Récits de Marguerite Maillet (1873-1959) habitant à Reims, 20 rue Werlé)- Guerre de 14-18

 

7 pages de ces cahiers d'écolier ont été scannées et sont reproduites ici:
pages 5, 6, 7, 16, 17, 25, 26, 27

"1914
J'étais à Amsterdam avec les enfants (les 3 garçons René 17ans - Etienne 15ans - Marcel 13ans, Suzanne 14 ans (future Granie, mère de Claude et grand mère de Gaëlle) était à Asnelles avec sa cousine Yvonne Thirion souvent appelée Vonnette, Andrée 9 ans  était restée à Reims) quand une dépêche de mon mari (Georges Maillet 1865-1928, ingénieur des Ponts et Chaussées) vint nous prévenir que la guerre était menaçante (mardi 28 juillet).
Nous qui ne lisions aucun journal depuis que nous avions quitté la France 5 jours avant, nous avons eu la stupéfaction complète. Le soir même nous voyions dans les feuilles vendues en Hollande que l'Autriche avait envoyé à la Serbie un ultimatum impossible à accepter.
Le lendemain mercredi (29 juillet), une autre dépêche de mon mari nous rappelait impérieusement et Étienne que je devais laisser à Aix-la-Chapelle pour 6 semaines devait rentrer avec nous par la Belgique.
Donc le jeudi matin (30 juillet) nous prenions l'express de Paris et après avoir roulé toute la journée dans ce pays calme et prospère nous étions à Reims à 7 heures du soir.
Nous retrouvons mon mari et ma petite Andrée en bonne santé et tous bien heureux d'être réunis...

On sent déjà dans Reims une certaine inquiétude, sans vouloir croire à la guerre, on la redoute et dès le lendemain vendredi (31 juillet) on fait des provisions de toutes sortes, les épiceries sont dévalisées et restent fermées une partie de la journée: le sel en particulier atteint le prix de 0,50 le kilog. (il valait 10 centimes! - note tardive de sa fille Suzanne, appelée aussi Granie)

Dans la nuit de vendredi à samedi (1er août) nous sommes éveillés par la musique militaire et vers minuit le 132ème part pour la frontière. Grande émotion au milieu de la nuit: nous voyons défiler les soldats sur le boulevard, on sent une angoisse qui vous étreint.
Le samedi 1er août les trains sont réservés exclusivement au transport des troupes et sans prévenir le public, on voit passer des trains continuellement dans lesquels il n'est pas admis.

Le dimanche 2 août ordre de mobilisation générale affiché dans toutes les communes de France. Ce départ des troupes se fait dans un ordre parfait, les trains se succèdent de 10 en 10 minutes et tout le monde part avec enthousiasme, en chantant. Les wagons sont décorés de fleurs et de plaisanteries ironiques à l'adresse de Guillaume! (Guillaume II, l'empereur d'Allemagne) Moment sublime où la nation française s'est révélée vibrante et enflammée! Il n'est plus question de partis et de divergence d'opinion, toute l'élite de la jeunesse part pour défendre la patrie. Une séance mémorable de la Chambre consacre ce mouvement magnifique.
(le 3 août déclaration de guerre de l'Allemagne contre la Belgique et la France, et début de l'offensive allemande)
Toute la semaine la mobilisation se continue dans un ordre parfait; en ville nous continuons nos provisions et je remplis mes armoires comme pour soutenir un siège. On travaille de tous côtés pour les hôpitaux, chemises, draps et linges de toutes sortes sont préparés en vue des blessés.

Toute cette première partie de la guerre se passe dans l'espérance la plus complète, on voit circuler continuellement des militaires et des convois. Tous sont contents des habillements et de la nourriture. Quant aux dames de la ville, elles s'occupent toutes de préparer des hôpitaux, je promets mon concours au docteur Mencière et je commence tout de suite une quête avec une jeune fille d'officier. Nous recevons des offrandes variées suivant les moyens et la générosité de chacun, mais nous réunissons cependant une somme de 1050 F ce qui est superbe après toutes les quêtes qui ont déjà été faites.

Le 15 août les premiers blessés arrivent à l'hôpital. Ils viennent de Mangienne près de Verdun où une rencontre assez chaude a eu lieu. Rien de bien grave comme blessure, après 2 ou 3 jours le mieux se produit.

Mais voilà les nouvelles de la guerre qui arrivent moins bonnes: on se bat en Belgique avec acharnement. Les Allemands sont entrés du côté de Liège, et les Belges soutiennent le choc avec un courage étonnant. Une autre armée envahit le Luxembourg sans souci de la neutralité, on bombarde Pont-à-Mousson, la ville de Liège est prise après une belle résistance. A Reims une quantité d'automobiles et camions stationnent en ville - c'est le ravitaillement - on sent que Reims est un point important pour les armées du Nord. Mon mari est très occupé à réparer les routes qui doivent servir pour aller en Belgique.

Enfin le 23 août, un dimanche vers 6 heures arrive sur la place Royale un défilé de gens lamentable - portant des paquets de linge, les enfants sur le dos des femmes, un aspect de misère incroyable. C'était les premiers réfugiés Belges qui nous arrivaient après la défaite de Charleroi. Combien devions nous en voir de ces malheureux qui fuyaient leur pays dévasté et nous-même devions suivre leur exemple!

Cette vue m'avait beaucoup attristée, on sentait l'invasion et le désastre si peu attendus!.. Je rentrai à la maison sans en parler à mon mari qui, depuis quelques jours, dormait très mal: les nouvelles du soir surtout l'impressionnaient. Le triste défilé des Belges devait du reste se continuer les jours suivants sans arrêt, car les Ardennais arrivaient eux aussi. On racontait de si horribles choses de ces barbares Allemands que tout le monde fuyait à leur approche.

