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Transcription  de la lettre de Maurice Rougier du 7 avril 1915

"Avant-postes    7 avril 1915
Ma chère Maman, ma chère Lou, ma chère Lucie
Je vous écris sur un papier à lettres qui va sans doute vous paraître bizarre; c'est le seul que j'ai actuellement sous la main, il provient d'un agenda commercial ........... que les Boches ont pris dans une petite ville voisine et qu'ils ont apporté dans la ferme que j'occupe actuellement.
Je suis en effet dans des ruines pareilles à celles qui doivent résulter de mouvements sismiques, mais elles sont ici le résultat d'incendies et de bombardements franco-allemands; ces ruines formaient en temps de paix une des plus riches fermes de la contrée, il n'en reste plus qu'une petite pièce miraculeusement échappée aux obus et qu'une petite chapelle où se trouve encore de la paille, ce qui servit de couche au boche malfaisant. Les ruines hier encore étaient occupées par les teutons, notre attaque les en a chassé avec une extrême rapidité.
Depuis 3 jours en effet le régt ne fait qu'attaquer et j'ai eu la joie avant hier de faire déployer ma section face à un fortin, d'y marcher dessus au milieu des balles et obus, et de le prendre avec une autre section de la compagnie avec qui je marchais en première ligne. Nous y avons trouvé des boches vivants mais à moitié paralysés par la peur; dès le début de notre marche en avant, ils avaient arboré un drapeau blanc mais cela ne nous empêcha pas de marcher dessus comme si aucun drapeau il n'y avait, nous recevions des balles d'un ouvrage voisin qui nous prenait d'enfilade et qu'attaquait une autre compagnie. 6 autres boches étaient morts ensevelis sous un abri de bombardement qu'un obus de chez nous avait écrasé. La botte de l'un d'eux était dans le réseau de fil de fer et contenait une jambe qui avait été coupée et projetée. Les autres occupants, dont leur chef, avaient évacué la position à cause des rafales terribles d'artillerie qui précéda notre attaque.
Cette faible résistance que nous avons trouvée est due à la merveilleuse préparation d'artillerie qui avait précédé notre marche en avant: pendant 8h de suite le fortin a été arrosé par des pièces de tous calibres, il en est résulté chez ses occupants un état de dépression tel qu'au moment de l'attaque d'infanterie, ils étaient terrés dans leurs abris contre le bombardement et incapable de toute défense. c'est ainsi maintenant que se font beaucoup d'attaques: l'artillerie en dépensant largement ses munitions économise des quantités de vies humaines.
Le lendemain de notre attaque une autre cie du bataillon a attaqué la ferme que j'occupe où il s'est passé une action analogue à celle que je viens de te conter, 2 formidables blockhaus et une 2ème ferme également en ruine ont été occupés par nous après en avoir chassé les boches; au soir j'ai été envoyé relever la cie d'attaque avec un peloton de la 5ème, j'ai installé mes 2 sections dans une organisation déja commencée et que j'ai continué toute la nuit. Nous avons fait 19 prisonniers (les 5ème et 7ème compagnies seulement) Les pertes dans ma cie, tant par fusil que par canon, se montent à 1 tué et 15 blessés. Ce sont surtout leurs sales obus qui nous ont fait du mal quand ils ont arrosé les positions conquises.

Je suis très content de mes hommes qui ont marché parfaitement malgré le peu d'habitude que la guerre de forteresse leur avait donné. C'est très amusant de se trouver tout d'un coup au lieu et place qu'occupait l'ennemi, on y trouve des armes et des trophées de toutes sortes. Ils avaient ........ dans la ferme un superbe corps de garde avec des ...... rateliers d'armes, etc.. , y étant fort tranquilles jusqu'à présent ils y avaient portés maints journaux que jai lu cet après midi. Il ne faut point se montrer de jour parce qu'on y est immédiatement bombardé, ils ont lancé ce matin d'énormes 150 et même peut-être quelques 210 qui tombant heureusement assez loin de mon poste de Cdt en ébranlait le murs d'ailleurs chancelant. On y reçoit également de certains coins des coups de fusil. Les boches sont très affolés, ils ont peur car depuis 3 jours ils lancent toute la nuit des fusées éclairantes.

De notre coté nus sommes extrêmement fatigués, voila 3 jours que les hommes couchent dans la boue, y travaillent de nuit, y mangent et même pour quelques uns y meurent, il pleut sans cesse alors qu'il y a quelques jours il faisait un temps splendide. Une relève s'impose après des efforts pareils, nous l'attendons avec impatience. Je t'écris à 11h1/2 du soir, alors que je prends le quart de veille avec les 2 adjudants qui sont avec moi; pour ma part je vais bien mais j'ai eu la chance de reposer les nuits dernières, très peu mais à peu près à l'abri de la pluie, la 1ère nuit dans un abri de combat boche du fortin et celle ci dans les ruines de la ferme. Détails pénibles et bien tristes qui font trouver la guerre bien terrible, hier j'ai été toute la nui avec un blessé, aujourd'hui on m'a rapporté un mort que je veille pour ainsi dire. Cependant 5 hommes grelottent dans les tranchées, un chat-huant crie sinistrement dans la nuit, ceux qui veilleront tout à l'heure à ma place ronflent bruyamment.

Baisers de votre peitit Maurice"

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