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LETTRES de NANY à JEAN HAUSERMANN,  1927, extraits - Jean H. est à Bizerte, il est fiancé et prépare son mariage qui aura lieu en 1928

Pour mémoire, 1 franc de 1927 vaut environ 0,52 Euros ou 3,4 Francs de 2003, inflation +3,8%

Mercredi  6 juillet 1927

..Flondrois lundi soir qui emmenait ensuite ta sœur aux Deux Anes, une petite boite où l’on s’entasse et- où l’on paie fort cher, je suppose, le droit d’entendre des chansonniers s’exprimant avec esprit ou.. grossièreté. N’empêche que ta sœur est revenue ravie.  Tantine a déjeuné avec nous hier matin, ils vont bien et partent le 12 pour Cavalaire où ils passeront l’été. Quoiqu’ils en disent je ne les envie pas d’aller chercher là-bas un soleil de feu et une campagne grillée, j’aime mieux mon doux crachin et ma belle Normandie…

13 juillet 1927 Vierville, mercredi

Mon Jean, je t’écris au son des sifflements ou des crachements de la TSF que Jacques de Mons est en train d’arranger ; il est venu dès dimanche pour monter l’antenne comme celle de l’an dernier, mais le résultat avait été très médiocre grâce aux piles usées par qq cataclysme probablement. Jacques arrive de Bayeux et nous en rapporte une autre qui a l’air de bien donner ; grâce à toi nous allons pouvoir nous régaler de musique et la Simon a le sourire….

…nous avons trouvé la maison propre, la brave Mélanie ayant tenu à faire bien, mais notre arrivée avait été un peu gâchée par la faute de Marthe qui n’avait rien moins qu’oublié dans le train au Molay, une de nos valises contenant mes deux robes propres , mes 2 chapeaux avec leurs voiles et quantité de petites choses fragiles et coûteuses. J’en était vraiment désolée, il y en avait là dedans pour au moins 1000F. Grâce à Dieu, elle a été retrouvée dans le compartiment à Cherbourg où j’avais télégraphié au chef de gare et j’en suis rentrée en possession avec joie, hier. Je me voyais sans cela obligée de retourner à Paris pour me renipper, car ma garde robe n’est pas si importante que je puisse en distraire 2 robes, quant aux chapeaux, je n’avais plus que le vieux galurin du voyage !!

J’ai trouvé le jardin en bon état, une partie du foin rentré (800 bottes) ce qui assure notre provision de l’année ; grâce à mes essais d’engrais chimiques nous avons récupéré en résultats, ce que cela m’a coûté et au delà ! Nos gens ont bien travaillé, aussi ai-je pu donner 50F de gratification qui étaient bien mérités et ont été les bienvenus.

Actuellement je fais donner un coup de fion (?) au devant de la maison qui reprend l’aspect soigné que ton cher père aimait lui voir. Les massifs sont réussis mais il faudrait un brin de soleil à toutes ces fleurs qui sont saturées de la pluie qui tombe…A vrai dire même par la pluie, la vieille maison est agréable, tu connais cela ; on parcourt volontiers toutes les pièces dont l’agencement se termine, tel que tu le sais, on coud, on bavarde, on lit, on pense aux absents dont les portraits sont à leur place sur le piano du petit salon, et les heures coulent douces et sans heurt.

Je n’ai vu personne à part les de Mons chez qui nous avons pris le thé hier et qui t’envoient leurs plus vives amitiés. Le vieux Mr de Mons (le maire) s’intéresse personnellement à tes débuts ; je lui ai confirmé mon intention de continuer à offrir des prix aux reçus du certificat, je ne voulais pas en entretenir le maître d’école que je continue à ignorer. Toute la bande des rouges continue du reste à se tenir au calme depuis que l’ex maire à démissionné ; le maître d’école avait demandé plusieurs crédits qui n’augmentaient ses appointements que de 5 à 6000F… cela lui a été refusé. Je n’ai pas encore vu notre curé, quoique je fasse chaque jour mon pieux pèlerinage près de votre cher père, et que nous avons assisté à la messe mensuelle reculée au 9 après notre arrivée.

……Presque personne dans le village, on compte beaucoup sur les vacances scolaires pour amener du monde, évidemment, mais voilà une saison qui commence tard et ils ne l’ont pas tous volé. Je n’ai pas encore le sea-saw, naturellement….

Vierville mardi 20 juillet 1927, 7h du matin

….Les 2 boys n’ont pas fait de bêtises graves ; mais JP nous a causé une belle peur le 14 juillet. Les 2 frères travaillaient à une nouvelle installation au 1er étage de la tour de l’Abbé quand JP a trouvé plus simple d’en descendre par la voie des airs en empruntant une branche d’arbre, celle ci s’est rompue sous son poids et l’a déposé assez vivement par terre…………..La leçon servira je pense, et je l’entendais hier dire à son frère « Je n’y monterai plus sur ces arbres de Louis XVI »  Le sea-saw est arrivé, mais la planche a une portée énorme avec ses 5 mètres elle plie d’une façon inquiétante sous le seul poids de Philou et de son frère…Il est bien certain que cela ne peut pas rester ainsi. C’était pourtant bien amusant ! et les boys sont désolés de voir disparaître de nouveau chez Dagoubert un jeu si attrayant. ….

…. L’auto est arrivée samedi amenée par le chauffeur de l’évêque de Bayeux…..

Mercredi, 4 h,  Cherbourg
… j’ai organisé une petite surprise party grâce à la présence du chauffeur de Mgr qui nous a amené ici Suzon, ; les 2 boys et moi ce matin à Cherbourg en auto, nous étions arrivés à 10h.(chez les Gervais, Tonton Robert et Mara)

… Tout va bien à Vierville, le temps s’est remis au beau, mais les baigneurs ne sont vraiment pas très nombreux. J’ai eu la visite de Legallois qui venait me relancer pour les prix, je continuerai à donner aux élèves reçus au certificat, mais j’en ai profité pour lui dire ce que nous pensions sur le vilain tour que l’ancienne municipalité à voulu nous jouer à propos du vivier, naturellement il n’a pu se défendre que mollement, et s’excuser. Le clan des pires se tient coi, du reste. ….