Cette dernière semaine d'août fut très triste à Reims. Il arrivait des troupes de toutes les armes, Belges, Français, turcos, etc, on les sentait si las, traînant la jambe, et ces débris d'armée sentaient la défaite, c'était affreux. De plus les nouvelles arrivaient mauvaises: la horde allemande avait envahi les Ardennes, rien ne pouvait l'arrêter, ils étaient à Signy-l'Abbaye, le lendemain à Nouvion-Porcien. On les battait tous les jours et tous les jours ils gagnaient 20 km.

Le dimanche 30 août, Mère (belle-mère de Marguerite Maillet, ou Fanny Maillet-Valser1839-1919, veuve du peintre/graveur Augustin Maillet, habitant Reims au 23 rue Boulard) avait déjeuné chez nous comme chaque dimanche et j'avais causé avec plusieurs personnes en allant à la messe: toutes parlaient de partir... Le soir Mr Fernand Camuset (un ami, qui était veuf remarié d'une fille des Maillet-Valser) était venu nous dire adieu. Il a ses 2 fils sur le front et ne veut pas revoir les Allemands à Reims. Cette visite nous a décidé: mon mari cherche un moyen de fuir pour nous-mêmes. Il téléphone à son chef à Châlons, celui-ci ne sait rien et déclare qu'on s'affole à tort, mais mon mari insiste et déclare qu'il part quoiqu'il arrive. Il demande de suite au directeur du CBR de lui faciliter le départ de Reims et il est convenu qu'un train spécial nous attendra demain lundi 31 août en gare Jacquard. Je fais mes préparatifs, nous accumulons dans des valises le plus de choses possibles, René et Andrée (2 des 5 enfants de Marguerite) sont seuls avec nous, René ira de Châlons à bicyclette chercher Etienne et Marcel (2 autres enfants de Marguerite, la 5ème Suzanne est à Asnelles en Normandie avec les Thirion) à Dampierre (la maison des parents de Marguerite: Emile et Sidonie Charpentier) , et nous emmenons ma cuisinière Catherine qui est une fille capable. Tout est bien convenu ainsi, René va chercher les passeports à l'hôtel de ville, car depuis la guerre on ne circule plus sans laisser-passer.


(détails)
maison de Georges et Marguerite Maillet, au 20 rue Werlé à Reims

(détails)
le 23 rue Boulard, maison des Maillet-Valser en 1914, reconstruite. En l'an 2000, propriété de l'Université de Reims,
prise vers 1980/83, avec Angélique(? à vérifier) et Tandrée

  La maison de la rue Boulard en 1919, après les bombardements Allemands, la maison avait reçu 3 obus. Elle semble avoir été reconstruite


Le lendemain (31 août), la nuit ayant porté conseil, mon mari ne veut plus partir, moi je suis ravie de ne pas quitter ma maison, et on décide au contraire d'aller s'installer rue Boulard (chez les beaux parents de Marguerite, les Maillet-Valser, qui, âgés, ne partiront pas) et de faire partir René en bicyclette, et seul, ou avec un ami. Mais à 4 heures grande stupéfaction, Papa (Emile Charpentier) arrive de Dampierre avec Marcel, très tranquilles tous les 2 malgré un voyage assez long (ils ont utilisé le train ??) - ils nous apportent des fruits, provisions, etc ! Je leur dis tout de suite que Reims va être investi dans 2 ou 3 jours et on cherche un moyen de faire partir Marcel de son côté.

Après réflexion Papa propose de partir tous avec sa voiture (il s'agit sûrement d'une voiture à cheval, les engins à moteurs, rares, s'appelaient des automobiles), les 3 garçons à bicyclette, mais il lui faut retourner à Dampierre pour mettre différentes choses en sûreté, il ramènera Maman (Sidonie Charpentier) et Etienne, et nous prenons rendez vous pour le mercredi 2 septembre à 2 heures chez Mr Sigault (très probablement l'ingénieur en chef des Ponts, à Châlons, patron de Georges Maillet). Papa (Emile Charpentier) retourne à Dampierre, la gare de Reims est inabordable, et il est appréhendé pour avoir demandé à un soldat où il allait. On voit des espions partout ! Il couche sur une banquette de la gare de St-Hilaire et arrive à Dampierre brisé de fatigue dans la matinée.

Pendant ce temps-là, Georges (Maillet) dispose notre voyage encore une fois. Il téléphone de nouveau à Mr Sigault, puis au CBR où un train est encore mis à notre disposition. Je refais les valises et le lendemain (1er sept, départ de Reims) tout est prêt. Quel départ! Nous abandonnons notre maison, tout ce qui a fait notre vie depuis 20 ans ! Mère qui ne veut pas quitter sa maison reste seule. Mme Picard notre voisine et Mr Subtil à qui nous laissons les clés viennent nous dire adieu et nous partons en pleurant, Georges comme moi, tant ce départ vers l'inconnu est déchirant.


Le voyage se passe bien, wagon très confortable, mon mari est gêné de se voir dans le salon des grands jours quand il abandonne son service.... Nous arrivons à Châlons à midi, par une grande chaleur. René nous cherche une voiture à la gare et tout de suite nous éprouvons un soulagement en trouvant la ville si calme après l'enfer qu'est Reims depuis 8 jours. Mr et Mme Sigault nous accueillent avec une grande bonté, et l'après midi nous nous reposons Georges et moi. René va à Sarry et les 2 petits jouent sans s'occuper du drame qui se déroule autour d'eux... Le soir nous apprenons que la Préfecture (celle de la Marne, à Chalons) part et que les Postes sont dirigées vers Clermont-Ferrand, c'est la fuite.... Alors tous ceux qui nous avaient traités de "froussard", Henri (Maillet, frère de Georges, exploitant agricole à Sarry), Létandart (un cousin plus éloigné, côté Maillet), et même Mme Sigault changent d'attitude et tout le monde se dispose à nous imiter.

