, cela ne laisse pas d’être très ennuyeux pour Jean et cela explique les démissions collectives de tout le personnel. J’espère que les affaires s’arrangeront, mais il est bien évident que c’est une situation qui ne peut pas durer éternellement.….

De Mara les nouvelles ne sont guère meilleures, la pauvre Mara s’affaiblit, c’est bien évident, malgré l’autorisation du Dr qui lui a permis de se lever, elle ne désire plus quitter son lit en s’avouant trop lasse. Dès que Pépita sera remise en état, et j’attends le chauffeur demain (les accus rechargés sont ici) je pense aller à Cherbourg en auto. Robert quitte sa place où l’on aurait voulu qu’il livre la marchandise dans un camion à bras ! …je comprends qu’il cherche autre chose ; étant donné son peu de prétentions je pense bien qu’il pourra trouver. Je suis bien tourmentée de tout cela , mon Jean !

…Le mariage de Gillette a lieu ces jours ci, le 12 exactement…….
… . Le mariage de J. de Mons est fait du 3, Denise C. n’a pu y assister, un de ses fils ayant dû être opéré la veille d’une appendicite purulente. Il paraît qu’au moment où l’on t’attendait ici, Jacques est venu tous les jours s’informer si tu étais là , ne voulant pas que tu prennes tes repas ailleurs que chez eux…

…Nous avons eu nos robes de mariage la veille de notre départ à 11h du soir naturellement, ô cette Schiff !

Ici tout est bien, le foin coupé et rentré, la maison en ordre, le jardin en bon état, nos gens sont complaisants, j’espère donc que l’été sera tranquille, on t’attends avec impatience, on s’informe de toi avec intérêt dans le  village, on sent qu’on nous aime bien. Je n’ai vu encore que mon curé, le vitrail de St-Jean Baptiste que j’offre en mémoire de ton cher Père sera posé bientôt, mais la bénédiction ne s’en fera que vous tous présents, ainsi l’a pensé délicatement notre brave abbé qui t’envoie son affection ….

Vierville  19 juillet 1928  jeudi

 …Aucune nouvelles de nos argentins cette semaine, cela me semble long, pourvu qu’il n’y ait pas de malade ou que Rambourg ne se soit rendu plus odieux, en voilà un qui pourrait se souvenir de l’accueil qu’il a reçu de notre part autrefois ! 

Nous n’avons encore vu que Mme de Mons, notre cercle habituel n’est pas au complet cette année………
…..on dit qu’il y a beaucoup de monde, mais nous ne nous en apercevons guère dans notre thébaïde et c’est bien tant mieux. Un vieux Mr de Ranville, hôte de la plage est venu nous demander de photographier la maison
et nous attendons l’ami Flondrois  lundi pour 2 jours. Il vient prendre des directives pour le voyage à Toulon m’écrit-il.

……Mara m’a écrit hier une longue lettre la bonne fille, j’en conclu que cela ne va pas plus mal et j’avoue que j’en suis bien heureuse. A mon dernier passage à Cherbourg, je lui ai acheté une bonne chaise longue…Rien de nouveau pour Tonton Robert qui tu le sais, n’est plus chez son marchand de cuir lequel……. Ne fait pas assez d’affaires pour se payer un garçon de courses.

J’attends du Printemps un lavabo que Dagoubert installera dans le cabinet de toilette à mi-étage. Suzon a des projets de peintures dans le dit cabinet, enfin nous voulons que vous vous y plaisiez mon Jean, toi et ta petite Maine dans les qq jours où j’aurai la joie de vous avoir. Pour le moment Suzon et les petits couchent là. J’ai fait poser du papier dans l’ancienne chambre de jeune fille de Suzon et profité de la présence des peintres pour faire rafraîchir les 3 petites pièces qui sont charmantes maintenant. Elles en avaient besoin bien des petits doigts avaient écorné le papier à maints endroits, et puis j’ai à cœur de tenir en ordre cette vieille maison  que ton cher Père avait arrangée avec tant de soin et de goût, je ferai ainsi chaque année afin qu’elle n’arrive pas à ressembler à tous ces vieux manoirs que nous connaissons. Celui de Than est loué pour 9 ans à des anglais mitigés de Versaillais, on prétend qu’ils ont du mal à voir le bout de leurs nettoyages et cela ne m’étonne pas.