… Suzon s’est mise à l’auto, le chauffeur est très complaisant et bon professeur, il rejoint Bayeux demain, mais Suzon en sait maintenant assez  pour passer son brevet, et au surplus la cadette arrive (Simone, elle a déjà son permis). Je suis allée hier à Bayeux, ai réglé Plateu, fait bricoler quelques affaires dont une portière dont les charnières étaient complètement grippées ; le chauffeur me sera compté 35f par jour, je lui donnerai un pourboire en plus, bien entendu. Suzon est ravie de la voiture qui se conduit paraît-il avec un doigt ; mon pauvre Pompon va avoir tort, je le crains, surtout quand Simon va être là…..

Vierville, 28 juillet 1927, jeudi

….Pépita est à l’honneur, Simon nous est arrivée avec son brevet, mais elle n’en revient pas de cette facilité de conduite, Suzon s’en tire comme un as, nous avons assisté ce matin à St-Pierre du Mont à l’enterrement du neveu de Coulmain, et la rapidité de Pépita nous a permis de revenir déjeuner à une heure normale. J’avoue que le brave Pompon n’aurait pas fourni cela. Les 2 sœurs sont ravies de ce genre de locomotion qui convient tout à fait à leurs aspirations modernes.

Vierville est au calme complet, les hôtels sont au ¾ vides même le Casino, c’est le marasme, je ne m’en plains pas, et ils ne l’ont pas volé…

Vierville 3 août 1927

….. Rien de nouveau ici, la plage est un peu plus animée et le temps paraît se remettre au beau ; quelques élégances suspectes ornent le sable et la route de la mer, les bains de soleil ont des adeptes  et l’on a aperçu 2 personnes très vraisemblablement du sexe féminin faisant du footing en culotte de toile de foot-ball et petits jersey ad hoc. C’est plus original que joli, dit-on. …..

…..Notre vieille maison a tout son charme, le jardin est merveilleux, les roses fleurissent à foison la décoration en est bien jolie par derrière la maison surtout, les pois de senteur encouragés par les nombreuses averses sont fleuris de mille grappes multicolores qui grimpent jusqu’en haut des pylônes des rosiers et la bande jaune des calcéolaires donne sa note vive le long de la maison aidant à l’éclat des géraniums roses et rouges des plates-bandes. Devant la maison le massif des bégonias est splendide ainsi que celui des hortensias mais ceux des géraniums réclament le soleil autant que celui devant la grille, dont les verveines hésitent à s’ouvrir. La rangée d’hortensias que j’ai fait planter près de la tour de l’Abbé a l’air de très bien s’acclimater ; si cela dure c’est un succès. Au potager les poiriers et les pommiers regorgent de beaux fruits, les pêchers en sont couverts et nous en mangeons, des précoces dès maintenant, quant aux groseilles à grappes elles finiront cette semaine dans les bassines à confitures….

Nous aurons peut-être un de ces jours dans l’après midi la visite des Prouveur (des cousins éloignés des Cordelle) qui viendraient en auto de Riva-Bella, j’en profiterai pour lui demander ce que me coûterait la pose d’un lavabo dans la chambre du ½ étage (je crois qu’il était métreur). Cela compléterait bien ce petit coin là…

… quant à nous, avec Pépita, où les sœurs font florès, nous irons jusqu’à Ste-Honorine ; elles iront  vendredi à Bayeux pour faire poser une glace d’une des portes cassée en rentrant l’auto ! J’ai écrit à l’assurance qui réglera…..

Vierville 4 août 1927 jeudi

…Je suis allée hier à Bayeux où j’avais quelques courses d’affaires, profitant du voyage en auto que Suzon a dû y faire pour prendre son brevet de conduire. Elle a enlevé celui-ci de main  de maître…..

… et Jajacques (de Mons) est venu hier passer 1 heure avec nous se plaindre de sa solitude. Il nous a procuré 1 heure d’excellente musique à la messe de dimanche dernier, le brave Jacques, un de ses amis le facteur d’orgues Koenig, le neveu du célèbre Cavaillé-Kohle, est venu le voir et nous a régalé d’un programme qui nous changeait de celui de chaque dimanche. Cela m’a incité à me remettre à la musique…je prendrai des leçons d’harmonium cet hiver….

… A la maison…. Le jardin est d’un vert épuisant grâce à la pluie, celle ci m’empêche de terminer le chaulage de toutes les barrières en ciment armé et c’est dommage, j’ai commandé une barrière de chêne pour le Fossé-Gras coût 250F. J’ai eu le pire mal pour diverses babioles, je n’ai pas fait et ne ferai pas monter la pompe du potager, point n’est besoin cette année, grands Dieux ! et le bassin en ciment armé est bien inutile aussi ; j’ai enfin vu le peintre qui n’avait pas reparu, il prétends que les portes, les marquises – toujours au minium - ne sont pas réglées. Il me semble bien que tu me l’avais dit cependant. Je me suis carrément fâchée et n’ai pas l’intention de poursuivre avec lui l’an prochain, car ce n’est pas un travail sérieux….

Vierville  17 août 1927 

….Je profite du soleil pour remettre de la peinture sur les barrières et les portes du potager ; on passe aussi au carbure les lices en ciment armé, et j’attends le couvreur ces jours-ci pour faire la tournée habituelle. Je pense donc laisser tout en état pour le prochain hiver…

…Enfin nous avons été hier prendre le thé chez les de Mons, et Pépita  a fait l’admiration des….A propos d’auto, le jeune ménage Tenaille-La Heudrie est en ce moment à Trévières, parti en auto (Talbot s.v.p.) pour l’Italie, ils ont grillé une bielle à qq km de Paris, coût 6000F de réparation et en attendant de repartir on est venu  se réfugier ici. Je ne serais pas très rassurée sur l’issue d’un tel voyage avec un pareil chauffeur.