Mme Sigault prendra un train pour Troyes à 4 heures du matin et ce même jour (2 sept) dans la matinée, les fonctionnaires de Reims arrivent tous par des moyens divers. Nous déjeunons en compagnie des demoiselles Bourguin et d'un jeune polytechnicien, déjeuner rapide et plutôt silencieux, et aussitôt après, nous voyons arriver Papa (Emile Charpentier, de Dampierre) et Etienne, venus encore une fois tranquillement et ne croyant pas au danger! Maman (Sidonie Charpentier) n'a pas voulu les accompagner! Nous sommes en fureur, et Georges déclare que nous allons garder la voiture pour aller à Sarry... Etienne conduit et ce n'est pas rapide, le brave Mouton (le cheval, qui est fatigué) arrivant déjà de Dampierre....


Papa (Emile Charpentier) retourne comme il peut (à Dampierre) avec le secours de Mr Blanchard de Courtisols, et rentre à pied pour la fin de son trajet à 9 heures du soir.!... Il trouve Maman (Sidonie) complètement changée d'avis, et prête à partir en chariot avec Léon Michel (un cousin de Sidonie Charpentier), agriculteur et voisin à Dampierre).

Le brave Léon Michel, tel la Providence, leur prête un cheval avec une seconde voiture, ils viennent nous retrouver à Sarry à 4 heures du matin, glacés tous les deux du froid de la nuit !...

Nous avions passé la soirée du 2 septembre avec ma belle soeur Jeanne (Maillet, épouse de Henri Maillet) bien inquiète de ce qu'elle devait faire: son mari étant pris par le service militaire (Henri Maillet est mobilisé). Elle doit voyager en auto avec ses amis Simon et ceux-çi ne veulent partir qu'à la dernière minute. Le matin du 3 pourtant, ils se décident, et nous quittons Sarry presque à la même heure. (départ de Sarry le 3 septembre matin)

(pour mémoire,  le 4 septembre les Allemands occupent Reims quelques jours, jusqu'à la débandade allemande de la fin de la bataille de la Marne, vers mi-septembre)


Pour nous le voyage devient plus facile avec les 2 voitures, René ira seul en éclaireur à bicyclette, et tous les bagages peuvent être casés. Belle matinée, temps superbe, mais la canonnade fait rage dans la direction de Suippes et c'est au son du canon que nous prenons la triste route de l'exil!..

Quelle journée!.. La côte de Sogny (à la sortie sud de Sarry) se dresse très raide, et on commence par la monter à pied. A Ecury sur Coole (environ 7 km au sud ouest de Sarry), un cheval est déferré, tout cela n'avance pas, et nous avons un tel désir de fuir... A midi nous sommes à Bussy-Lettré (20 km au SO de Sarry) où on me répond à l'hôtel (?) qu'il n'y a plus rien à manger, heureusement Maman a des provisions, on nous fournit la boisson et le café et nous cédons la place à d'autres - il y a beaucoup de soldats plus ou moins bien disposés... on recule, on recule toujours, et le découragement gagne cette armée démoralisée.


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1914 -1920

Dates des séjours et des voyages de Georges et Marguerite Maillet
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- Départ de Reims le 1er septembre 1914, en train, destination Châlons-sur-Marne (aujourd'hui redevenu Châlons-en--Champagne, comme avant la Révolution)

- Route de Châlons à Sarry, le soir du 2 septembre

- Route de Sarry à Sommesous le 3 septembre

- Route de Sommesous à Voué le 4 septembre

- Route de Voué à Estissac, par Saint-Lyé le 5 septembre

- Route d'Estissac à Ervy le 6 septembre

- Route d'Ervy à Noyers le 7 septembre

- Route de Noyers à Avallon le 8 septembre

- Route d'Avallon à Lormes par Chastellux le 9 septembre

- Route de Lormes à Dornecy par Corbigny le 10 septembre

- Séjour à Dornecy du 10 septembre au 3 octobre

- Départ de Georges, Marguerite et René, route de Dornecy à Auxerre le 3 octobre, et d'Auxerre à Ervy le 4 octobre

- Séjour de Georges et Marguerite à Ervy du 4 octobre aux environ du 25 octobre

- Retour à Dornecy vers fin octobre

- Séjour à Dornecy de fin octobre au début de décembre

- Départ de Dornecy pour Paris puis Epernay en train début décembre: Georges, Marguerite et René, René reste au lycée Henri IV à Paris.

- Séjour à Epernay de décembre 1915 à septembre 1916.

- De Sept 1916 à 1920, séjour à St-Cyr-sur-Loire
, avant installation à Sceaux jusqu'en 1959


Nous faisons la sieste pour éviter les heures de grande chaleur, et on roule de nouveau vers Sommesous 35 km au SO de Sarry). La poussière des routes, les convois de toutes sortes, voitures, chariots, troupeaux jalonnent la route. Nous arrivons à Sommesous vers 4 heures, (le 3 septembre),  nous trouvons la bonne tante (il s'agit de la soeur d'Augustin Maillet, tante Mélina Maillet, veuve Létandart, 79 ans) sur son lit, elle a eu la jambe cassée il y a 2 mois, et une phlébite l'immobilise. Elle nous a fait préparer des lits dans le village, et grâce à elle nous trouvons à nous loger. Le pays est bondé de soldats et d'émigrants et on refuse même un coin de grange à ceux qui arrivent tard. Maman qui est brisée de fatigue avec la nuit sans sommeil et les émotions de la veille se repose en arrivant.

