Lettres de guerre de Maurice Rougier
Du 17 septembre à fin novembre 1939

 

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 17 sept 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Reulle-Vergy

"lundi 17 sept
Ma chérie
Nous sommes ici depuis hier après midi après 32 h de voyage. Nous ne sommes pas mal installés dans un grand village, je loge dans une grande maison comme il y a 2 mois avec vue sur une rivière. C'est calme. J'ai vu en faisant une liaison ce matin Frisch de Strasbourg qui est secrétaire d'EM dans le voisinage, sa femme va bien et est à la campagne, il me charge de ses hommages pour vous. Quelle drôle de coïncidence.
Nous n'avons pas grande nouvelle ici, les journaux arrivant mal et n'ayant pas de radio facile à entendre. Nous savons juste que les Russes ont aussi envahi la Pologne, pauvres polonais! et qu'allons nous faire?
J'ai une très bonne équipe avec moi et de bons camarades, nous sommes 8 à mon bureau, j'ai comme interpréte un israélite commandant qui est ma foi assez gentil, il est coulissier à Paris et pourra nous donner des conseils de bourse. Mon adjoint est professeur de math au lycée Louis le Grand. Nous formons une popote de 18 énorme. Chapelle est avec moi.
Je ne peux pas vous dire où nous sommes mais ne vous inquiétez pas, nous sommes tout à fait tranquilles pour le moment.
Rien de vous depuis 3 jours, espérons que j'aurai quelquechose demain.
Tendres baisers aux cocottes et à vous
votre Maurice"

Le 20 septembre, Maurice Rougier envoie une carte postale avec ses affectueux baisers. La carte montre la Meuse à Dun sur Meuse 40km au SSE de Sedan. C'est peut-être là que Maurice cantonne avec l'EM du 10ème CA, mais il a dû se déplacer par la suite, plus près de Sedan

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 6 octobre 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"mercredi 6 oct
Ma chérie
Rien de vous encore pour me tenir au courant de votre voyage
(il s'agit pour Granie et ses filles d'aller retrouver tante Cécile à Cancon, dans le Lot et Garonne. Son mari Marcel Maillet est un jeune frère de Granie, ingénieur de Sup Elec dans une entreprise de travaux électriques à Agen, il est mobilisé, Tante Cécile s'est repliée sur leur maison campagne avec sa fille Colette de 5 ans, la mère de Suzanne et Marcel, habitante de Sceaux, est là aussi, réfugiée de la région parisienne qui s'est vidée de la plupart de ses habitants).

J'ai reçu une réponse de la Caisse de Dépôts et Consignations m'accusant réception de ma lettre recommandée que je leur avais envoyé et me promettant une réponse précise plus tard. Ci-joint en tout cas votre brouillon qui me parait très bien.

Ici j'ai assez de travail en ce moment, un travail qui me plait d'ailleurs beaucoup, car il me fait sortir sur le terrain et marcher à pied (15 km tous les 2 jours à travers bois et prairies). Nous déjeunons avec les 2 camarades, dont Chapelle, qui faisons ce travail dans un village où se trouve une fine cuisinière qui nous mijote des plats de poulet, lapin, oie, etc... Je crois du coup que j'engraisse un peu.

Reçu des nouvelles de Fredy qui vient d'être asse touché (crise cardiaque) et est inapte temporairement au service colonial (il était Gouverneur du Soudan Français à Bamako). Il se repose à Nice.
Si vous allez à Agen vous pourriez aller voir une arrière tante (cousine germaine de Maman,
mais je ne vois pas de qui il s'agit) qui y habite avec son fils: la cousine...?..Liénard??, qui habite je crois avenue Scaliger? Si la guerre dure encore l'an prochain vous pourriez peut-être vous installer chez elle (il parait qu'elle a une très grande maison) pour que les enfants puissent faire leur 6ème au lycée.