Flondrois m’écrit de Bretagne qu’il vient d’y arriver avec sa Voisin (une marque de voiture) nommée Turzumel (Tourterelle en breton) et qu’il viendra ici avec elle dans les premiers jours de septembre…

Vierville samedi 20août 1927

….le sœurs font des projets de sortie avec Pépita – on en est à 1540km – et l’enthousiasme dure. La TSF est muette, la pile rapportée par Jajacques était usée !!.. et il est impossible d’en trouver à Bayeux ; j’hésite à acheter des accus….

 Vierville samedi 27 août 1927

….je voulais te donner des nouvelles de ta petite Maine, elle nous est arrivée hier en très bonne santé, par un train via Lison, Folligny, qui arrive au Molay à 14h. Trop tard pour prendre le petit train, mais cela a procuré aux deux sœurs le plaisir d’aller chercher la nouvelle venue avec Pépita…..

…Tout va bien quant à la direction générale, nos gens sont tranquilles et font leur besogne, j’aurai une cuisinière, une vraie, de Cherbourg, le 3 sept. Mélanie remplit véritablement très bien son rôle et j’ai pu trouver 2 braves femmes du village qui viennent l’une pour laver, l’autre pour les nettoyages. La maison est donc parfaitement en ordre pour l’arrivée de la famille Saillard que j’aurai beaucoup de plaisir  à avoir et qui nous arrive lundi soir, une partie par Isigny et le petit train, une autre partie (plus petite) par Le Molay où resteront les malles et que les sœurs viendront chercher avec Pépita. Je compte leur faire voir un peu notre petit coin, et mercredi avoir les Batiffol, de Mons, de Cauvigny, Collières et de la Heudrie à prendre le thé pour leur montrer ma 3ème fille. De cette façon elle sera déjà au courant de nos habitudes et de nos amis. Des Papar il ne peut en être question, je n’ai vu personne, à part Marcel………mais par correction j’enverrai petite Maine avec les 2 sœurs la veille de son départ leur faire visite.…

…Le temps paraît se remettre un peu, mais je ne suis pas bien sûre que cela dure. C’est du reste la débandade des baigneurs, Piprel n’a paraît-il pas un hôte pour le mois de 7bre, voilà de quoi faire le réfléchir, et tant d’autres avec lui !

Vierville 2  7bre 1927

….lundi ton beau-frère (Jean C.) qui ayant terminé de planter ses pieux   Grattequina) a triomphalement annoncé ce matin qu’on l’avait autorisé à prélever la prime promise de 6000F et à prendre quelques jours de congé. Simon a le sourire !….

….Toute la famille S.(Saillard) est partie ce matin par le petit train, via Le Molay, pour Lisieux, Paris, Reims…..

…..le thé a été servi dans la salle de billard, et il était plantureux, les sœurs, Marthe, avaient fait de bonnes choses et le pâtissier s’était distingué….

….on fait le regain chez nous, et il est plantureux, cela meublera les greniers en prévision d’une sécheresse inusitée l’an prochain et permettra peut-être de vendre quelques centaines de bottes à un bon prix…

Vierville, 8 sept 1927  jeudi

…Jean Cordelle qui nous est arrivé par le train de 18h30 (un nouveau train qui part à 13h de Paris)….

….L’ami Flondrois est ici depuis dimanche, arrivé dans sa superbe Voisin, une merveille de mécanique et de carrosserie ; nous sommes sortis plusieurs fois, c’est du nan-nan. La Pépita tient le coup tout de même, et hier en allant à Bayeux, via Balleroy et Vaubadon… elle suivait de toute son ardeur le pur-sang qui la précédait.

…Nous allons demain à Cherbourg avec Turzhumel (la voiture Voisin de Flondrois) , Jean Cordelle veut voir Lardy et les travaux où il a fait ses premières armes (la digue des Flamands à Cherbourg)…

 

…Le vieux Flondrois paraît se plaire ici comme à l’accoutumé, il est arrivé les poches remplies de bonbons, et avec un phono de voyage et des  disques splendides – dont un « Le Messie » , de Haendel, interprété avec orgue et chœurs, qui est de toute beauté. J’en avais pris le titre pour te l’offrir, mais je reste confondue depuis que j’en sais le prix : 80F !! C’est bien dommage.

…. J’ai le couvreur en ce moment et je surveille de près sa réparation, notre vieux toit mérite d’être ménagé, le peintre a enfin terminé la petite maison de la plage, mais je l’attends toujours pour les portes, les marquises de la maison ; et la serre qui a besoin d’une bonne couche. Ce n’est pas du travail sérieux et il me faudra chercher un autre peintre pour les travaux qui seront à faire ;

Ma nouvelle cuisinière est à l’œuvre, c’est un cordon bleu, digne de la vieille Albertine, et je respire de ne plus avoir à faire des stations à la cuisine ; ce n’est plus de mon âge, sans compter que le vieux Flondrois aime bien les bonnes choses….

On a fauché le regain par derrière la maison, et nous aurons là quelques 3 à 400 bottes de foin en plus ; il est à moitié sauvé des intempéries, et c’est une chance car après une journée splendide hier soir la pluie qui tombe à flots.

….Mr Flondrois m’a appris que Martin (ami en Argentine) avait été très mal d’une double pneumonie attrapée à Missiones après une randonnée à cheval dans les plantations de maté, on l’a cru perdu ; il est heureusement remis…

Vierville jeudi 15   7bre 1927

…. Simon, Jean et les 2 petits nous ont quittés (ils venaient d’apprendre leur départ pour l’Argentine dans quelques mois) mardi soir pour Mézidon et Bordeaux. Suzon les a conduit avec Pépita au train de 6h28…….plus de joyeux éclats de rire, de galopades effrénées ; le temps se met à l’unisson en continuant à nous déverser des cascades sur la tête… et sur mon foin qui n’est pas rentré et n’en peut mais !