Nos gens travaillent bien, je n’ai pas de soucis domestiques, ce qui est appréciables autour de nous ce n’est qu’un cri ! Le jardin a bonne tournure malgré la sécheresse, le moteur donne heureusement, mais peu ou point de fruits, même des pêches dont tu te régalais et les légumes même ont du mal à pousser. Le vieux Coulmain, venu pour couper les chardons de son champ a déjeuné avec nous, il était ravi, il faudra aller le voir avec Maine.

Vierville  27 juillet 1928   vendredi

 …. Bonnes nouvelles aussi de Rosario, ils vont tous bien mais la pauvre Simon se tourmentait pour Mara. C’est si loin ! Rambourg est toujours aussi peu aimable, il s’absente pour 5 ou 6 jours sans dire où il va, lettres et dépêches s’accumulent non ouvertes, Flondrois est persuadé qu’il sent bien que son siège tremble. On a convaincu Drillon de rester là bas ; ce n’est pas en vain, et seulement parce que celui ci a déclaré qu’il voulait bien rester avec Mr Cordelle.
Les petits vont bien. Michel devient diable au possible et tient tête à son frère avec un entêtement qui lui vaut des gifles. …

….Toutes les santés qui sont bonnes, même celle de la pauvre Mara qui ne s’aggrave pas, il y a même un léger mieux, elle se lève chaque jour dans une chaise longue …..et où elle est plus « confortable » que sur son fauteuil droit. Elle vient de m’écrire une lettre presque gaie, et Tonton qui ajoute un mot à la poste me rassure quelque peu….

nous n’avons pas encore eu le courage de faire nos visites à part les de Mons que je vois toujours avec plaisir, Jacques est attendu ces jours ci avec sa femme et aussi Denise et ses enfants

… ce petit bout de femme (Brigitte dite Bison par ses frères) dont les plus beaux sourires vont déjà aux messieurs. Elle ne quittait pas le vieil ami Flondrois qui vient de passer 48 heures avec nous avant de partir pour la Belgique d’où il reviendra juste pour le 15 août. Il venait prendre vent pour le voyage à Toulon qu’il nous offrait de faire avec nous en auto. Je t’avoue que ces qq 900km  de route m’ont effrayée. Je vais bien et ne voudrais pas arriver flapie (?) à Toulon. Il a renoncé sans trop se faire prier à ce mode de locomotion, je suis persuadée qu’il nous l’offrait par pure amabilité. Et nous partirons tous 3 le 18…pour Lyon ! afin de faire le voyage en 2 fois. Il est bien évident que dormant dans un lit – à Lyon – j’arriverai en bon état à Toulon le lendemain, je ne sais trop à quelle heure 4 ou 5h du soir, je crois. Nous trouverons Georges à Marseille, à moins que ce ne soit toi au contraire qui l’y trouve. ….

…..il faut aussi écrire toi-même et dès maintenant à ton grand père et à tes tantes à Nantes pour les inviter à ton mariage. Simple formalité mais qui doit être faite, ils ne te pardonneraient pas de ne pas l’avoir fait. J’ai eu cette semaine un mot de Maurice m’apprenant son succès définitif à l’Agro. Il a pris une chambre à la Cité Universitaire (je suis donc tranquille là dessus)  mais il se propose de me voir beaucoup cet hiver. Je suis bien sûre qu’on a attendu  de prendre cette décision qu’après avoir bien vu que je ne marcherai pas pour l’avoir complètement chez moi.