Adolf vient de faire un discours mais nous n'en avons pas encore la teneur complète, quelques soient ses propositions on ne peut les accepter car on sait ce que valent ses promesses. Mais la vraie guerre pourrait bien commencer bientôt.

Au revoir, ma petite femme, baisers aux cocottes, à Mère, souvenirs à Cécile et tendrement à vous
Votre Maurice

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 8 octobre 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"Dimanche 8 oct
Ma chérie
Je reçois votre lettre de mardi et votre carte de jeudi ensemble. Que voulez vous dire pour l'appartement
(celui loué à Dijon) ? Vous voudriez donner congé et mettre les meubles en garde. Si la guerre doit durer longtemps ce n'est peut-être pas une mauvaise idée, mais si elle se finit dans 6 mois ça ne vaut pas le coup. Il y aurait peut-être la solution de sous louer qui conviendrait en cas de guerre longue ou courte.

J'espère que vous avez fait bon voyage et que vous êtes reposée de vos rangements. Faites attention à ne pas trop vous fatiguer et à vous maintenir en bonne santé. Je vous enverrai demain un mandat carte solde du mois de septembre, à partir de la fin de ce mois, vous recevrez une délégation à domicile de 2000F environ que je compléterai chaque mois par un mandat de 1000F.
Je suis content que les cocottes aient engraissé de 3kg et j'espère que l'air de Cancon leur sera favorable.

Aujourd'hui dimanche j'ai assisté à une grand messe ce matin et cet après midi je suis resté dans mon hôtel de ville. Mes reconnaissances à la campagne sont finies pour le moment et je le regrette.
Baisers à tout le monde et tendrement à vous.
votre Maurice"

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 25 octobre 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"mercredi 25 oct
Ma chérie
Les permissions sont la grande nouvelle du jour et vous pensez comme nous en sommes tous heureux. Quand viendrai-je, je ne puis encore le préciser, le plan n'étant pas encore étudié mais je ne crois pas que ce soit avant décembre, je voudrais essayer de venir pour Noël pour pouvoir profiter des cocottes qui seront en vacances. Et vous, avez vous des desiderata à ce sujet ? et des dates ennuyeuses...

Nous sommes toujours dans notre patelin. Je ne pense pas qu'avec ce mauvais temps Adolf tente quelque chose, d'ailleurs les journaux disent qu'il veut encoer nous ménager et tourner sa fureur contre nos vaillants alliés.

Comment fait on pour aller vous retrouver à Cancon, où prend on le train à Paris, où change-t-on et quel est l'horaire?
J'ai reçu hier le 2ème paquet de Dijon contenant brodequins et lainages. Arrêtez vos envois car je vais être submergé, j'ai déja acheté un tricot de dessous et aussi une paire de bottes en caoutchouc dont je suis assez satisfait pour les grands jours de pluie.

Pensez à m'envoyer la revue de Paris, je n'ai pas beaucoup de temps pour lire mais cela me fera plaisir. Je me suis remis au bridge et j'en fais un presque tous les soirs avec Chapelle et d'autres camarades, ça permet de ne se coucher qu'à 10h et d'évietr sa chambre non chauffée et assez humide. Je suis ici aussi chez une vieille dame qui vit seule, ma chambre n'est pas mal avec un cabinet de toilette mais évidemment ça manque d'eau chaude. Daniel
(l'ordonnance ?) va toujours bien et reprise mes affairtes d'une façon supérieure. Baisers à tout le monde et tendrement à vous
Votre Maurice"

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 27 octobre 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"vendredi 27 oct
Ma chérie
J'ai reçu hier votre lettre de samedi dernier vous devez maintenant être en possession de ma lettre vous parlant du déménagement et tout doit être en route.
.......
Ici il a neigé hier pendant 5 minutes et le temps est bien refroidi.
Pour les opérations, lisez les articles du journal ils sont bien faits et résument la question, je crois qu'il n'y aura pas de grandes opérations cet hiver ni d'une part ni de l'autre et qu'on va continuer de se regarder en chiens de faïence.