 

…..Simon t’a écrit dimanche et t’a mis au courant d’une nouvelle orientation de leur vie. (un départ pour Rosario dans un délai encore incertain). Jean nous a rapporté de Paris  la conversation qu’il venait d’avoir avec Mr Jean Hersent. Je m’en réjouis bien pour eux, c’est une occasion, ou jamais, de se faire une situation intéressante et ces messieurs me donnent là une nouvelle assurance de leur intérêt à votre cause. Jean C. est jeune pour être chargé d’une pareille mission toute de confiance ; il se rend compte du reste qu’il en doit une partie à sa femme, donc à votre cher Père qui continue sa protection sur tous ceux qu’il aimait. Quant à moi mon Jean, à nous tous ! ai-je besoin de te dire tout ce que nos pauvres cœurs endureront de cette séparation de plusieurs années, . c’est la revanche de ceux qui ne s’embarrassent pas de scrupules ou de tendresse. Ils se privent aussi de bien des joies, et je n’envie pas la sécheresse de leurs sentiments. Si seulement c’était où est Dakar ! Je pourrais bien songer à aller les voir au moins une fois pendant leur séjour, mais le prix du voyage est prohibitif et il sera prudent d’en garder la seule possibilité dans un cas urgent et nécessaire. Je berce donc ma pauvre Simon qui est désolée et satisfaite en même temps, de l’espoir d’un voyage…que je ne compte pas faire ; et il me faudra attendre 3 longues années pour le moins avant de les revoir…..

…..je compte que nous partirons d’ici le 30, la rentrée du lycée doit avoir lieu le 3 octobre (pour Philippe) . Suzon s’embarque le 19 à Marseille avec Jean-Pierre et la petite. (ils partent en Grèce retrouver oncle Georges)

…..A la maison tout va bien, ma cuisinière est un cordon bleu décidément…

…. J’ai rendez-vous avec Leterrier samedi pour signer le nouveau bail
Le couvreur a terminé et fait bonne besogne ; le peintre n’est toujours pas venu ! malgré mes lettres et mes réclamations verbales. J’en ai bien fini avec lui.
Dagoubert m’a arrangé ce qu’il faut pour les défenses d’éléphants que nous mettrons décidément dans le bureau de père sur la cheminée où elles feront très bien. Je vais lui faire arranger cet hiver les 2 portes charretières du garage et de la remise, elles ont besoin d’être refaites dans le bas….

Vendredi 22 sept 1927, 10h du matin

…..les 4 boys (Phil, JP, Gérald et Patrice Collières) ont parcouru la maison dans tous les sens à la recherche d’une bonne blague à faire ; nous les avons retrouvés radieux et empoussiérés – Dieu sait comment ! – dans la cave du calorifère où munis d’un bout de bougie ils chassaient.. la chauve souris. Ca devait être bien amusant, mais les mères ont moins bien pris cela !……

Vierville 29 sept 1927, jeudi 8h du matin

J’ai une bonne lettre de Simon, mais je suis ennuyée car elle venait d’avoir un accès de fièvre sans rime ni raison, et elle se demande si ce n’est pas du paludisme, il y en a de leur côté dans ce pays gagné sur les marécages. Elle était toute mal entrain pour recevoir Mr Georges Hersent qui est allé la voir avec le marquis de la Noé (cet administrateur exigé par lui depuis le moment où Marcel Hersent a été nommé lui-même) C’est aimable au grand patron d’avoir été voir la cadette, il est certain qu’il s’intéresse particulièrement à vous tous.. Il se rappelle les 3 enfants de Rosario ! Je suis donc ennuyée que ta sœur ait eu ce malaise, et je la conjure de se surveiller de près, d’où qu’il vienne cet accès de fièvre est à surveiller. Mr Georges H. a demandé à Jean C. si cela ne l’ennuyait pas trop de partir si loin et a ajouté que ce n’était pas encore pour maintenant. Il est certain qu’il faudra prendre le temps de remplacer Rambourg !… mais de tout cela motus.

….nous partons demain matin par le Molay, et nous serons (je l’espère du moins) demain soir pour dîner à Paris. Cuisinière et femmes de chambre sont parties depuis hier pour nous préparer la maison et le dîner, ce qui simplifie les choses quand on arrive avec 3 petiots…..

…..Un malheureux diable, maçon, que tu connais bien de vue certainement, s’est ainsi évadé de la vie cette semaine, parce que sa femme qui l’avait quitté avec leurs 2 petits refusait de rentrer au bercail. Je te passe les détails plutôt macabres de la préparation minutieuse de son suicide, ……. Mais ce mode de mort n’est pas excusable aux yeux de l’église, notre curé a donc refusé l’enterrement religieux, et cela a mis notre petit coin en rébellion. J’aurais aimé que ce brave abbé trouve une solution moins rude, le pauvre homme qui s’est tué avait été 42 mois prisonnier en Allemagne, travaillant dans les mines, il en était revenu épileptique ; mais en sa conscience le curé l’a reconnu coupable et n’a rien voulu entendre. Cela a fait marcher les langues….

…. Nous avons eu encore une semaine atroce de vent et de pluie, sans discontinuer, il n’y a qu’hier que nous avons eu un peu de soleil…….Le jardin n’est qu’un cloaque de boue, ce manque de  chaleur n’a pas fait de bien aux fruits qui manquent de goût ; et il a été encore impossible de terminer certaines peintures habituelles chaque année…. J’ai réglé les notes, moins Tual que je n’ai pas encore vu.