On vient d'annoncer au village que les habitants devront évacuer au premier signal, et nous ne savons pas si la nuit se passera sans ce départ. Heureusement il n'en fut rien, Georges obtient d'un cousin qu'il emmène la tante sur un chariot avec un matelas, et c'est ainsi que la pauvre femme a échappé à la mort affreuse qui l'attendait. (car peu après - le 6 septembre je crois - les Allemands sont entrés dans Sommesous,  les combats ont duré plusieurs jours et la ville a brûlé, les Allemands ont abandonné le combat vers le 11 septembre, à la fin de la bataille de la Marne, se repliant, battus, au nord de Reims)

Nous avons revu dans ce pays tous les parents et amis que Georges avait connus (ce village est celui des grands-parents de Georges Maillet), nous dînons chez la bonne tante, toujours gaie malgré sa triste position et le lendemain après une nuit réparatrice et bien nécessaire, nous lui disons adieu, un adieu éternel, car nous ne devions plus la revoir. J'avais été dans son jardin lui chercher quelques fleurs qui lui avaient encore fait plaisir.... et nous reprenons la grande route...(départ de Sommesous le 4 septembre).

Beaucoup de convois sur les routes poussiéreuse, beaucoup, beaucoup, quand après une demi-heure de marche nous voyons une longue file de chariots et voitures qui stationnent. Nous passons au trot et nous entendons des phrases mauvaises: "c'est des riches, on les laisse passer !" Mais nous voilà arrêtés tout à coup, par un grand paysan maigre et osseux qui nous déclare que nous allons retourner à la fin de la colonne et que si nous résistons, il va jeter nos voitures dans le ravin. Papa se fâche et les choses allaient se gâter quand une dame de Mourmelon, une voiture comme nous, nous explique qu'il y a un régiment d'artillerie qui occupe la route au camp de Mailly (10 km au sud de Sommesous) et que tout ce monde attend déjà depuis de longues heures... ce qui explique son exaspération. Nous attendons nous-mêmes puisqu'on ne peut faire autrement et une demi-heure après on marche de nouveau, lentement, mais enfin on dépasse l'abreuvoir où les artilleurs faisaient boire leurs chevaux tranquillement.

Nous arrivons à Arcis-sur-Aube (25 km au sud de Sommesous) pour déjeuner, l'Aube est une grande rivière verte qui fait actionner une usine en entrant dans la ville. Des quantités d'émigrants, genre bohémiens sont installés sous les arbres, et nous trouvons un petit hôtel où tout est plein, il fait une chaleur terrible - pourtant on déjeune pas mal. Ensuite Georges découvre un café où nous allons passer une heure et la patronne, femme aimable, nous donne un mot de recommandation pour l'aubergiste de Voué (9 km au sud d'Arcy-sur-Aube) où nous devons coucher ce soir. cette bonne dame ne pensait pas encore à partir, et ayant changé d'avis, nous l'avons retrouvée à Ervy 2 jours après, elle y était arrivée avant nous.... la panique gagnait le département de l'Aube et les habitants commençaient aussi à évacuer !... La bataille heureusement s'est arrêtée à Mailly et le pauvre Sommesous, comme bien des villages voisins, a été presque complètement brûlé.

La recommandation de la dame du café d'Arcis a été bien nécessaire, ce village de Voué ne présentant aucune ressource. L'aubergiste nous donne 2 chambres;( le 4 au soir ) on en trouve une en face chez le maréchal et les enfants sont logés chez une jeune femme qui leur met un matelas par terre. La nuit se passe sans incidents, nous qui étions logés chez le maréchal ferrant, nous sommes éveillés par l'enclume à la pointe du jour... enfin le voyage reprend son cours à 7h du matin (départ de Voué le 5 septembre matin). Les troupes et les émigrés encombrent toujours les routes, aussi nous décidons de prendre les chemins vicinaux. Nous suivons ce matin là un chemin absolument solitaire, et, grande différence avec les jours précédents, nous ne rencontrons personne du tout. Le roulement des voitures est aussi bien plus doux, nous connaissons donc enfin le calme et tout le monde est satisfait. Le paysage devient plus joli, nous traversons la Seine et le canal et nous arrivons à Saint-Lyé 25 km au SO d'Arcy sur Aube, mais à 12km au NO de Troyes qui est ainsi contourné par l'ouest) pour déjeuner. Nous visitons l'église avec Georges et on repart l'après midi. Il fait très chaud, René a un pneu crevé, on est obligé de l'attendre au coin d'un bois. Puis vient une longue côte qu'il faut monter à pied... enfin on arrive dans un village de bonne apparence, mais où nous ne trouvons pas à nous loger, il faut aller jusqu'au suivant, Estissac (20 km au SO de St-Lyè et 25km à l'ouest de Troyes), à quelques kilomètres, et là un bon hôtel nous reçoit sans difficultés.(le 5 septembre au soir)

Tout le monde cause de la guerre, sur la terrasse en prenant des limonades, et chacun dit son impression. Le soir, au dîner, un vétérinaire de Pagny (près Châlons) nous dit des choses navrantes sur le 17ème Corps qu'il vient de loger - le désespoir se met dans le public, on se demande avec cette retraite où est l'armée française?...

Nous nous couchons sur ces idées attristantes et à minuit nous sommes éveillés par un bruit qui nous semble être le canon. Je vais à la fenêtre et constate que la nuit est merveilleuse et calme, mais une dizaine de chevaux des gendarmes sont attachés sous notre fenêtre et le bruit de leurs sabots qui piaffent nous a donné cette illusion !...

Le lendemain dimanche (départ d'Estissac le 6 septembre), nouveau départ et toujours par les petits chemins. Nous traversons la forêt d'Othe, le pays est ravissant, nous marchons pendant un moment et on admire les beaux arbres. Il y a longtemps que l'on n'a rien eu de beau à l'horizon!... Nous arrivons à 10 heures dans un tout petit village où la messe sonnait justement. Nous y assistons et constatons que notre bande est à elle seule la moitié de l'assistance - en tout une douzaine de personnes - il n'y a pas d'enfant de choeur - et cependant le curé nous fait un sermon admirable, sur la guerre bien entendu, mais digne d'une cathédrale par les idées et la façon de les exprimer. Que c'est triste pour un prêtre zélé et intelligent d'être réduit à une telle paroisse !...