Rien de neuf quant aux dates de départ en permission, on prépare le tour. La vie est assez tranquille ici: travail de bureau coupé par quelques courtes promenades à pied aux environs et de temps en temps par une tournée en auto aux lignes. Nous faisons toujours bon ménage dans le bureau; notre interpréte Commandant Dreyfus, un bon juif, est coulissier et connait Desaché
(un agent de change bien connu de Vonnette), mon adjoint est professeur de math.... ....et les autres ont les professions les plus variées.
Je vous embrasse tendrement, baisers aux cocottes et à Mère, bon souvenir à Cécile,
votre Maurice"

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 3 novembre1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"vendredi 3 nov 1939
Ma chérie
Je reçois aujourd'hui votre lettre de dimanche. Je crois que tous les paquets que vous m'avez envoyé...... .... me sont arrivés, j'en ai reçu 3. Comme je vous l'ai dit je commence à être bien monté mais 2 paires de chaussettes de laine seront tout de même les bienvenues.

Nous sommes toujours logés chez l'habitant et ne devons nous réfugier dans nos abris qu'en cas d'alerte. Ceux de mon bureau sont assez vastes et spacieux 3 pièces sous béton, c'est d'ailleurs un ancien abri historique ayant servi lors de la dernière au Kronprinz.
..........
Je crois qu'Adolf doit être bien ennuyé, ne voyant pas une solution favorable pour lui, il n'a d'espace libre qu'en Belgique, Hollande ou Suisse, et où ça le ménerait-il ? finalement sur nos positions fortifiées.
Je vais bien et continue à suivre mon régime, je n'ai pas eu d'alertes de migraine et j'espère que ça continuera. Notre cuisine n'est pas trop lourde et il y a toujours en remplacement pour ceux qui le désirent du jambon et des pommes de terre cuites à l'eau.
J'ai reçu aujourd'hui aussi une lettre de Maman, elles sont toutes à Gerdes
(notamment Louise, Lucie et sa fille Paulette Fazembat), Louis (fils de Louise Scola) qui a une convalescence de 15 jours va repartir à St-Cyr, Louise ira à Paris pendant son temps d'Ecole.
Affections et baisers à tous et tendrement à vous
votre Maurice"

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 10 novembre1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"vendredi 10 nov 39
Ma chérie
J'ai reçu avant hier votre lettre ainsi que celle de Claude me parlant longuement de votre cueillette de champignons; Je pense que vous devez avoir maintenant des nouvelles de notre déménagement.......
.....
J'ai reçu hier une paire de chaussettes et de gants tricotés par Paulette, ça venait encore de Gerdes, savez vous quand elles partent à Toulouse et si elles y vont toutes.

Pour les permissions, on parle du 20 courant comme début, je crois que je serai de la 2ème fournée, ce qui m'aménerait vers décembre du 5 au 15 peut-être?
Nous avons un temps très doux depuis 4 ou 5 jours, je suis sorti hier toute l'après midi, le soir nous avions invité à dîner le fameux acteur de cinéma Albert Préjean qui est lieutenant dans un de nos régiments, histoire de nous distraire et de nous changer, il est ma foi très simple et bon garçon. Je m'occupe du cinéma et des distractions pour relever le moral et c'est comme ça que j'avais fait sa connaissance.
Dites à Fannette
que c'est une grosse paresseuse de ne pas m'écrire, merci à Claudet de sa gentille lettre et tendres baisers à toutes trois
votre Maurice"

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 12 novembre 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"Dimanche 12 nov 39
Ma chérie
J'ai reçu avant hier votre petit paquet de chaussettes, elles me plaisent beaucoup, merci aux tricoteuses.