J’ai aussi payé la location du terrain de la mer à Mme Cusinberche qui en a retiré la jouissance à son  fils Paul, et j’en ai profité pour lui proposer de me vendre le bout où est construit la cabane, je lui rendrais le reste sans attendre les 10 ans de bail que j’ai encore à courir. Elle a paru s’y intéresser, je le voudrais bien. Je me préoccupe de ce que vous pourrez faire dans 10 ans, ce sera le moment où les boys profiteront le plus de la cabane. Je veux espérer que je te reverrai, mon Jean, (il est question que Jean H. quitte Bizerte bientôt mais les Hersent, « ces messieurs », ne savent pas encore pour où : Cherbourg ?, Le Verdon ?, Lisbonne ? Alger ? Le Pirée semble exclu maintenant)

….Nous avons été chercher des plants de cyclamen chez le Marquis de Pierres qui a été très aimable et nous a amplement contentés. Et puis c’est tout, je t’écris de bric et de broc, entre la fermeture des malles, des volets, des armoires. La maison est bien propre, les 3 petits s’agitent autour de notre agitation, et il pleut, il pleut désespérément. ….. Il n’y a que Pépita qui n’a pas reçu le dernier coup de fion du chauffeur ; celui-ci devait venir aujourd’hui et la mettre sur cale, il m’a télégraphié hier qu’il viendrait seulement lundi. On peut avoir confiance en lui, je pars tranquille, il prendra les accus à Bayeux.

Paris vendredi 8 octobre 1927,  7h1/2matin

….Nous sommes bien rentrés il y a 8 jours d’en d’excellentes conditions : car avec les Batiffol qui rentraient aussi ce jour là nous avions retenu un compartiment. Cela nous a évité aux uns et aux autres cette ruée habituelle de fin septembre vers des places problématiques.

….Le salon automobile est ouvert on aperçoit de fort belles choses. Citroën amorce un nouveau modèle avantageux 4 places à 25600F et Peugeot offre un 4 places à 14700F. Voilà bien l’auto de l’avenir. Je vais peut-être vendre la Brazier, malheureusement on est venu me voir le jour de mon départ, à la gare du Molay.
Simon a réussi de très jolies photos elle doit t’en envoyer, Suzon a été moins heureuse avec son vest-pochet (François raconte: il s'agit probablement d'un "vest-pocket", petit appareil de photo plat qui pouvait se mettre dans une poche; c'était nouveau car à cette époque, on ne connaissait que les "boites", de format 6x9 et 4.5x6, en dehors du vérascope, qui n'était pas très répandu), il doit prendre le jour……

(Paris) Mercredi soir 12 octobre 1927

….Un mot de Simon ce matin me dit que ils ont reçu les tapis qui sont ravissants, il paraît que cela fait riche ! Je n’en doute pas !…(des tapis tunisiens achetés pour les Cordelle à Bizerte par Jean Hausermann)

….Je t’ai expédié avant-hier ta malle d’effets dont ci-joint la liste, non par les soins de Dahier mais par ceux de la Transatlantique, on m’a assuré qu’elle prendrait le paquebot de vendredi pour Bizerte. Il a fallu que j’en confie les clés à la Cie, la douane française pouvant avoir l’exigence  de l’ouvrir, mais c’est paraît-il absolument sans inconvénient. J’ai du reste assuré le tout pour 3000F……….Tout compris (il y a 31kilos comptant pour 40 et en grande vitesse) , la malle prise à la maison par les soins de la Cie cela me coûte 115F, alors que tes fauteuils envoyés en petite vitesse reviennent à 356F une caisse de 50 kilos. C’est inadmissible et ton bonhomme de Tunis est un fameux voleur. J’ai bien envie de t’envoyer les 2 feuilles pour que tu puisses comparer et au besoin que tu ailles protester si tu vas à Tunis…..

…..Mara va bien mais Tonton vient d’avoir de la bronchite : cataplasmes, ventouses, tout le tremblement, cela n’est pas sans me préoccuper, quoiqu’il soit remis sur pied ; car il a un voisinage bien inquiétant (Mara est malade chronique de tuberculose). J’ai l’intention d’en parler sérieusement ce soir avec Adolphe qui dînera avec nous ainsi que Tantine. Nous avons vu celle-ci samedi, elle fêtait ses 75 ans, on peut lui envier sa santé, elle est rentrée brunie comme une gitane ; elle prenait son bain tous les jours à Cavalaire. Elle nous avait invités à dîner samedi soir avec tous ses enfants, j’ai prétexté une invitation chez les Bousquet, je ne me soucie guère de passer toute une soirée avec Pich.(Marthe Pichorel, sa nièce, la "communiste"...) ; et de plus j’ai eu avant de partir, une vision de la cuisine qui me fait, en y pensant, mettre le cœur sur les lèvres. J’ai rarement vu une telle saleté.

…..A Vierville tout se tasse, le beau temps permet les dernières peintures et les derniers travaux avant l’hiver. J’ai fait remettre du nécrol sur le tennis, il a tant plu cet été, que cela n’a pas été possible d’en remettre avant, le sol était complètement en éponge. C’est tout de même malheureux. Je ne sais si je t’ai dit que j’ai fait refaire une barrière pour le Fossé-Gras. C’est Leterrier qui la poser, une barrière à double vantail , en chêne passé au carbonyl, simple mais solide. J’en ai pour 300F.

Je suis presque en pour^parlers pour acheter une partie du terrain de la plage, mais nous reparlerons de cela de vive voix…

….PS   Suzon s’est fait photographier chez Pénabert, c’est ravissant.

Paris 20 oct. 1927

……Nous avons eu Tantine et Adolphe G. (Gervais, frère de Tonton Robert) à dîner, tous deux en bonne santé, Tantine plus entrain que jamais, j'admire ses 75 ans. Puis Robert, sa femme et Claude sont venus après dîner. Le 1er tousse et cela m’ennuie, il se plaint un peu de fatigue.. mais sa femme avait un nouveau manteau de fourrure. Les affaires marchent alors elle en profite !

….Le vieux Flondrois est à Concarneau, il a décidément acheté la villa, et va pouvoir y dépenser tout l’argent qu’il voudra. Dommage que ce soit si loin ! 585km de Paris….