Cherbourg le 1er août 1928, mercredi 4h1/2 soir

...Je t’écris près de notre pauvre Mara bien fatiguée, j’y suis depuis hier appelée par une dépêche de Robert à la suite d’une crise cardiaque qui a failli l’enlever lundi soir. J’ai reçu la dépêche hier matin à 9h1/2 juste le temps de prendre une valise pour prendre le train de midi. Marthe m’a accompagnée, et sa présence ici est bien précieuse dans cette maison désemparée, de plus ta sœur était plus tranquille que je ne parte pas seule, pour comble de malheur elle attendait aujourd’hui l’institutrice et à moins d’évènements grave sa présence était nécessaire à Vierville. J’ai trouvé notre Mara bien lasse, le cœur a du mal à reprendre sa marche normale et cependant le Dr que j’ai vu 2 fois n’a su quoi me dire quant à la marche des évènements. Il se peut que notre chère malade  prenne le dessus pour quelque temps, il se peut aussi qu’en qq minutes… J’ai parlé au Dr, à la sœur, à Tonton même, nous sommes tous d’accord pour laisser aller les évènements, nous ne pouvons hélas ! faire que cela en soignant de notre mieux notre pauvre Mara, mais nous ne changerons rien à ton mariage qui ne peut être changé. Il se fera le 21 août comme cela a été fixé et de la même façon il ne convient pas d’endeuiller de pareils moment, mon Jean, même avec ce prétexte si angoissant, si triste, ne parle pas autour de toi de la santé de marraine et laisse aller, je te tiendrai au courant.
On soutient Mara avec des piqûres de champagne, un peu de jus de fruits, elle a eu des moments de très grande lassitude, d’autres où elle est presque allante parlant de vous tous avec un bon souvenir !

J’ai laissé tout en ordre à V. ….ta bonne lettre du 27 m’a été remise au moment de monter dans l’autobus, ….

Dimanche 5 août 1928 , 4h du soir

Notre Mara ne va pas mieux, au contraire, elle va s’affaiblissant doucement et cependant le cœur tient assez bon pour que le Dr et les religieuses qui nous aident ne prévoient pas  …le pire ! tout de suite. Je devais partir demain, je reste encore un jour de plus, j’ai peine à m’arracher de ce lit où souffre ma pauvre grande, il semble que ma présence l’aide un peu et puis moi partie, le pauvre Tonton sera bien seul, car Adolphe à qui il a écrit 3 fois n’a pas encore répondu… ne devrait-il pas être déjà là ? Il doit sans doute être en randonnée qq part. ….

….je t’écris près du lit de notre pauvre Mara qui se plaint doucement, cela devient difficile de l’alimenter mais elle a encore toute sa lucidité par instants et sourit en entendant parler de vous. Hier soir elle me prenait pour notre chère mère… Quelle tristesse de voir ainsi s’en aller un être cher. Tonton est bien peiné mais bien courageux, nous sommes aidés par  des religieuses qui veillent chaque nuit à tour de rôle, et la brave Marthe qui est ici avec moi. Sois tranquille pour ma santé, j’y veille, je veux être vaillante pour le 21 août….

Mara nous a quitté le lendemain 6 août 1928

Vierville  12 septembre 1928

…. Ici tout va bien, le jeune ménage Chedal parti lundi dès patron minette n’est pas encore revenu – il est 4 heures ! – la panne, la fâcheuse panne aurait-elle arrêté leur élan ? j’espère bien que non, car ils étaient bien heureux, (presque autant que vous)  de partir seuls pour leur petite randonnée, les petits vont bien, et le vieux Tonton prépare son départ, il nous quitte demain, je le vois partir avec regrets vers la solitude qui l’attend. Nany se maintient, le Dr lui trouve les bronches en bien meilleur état, mais le cœur a 20 ans de trop., j’ai dû en abuser c’est certain. …

Vierville  18 septembre 1928

Jean et Germaine Hausermann viennent de s’installer rue de Longchamp, alors que Nany et tante Suzon sont encore à Vierville jusqu’à la fin du mois

…….Toute la maisonnée va bien, le temps reste splendide, les petits profitent du jardin et de la plage à longueur de jour, Georges Chedal ne se rassasie pas de « fresh air » !! et de saucisson au grand dam de sa femme qui rêverait d’un mari mince, j’attends des nouvelles de mes américains et j’ai vu mon Dr ce matin qui me déclare indemne de ma bronchite mais prétend que le cœur reste indiscipliné (il a bien raison c’est si ennuyeux autrement). =

Nous avons vu tous nos voisins de Mons, La Heudrie et Godard, dimanche, comme s’ils s’étaient donnés rendez-vous et en vous quittant  j’irai avec Suzon prendre le thé à St Sever. Les baigneurs ont fui, et Vierville est tout à fait agréable, on n’y rencontre plus que les naturels du pays, c’est beaucoup mieux.