Que pensez vous de l'attentat contre Hitler
(??) et des menaces contre la Hollande? Ce doit être une comédie ... ? ... comme l'incendie du Reichtag, l'autre pourrait bien .. ?... à des opérations de ce coté.
J'ai reçu hier une carte de Marcel qu'Andrée avait pu rejoindre à Neufchateau, ou même je crois à Domrémy. Que fait elle cette brave Andrée, elle ne doit pas s'amuser beaucoup en attendant ses blessés.
Ici actuellement on vaccine contre la typhoïde, c'est obligatoire pour les moins de 40 ans, pour les autres il parait que c'est inutile car nous ne risquons pas grand chose.
Hier 11 nov les officiers de réserve de la popotte nous ont fait la surprise d'un gueulleton offert par leurs soins. Ci-joint le menu, c'était parfaitement cuisiné par la maîtresse de maison où est hébérgée notre popotte et vous savez s'il y avait des vins, le soir j'ai bu de l'eau. Je continue à suivre mon traitement requinquant dont je suis satisfait, je n'ai pas eu d'alertes de migraine depuis mon départ.

Rien encore de précis pour les permissions, elles ne commencent pas avant le 20, je passerai par Paris car cela me parait encore le plus court. Je vais tâcher de trouver un
...? ... pour savoir où est ce Penne (??) où il faut descendre.
J'espère avoir un mot de vous cet après midi et vous embrasse, ma petite femme, bien tendrement. Baisers aux demoiselles.
votre Maurice

PS. Ne mettez pas le N° du corps d'armée sur mes lettres, vous l'avez mis sur le paquet d'avant hier.

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 13 novembre 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"Mardi (plutôt le 12, ou alors on est le 14) 13 nov 39
Ma chérie
J'ai reçu aujourd'hui votre lettre et celles des demoiselles. J'ai été très content de lire toute cette littérature. Je vois que leur instruction religieuse est faite avec plus de soin qu'à Dijon et je n'en suis pas mécontent. Mais croyez vous qu'elles ne perdent pas leur temps et qu'elles ne vont pas être retardées dans leurs études par ce changement de programme. On fait souvent beaucoup d'éloges des procédés pédagogiques primaires, qu'en pensez vous maintenant que vous pouvez faire la comparaison?

Je suis bien renseigné maintenant quant à mon voyage, mais c'est un vrai voyage au long cours, je passerai par Paris où je tâcherai de m'arrêter pour voir Louis. Si je vais à toulouse voir Maman et Lucie, bien entendu vous m'y accompagneriez, ça serait à la fin de ma permission pour repartir de là.

Nous allons en effet faire fortune si ça continue longtemps, je touche en plus 4 rations par jour soit une vingtaine de francs, autant dire que je suis nourri, la popotte ne dépassant guère ce prix. Avec d'autres indemnités ça doit faire maintenant du 5000F par mois. Prenez des bons d'armement, ça ne doit pas être mauvais et c'est un devoir.

Du coté Italie, je crois en effet que nous pouvons être tranquilles..............

PS Je reçois bien la revue d eParis, voulez vous que je vous la renvoie

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Extrait de la lettre de Maurice Rougier du 24 novembre 1939, datée de qque part près de Sedan, adressée à Granie à Cancon

"Vendredi 24 nov
Ma chérie

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Je n'ai pu vous écrire hier car j'étais très occupé: les anglais ont abattu un gros avion de reconnaissance au dessus de nous, il est tombé près d'ici en se posant assez doucement et nous avions 3 prisonniers dont un très grièvement blessé. Je crois qu'en ce moment ils trinquent dur, le communiqué parle d'ailleurs de 17 abattus depuis 3 jours.
(nous aussi, c'est ces jours là que Yo Saillard, un jeune frère de ma Tante Maine a été tué à bord de son chasseur Curtiss P36 abattu en Lorraine)
Il a fait 2 jours de temps superbe, soleil mais gelées, c'est ce qui explique qu'ils sortaient tant.

Je vais partir pour cette fameuse permission le 3 matin et vais arriver le 4. Il me tarde de vous revoir. Quel bonheur!

 

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