…..Je compte partir à la fin de la semaine prochaine pour Vierville afin d’y passer les jours de Toussaint, mon Philou ira passer le pont rue du Petit Musc (chez ses grands parents Chedal) .
Léon m’écrit que tout va bien là-bas, ils ont pu, grâce au beau temps prolongé à peu près terminer la peinture qui restait à faire. ; (je n’ai pas revu le peintre cet été pour terminer ce qu’il avait commencé quand tu était là, je suis bien décidée à ne pas le reprendre, et à prendre un peintre à Trévières l’an prochain . Je verrai le père Dagoubert en allant à V. pour ton armoire, car sans cela tu aurais cela a dans 10 ans…

Jeudi 26 octobre 1927  Paris

…je voudrais que tu voies une analyse grammaticale, ce n’était déjà pas simple pour de jeunes esprits, cela devient algébrique. Ca a dû être composé par un membre de l’Institut ! Aussi je comprends l’exclamation de mon Philou à qui je faisais part des débuts de Michel « Pauvre Michel ! Il ne sait pas ce qui l’attend »

Bonnes nouvelles de ce côté , ils savent que tu sera bientôt leur voisin (On envisage d’envoyer Jean Hausermann au prochain chantier du Verdon, pas très loin de Grattequina) et s’en réjouissent. Simon m’écrit qu’ils en ont encore bien pour l’hiver à Grattequina. Et comme ils ne savent rien de nouveau sur Rambourg ils prennent leurs dispositions pour le passer le plus agréablement possible….

Paris 3 nov. 1927

J’ai trouvé en rentrant ici une invitation au mariage de Jacqueline de Bughas, qui devait avoir lieu mardi prochain. C’est vraiment épouvantable. La pauvre petite a eu le triste courage, malgré ses blessures, d’assister son fiancé jusqu’à la fin et de l’ensevelir, mais elle paraît m’a-t-on dit 40 ans et elle est plus pâle qu’un spectre. Mme de B. est encore bien mal mais pense-t-on hors de danger, le fis aîné a les 2 clavicules cassées, le petit les 2 cuisses. Le propriétaire de l’auto tamponneuse est mort, c’est le fils d’un médecin – Mr Hubert - de Cherbourg, qui allait près de son père mourant. Quelle hécatombe ! …..

…. J’ai laissé tout en bon ordre, il faisait beau, j’ai laissé des ordres pour l’hiver, je ne pense pas retourner là- bas avant fin Xbre. Les pommes sont à des prix très bas 7f au lieu de 20f l’an dernier, aussi j’ai bien envie de faire 2 tonneaux, on ne sait pas ce que l’an prochain nous amènera….. Tout continue  à être calme dans notre petit coin ;

Paris 17 nov.  1927

…..Ils ont eu un temps affreux à Grattequina, puis très froid, ils se sont donc installés pour l’hiver plus confortablement que l’an dernier où ils ont gelé dans leurs pièces, et ils viennent d’ajouter un poêle Mirus dans leur chambre ; c’était prudent malgré le peu de temps qu’ils ont à passer là bas. Mais Beaujon ne m’a-t-il pas glissé qu’il y aurait autre chose à faire à Bordeaux et même à Grattequina ? Ne dis mot de cela à personne bien entendu.

Mme Cordelle (Bonne Maman) a dû les quitter pour Cambo où elle restera jusqu’à la fin du mois près de sa fille (Suzannette Dessus). Celle ci est dans une meilleure période et le pauvre mari (Gabriel) est moins désolé. Pour le moment il se débat avec le Conseil Municipal de Paris qui leur avait alloué une quantité de millions respectables pour la construction d’une nouvelle usine. Ils sont largement dépassés, et je n’en suis pas surprise ; je m’étonnerais que des gens comme Gaby travaillent à bon marché. Je l’ai aperçu l’autre jour déambulant sans chapeau sous la pluie, c’est un nouveau genre qu’il se donne ; et j’ose dire que la couleur de ses cheveux ne le fait pas passer inaperçu. Puis il imagine aussi, dit-on, de faire exécuter à sa cuisinière les nouveaux plats enseignés par Paul Reboux dans son nouveau livre. Il a fait manger à certains de ses invités des épinards aux.. bananes ! Je me méfierais pourtant des recettes culinaires d’un littérateur comme d’un livre d’un chef de cuisine ! ……

…..A Vierville tout va bien, je pense qu’on pilera le 28 ou le 29 et j’irai peut-être y faire un tour sans prévenir s’il ne fait pas trop froid.  Mara va bien……

Paris jeudi 24 nov. 1927

…Bonnes nouvelles de Bordeaux où Jean C. travaille à certains arrangements pour le Verdon sans avoir encore vu Bertard. Celui-ci m’a été signalé à Cherbourg par Mara, il y venait prendre du matériel. Les cadets se demandent toujours ce que l’on va faire d’eux ; Jean C. accepterait parfaitement, me dit Simon, de seconder Bertard si tu ne dois pas aller au Verdon, mais, me dit-on, Bénézeth hésite peut-être à lui en parler. Je n’ai rien entendu de nouveau et j’ai bien envie d’aller voir les Hébert un de ces jours. ….

…mardi matin, je partirai peut-être pour Vierville sans prévenir nos gens, je prendrai une auto au Molay, on doit piler 3 jours pour remplir les 2 tonneaux, c’est bien le moment d’aller voir si tout le monde n’est pas saoul, qu’en dis-tu ?…

Paris jeudi 1er Xbre 1927

…..Demain je vais acheter les jouets de l’arbre de Noël de Vierville, j’ai eu cette semaine une bonne et affectueuse lettre de Mme de Mons qui garde un très grand fond de tristesse. Je la crois très tourmentée par la santé de son mari. Jacques est toujours ici travaillant à l’orgue de St-Nicolas du Chardonnet.