Nous déjeunons grâce encore aux provisions de Bonne-Maman et le soir nous arrivons à Ervy (le 6 sept au soir, Ervy-le-Chatel, 40 km au Sud d'Estissac). Mes parents y retrouvent plusieurs personnes de Dampierre, partis après eux, et qui leurs donnent des nouvelles de l'arrivée des Allemands. Tout le monde est terrorisé, et on fuit toujours. Nous revoyons la dame d'Arcis-sur-Aube qui nous a donné une adresse. Bon petit hôtel, nous sommes nombreux à table et les chambres sont acceptables. Nous continuons le voyage (départ le 7 sept d'Ervy) par Tonnerre (30km au sud d'Ervy) . Il fait chaud, nous arrivons dans cette ville très encaissée, un hôtel débordant d'émigrés, on nous fait attendre un dîner médiocre servi par des gens affolés!... En sortant de la ville une côte énorme qu'on doit monter à pied, tout le monde est essoufflé! Nous allons coucher à Noyers (60 km au sud d'Ervy), petite ville Moyen Age très bien conservée. Un chemin de ronde avec tour, une place avec de vieilles maisons, et un hôtel de ville bien curieux. Nous sommes bien logés et trouvons un propriétaire des Ardennes et sa famille qui sont particulièrement atteints par la guerre. On n'entends d'ailleurs que des histoires lamentables, nous sommes dans les plus heureux, car beaucoup ont dû fuir sans presque rien emporter !

(départ de Noyers le 8 sept)
De Noyers à Avallon le paysage est très accidenté, on suit la vallée du Serein, petite rivière pittoresque et le pays avallonais lui-même est renommé. Nous déjeunons à Savigny-le-Bois, bien nommé, perdu dans la verdure. On nous offre un logement, mais notre désir de fuite n'est pas encore satisfait, nous allons toujours plus loin ! ... A Avallon (30km au sud de Noyers) , en descendant une côte interminable, nous avons la surprise de retrouver Pierre Maillet (fils de Henri et Jeanne Maillet, de Sarry, 18 ans) et Mr et Mme Simon. Enchantés de la rencontre, nous arrêtons le voyage pour aujourd'hui et passons la soirée avec eux. Ma belle-soeur toujours inquiète de son mari et de sa ferme. Nous la rassurons de notre mieux, mais personne n'est très rassuré en ce moment, il circule des histoires d'invasion et on peut croire que les Boches ont tout détruit sur leur passage !... Cette ville d'Avallon est très escarpée, il y a des jardins étagés contre la côte et une terrasse élevée de laquelle on a une vue superbe.

Nous continuons (départ d'Avallon le 9 sept) par Chastellux, petit pays où nous devions coucher sans la rencontre de la veille, mais où nous n'aurions jamais trouvé à nous loger ! Encore un hasard providentiel comme il s'en produit plusieurs au cours du voyage ! Il y a à Chastellux un superbe château très bien restauré et situé dans un site admirable. Nous désirions le visiter mais il est habité et on ne laisse pas entrer. (Andrée (9 ans 1/2) perd ce jour là son petit sac à ouvrage, ce qui est une vraie désolation)

Coucher à Lormes (30 km au sud d'Avallon), village très agréablement situé. Nous avions une adresse où on nous avait conseillé de séjourner, mais je suis mal reçue, la dame n'a pas de place, nous allons en plusieurs endroits, même réponse, enfin nous trouvons un petit hôtel pas mal du tout où nous sommes seuls.

Départ le lendemain (départ de Lormes le 10 septembre) pour Corbigny (15 km au SO de Lormes), mais la caravane est fatiguée, les chevaux n'en peuvent plus, un ressort de voiture est cassé et les voyageurs se lassent de cette vie errante. Nous décidons de nous arrêter. Je demande à la mairie s'il n'y a pas un logement à louer, mais non, rien de meublé. Pendant ce temps on parle à mes parents d'un propriétaire qui louerait 4 pièces. Nous nous rendons à la maison indiquée où une dame très bien nous répond qu'elle attend ses enfants et ne peut se priver de ses chambres. Mais le mari qui rentrait nous propose une maison à Dornecy ! Ces gens très aimables nous invitent à déjeuner, nous offrent des fruits et légumes en quantité et après le repas nous partons escorté du propriétaire et de sa fille et nous arrivons dans l'après midi à Dornecy (20 km au Nord de Lormes, sur l'Yonne et à 7km de Clamecy).

Un orage violent nous assaille en route, c'est d'ailleurs la seule pluie que nous ayons essuyée. L'arrivée ne fut pas brillante: la maison est abandonnée aux araignées et le nécessaire n'existe pas. J'en suis aux larmes de nous voir dans une telle misère !... Enfin quand les pièces ont été un peu nettoyées, les rideaux placés aux fenêtres et surtout 2 jours après il nous arrivait une grande voiture de mobilier, de sorte que la maison devenait suffisante et nous avons dû nous en contenter bien plus longtemps que nous ne l'aurions cru! Mon mari y a d'ailleurs trouvé le repos et le calme qui lui était nécessaires et son système nerveux a repris le dessus dans cette paisible campagne!..

Les nouvelles de la guerre sont tout de suite arrivées meilleures. La grande victoire de la Marne repoussait les Boches triomphalement, et les communiqués avaient des expressions d'enthousiasme "c'est une poursuite sans précédent" etc.. Ensuite le bombardement de Reims commence, ces barbares vexés d'être expulsés de notre ville sans avoir touché la forte indemnité qu'ils demandaient, se vengent en bombardant la cathédrale, les usines, et enfin toute la ville, nous sommes bien inquiets pour ma pauvre belle-mère (Fanny Maillet-Valser, veuve) qui est restée dans cet enfer et nous restons un long mois sans aucune nouvelle.