Mon Jean, veux-tu prendre dans le coffre de Beaujon – paquet N°1 – les obligations d’électricité du Syndicat de Maisons – j’ai mal découpé les coupons échus en juillet ; il y manque un numéro (4, je crois) accolé à gauche – tu me découperas ces numéros et me les enverras dès demain si possible afin que j’aie cela ici jeudi matin pour les toucher à Trévières, le percepteur ne venant que le jeudi et le vendredi et ce dernier jour étant impossible à cause du marché. Il a refusé de me verser les intérêts sans cela. Renvoie-moi le coupon ci-joint. Je recollerai le bout manquant. Je te réclame cela tout de suite car la semaine prochaine nous serons très près de notre départ et l’auto sera peut-être sur cale. ……

Ce jeudi    (le 20 septembre 1928 de Vierville)

…..J’ai bien reçu ta lettre et les coupons, (arrangés avec astuce) je t’en remercie bien.  Je suis contente que vous vous installiez bien et qu’Elise aide petite Maine, j’ai bien peur de rentrer plus tard que je ne pensais à cause des fournitures d’électricité qui ne sont pas là, le monteur est cependant ici depuis hier . De toutes façons il faut que les boys rentrent pour le 1er, Suzon, Georges et la petite rentreront également, je resterai ici 2 ou 3 jours de plus avec Marthe, la cuisinière suivrait avec Xénia, est-ce qu’Elise est libre en ce moment combien d’heures vous fait-elle ? Installez vous à votre goût surtout.  Tout va bien ici, Suzon est chez les de la Heudrie, mardi nous étions chez les de Mons où nous avons rencontré les de Bellaigue, elle toujours aussi sympathique, je me sauve, il est l’heure….

PS Je vous fait expédier un colis de 10 litres d’huile, c’est payé

Mercredi 25 septembre 1928   (de Vierville)

Ma chère petite Maine, le retour approche, la vieille maison prend ses quartiers d’hiver, et nous nos châles car il ne fait plus chaud ; on balaie, on nettoie de tous côtés mais cela au milieu d’une désorganisation inhabituelle car j’ai 2 ouvriers qui travaillent assidûment à poser l’électricité, ce n’est pas un petit ouvrage, je vous prie de le croire. Je ne pense pas qu’ils aient finis avant samedi ou dimanche. Il faudra après leur départ donner un dernier coup de fion, c’est pourquoi je resterai jusqu’à mercredi avec Marthe et la vieille Mélanie pour laisser tout en ordre. Mais les boys eux doivent être lundi au lycée, aussi Georges, Suzon, les 3 petits, Xénia et la cuisinière partiront à midi samedi pour être à Paris vers 5 heures du soir et je viens vous demander ma petite Maine de  bien vouloir aidée d’Elise, bien entendu, préparer un peu l’appartement.

Mais dites moi d’abord, comment vous allez tous deux, mes bons enfants, n’êtes vous pas gelés par cette arrivée brusque d’un automne bien refroidi. Avez-vous petite Maine, apporté vos robes chaudes, et as-tu reçu mon Jean la malle avec tes affaires d’hiver, je crois que tu ferais bien de t’en occuper si elle n’est pas là, car tu ne peux pas éternellement être vêtu comme à Bizerte. En tous cas ne vous laissez pas geler dans l’appartement, vous avez d’abord 2 poêles à pétrole, et avant de partir j’ai eu la précaution de faire rentrer du bois, la cave en est garnie, faites donc une flambée si cela vous plait, mais faites attention de ne baisser aucune trappe de cheminée sous peine de mettre le feu à celle-ci en qq secondes. Et Dieu sait quel aria il en résulte !