…..D’abord j’ai flanqué ma cuisinière à la porte ; je n’avais rien à dire de sa cuisine et de son service, mais elle avait un caractère intraitable, j’ai patienté tant que j’ai pu pour ne pas changer, mais la mesure a été à son comble quand dimanche elle m’a signifié que je n’avais pas à mettre les pieds à la cuisine. Je me suis retenue pour ne pas la fiche dehors immédiatement ; j’ai réfléchi que  c’était ennuyeux d e se passer de son service, elle partira dimanche, j’en ai une autre qui entrera lundi, il y en a en ce moment comme on en veut ; je ne me fait pas de bile pour cela.

…..Naturellement ce renvoi de cuisinière m’a empêché d’assister au pilage(des pommes pour faire du cidre) , ce n’était pas le moment de partir, ils  se seront donc débrouillés seuls et se seront saoulés à plaisir s’ils en ont eu envie. Tant pis pour le cidre…….

 

…..Tu dois être déjà en possession d’une lettre de Simon t’avisant qu’ils vont partir au Verdon une fois que Jean en aura terminé à Grattequina, et que tu rallieras ton poste en mars. C’est la nouvelle que leur a apporté Bertard et Simone en était enthousiasmée, cela recule leur départ à Rosario (qui à mon avis, se fera un peu plus tard certainement) et puis vous serez tous ensemble et c’est bien un peu ! réjouissant, il faut l’avouer. Elle m’écrit la bonne fille, « Sois tranquille, nous saurons ne pas gêner le jeune ménage… » Je n’en doute pas ; mais outre le plaisir que tu auras sûrement à te trouver avec vos cadets, je suis bien sûre que tu bénis ce voisinage  pour ta petite Maine à qui cela facilitera les choses pour votre installation et sa 1ère organisation sans compter que la solitude que tu craignais se trouve de ce fait évitée. Nous n’avons donc qu’à nous réjouir bien sincèrement et j’ai le cœur tout réconforté à l’idée de vous savoir réunis – en partie – dans un petit coin de  France où je pourrai de temps en temps aller me retremper un peu….

 

… J’ai eu Mme Feige (Grand mère Feige) à déjeuner dimanche, la pauvre femme est bien seule, sa fille (Bonne Maman) a dû rentrer hier de Cambo, je l’ai reconduite à son autobus qui passe aux Champs Elysées, en lui faisant voir le passage du Lido. Il y a là un assemblage de jolies choses qui est un plaisir des yeux ; il y avait du reste un monde fou. Sais tu que cela se termine par une piscine ? et que Mme Feige me disait qu’une amie de Mme Lapraye l’avait louée avec des amis, un soir, de 8h à minuit, et que l’on s’y était reçu en ..costume de bain…on s’imagine le sans gène que cela a pu amener ! Mme Cordelle voit toujours beaucoup Mme Lapraye….

Paris 8  Xbre 1927  jeudi

……Il paraît que Martin va s’embarquer prochainement pour l’Europe avec sa femme, car il doit prendre du repos. Sais-tu bien qu’il ne dois pas avoir loin de 70 ans, s’il ne les a pas ! Je me demande ce que deviendrait cette maison, s’il disparaissait. Flondrois dit que le gendre est un homme capable de suivre. Il n’en paraît pas de même des fils qui sont à part Tolito, bien quelconques…

……J’ai dû aller voir l’avocat qui me représente samedi au tribunal pour la conciliation avec mon propriétaire. Je lui ai recommandé de tâcher de transiger, je préférerais cela à un jugement qui me mettrait plus ou moins mal avec celui-ci, et si je veux rester dans l’appartement ce n’est pas le moment. Ma période va jusqu’au 1er juillet 1930. D’ici là on peut voir !  Mr Bousquet me propose un terrain pour notre future maison au coin de l’avenue de Lamothe-Piquet. Je n’aime pas du tout ce quartier, où du reste les terrains sont horriblement chers en ce moment. A bien réfléchir, je crois qu’il vaudra mieux me contenter de louer un appartement que de me mettre dans une affaire pareille, qui pourrait m’entraîner fort loin. Je viens de faire le  bilan de ce que notre cher père m’a laissé et de ce qui reste à toucher à Rosario et j’en suis arrivée à cette décision. Je vais écrire à Bousquet pour lui faire part de mes impressions.

Je viens d’être dérangée par la visite du vieux Flondrois, que je croyais dans sa Bretagne……Il travaille à arranger sa maison et il est en train de vider son porte-monnaie. Je lui ai justement parlé de ce que je te disais plus haut. Lui non plus ne veut pas s’engager maintenant dans la construction d’une maison, je crois l’affaire enterrée.

La visite m’a empêchée de me rendre à St-Nicolas du Chardonnet où j’aurais aimé aller entendre les orgues restaurées par P. Koenig et son émule J. de Mons. Celui-ci est venu gentiment me voir dimanche et m’apporter une invitation. ….Je regrette bien d’avoir manqué cela.

 

Jeudi 15  Xbre 1927  Paris

Dans 8 jours exactement je partirai moi-même pour Vierville sans Philou que j’enverrai rue du Petit Musc ; ce n’est vraiment pas prudent d’emmener ce petit à peine remis d’un gros rhume dans cette grande maison froide, et pour si peu de temps, je compte passer là-bas le vendredi, le samedi, le dimanche jour de Noël. …..Puis lundi je serai à Cherbourg où je verrai Mara et Tonton. Je reviendrai mardi soir à Paris.

….Tantine a déjeuné avec nous mardi, toujours allante, extraordinaire, elle ne s’était pas couchée une seule fois avant minuit dans la semaine précédente ! Robert est à moitié bien et tousse, sa femme n’y prend garde et elle a tort. Claude travaille beaucoup…..

…Ma nouvelle cuisinière est bien, elle fait une bonne cuisine bourgeoise, si elle sait faire moins de gâteaux que l’autre, elle a le sourire, j’aime mieux cela…..