Mon père, un soir après dîner, tombe évanoui, nous sommes très effrayés. Il a une violente indigestion et un peu de congestion cérébrale. Il se remet tout doucement: sa vue et sa mémoire restent altérés pendant assez longtemps, mais ses forces reviennent, il échappe à un nouveau danger.

Le 3 octobre (environ 4 semaines après l'arrivée à Dornecy) mon mari est rappelé par le Préfet: il doit reprendre son service. Nous décidons de retourner en voiture avec René comme conducteur (départ de Dornecy le 3 octobre). Mes enfants qui n'avaient jamais conduit un cheval font là un sérieux et très utile apprentissage. Nous allons à Auxerre le premier jour (samedi 3 octobre) après un adieu émouvant à mes pauvres parents que nous laissions seuls et à mes 3 enfants Etienne, Marcel et Andrée. Heureusement la cuisinière Catherine est une fille dévouée et capable et elle leur est très précieuse.

1ère journée fatigante, beaucoup de côtes. Le soir à Auxerre, j'ai une migraine terrible. Le lendemain matin j'assiste à la messe (la cathédrale d'Auxerre est très belle) et nous partons (de Auxerre le dimanche 4 octobre) aussitôt pour Ervy. Nous déjeunons à St-Florentin à la gare dans une auberge où tout le monde cause de la guerre bien entendu. Nous essayons d'avoir des renseignements sur Reims où nous avions la prétention d'aller. On ne peut rien nous dire. On nous parle des incendies de Sommesous, de Sermaize et de Revigny, nous nous sentons beaucoup plus dans la guerre qu'à Dornecy. On sent tout de suite une atmosphère d'angoisse.... Le soir (du 4 octobre) nous arrivons à Ervy où nous avions déjà couché il y a 1 mois. Nous retrouvons une maîtresse d'hôtel gentille, et contente d'avoir quelques clients. Pendant la nuit mon mari est repris d'angoisse nerveuse comme il en a eu à la fin d'août. Il est bien mal à l'aise, souffre de toutes parts, aussi nous décidons de ne pas continuer notre voyage, René va aller en chemin de fer à Châlons prévenir l'Ingénieur en Chef et nous restons à Ervy en l'attendant.

Son voyage se passe aussi bien que possible, Mme Sigault décide qu'on ne peut rentrer à Reims et conseille d'attendre les ordres à Ervy. René va à bicyclette jusqu'à Dampierre, il y voit quelques dégâts, mais peu importants, et à Sarry il retrouve ma belle-soeur et Pierre (fils de Jeanne et Henri Maillet) rentré depuis quelques jours seulement et débordés de militaires.

Notre séjour à Ervy a duré 3 semaines, nous attendions toujours, on nous disait que Reims allait être délivré, mais ce n'était qu'un leurre, hélas, à la fin d'octobre, mon mari ayant un congé en règle (vers le 25 octobre) nous retournons à Dornecy par Chablis, Arcis-sur-Aube et Vézelay. Ce voyage a été tout à fait joli. L'automne avait doré les bois, nous traversions des paysages ravissants, la vallée de la Cure en particulier (la route passe en tunnel) et l'église de Vézelay est une merveille (style roman remarquable) et de la terrasse qui l'entoure on a une vue immense.

Nous rentrons à Dornecy où tout le monde est content de se revoir, mon père va mieux, nous reprenons la vie modeste mais calme et tranquille qui a fait grand bien à mon mari. Le dernier mois surtout lui a été très profitable. J'organise de mon mieux les études des enfants, je les fais travailler tous les matins et le soir à la lampe, nous lisons de l'histoire de France. Etienne prend des répétitions de mathématiques à Clamecy, et René travaille un peu tout seul ou avec son père. Le soir on joue à la manille, et le temps passe ! Nous arrivons au mois de décembre sans qu'"on débloque Reims !", et alors le deuxième mois de congé expirant nous revenons à Epernay (début décembre ?) où mon mari reprend son service. Nous rentrons, René et nous, en chemin de fer par Paris, les trains sont tous omnibus, pourtant à La Roche, on nous indique un express qui marche depuis 2 jours.

A Paris nous nous occupons de René qui va entrer au lycée Henri IV et continuer ses études (René va quitter sa prépa -une taupe- en 1915 et s'engager volontairement dans la guerre, il fera toute la guerre dans l'artillerie puis dans l'aviation d'observation, deviendra sous-lieutenant, après la guerre il terminera ses prépa, entrera à Polytechnique en 1920. Il est mort en 1931 de maladies tropicales contractées lors de ses séjours professionnels en Afrique), et nous arrivons à Epernay après un trajet de 6 heures, on passe sur 3 ponts récemment réparés, on aperçoit des croix en plein champ... On s'est battu dans ce pays. A Epernay un employé du bureau nous attendait, il nous conduit à la maison qu'il a loué pour nous. Nous trouvons là une vieille dame dont le fils a été tué à la bataille de la Marne, elle met sa maison à notre disposition avec une bonne grâce infinie, et nous couchons le soir même dans les chambres toutes préparées. Cette pauvre dame part à minuit pour Paris. Nous nous installons grâce aux employés du bureau qui nous fournissent du bois, du charbon presque introuvable à cette époque. Pour la nourriture au contraire tout est facile, il y a même une pâtisserie qui regorge d'officiers venant goûter les "délices" c'est le nom des gâteaux et je crois bien, les pauvres, qu'ils en goûtent d'autres aussi ! Rien d'étonnants après les jours de combats. Epernay est devenu une ville essentiellement militaire, il passe des convois une partie de la nuit. Heureusement nous sommes dans une rue retirée et on dort tranquille.