Voici donc dans qq jours finie votre bonne intimité, nous vous envahissons,…pauvres de vous ! J’ai fait envoyer en grande vitesse un colis de poires – en port dû – vous voudrez bien régler celui-ci et en prendre note pour que je règle mes dettes au retour. Prévenez Mme Bonin pour qu’elle accepte en votre absence, les colis que je vous expédie. Il est parti ce matin 2 sacs de p. de terre, mais c’est en petite vitesse, vous ne l’aurez pas avant nous, et demain j’expédie en colis postaux 2 paniers de légumes, et beurre, qui devront arriver samedi et que vous n’aurez qu’à laisser dans la cuisine. La cuisinière s’en arrangera. Voulez vous ma petite faire acheter par Elise au marché rue Mesnil 25 kilos de p. de terre que le marchand devra apporter à la maison et que vous mettrez dans la cuisine. Puis je vous envoie une liste d’épicerie à commander chez Potin qui vous l’apportera, (voulez-vous payer ?). Enfin qu’Elise mette le pot-au-feu samedi l’après-midi afin qu’à l’arrivée de nos voyageurs le dîner soit prêt en partie. Il faudrait prendre environ 3 livres ½ de bœuf – plat de côte et gîte – Elise pourra-t-elle rester le soir pour aider à l’arrivée et venir chaque matin de 8h1/2 à 10h (puisqu’elle est prise ensuite) cela afin d’aider au moins en attendant que je rentre avec Marthe. Je m’arrangerai ensuite avec elle.

Vous garderez ma chambre mes enfants, à mon retour, je coucherai dans l’ancienne chambre de Jean. Mais d’ici là les boys coucherons dans ce lit que vous voudrez bien faire faire en prenant des draps dans la pile à droite, sur la 2ème étagère de mon armoire à linge.

Les 2 lits qui sont dans la chambre de Suzon seront transportés dans le salon où les petits coucheront à mon retour, la petite couchera dans la chambre de ses parents dans le petit lit de fer avec le petit matelas (Suzon apportera les draps d’enfant)

La cuisinière qui a mal aux jambes couchera dans l’appartement. Voilà bien des explications et j’espère n’avoir rien oublié, je vous écris en hâte, dérangée mille fois… par tout le monde ; aussi voici l’heure du courrier, mes bons enfants,….

Ce jeudi matin   (27 sept 1928 de Vierville)

Ma petite Maine

Je vous ai écrit si hâtivement hier que j’ai oublié diverses choses. Les voici bien vite pour que je ne sois pas dérangée encore avant de vous écrire (je suis dans mon lit il est 9h et on a frappé au moins déjà 20 fois à ma porte) j’ai donc oublié de vous dire de :

  • Commander 18 litres de vin rouge, chez Nicolas – 2ème prix
  • Faire prendre un bidon de pétrole chez le marchand de couleurs
  • Faire prendre 1 litre de lait pour qu’il y en ait à l’arrivée des enfants, le faire bouillir et commander au laitier – près de Casiglia – d’apporter chaque matin 2l /2 de lait à la maison à partir de dimanche matin.
  • Acheter un bon Camembert

Puis j’ai oublié de vous dire que les Robert Collard vous ont fait expédier ici….1 douzaine de couteaux et fourchettes à gâteaux !! à votre adresse. Je viens de les en remercier, il faudra que Jean lui écrive, mais seulement quand il les aura reçus, en attendant que vous y alliez un jour ou l’autre tous les deux.

Mr Bousquet m’a écrit, ils sont rentrés, voilà encore une visite à faire qq jour mais Jean pourrait peut-être lui téléphoner à son bureau 34.88 Fleurus pour prendre des nouvelles.

Je vous écris au son des tambours, J.P. a décidément l’âme et le caractère d’un soldat, il s’en sert très bien, de son instrument. Et la petite ayant réclamé le sien on a dû aller en dénicher un à sa taille au grenier. Ce grenier est une mine de trésors !

J’espère que vous n’êtes pas trop gelés, faites attention de ne pas attraper un rhume.

Toujours en hâte, mille bons baisers à tous deux, votre maman  Marg

Je reçois vos photos, ma petite, Suzon vous les rapportera les N°1 et 2 sont très bien, surtout la N°2 à mon avis, n’oubliez pas de marquer toutes mes dépenses.

Vendredi  (de Vierville, probablement le 28 septembre 1928)

….Je t’envoie ce petit mot de Mme Lardy…..

….écrire à ce brave homme (Mr Lardy) qui a été d’une bonté paternelle avec toi, et de lui dire que si tu restais à Paris tu gardais un excellent souvenir de ton séjour là-bas et que tu le regrettais….

…. J’espère que vous allez bien tous les deux, moins gelés ??  Ici il fait bon, mais la maison ressemble à un capharnaüm, Georges, Suzon, les cocotins, etc, vous arriverons demain à 16h40 et j’espère pouvoir en faire autant mercredi, mais il n’y a rien de moins sûr……

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