…A propos d’Alice (Feuillebois, sœur de Daddy), je lui avais demandé dans ma dernière lettre si Emile (frère de Daddy) était venu les voir et si ses affaires étaient prospères. Réponse : il y a pas mal de temps qu’il n’est venu et l’an dernier il s’est beaucoup plaint des inondations – C’est tout et ça n’est pas compromettant pour personne, ils sont bien tous les mêmes.

As-tu vu dans les journaux le procès intenté à Mme Peters par les parents de Max Linder qui réclamait la fille de celui-ci à sa grand-mère maternelle ? Ils ont eu gain de cause et comme j’avais vu le nom d’Armand Massart mêlé là dedans, j’en ai parlé à Tantine. Il paraît que Mme Peters est une vulgaire grue, ancienne maîtresse de Millerand. Et de beaucoup d’autres et que A. Massart était en possession de lettres de Max Linder, son ami, que celui-ci lui avait confiées, avant de mourir. Elles ont été lues à huis clos au tribunal et ne laissaient aucun doute sur la dite dame. Tout cela a été gazé à peine dans les journaux sur la prière même d’Arm. Massart, mais vois-tu le brave Flondrois en possession et marié à cette femme ? Je ne regrette décidément pas le « casse cou » que je lui ai lancé un jour de confidences, il mérite mieux que cela……..

Mardi 20  Xbre 1927  Paris

…….Je quitterai Paris jeudi par le train de 15h50 pour Cherbourg où je serai à 22h. J’ai écrit à l’hôtel et je n’ai pas prévenu les grands (Mara et Tonton) que j’irai surprendre vendredi matin. J’y passerai le vendredi et le samedi, j’ai pas mal de choses à y faire, car je voudrais remporter qq unes de tes affaires, entre autre le poêle à pétrole qui me fait bien défaut en ce moment où nous enregistrons des –8° le matin et encore –6° à 11heures – Brrr – je me demande si nos pauvres plantations auront résisté à pareille température car on me signale le même froid intense en Normandie ; je serai dimanche jour de Noël à V.  et mardi à 17h de retour ici. ……

….Flondrois est grippé et puis je crois qu’il a éprouvé une forte déception avec la Mme Peters il en a paraît-il parlé  Bousquet et comme je racontais à celui-ci ce que j’avais appris par Tantine, nous nous sommes réjoui tous deux de ne pas avoir vu ce brave garçon accroché par une pareille intrigante. Je me suis décidée à ne pas participer à la fameuse maison avec Bousquet et Cie cela m’immobiliserait une sérieuse partie de mon capital car ils voient grands et ne parlent rien moins que d’une maison de 3.500.000F…. Flondrois lui-même n’y participera pas. Il est lancé dans des dépenses somptuaires à Concarneau qui lui a déjà coûté pas loin de 400.000F  avec les droits de mutation  qui sont énormes. Je l’admire d’avoir ce courage à son âge, « passe encore de bâtir, mais planter à cet âge ! » de faire une installation pareille… s’il avait encore des enfants, mais seule sa nièce, toujours fille ! Enfin ça prouve qu’il a du cran….

Noël au soir

J’ai trouvé tout ici en bon état, la gelée n’a pas trop fait de dégâts, elle n’a heureusement pas duré, aujourd’hui il fait +10° mais la maison ruisselle d’humidité, tous les feux flambent. J’ai laissé Mara en meilleur état, Tonton va bien le vieux Cherbourg est toujours sympathique et il m’a semblé que les képis des jeunes avaient gagné qques centimètres

Jeudi  29  Xbre  1927

…. Je ne sais que penser de ce que tu me dis pour Jean Cordelle et Bizerte, on a télégraphié à Sagne pour lui demander s’il voulait aller à Rosario, il a répondu que la santé de sa femme ne lui permettait guère et qu’il ne partirait que si l’on n’avait personne d’autre… je ne comprends pas alors l’offre de Mr Jean Hersent à Jean C.  cet été et Georges (Chedal) m’écrit : c’est l’incohérence la plus complète au bureau où l'on ne sent aucune direction.

…. J’ai tout laissé en ordre à V.  donné les étrennes habituelles au curé, à Léon, Jeanne, Mélanie, les Thomas, la femme qui vient laver et même la vieille Louise. Tout le monde a paru content. Il a fait un temps épouvantable le lundi, la mer était démontée, avec cela une pluie diluvienne, impossible de tenir un parapluie, il a fallu arborer la tenue des grands jours, pèlerine et sabots pour affronter le dehors. Le pauvre jardin est miteux tout est gelé comme légumes mais la serre a tenu. Nos gens y veillent. Cette pluie m’a permis de  faire un tour d’inspection au grenier. Il va falloir prendre une décision pour une réparation sérieuse à la toiture, le couvreur Suzanne ne valait rien,  son successeur Osmond ne vaut pas mieux, il est du reste mal outillé en échelles, et travaille seul ce qui est difficile. Je me suis informé de quelqu’un de plus habile.

Je n’ai pas vu Coulmain (je crois qu’il était maire de Longueville) qui était venu le samedi mais son frère qui m’a apporté le fermage - 4000F – pour la 1ère  fois ; malgré le bail au nom de son fils, c’est lui, en fait, qui garde l’herbage du Bois, et j’aime autant cela. Je n’ai pas vu Leterrier mais il m’a fourni des pommes et de l’avoine qui seront à déduire des 2000F qu’il paie encore cette année. Le nouveau cidre m’a paru bon. Le grand cellier est plein de bois que Léon cassera au fur et à mesure. Les cyprès du tennis ont atteint une telle force et la terre où ils ont pris racine est si meuble que le vent les a tous plus ou moins couchés, mais sans qu’il y ait trop de mal. On va les retenir avec des gros piquets de chêne qu’on trouvera dans 2 arbres morts du bois…..

…En rentrant j’ai trouvé un gros courrier, la maison en ordre, les bonnes à leur poste et la mère Bonnin (la concierge) souriante.. effet du 1er de l’an ! …


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