René reste avec nous jusqu'à la rentrée de janvier (à Paris, lycée Henri IV). Nous allons à Sarry pour Noël où nous retrouvons ma belle-mère qui a quitté Reims avec sa bonne à la fin de novembre. Joie de se voir, les Henri ont retrouvé à peu près toutes leurs affaires, Mr Salleron étant resté pendant l'occupation allemande (environ 15 jours en septembre) comme maire de la commune.

A Châlons, chez Mr Sigault nous revoyons du luxe ! une maison comme autrefois avec tapis, fauteuil, etc, il y a si longtemps que nous en sommes déshabitués que j'en ai une vraie émotion.

Les jours passent, monotones, mais personne ne pense à s'amuser ni même à se distraire. Nous retrouvons les Hallade, émigrés (ce terme d'émigrés était employé par la famille pour tous les déplacés de 1914, mais en 1940/44, le terme d'émigrés n'était plus employé, remplacé par celui de réfugiés) comme nous, mon mari revoit quelques camarades officiers, mais on ne sait rien.... Une grande attaque en Champagne n'a pas réussi (décembre 14) , j'apprends la mort de Félix Appert, tué comme colonel à la butte du Ménil.. et combien d'autres !

Grands bombardements sur Reims, un jour nous pouvons y aller en auto avec Henri. Je revois notre chère maison (le 20 rue Werlé) et je pleure en la quittant encore une fois... On enlève tout ce qu'on peut, je rapporte des vêtements que j'envoie aux enfants à Clamecy.
Suzanne (14 ans, future Granie) revient de Cherbourg au commencement de mars (1915) . Louis et Jeanne (les Thirion) la ramènent. Grande émotion de se voir après tant d'épreuves.

Le printemps arrive, nous avons un petit jardin qui nous est bien utile, mon pauvre Georges marche de plus en plus difficilement, il lui faut 2 bras le plus souvent et on nous regarde sur les places publiques où nous nous asseyons... Son bureau est installé dans une seule pièce bien rudimentaire, mais les généraux se contentent de moins encore....

Andrée rentre avec ma cuisinière de Reims (Catherine) au mois de mai, mes parents ont quitté Dornecy et les 2 garçons (Etienne et Marcel) sont restés (au lycée, pensionnaires) à Clamecy. Les 2 petites (Suzanne et Andrée) étant avec nous la vie est moins triste, elles prennent des leçons et Suzanne prépare son brevet élémentaire. Etienne échoue son bac en juillet, ce qui n'a rien d'étonnant avec l'année décousue qu'il a eue. René, lui, s'est engagé le 31 mai, quelle émotion! Il a passé la révision à Châlons et adieu la classe et les math... Il est à Chartres où il fait un dépôt très dur, nous le revoyons un jour à Paris, maigri et fatigué à faire peine. Les Thirion qui sont à Vaucresson le reçoivent de temps en temps le dimanche.


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La guerre de 1914 à Dampierre
"Les Allemands étant passé par la Belgique, ont envahi la France et sont arrivés devant Paris. La bataille de JOFFRE  les a fait reculer, ils ont subi un désastre dans les marais de St-Gond et nous avons pu les poursuivre jusqu'à une ligne restée à peu près stable pendant 4 ans.

Henriette, la vieille bonne, n'a pas voulu quitter la maison quand ses patrons sont partis en émigration. L'occupation allemande  a duré 11 jours. Henriette, très vaillante (portrait à Dampierre au dessus de la cuisinière à bois) et dévouée, pendant la nuit qui précéda l'arrivée des Allemands a entassé quelques trésors et le vin dans la deuxième cave et l'a bouchée avec des pierres et du plâtre. Elle a voulu sauver les poules qu'elle a enfermé pendant 11 jours  et qu'elle nourrissait la nuit.  Elle nourrissait son beau-frère, caché dans Tire-Oie ( un bois voisin) … , comme  sa sœur souffrant du cœur et alitée. Les troupes allemandes étaient si nombreuses à défiler sur la route qu'elle mit 2 heures pour aller voir sa sœur à 500m. Il n'y avait plus que quelques habitants à Dampierre. 
Henriette est restée 11 jours sans se coucher, assise sur une chaise. Les Allemands lui disaient "grand-mère, allez vous coucher"…"nous allons à Paris", disaient-ils, "non, non", répondait-elle, "vous n'irez pas à Paris". Elle a été interrogée par les Allemands "y a-t-il des soldats cachés?"(il en restait 2). Les Allemands l'ont mise devant un mur et l'ont gardée. Si on trouve les Français, on vous fusillera et Henriette a ajouté "j'ai caché mes économies dans mon jupon, si les Allemands me fusillent, ma sœur ne saura pas les reprendre.
Les Charpentier sont partis en émigration (en 1940 on disait "exode") à Dornecy, dans la Nièvre, avec les Maillet (sauf Suzanne (Granie) qui était avec les Thirion à Asnelles puis à Cherbourg), ils y sont restés jusqu'à la fin des classes des frères de Granie en pension à Clamecy.... Ensuite ils rentrèrent à Dampierre (été 1915), et vécurent avec un état-major Français qui logeait à la maison."

 

1915 et 1916 à Epernay
Encore une grande attaque en Champagne, tout le monde est haletant, surtout les Rémois qui voient la délivrance. On s'aborde à la promenade sans presque se connaître, mais l'espoir est bien déçu... rien de fait et au 1er octobre nous allons voir René encore une fois à Paris, et le lendemain il part pour le front! Pauvre petit, il a 18 ans 1/2 et pas bien robuste. Il nous renvoie une boite contenant ses affaires dans laquelle je voie un cercueil et nous pleurons tous les deux mon mari et moi !... Angoisses, tristesses, quel hiver se prépare et Georges qui souffre si souvent/. Pas de médecin intéressant pour lui. On est réduit au minimum de toutes façons.

Marcel est en classe à Epernay et Etienne est entré à Henri IV. Suzanne a été reçue à son brevet le jour où nous apprenions le départ de René, aussi son succès est passé inaperçu.

Visite de notre propriétaire, de plus en plus désagréable. Elle regrette de nous avoir loué sa maison si bon marché (150f par mois et meublée) mais elle est si arrogante qu'on n'a pas envie de lui donner plus. Il y a du logement, nous avons pu y recevoir mes parents puis les Thirion, les André et leur bébé, enfin cela ne durera pas toujours, espérons le.

Au 1er janvier 16 Georges est nommé Ingénieur en Chef, le grade, que nous n'espérions plus puis qu'il ne voulait pas quitter Reims et son service, lui arrive aujourd'hui par une promotion de guerre. Il est vrai qu'il est dans la zone des armées et quand il va à Reims, ça bombarde. Les routes sont camouflées avec des toiles qui empêchent de voir passer les voitures, et les sentinelles sont fréquentes.

Bataille de Verdun en février, les émigrés arrivent encore une fois en foule. On parle d'évacuer les hôpitaux de Châlons. Mes parents qui devaient venir cette semaine arrivent sans rien changer, Maman d'abord et Papa ensuite après un très difficile voyage. Il est pris d'une attaque de paralysie en retournant, s'arrête à Châlons, et rentre à Dampierre dans un état bien précaire.

Nous recevons une lettre de René venue sans un jour de retard (et par le front il y a toujours 4 jours d'arrêt). Il est tranquillement à Berzieux (non loin de Dampierre) et ne parle pas d'être envoyé à Verdun. Quel soulagement.

Quelques jours avant Pâques, nous pensons aller à Dampierre en auto, en passant par Argers (à 10 km de Dampierre !) où René est cantonné. Nous pouvons l'emmener avec nous, et on déjeune à Dampierre avec un colonel qui y a logé longtemps. Maman est d'ailleurs au mieux avec tous ces officiers, généraux et colonels et grâce à l'un d'eux René a une permission supplémentaire. Il est brigadier et a repris bonne mine. Quelle différence avec les mois au dépôt de Chartres!

 

 

 

 

 


1915  la maison des Charpentier à Dampierre est occupée par un état-major français, après une brève occupation par les Allemands au moment de la 1ère bataille de la Marne

 

 

 


(détails)
Des officiers logeant dans la propriété Charpentier à Dampierre en février 1915

Les bombardements de Reims continuent, et on nous engage à déménager. Nous faisons revenir une grande partie de notre mobilier et je puis aller rue Boulard pour déménager celui de ma belle-mère. Notre maison qui a été depuis des mois occupée par des militaires, même par une popote, n'a plus rien de l'intimité d'autrefois et je la revois sans émotion. Un rosier jaune seulement qui se trouve tout en fleurs malgré les bombes me rappelle le souvenir de mon petit jardin!... Nous déjeunons dans un café près de St-Jacques, pauvre église que je visite et qui est bien lamentable.

Les quelques personnes restées dans les magasins de la ville regardent avec curiosité les revenants comme nous. Les dégâts sont considérables. La place Royale surtout dont les façades seules restent et tout le quartier St-Symphorien qui est un grand champ de ruines... Quelle tristesse.

En septembre (1916) nous déménageons complètement notre maison. Georges quitte le service, il n'en peut plus et il a choisi la Touraine pour s'y retirer. J'y vais sans enthousiasme, mais comme il avait été question de Brive-la-Gaillarde je suis encore satisfaite. C'est l'exil de nouveau.(exil à St-Cyr sur Loire, banlieue de Tours, ils y resteront jusqu'à leur déménagement à Sceaux en 1920) Règlement difficile avec notre aimable propriétaire, qui nous accuse de l'avoir volée ! Enfin on en sort et nous disons adieu aux coteaux de la Marne pour aller vers la Loire.


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2 COMPLEMENTS transcrits à partir des cahiers manuscrits de Marguerite Maillet

Epernay, décembre 1915

Où sont les beaux jours, les jours de bonheur
Et la route en fleur un moment suivie
A quand le ciel bleu? la fin des terreurs
Et la France en paix, retrouvant la vie?

Mon mari souffrant, mon fils en danger,
L'exil est cruel à la pauvre mère,
Quand retrouverons-nous notre cher foyer
Si beau, comparé à la vie austère?

Le canon souvent guide la pensée
Vers ces lieux terribles où sont les combats,
Et mon cher enfant si jeune exposé
A la rude vie que mène un soldat.

Protégez la France, ô Dieu de mon âme
Nul ne peut que vous, pour la délivrer
Susciter des chefs que l'ardeur enflamme
Et dont la valeur pourra nous sauver

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(Sceaux) Noël 1928 (extrait)
Mon Georges m'a quitté voilà déjà 3 semaines - le bonheur de ma vie, le compagnon de 33 ans que j'ai tant aimé!.. Nos débuts de mariage si heureux, sans soucis d'affaires - il avait une profession si agréable - ni de santé. Hélas nous avons bien payé depuis! Pourtant je garde surtout le souvenir des années de bonheur où je faisais tout pour lui êre agréable et lui, bien supérieur à moi, me formait et m'élevait de façon si délicate et sans presque que je m'en aperçoive........
.........Notre chère rue Werlé, que de souvenir elle recèle, aussi le jour où notre bail prolongé par la guerre a pris fin définitivement nous avons pleuré ensemble et en la quittant le 1er septembre (1914) quel déchirement mon Dieu.
Tout cela est le passé et mon cher mari après avoir bien souffert, est entré dans le repos.................

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